‹ François Suarez, de la Compagnie de JésusChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au Collège Retnaip (Octobre i$8o-Aeât 1^85)

1. Suarez est appelé à Rome. — 2. Le Collège Romain. — 3. Grégoire XIII au cours de Suarez. — 4. Succès, traités enseignés. — 5. Ses élèves, Lessius. — 6. Suarez, malade, est remplacé par Vazquez. Profession. — 7. Mort de son frère, Gaspar de Toledo. — 8. Le neveu remplace le frère dans la Compagnie. — 9. Suarez et le Ratio Studionwi. — 10. Son opinion sur le catalogue prohibitif de propositions. — 11. Sur l'étude négligée de l'Écriture Sainte. — 12. Sur la durée du cours de théologie. — 13. Sur le système de la dictée. — 14. Sur l'uniformité des méthodes. — 15. Projet d'organisation de hautes études à Rome.

I. — Vers la fin de l'année scolaire iS^g-iSSo, Claude Aquaviva, alors provincial à Rome, était en quête d'un professeur pour la principale chaire de théologie du collège romain. Il le lallait excellent : ce collège était, de tous ceux de l'ordre, le plus en vue et le plus important; ses élèves lui venaient de tous les pays, où ils rapportaient ensuite la doctrine qu'ils y avaient reçue, pour la communiquer à d'autres. L'enseignement qui s'y donnait était, en quelque sorte, un enseignement universel.

Aquaviva ne trouvant pas autour de lui l'homme dont il avait besoin, s'adressa à l'assistant d'Espagne, le Père Gil Gonzalez. Celui-ci répondit que le professeur le meilleur, à son sens, qu'il

l68 LIVRE H. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

put indiquer en Espajçne, était François Suarez, qui à ce moment enseignait la théologie à Valladolid. Mais il ajouta qu'on lui reprochait quelque tendance vers les nouveautés et que ses écrits avaient été récemment envoyés pour être examinés. Aquaviva se les fit remettre et les parcourut. Aussitôt, son choix fut fait, tant il avait été frappé de la solidité, de l'ampleur, de la lumineuse clarté de ces leçons. Il alla donc prier le Père général de lui accorder Suarez pour le collège romain (i).

Everard Mercurian, à la date du i5 juin, écrivait au Père Antoine Marcen, provincial de Gastille :

« Envoyez-nouà le Père François Suarez. dès qu'il pourra se mettre en route. 11 convient qu'il soit ici quelques mois avant do commencer ses fonctions, pour se mettre au courant de diverses choses qu'il lui sera utile •de connaître tout d'abord. »

Une autre lettre était adressée en même temps à Suarez luimême :

« Ordre a été expédié au provincial de vous faire partir pouri'Italie et pour Rome au premier moment favorable, en vous donnant un compagnon. Ayez soin de votre santé pendant ce voyage, qui devra s'effectuer au temps des grandes chaleurs. Je prie Notre-Seigneur de vous (Jonner les forces nécessaires pour ce long trajet et pour les travaux que demandera de vous son service. Vous nous préviendrez de votre arrivée en Italie et nous vous ferons savoir si vous devez venir aussitôt à Rome, ou vous reposer dans quelque collège voisin (2). >>

Il est à croire que Suarez partit pour Rome sans déplaisir. Il n'y allait pas, comme il lavait tant désiré, pour y compléter sa formation religieuse et scientifique, le temps en était passé. Mais il y verrait du moins son piemier supérieur, il vivrait de la vie de la Compagnie, là même où la pensée créatrice du fondateur devait s'être conservée dans toute son intégrité et toute sa fécondité ; et, au centre même de l'unité catholique, il enrichirait son âme des grâces qui y coulent plus abondantes, son esprit des traditions doctrinales qui gardent dans sa pureté le dépôt de la foi.

Nous ignorons l'itinéraire qu'il suivit pour se rendre d'Espa-

(1) Sartolo, 1. II, c. 5. — [Jescamps, II* part., c. 7.

(2) Arch. centr. S. J. — Caslcll. Epist. gencr. 1580-83. — Évernrd Mercuiian à Ant. Marcen, provincial de Gastille, 15 juin 1580; à Fr. Suarez, 25 juin 1580.

CHAP. H. — AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) 169

giie en Italie. Un mot cependant du général au provincial de Gastille, 25 juillet, ferait croire qu'il prit la voie de mer :

(( Du Père François Suarez et du Père Ortiz son compagnon, nous n'avons aucune nouvelle..., mais je pense qu'ils seront à Barcelone, attendant l'occasion de passer la mer, après avoir manqué les dernières g-alères parties de là. »

Cette attente forcée expliquerait le retard de leur arrivée à Rome : ils ne s'y trouvèrent qu'au mois d'octobre, vers le lo selon les uns, le 3i selon d'autres, à peine k temps, ou trop tard, pour l'ouverture des cours, qui avait encore lieu le i8 de ce mois, en la fête de saint Luc (i). Suarez n'y trouva plus celui qui l'avait appelé. Éverard Mercurian était mort le le"^ août; Aquaviva allait lui être d(mné pour successeur.

2. — Le collège i-omain avait vite progressé, depuis le jour où le Père Pelletier l'établissait, aux pieds du Gapitole, dans une petite maison, avec quatorze scolastiques et quelques enfants des classes inférieures. Bientôt, il avait fallu le transférer de ce local trop étroit dans un autre plus vaste, situé entre le Gesu actuel et la Minerve, puis dans un ancien palais Salviati à côté de l'église Santa-Maria in via lata, entin sur l'emplacement actuel, dans de

(1) Dans un M3. du collège romain intitulé Origine del CoUegio romaao ed i suoi progressi, on lit à l'année 1582 : « Quest'anno incomincio l'apertura de' studj alli 2 di novembre, e alli 3 incomincio a legger-si. Prima si faceva l'orazione de' studj al giorno di S. Luca e nel giorno doppo s'incominciava a leggere. » Ce changement fut fait à la suite de la réforme du calendrier par Grégoire XIII. (Bibl. Victor-Emm. MS. Gesuilici, US. 1483-3502, p. 144.)

Quant aux vacances, un règlement, confirmé en 1593, les fixait ainsi : « Ab octovo die septembris inclioantur vacationes générales. Et quidem scholœ superiores vacant ab eo die usque ad initium novembris : nam secunda die novembris aperiuntur scholœ habeturque oratio de scholarum renovatione. Rhetores vacant per integrum raensem, professores humanistse per très hebdomadas ; gramniatici primai classis per duos; reliqui per unam. Porro Iheologi et philosophi continuant exercitaciones repetitionum et disputationum per quindeoim dies post inchoatas vacationes. » (Arch. cenlr. S. J. — MS. Ordinal, et Epist. gcm^ralium.) Deux mois avant les vacances, du 8 juillet au 8 septembre, à cause des chaleurs, certains cours supérieurs cessaient et les autres, dès lors moins fréquents, no se faisaient que le matin.

Celte parcimonie de vacances et leur gradation, mesurée à l'âge des écoliers, contraste beaucoup avec nos moeurs pédagogiques d'aujourd'hui. Mais il est à remarquer que ces règlements n'étaient faits que pour des externes, le collège romain n'ayant pas de pensionnaires. De plus, on pensait alors qu'il fallait faire étudier le jeune élève moins de temps chaque jour, mais d'une manière plus continue. C'était mieux connaître ce que demande la nature de l'enfant, dont le tempérament encore faible ne peut pas supporter une journée trop remplie et dont les fjculti\s mobiles oublient, pendant une trop longue interruption, ce qu'elles avaient appris.

modestes conslructions qui s'y trouvaient alors. Installation bien insuffisante encore.

« Cette année 1579, au mois de juillet, dit une ancienne chronique, le pape a daigné venir visiter notre collèg'e, où il a été complimenté par le Père Etienne Tucci. Il a vu de ses yeux l'état misérable des maisons où nous habitons : elles lui ont fait pitié (1). »

Cette pitié ne fut point stérile. Le pape était Grégoire XIII : il allait bâtir le beau et vaste édifice où devait se perpétuer, jusqu'à l'usurpation piémontaise, l'université Grégorienne.

« Aujourd'hui 11 janvier 1582, dit la même relation, a été posée la première pierre du nouveau collège par le cardinal Philippe Boncompagni, neveu du pape, lladiné au collège, ainsi que le prince Boncompagni et plusieurs autres. Pendant le repas, on a célébré cet heureux événement en vingt-six langues. »

Ceux qui parlaient tous ces idiomes étaient les jeunes Jésuites, qui habitaient dans le collège et en suivaient les cours supérieurs. Mais ce n'était là, pour le nombre, que la minime partie des élèves de tout âge et de tout degré qui affluaient de tous les points de la ville. La relation d'une fête du temps en fait passer devant nos yeux, dans la description d'une procession, le long défilé.

« En tête marchaient cinq trompettes qui ne cessaient de jouer. Derrière eux venait la croix, entre des acolytes portant des chandeliers, puis les orphelins qui suivent nos classes. Après eux venaient tous les élèves des classes inférieures, une torche à la main, marchant deux à deux dans cet ordre : d'abord les élèves des trois sections de la dernière classe de grammaire, puisdes trois sections de la seconde classe, puis des trois sections de la troisième classe. Après eux les humanistes et les rhétoriciens. A la suite des classes inférieures, arrivaient les classes supérieures dans l'ordre suivant : logiciens, physiciens, métaphysiciens, casuistes, et en dernier lieu les théologiens (2). »

C'était, on le voit, le collège complet, le collège-université, recevant l'enfant dès qu'il pouvait apprendre et n'abandonnant le jeune homme qu'à l'âge où il n'avait plus à être élève. Quarante ou cinquante Jésuites dirigeaient toute cette jeunesse, ou lui dis-

(1) .Mcmc M S. OrJfjiac deJ Coll. rom.

(2) Arch. cenlr. S. J. — MS. Mcmorie délia Compagnia in Borna.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l685) I^I

Iribuaient l'enseignement. Parmi eux se trouvaient des hommes de grand mérite, Robert Bellarmin, déjà connu par ses luttes contre les hérétiques, le célèbre mathématicien Christophe Clavius, des humanistes distingués tels que Torsellini et Orlandini (i). François Suarez était digne, lui aussi, de faire partie de cette élite et de lui apporter le concours de sa science et de sa vertu. Cependant, quand il parut, on fut surpris : âgé de trente-deux ans seulement, modeste et réservé, rien en lui n'indiquait le professeur éminent qu'on était allé chercher jusqu'au fond de l'Espagne. Bientôt, on le jugea mieux, en le voyant à l'oeuvre.

3. — Mais déjà, si nous en croyons ses historiens, la réputation qui l'avait précédé avait été confirmée par une circonstance qui le fit regarder comme un homme d'un mérite peu commun. Le souverain pontife Grégoire XIII serait venu en personne assister à sa première leçon. Le fait est affirmé par toutes les biographies, tous les dictionnaires historiques, partout où se rencontre l'éloge, même sommaire, du théologien (2). Et en vérité, on ne peut guère mentionner rien de plus significatif à la louange d'un professeur. Mais cette visite a-t-elle eu lieu réellement? Elle serait déjà extraordinaire, s'il s'agissait d'un maître vieilli dans les luttes doctrinales et en possession d'une vaste renommée. Or, Suarez était encore, dans le monde et même à Rome, presçiue un inconnu. L'unanimité des auteurs ne saurait ici en imposer beaucoup, car les suivants répètent ce qui a été dit parles précédents, sans le contrôler. Toutefois, les premiers s'appuient sur un témoignage trop grave et trop précis pour qu'il soit possible de n'en pas tenir compte. Dans son Teatro de las Iglesias de Espaiia, l'historien Gil Gonzalez d'Avila cite Suarez parmi les grands hommes (jui ont illustré l'université de Salamanque, et, après avoir fait en (juelques mois son éloge, il ajoute :

« Son ordre l'envoya à Rome pour enseigner la théologie au collège romain que venait de bâtir Grégoire XIII. Le premier ;iudileur qu'il eut

(1) Arch. centr. S. J. — Bow. Calai. 1571-1597.

(2) Descamps, II* pari., c. 7. — Sarlolo, 1. Il, c. 0 — Massei, c. 8. — Etc.

à sa première leçon fut le pontife lui-même. Je l'atteste et puis lefaire, car je me trouvai jirésent et j'entendis cette leçon d). »

En présence d'une pareille at'lirniatioii, il faut admetlrc, senible-t-il, la vérité du t'ait : mais il est dit'licile d'en déterminer les circonstances. Cela se passa, d'après le texte cité, dans le collège que venait de bâtir Grégoire XIII. Or, c'est dans l'ancien collège que Suarez commença ses cours. Nous avons vu que la première pierre du nouveau ne fut posée que le n janvier i582, donc un an et demi après. Faut-il concilier entres elles ces données divergentes, en disant que Grégoire XIII vint entendre la première leçon que lit Suarez dans le nouveau collège à son inaugiu'ation ? Ce serait sans doute moins honorable pour le professeur, mais peut-être plus vraisemblable . Ajoutons que la chronique déjà citée du collège romain ne fait nulle mention spéciale de la faveur dont nous nous occupons, bien qu'elle relate plusieurs visites du pape Ainsi, elle nous apprend que le 28 octobre i584, fête des saints apôtres Simon et Jude, le pape inaugura, en les visitant, les nouvelles classes du collège romain.

(( Il voulut, dit-elle, les parcourir toutes. Elles étaient tapissées de comi)Ositions en son honneur; dans chacune il trouvait les élèves réunis et l'un d'eux le saluait en récitant un distique. »

Serait-ce alors que le pape, s'arrétant plus longtemps dans la salle de théologie, aurait écouté, au lieu de ces deux vers, trop maigre hommage pour des théologiens, une leçon ou quelque dissertation académique prononcée par Suarez en son honneur (2)?

(Ij « Embiole su Religion à Itoma que leyesse teologia en el culegio roniano que acabava de edificar Gregorio XIII. El primer oyente que luvô en su primera licioa fue el mismo Ponlifice. Doy testimonio dello que me halle présente al caso y oy la licion que leyô. • — D'après le Dirxionai io universal de Ilist. y Je Geogr., de Fr, de P. Mcllado, Gil Gonzalez Davila (ou de Avila) fut envoyé à Home, très jeune encore, sicndo muy nii'io, pour y faire partie de la maison du cardinal Pedro Deza, promu en 1578 et mort en KKK). Le Diccionario Enciclopcdico de Montaner y SimiSn le fait naître lui-même en 1578 et mourir eu 1058. Si cette date de naissance est exacte, Davila n'aurait ou que deux ans lors de la première leçon de Suarez. Mais il ne paraît pas possible de l'admettre. On sait, en eCfet, que Davila revint de Rome à vingt ans, qu'en 1597 il 6tait déjà de retour, puisqu'il publia celte année-là un ouvrage à Salamanque, et probablement même de retour depuis un certain temps; enfin, qu'il mourut en 1658 plus qu'octogénaire et tombé en enfance à cause de son grand âge : données qui ne permettent pas de placer sa naissance après 1577, mais engagent à la placer vers 1575.

(2) On pourrait objecter que, d'après une note précédente, les cours ne s'ouvraient alors que le 2 novembre et non le 28 octobre, date de cette inauguration des classes. Mais il put très bien arriver que, le pape voulant visiter les nouvelles classes avant l'ouverture des cours, on y ait convoqué pour ce jour-là les élèves.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-lÔ85) I^S

Les documents nous manquent pour faire un choix définitif entre cette explication et l'assertion plus simple, trop simple peut-être, des anciens auteurs.

4. — Ce qui est plus certain et plus important aussi, c'est que l'enseignement de Suarez ne fut pas moins goûté à Rome qu'il l'avait été en Espagne.

« Il y enseigna cinq ans et avec le plus grand éclat, » dit la chronique du collège romain (1.

Toutefois, on peut se demander si son talent fut, à Rome, en dehors de sa classe, apprécié de tous à sa juste valeur? Un mot du registre des informations de i584 porterait à en douter :

(I François Suarez : aanté médiocre — il souffre de la poitrine — trcs bon jugement — talent moyen — très versé dans la théologie — tempérament mélancolique — apte à tout, mais surtout à f enseignement de la scolastique (2).

Talent moyen ! Ce mot, il est vrai, dans le style de ces informations, n'indique rien qui reste au-dessous d'un bon et estimable niveau; mais, même entendu dans ce sens, il s'harmonise bien mal avec les autres lignes du portrait, et paraît par trop parcimonieux envers un génie tel que Suarez. Le recteur Benedetto Sardi, auteur sans doute de ces inl'ormations, se connaissait-il peu en homme ? Ou bien Suarez ne se ût-il pas assez connaître ? De ces deux explications, lesquelles d'ailleurs ne s'excluent pas, la première n'a rien d'impossible ; la seconde est très vraisemblable. Jeune encore, étranger, d'un nom que nul ouvrage n'avait déjà porté dans le public, modeste comme partout dans sa chaire, où. sans souci de l'éclat, il ne cherchait que la richesse du fond et la clarté de la forme, renfermé dans son emploi et dans ses études, Suarez put ne laisser paraître que les qualités d'un excellent professeur et tenir dans l'ombre les dons d'un génie théologique de

(1) « Ve la lesse ^la teologia;... con eommo plnuso. » (Mi^. d<'jà cité : Origine de CoJIfiijii) roiiiono].

(2) Arch. cenlr. S. J. — Bom. L'atal. an. l.')S4 : « Fiancesco Suarez : Vins mcdiocies; laborùt doloïc poctoris ; valet Judiciu ; wedivcri iagenio ; ia Iheolugicis optime veraatus ; melanrolicw compleyioDis; ad omnia aplii< pistcipue ad doceadam schoUi^tienm.

premier ordre. Entouré d'hommes que de longs et importants services, que des écrits remarquables avaient déjà illustrés, il se peut qu'il n'ait pas alors été regardé comme l'égal de ceux qu'il devait plus tard atteindre et dépasser de bien loin. A cela sa gloire n'aurait rien à perdre, pas plus que son caractère ni sa vertu.

Il serait intéressanl d'établir, à toutes les étapes de son enseignement, la série chronologique des matières qu'il expliqua dans ses chaires successives. Pour Valladolid, nous avons pu le faire: pour Rome, nous le pouvons aussi. D'abord, l'éditeur du volume posthume Dejide, Spe et Charitate dit formellement dans sa préface que Suarez enseigna ce traité des vertus théologales à Rome. En second lieu, Suarez lui-même dira dans une lettre à un de ses confrères : « J'ai enseigné le traité de l'incarnation à Rome en i584 (*l ï^^SS (i). » Et voici qui complétera ces premières données et les précisera. Parmi les manuscrits de la bibliothèque de Carlsruhe se trouvent cinq de ces cahiers, si nombreux dans les anciennes bibliothèques, où les élèves écrivaient en classe les leçons des professeurs (2). Les titres indiquent que ces traités ont été pris aux cours de Suarez, à Rome et à la date qui répond à son enseignement. Les voici :

Année i58i-i582 : — De voliintario et involuntario (Saint Thomas (2^. 2^«, q. vi) commencé le 20 octobre i58i. — De vitiis et peccatis (q. lxxi) du 12 février au 11 août i582.

Année i582-i583 : — De gratia (q. cix) commencé le 4 novembre i582. — De fide, commencé le 4 niai i583.

Année i583-i584: — De prœcepto fidei, commencé le 4 novembre i583.

Année i584: — De incarnatione.

Sans date : — De charitate.

Ce traité de la charité doit venir après celui de la foi et se rapporter à l'année scolaire i583-i584. Les cours commencent, en i58i, le 20 octobre, ensuite le 4 novembre, différence qui est en parfait accord avec ce qui a été dit plus haut. Rien n'indique à

(1) Suarez. De. Fide, spa et charitate. nallhazar Alvarez Hcnevolo Lectori. — Lettre de Suarez au F. Franc;ois de Benavides, recteur du collège d'Alcala, Avila, 15 septembre 1699 : « Lo de incarnatione ley en Roma el ano de 84 y 85. »

(2) Bibliothèque de Carlsruhe. MS. Unbestimmter Herkunfl, 24, 26, 28, 34, 35.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) l'J^

quelle plume sont dus ces manuscrits. Ne serait-ce pas à l'un de ces élèves du collège germanique, qui depuis sa fondation suivent les cours de l'Université grégorienne ci reviennent ensuite dans leurs pays allemands pour y défendre la foi catholique ? Cet auditeur de Suarez ne nous apprend rien de la première année de Rome, i58o-i58i. Mais elle dut être remplie par les questions de Fine ultimo hominis, de Beatitudine , etc., auxquelles font suite les traités indiqués pour les années suivantes. En résumé, nous voyons que le professeur, qui avait commencé à Valladolid son enseignement de la théologie par la première partie de la Somme, le continua sur la seconde et aborda ensuite la troisième. C'était l'ordre naturel et le plus avantageux aussi pour une parfaite formation.

5. — Le collège romain offrait aux professeurs un avantage auquel d'ordinaire ils ne sont pas insensibles. Nous avons vu Suarez, à Valladolid, se plaindre de n'avoir à ses cours qu'une douzaine de jeunes Jésuites et la plupart trop faibles de santé. A Rome, plus de cent scolastiques remplissaient le collège, et la moitié environ suivait le cours de théologie. Jeune communauté d'une rare distinction et d'une admirable ferveur, disent les écrivains de l'époque. Saint Louis de Gonzague allait y venir, et l'on sait qu'il s'y trouva au milieu de compagnons dignes de converser avec un saint, de recevoir les premiers ses exemples, de lui en donner à leur tour dont il put lui-même profiter (i). Aux cours, ces religieux se trouvaient mêlés à de nombreux élèves

(1) Quelques auteurs (par exemple Descamps, V* part., c. 12) veulent à tout prix accorder à Suarez l'Iionncur d'avoir eu Louis de Gonzague pour élève et à Louis de Gonzague riionneur d'avoir eu Suarez pour maître. Il n'en lut rien : Suarez quitta liome à la fin de l'année scolaire 1f)H4-S5. Louis n'y vint que pour l'année scolaire 158G-87. Dans le MS. déjà cité : Oriyinc del Collcgio romano, on lit à l'année 1587 : « Année heureuse entre toutes pour le collège romain par l'acquisition de son nouvel hôte, Luigi di Gonzaga. Il avait étudié la métaphysique sous le P. Paolo Valla, et, au bout de six mois passés au collège romain, il soutint publiquement, dans la grande salle, des thèses sur la philosophie t-nlière. »

Les catalogues le signalent amsi :

En 1587 : « Luigi Gonzaga : Castigiionensis in Lombardia ; a3tas : 19 ann. ; vires : imbei;illes; tempus societatis : ah anno 15S5 in noviciatu; tempus studiorum : extra societalem cursui (phiiosophiœ), nunc theologus anno 1°... »

Kn 159jf : « Aloysius Gonzaga : Mantuanus; a;tas : 23 ann.; vires : intirmus; tempus societatis : 5; studia : extra, hnmanitati et phiiosophiœ ; in soc. thoologiœ 4 ann. » — Il mourut l'année suivante.

lyG LlVRi: II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

exlernes, germaniques et autres pensionnaires de divers collèges • En dehors même des leçons, ils avaient avec eux des relations fréquentes. « Dans chaque cours, dit le coulumier du collège romain alors en vigueur, on désigne quelques-uns de nos Frères, pour converser avec les élèves externes et leur faire du bien (i). » C'est ici, comme nous l'avons vu à Salamanque, l'apostolat des étudiants du dehors par ceux du dedans, et l'apport de ceux du dehors à la formation apostolique de ceux du dedans. Plusieurs de ces élèves de Suarez ont laissé des traces glorieuses dans l'histoire de la Compagnie, trois surtout qui dépassèrent, chacun dans sa voie, tous les autres : Mutins Vitelleschi, le successeur d'Aquaviva dans le généralat, Henri Garnet, l'illustre martyr anglais, et Léonard Lessius, l'auteur de savants et pieux ouvrages de théologie et d'ascétisme.

8ur ce dernier, conmic sur Luis de la Puente à Valladolid, Suapez exerça une influence particulière. Jeune encore, Lessius avait étudié, puis durant sept ans enseigné la philosophie à Douai. En même temps^ il apprit seul la théologie. Sa méthode de travail mérite d'être mentionnée. Il lisait une question dans un bon auteur, assez attentivement pour en retenir les données et les aspects divers. Puis, il fermait le livre et fermait aussi la fenêtre de sa cellule, pour s'obliger à réfléchir sans distractions et sans autre guide que son intelligence. Alors, dans ces ténèbres extérieures, seul en face de son problème théologique, il en déterminait nettement la position, cherchait les diverses solutions qu'on pouvait imaginer, précisait celle qu'avait apportée l'auteur, discutait les arguments qui l'appuyaient, marquait les points faibles par où elle pouvait être attaquée, enfin s'arrêtait lui-même à celle qui lui paraissait préférable. Ce n'est qu'alors, après avoir ainsi traité et comme écrit dans son cerveau toute sa doctrine, que, rouvrant à la lumière la chambre et les yeux, il prenait la plume pour résumer brièvement la matière et noter les difficultés qui restaient encore à résoudre.

Cette méthode procura à Lessius les avantages ordinaires de

(I) Aich. centr. S. J. — lioinuDa, Uistor. Coll. row., t. I, docum. v, 1574 : « Clonsucludini dcl collegio romano. »

CHAP. II. — AU COLLÈGE ROMAIN (lo8o-l585) I77

relVort personnel, vigueur de l'inlelligence, puissance d'invention, originalité des conceptions. Mais, poussée à l'excès, elle faillit compromettre le succès d'études faites sans autre maître que soimême.

Il fut envoyé à Rome pour y repasser sa théologie, tout en remplissant les fonctions de répétiteur au collège anglais. Suarez, chargé de le diriger, remarqua vite la perplexité d'esprit qui l'arrêtait. Partagé entre l'instinct naturel et l'habitude de suivre les lumières de sa raison et une crainte respectueuse de s'écarter des grands docteurs catholiques, il restait, sur plusieurs questions imj)ortantes, hésitant et ne sachant comment avancer. Suarez dissipa ses appréhensions, en lui faisant comprendre qu'il était permis, et qu'il devait lui-même se permettre, sans scrupule, de s'écarter parfois des maîtres, en des opinions qui n'intéressaient ni la foi ni les mœurs. Il savait que ce conseil s'adressait à un esprit trop sage et trop droit pour en abuser. Lessius s'enhardit, prit confiance en ses propres pensées et y gagna une grande fermeté intellectuelle. Plus tard, quand il écrira son traité de la Prédestination, Suarez trouvera, mais à tort, que son disciple a trop bien profité de sa direction (i).

6. — Jeune encore comme il l'était et réussissant comme il réussissait, il semblait que Suarez dût poursuivre longtemps encore, au collège romain, sa carrière de professeur. Bientôt, cependant, il fallut songer à lui trouver un remplaçant. La lettre suivante d'Aquaviva à Fabio de Fabiis, provincial de Rome, alors à Pérouse, en donne la raison ; elle est du 20 juillet i585 :

« Je dois informer Votre Révérence, bien que déjà, si je ne me trompe, le recteur du collège lui ait écrit à ce sujet, que le Père François Suarez, très afl'aibli et soufîrant à la suite de ses fatigues passées, doit absolument être déchargé de ses fonctions et renvoyé en Espagne. Pour le remplacer, on propose le Père (îaspar Gonzalez ou le Père Tosca ou le Père Jean Azor ou le Père Gabriel Vazquez, actuellement professeur à Alcala, où on est très satisfait de son enseignement (2). »

(1) De Vita t'I Moribus Lconardi Lcsaii, cura et sumptibus Thoma> Courtois, Sruxellae. 1G40. (Ch. iv.)

(2) Arch. centr. S. J. — Roman. Epis/, gcner. i580-159L — Aquaviva à I'al)io <la Fabiis, provincial, à Poruggia, 27 juillet 1585.

Suarez, en effet, s'était trouvé très mal du climat de Rome, dont l'influence avait été aggravée aussi par des travaux excessifs et par les austérités: des humeurs, des fluxions, des affections de poitrine l'avaient fait beaucoup souffrir. Il avait cherché du soulagement dans la plus sévère abstinence, retardant son repas jusqu'au soir et l'allégeant le plus possible. Cette hygiène lui avait bien procuré un peu plus de liberté de tète pour l'élude, mais au détriment de son corps, qu'elle avait de plus en plus amaigri et affaibli. De là, l'avis des médecins qui le renvoyaient en Espagne.

Trois jours après la lettre précédente, Aquaviva écrivait au Père Antoine Marcen, provincial de Tolède :

« La nécessité, où se trouve le Père François Suarez, de refaire sa santé et ses forces affaiblies par le travail, nous oblige à nous priver de lui et à l'envoyer dans un pays où l'air lui sera plus favorable. Pour le remplacer, nous avons besoin du Père Gabriel Vazquez, en ce moment professeur à Alcala. Tout bien pesé, c'est lui qui parait le i)lus capable de donner ici la satisfaction qu'on attend. Faites-le partir sans relard. Je sais qu'il sera vivement regretté au collège d'Alcala, et d'autant plus que le Père Azor, lui aussi, est retenu à Rome. Aussi je compte sur votre prudence pour exécuter cet ordre et le faire agréer du Père recteur. Vous lui ferez observer d'abord que la chaire du collège romain exige, surtout dans ces temps-ci, un homme d'une science qui lui fasse honneur, d'une vertu et d'un caractère qui aident à l'union des cœurs. Vous ajouterez que le Père François Suarez accepte de remplacer le Père Vazquez. 11 le pourra, tout en se reposant, parce que, ayant achevé ici le traité de l'incarnation, que le Père Vazquez enseigne chez vous, il n'aura besoin, pour le continuer, ni de travailler beaucoup, ni de négliger le soin de sa santé. Quant à son talent, il vous est connu : vous pourrez donc vous porter garant de sa capacité et de son mérite. Je vous expédie cette lettre par la voie de France, sans attendre le courrier d'Espagne, parce que, les cours s'ouvrant ici le i" novembre, il faut que le Père Vazquez parte au plus tôt pour arriver à temps, ou du moins avec le moins de retard qu'il se pourra. S'il n'a |)as fait encore la profession, faites-la lui faire, en le dispensant de tout ce qui pourrait retarder son voyage : il vaut mieux qu'il l'ait faite avant de partir, que d'avoir à la faire ici à son arrivée. Je voudrais pouvoir lui indiquer exactement les matières qu'il devra enseigner. Ce sera probablement ce qui reste de la troisième partie de saint Thomas, c'est-à-dire les sacrements, mais ce n'est pas encore certain : qu'il apporte donc tous ses écrits. Le Père Suarez partira d'ici au milieu du mois d'août, pour passer en Espagne à la première occasion. On assure qu'il trouvera

CIIAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) I^Q

des jj'alèies au commencement de septembre. Il se rendra le plus tôt possible ù Alcala. Je vous renverrai le Père Azor dès qu'il en aura fini avec le Hatiu studiorum, dont il s'occupe encore, ainsi que je vous l'ai déjà écrit (1). »

Vazquez fit, au mois de septembre, sa profession au collège de Belmonte, dans sa ville natale même, et partit aussitôt avec le Père Paterno pour l'Italie, tandis que Suarez était déjà sur le chemin de l'Espag^ne (2).

La recommandation, faite dans la lettre précédente au sujet de la profession de Vazquez, fut probablement une précaution inspirée par le malentendu qui avait retardé celle de Suarez. 11 avait quitté l'Espagne au moment où l'on venait d'y envoyer l'avis qui l'appelait à la faire. Les supérieurs de la province pensèrent qu'il la ferait en arrivant à Rome : ceux de Rome pensèrent qu'il l'avait faite avant de venir, et les uns comme les autres n'y songèrent plus. Pour lui, prenant à la lettre la règle de saint Ignaccqui réserve aux supérieurs toute l'initiative au sujet de ces promotions, il ne dit rien et attendit. Près de trois ans plus tard, il arriva que quelques-uns de ses collègues furent amenés, au cours de leur conversation, à se demander depuis combien de temps il était religieux et profès de l'ordre ; et, comme ils ne savaient où trouver ce renseignement, ils allèrent l'interroger luimême. La méprise ainsi découverte fut aussitôt réparée : le 29 mai i583, fête de la Pentecôte, il fit la profession avec neuf autres Pères, entre les mains du Père général, dans l'église de la maison professe. Le vendredi suivant, 3 juin, dans la chapelle des scolastiques du collège romain, en présence du recteur, le Père Benedetto Sardi, il prononça les vœux simples qui complètent les engagements des profès (3). Par suite des circonstances, il avait

|1) Arch. centr. S. J. — Tolvt. Ejjist. ijenrr. 1Ô84-15S8. — Aquaviva à Aiit. Mcircen 30 juillet 1585.

(2) Les biographes semblent s'être concertés pour donner au Sfjour de Suarez à Rome une durée de huit ans (Descamps, II* part., c. 8; Sarlolo, 1. II, c. 7; MasBei, c. 8; etc.). Ils se trompent tous ensemble. Les documents cites ont établi clairement, qu'arrivé en octobre 1580, Suarez partit en aoiU ISbô : ce srjour fut donc à peine de cinq ans.

(3) Arch. centr. S. J. — Liber eorum qui professionew eiuiserunt ab anno lîtSl ■ « 29 maii 1583, Romœ in manibus Patris Generalis : Jacobus de Cisneros, Ludovicus Man> eenius, Lucas l'inellus, Franciscus Suarez, Franciscus Vaez, l'ranciscus Rodriguez-

l8<) I.IVUK II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

été proies des trois vœux après sept ans seulement de vie religieuse : par suite d'un oubli, il n'était profès des quatre vœux qu'après dix-neuf ans : son silence seul, sans parler de tout le reste, avait prouvé combien il méritait de l'être plus tôt. Il ne garda de ce retard aucun ressentiment. Dans son traité de l'ïnstîtat de la Compagnie, il se fait l'apologiste de cette règle de saint Ignace, qui, sans fixer un temps après lequel le religieux aurait droit h la profession, la laisse à la libre décision des supérieurs. Mais, objeete-t-il, s'il en est ainsi, diverses causes ne pourrontelles pas amener des inégalités choquantes entre religieux et d'apparentes injustices? Et parmi ces causes il en signale une, qui a dû lui être suggérée par le souvenir de ce qui lui était arrivé : les supérieurs ne pourront-ils pas, surtout avec un si gran»! nombre de sujets, ignorer si tel d'entre eux a fait, ou non. sa profession? C'est possible, répond-il, mais ces inconvénients seront rares et dès lors il n'y a pas lieu d'en tenir compte, quand l'intérêt général exige cette constitution (i).

j. — Pendant son séjour à Rome, Suarez avait reçu une nouvelle qui lui apporta à la fois joie et tristesse. Nous avons laissé au noviciat, en 1573, son jeune frère, Gaspar de Toledo, qu'il avait amené de Grenade: « frère très ressem])lant à son aîné, dit une chronique, par la vertu et par le talent, modèle d'innocence et de ferveur, chez qui s'alluma un ardent désir de porter la lumière de l'Evangile aux infidèles, dans l'espoir d'arroser de son sang des terres si fertiles en palmes et en couronnes. » Au cours de ses études de théologie à Salamanque, en 1,579, il obtint celte faveur, et fut envoyé au Mexique (2). A cette

Carolus Petranigra, Hieroiiyinu.s Plalus, Joannes de Cetina. » Les deux formules do ces ■ vœux, la pretnièce autographe, la seconde signée seulement par Suarez, sont conservées dans ces archives. — Cf. Sartolo, 1. IV, c. 4.

(1) Suarez, Do Institulo Sof. Jesu, 1. VI, c. i, n» 3. — Il y est dit, à projios des cinq vœux simples qui complètent les quatre vœux solennels des pi'ofès : « H.'uc vota post aliquod tempus et inlerdum post aliquot dies emitlunlur. » (Ibid., c. xi, n- 2). Suarez se rnppolait que, pour lui, il y avait eu cinq jours d'intervalle entre les deux émis.sions.

(2) Arch. centr. S. J. : Mexican. Cataloj. tricnnalis. — En tête de ce codex, on lit : « Los Padres y Hermanos que fueron en esta flota que parti(5 a 29 de mayo 1579 para la Nueva Fspafia son los siguientes : P. Antonio de Torres, P. Francisco l{amirez, P. Bernardino de Acosla, cl hermano Gaspar de Toledo natural de Granada hijo del licenciado Gaspar de Toledo y de dotia Antonio Vazquez, de edud de 25 aûos, de GompaniaG. A oydo

CHAP. II. — AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) l8l

épotjuc, le dominicain Domingo de Salazar i'iit nommé par Philippe II premier cvèque des îles Philippines, récemment conquises par les Espagnols. Salazar juia le loi de lui l'aire accorder quelques religieux de la Compagnie, pour l'aider dans sa dillicile mission. Le roi le lui promit. Il partit alors avec vingtdeux sujets d'élite de son ordre. Douze moururent en mer : les dix survivants n'arrivèrent au Mexique qu'épuisés par la fatigue et les maladies. Avant de continuer son voyage, l'évèque fit valoir la promesse du roi auprès du Père Jean de la Plaza, provincial des Jésuites dans ce pays. Il en obtint quatre religieux, le Père Antoine Cedcno, recteur du collège de Mexico, le Père Alonso Sanchez, recteur du séminaire de La Puebla de los Angeles, le Frère Gaspar de Toledo et un coadjuteur. Le prélat et son escorte de missionnaires dominicains et jésuites partirent du port d'Acapulco le 129 mars i58i. Gaspar de Toledo, à l'exemple de ses compagnons, lit du vaisseau le théâtre de son premier apostolat, vivant de la ration des matelots, se mettant au service de tous, les édifiant par sa généreuse et aimable vertu. Mais la vigueur du corps n'égalait pas en lui celle de l'àme. Il tomba malade et mourut dans la traversée, « abordant, dit le narrateur, à son véritable port, lorsque ses compagnons cherchaient encore le leur ». Quand on voulut rassembler ce (ju il laissait, on ne trouva qu'un livre, le Conteinptiis mundi, son chapelet et ses instruments de pénitence. Il avait appris de Xavier et de ses imitateurs que, pour les conquêtes qu'il ambitionnait, ces armes suffisaient (i). Les trois autres Jésuites, à travers beaucoup de privations et de soulfrances, implantèrent la Compagnie aux Philippines, où elle se livra dans la suite et se livre encore de nos jours à l'apostolat le plus fécond : magnifique mission dont Gaspar de Toledo fut le premier fondateur par les mérites de sa mort prématurée.

cl curso iJe arles en la Compania y un ano de theologia. \mv del collegio de Salamanca. » Deux scolasliques encore, puis celte inenlion : • Les sobrediclios vinieron de Castilla la Vieja. » i'uis trois auties iVres et six scolasliques, venus des autres provinces dlispagne, surloui de celle d'Andalousie : en tout quinze religieux. Dans le même codex, le premier catalogue de la province du Mexique, qui est celui de 158(), porte vingt-trois scolastiques, parmi lesquels le frt'rc Gaspar de Toledo, qui seul fut choisi pour aller fonder la mission des Philippines. Son nom est barré, avec la mention en marge : « muriû ».

(1) Cltrono-hjstoria de la Provincia de Toledo de la Compania de Jésus, por el P. Alcazar. An. l.^«2.

iSa LIVRK H. — LE PROFESSEUR DE COLLÈGES

Dès qu'elle fut connue d'Aquaviva, il voulut l'annoncer luimême à François Suarez et lui exprimer, en lui communiquant la lettre qui en apportait la nouvelle, ses regrets et ses félicitations pour la fin généreuse de cette courte mais si belle existence. Dans cette première lettre, écrite par ces premiers missionnaires des Philippines, les premières lignes sont consacrées à notre jeune martyr de l'apostolat, prémices de tant d'autres. Les voici, prises sur l'autographe même du Père Cedeno :

Manille, 12 juin 15S2. — Mon très Révérend Père en Jésus-Christ. L'année dernière, i.")81, par ordre de notre Père Éverard Mercurian, le Père docteur Plaça, provincial de la Nouvelle Espagne, envoya à ces îles Philippines quah-e religieux de la Compagnie, le Père Alonso Sanchez, le Frère Gaspar de Toledo, étudiant (ie théologie, le Frère Nicolas Gallardo, coadjulenr temporel, et moi. Nous i)artimes le 29 mars d'Acapulco, port où Ton s'embarque pour ces régions. A peine étions-nous au large, que le Frère Toleiio fut pris d'une très forte fièvre, qui mit fin à sa vie au bout de neuf jours, en dépit de tous les remèdes usités en pareil cas. Il faut l'attribuer en partie aux chaleurs excessives, causées par le calme qui règne d'ordinaire au sortir du port, pendant dix ou douze jours, jusqu'à ce qu'on ait avancé de douze degrés vers la haute mer. Sont morts aussi: un Père déchaux, un autre de l'ordre des Augustins, un clerc et deux séculiers, qu'il plut au Seigneur de prendre parmi nous. Le Frère Toledo mourut un samedi, jour consacré à Notre-Dame pour qui il avait une teuiJre dévotion. Nous avons la confiance que Dieu l'a reçu dans sa gloire, car, sans parler de la vertu peu commune et de la ferveur religieuse qu'il montra toujours, il s'était préparé à tout, pendant le mois environ que nous eûmes à attendre au port, s'adonnant à l'oraison jusqu'<à rester plus de deux heures à genoux sans se lever. Dans sa maladie, il fil preuved'une grande conformité à la volonté de Dieu, supportant la souffrance, quelque vive qu'elle fût, avec beaucoup de courage et de joie, ne faisant entendre aucune plainte, ne donnant aucun signe d'impatience. Nous en avons tous gardé beaucoup d'édification, mais beaucoup de tristesse aussi d'avoir perdu un tel sujet. Dieu cueille le fruit dès qu'il est mûr (1) ».

Gaspar de Toledo a été mis, aussi bien que son frère, dans le Ménolog-e de la Compagnie, galerie de ses hommes les plus éminents en vertu: le jeune religieux à côté du grand docteur, comme pour rappeler que la vertu seule peut suffire et que, sans elle, le génie ne servirait de rien (2).

(1) Arclj. cenlr. S. J., Philippin. Hislor. Docum.3.

{i) Mônologe de lu Compagnie de Jésus, par le P. Elesban de Guilhermy. Assistance d'Espagne, ^o avril.

CHAP. II. — AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) l83

8. — Un troisième religieux, du même nom et du même sang, allait venir bientôt prendre la place laissée par le jeune missionnaire. Le frère des deux premiers, Jean Vazquez de Toledo, resté comme chef de la famille à Grenade, était père de sept enfants. L'aîné, Gaspar Suarez de Toledo. fut envoyé tout jeune à Salamanque, comme autrefois son oncle, pour y étudier le droit canon, et, comme lui, laissant ses cours inachevés, il vint s'offrir à la Compagnie. Dans l'ancien Livre des Admissions (i) on lit, à l'année iSSg :

(( Le Frère Gaspar Suarez de Toledo, né à Grenade, fils légitime de Jean Vazquez et de Doiïa Antonia Vazquez, âgé de seize ans, a été reçu dans ce collège de la Compagnie à Salamanque, par le Père Gil Gonzalez, provincial de Castille, et par les Pères recteurs, désignés conformément au Motu proprio de Sixte V (2), sous le rectorat du Père François Labata, après avoir subi l'examen ordinaire : ne se trouvant lié par aucun empêchement, il a été admis à la première probation le 21 avril 1589. Dont il fait foi en signant de son nom. A Salamanque : Gaspar Suarez de Toledo. — Je l'atteste aussi : Gaspar Astete. — « Note ajoutée : neveu du Père François. Il mourut dans ce collège. »

En suivant les catalogues, nous trouvons ce jeune religieux, à Villagarcia, où il fait son noviciat et complète pendant deux ans ses études littéraires ; au collège d'Oviedo, où il enseigne le latin pendant deux ans : à celui de Palencia, où il suit le cours triennal de philosophie ; à celui de Valladolid, où, de 1697 à 1601, il étudie la théologie. Aux mêmes étapes de sa vie, les informations des supérieurs signalent, chez le novice, un talent de niveau moyen, un caractère agréable, beaucoup de candeur, de sérieuses promesses pour l'avenir ; chez le professeur de latin, des aptitudes pour l'enseignement ; chez l'étudiant, un succès ordinaire, un naturel heureux et doux, beaucoup d'application à s'acquitter de ce qui lui est demandé, sans que se soit manifesté aucun talent spécial (3). Le neveu resta donc inférieur à l'oncle ; mais il eut cet ensemble de qualités qui fait le religieux édifiant

(1) Déjà mentionné. Voir note 1 du chap. 11, liv. I.

(2) Allusion sans doute à la Constitution de Sixte V (1587), réglant le mode d'admisaion des novices. V. Suarez, De statu roligioso, 1. V, 0. x, n* li, éd. Vivôs, t. xv, p. 345.

(3) Arch. centr. S. J. — Tolot. Catal. ana. iô90 et sq.^

l84 LIVRE II. LK PROFESSEUR DE COLLEGES

et paisible, capable el dévoué, non moins cher à sa eommunaulé que précieux pour la population qui l'entoure.

L'oncle envoyait à son neveu un exemplaire de ses ouvrages à mesure qu'ils paraissaient : rien de plus naturel. 11 était naturel aussi que le neveu désirât garder ces œuvres de son oncle. Voici cependant ce que lui écrivait Aquaviva, le 3o septembre 1604 ; il était alors au collège de Léon :

(( J'ai rerii voire lettre du i août dernier, où vous me demandiez ia permission de conserver et d'emporter, partout où vous serez placé, les volumes du Père Suarez qui sont entre vos mains. Mais ne serait-ce pas s'écarter un peu de cette perfection de pauvreté que demandent nos Constitutions ? De plus, une porte serait ainsi ouverte, par où d'autres viendraient faire la même demande; et, de fait, il en est déjà qui l'ont faite, mais on leur a répondu par un refus. Je désire donc que vous fassiez don à quelque collège des volumes que le Père Suarez vous a envoyés. Soyez sûr que partout où vous vous trouverez, on vous procurera les livres dont vous aurez besoin pour bien remplir vos fonctions (1). »

Il y eut là sans doute pour Gaspar occasion à un sacrifice assez sensible. Et il dut aussi se le rappeler lorsque, plus tard, il put lire, dans le traité de l'Institut de la Compagnie, laissé par son oncle, certain passage ( livre IV, cb.vii, n» 5 )où le grand théologien reconnaît que ce renoncement à toute propriété, à toute appropriation, même de livres, est, pour des religieux voués aux travaux de l'esprit, un des eilets les plus mortifiants de la parfaite pauvreté. Mais il y vit aussi par quelles graves raisons est justifiée cette rigueur.

La vie active de Gaspar Suarez s'écoula en grande partie et se termina au collège de Salamanque, où il était employé aux fonctions sacerdotales, surtout au ministère de la confession. Dans un ancien Diario (2) ou Journal de cette maison, il se trouve souvent mentionné, à propos de ses ministères ou de quelques circonstances de sa vie. Ainsi, au 6 juillet 1622 : « Départ du Père Suarez pour Palencia, où son frère, le chanoine de cette église, est très malade. » — Au 21 juillet 1622 : « Retour du

(1) Arch. centr. S. J. — Episl. gêner. Aquaviva à Gaspar Suarez de Toledo, 20 septembre 1C04.

(2) Bibliot. de la Universidad de Salamanca. Manuscritos : Diario (ici colcgio reai 'Jo los Jesuitas.

ClIAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) l85

Père Suarez de Palencia, où il était allé pour la maladie et la mort de son li'ère. » — En avril 1645 il est nommé parmi ceux qui assistent à la Congrégation provinciale, de même en 1649. Vient enfin, au 4 août i()52, la mention suprême :

« Aujourd'hui est mort le Père Gaspar Suarez de Toledo, à cinq heures et quart du matin. 11 a été enterré à quatre heures du soir. On a chanté un nocturne, et, le lendemain, la messe a été chantée pour lui. Il est enterré au pied de l'autel du San to Chris to. »

Un autre manuscrit, le Libro de Defuncioiies, Livre des Décès, ajoute quelques détails intéressants :

(( Le 4 août, est mort dans ce collège le Père Gaspar Suarez, profès des quatre vœux, âg-é de 79 ans, neveu du Père François Suarez. 11 fut un vaillant ouvrier etsurlout un confesseur infatigable, pendant les quarante ans environ qu'il vécut dans ce collège. Aimable et bon, il attirait de toute la ville à son confessionnal et remplissait le même ministère pour les Pères et Frères delà communauté, où il a laissé les plus vifs reg-rets. Il traitait tout le monde avec une charmante simplicité, mais se montrait très jaloux de l'honneur de la Compag-nie, notamment de son honneur doctrinal. Aussi, se tenait-il au courant de tout ce qui concernait les opinions du Père François Suarez et sentait-il vivement tout ce qui tendait à léser cet honneur. Déjà aux prises avec sa dernière maladie, ayant appris qu'un ouvrage parlait de certains auteursavec peu de respect, il insista pour qu'on prévint le Père provincial et qu'on le priât d'y mettre ordre. Il mourut comme il avait vécu, pour ainsi dire au confessionnal : car la veille encore, de sonlit, il entendit des séculiers qui étaient venus le demander, (li »

On a retrouvé et publié plusieurs lettres de Gaspar Suarez de Toledo à des confrères (2) : elles renferment d'intéressants détails sur des événements du temps, sur la Compagnie et sur Salamanque. Alors, commençait pour cette université la période de décadence. Plusieurs lettres signalent une grande diminution d'étudiants et l'attribuent en partie aux querelles et aux meurtres qui se multipliaient au sein de cette jeunesse ou à son occasion. Ainsi, à la date du i5 septembre i()4o, Gaspar Suarez écrivait :

« De nos côtés, beaucoup de morts violentes, cin(| ou six depuis peu.

(1) ihiil.

(2) Ces lelircs se trouvent à Macliid, Bibliot. île la Académie irai de Hisloiia, fonde Papeien de Jesuitan. La plupart out été publitcs par cette académie dans son Mémorial historico-espai'iol. Carias de Jesuitas, t. m, p. 245, 317, 4il, 445, 48l".; l. )V, p. 2.S, 29, 481.

l80 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

La dernière eut lieu hier, où un clerc du pays de Valence, repris par son cousin pour une espièg-lerie, l'a tué. L'avant-dernière eut lieu le jour de la Nativitéde Notre-Dame. Un mari, voyant sa femme causer au sortir de rég"lise avec un jeune homme, se précipita sur eux. Le jeune homme s'étant l'cfug-ié dans l'église, le mari revint à sa femme, dirig-ea sur elle un pistolet qui ne partit pas, et la frappa alors de ving-t ou vingt-et-un coups de poig-nard. Voihidéjà, assure-t-on, quarante-six crimes de cette nature dans le ressort de Salamanque ; et il ne semble pas que, d'un seul d'entre eux, il ait été fait justice. » — c Le jour de la fête de tous les saints, dit une autre lettre du 6 novembre 1638, deux étudiants, l'un de Biscaye, l'autr-e de l'EstramacJure, se prirent de querelle à l'escrime et résistèrent à tout ce qui fut fait pour les calmer et les séparer. Celui d'Estramadure sortit un pistolet et chercha par deux fois à le décharg-er sur l'autre, mais sans y réussir. Alors, le Biscayen se jeta sur lui, furieux, et lui porta deux coups terribles de poig-nard à la bouche et <à restomac, puis il le laissa mourant. Plaise à Dieu que ces barbaries ne fassent pas diminuer encore le nombredes étudiants qui est déjà si petit ; car on assure que cette année ils arrivent à peine à mille. » — Deux ans après il écrivait encore, le 20 octobre 1640 : « Les étudiants ne sont arrivés et n'arrivent que peu nombreux. »

Gaspar Suarez d'ailleurs, dévoué corps et àme à celte jeunesse universitaire, s'en s'exagérait beaucoup la diminution progressive. Le xviie siècle s'était ouvert avec 5i3i étudiants, et il devait se fermer avec 2000. En i638, ils étaient 4802, quatre fois plus que ne disait la lettre citée. Il est vrai qu'entre l'état réel et les Libros de MatricLilati , diverses causes amenaient d'ordinaire de notables écarts.

Dans les quelques pages qui viennent d'être écrites, se trouve rassemblé à peu près tout ce que nous savons du neveu de Suarez. Il reparaîtra cependant encore, une fois ou l'autre, dans cette histoire, manifestant, à l'occasion des ouvrages et des doctrines de son oncle, le zèle attentif qu'a signalé sa notice nécrologique.

9. — Avant de suivre Suarez en Espagne, il convient de parler d'une œuvre de première importance pour la Compagnie, à laquelle il fut appelé à prendre part, d'abord à Rome et de nouveau, bientôt après, à Alcala. Son rôle n'y fut que secondaire; mais en la dégageant de l'ombre à l'aide de documents inédits, nous serons amenés à saisir sur le fait soit les préoccupations de son ordre, soit ses propres pensées, au sujet de certaines ques-

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) 187

lions pratiques d'enseignement. Pour tout exposer d'une seule traite, nous devrons avancer au delà du temps où nous sommes ; rinconvénient sera moindre que de morceler la matière.

Aquaviva avait chargé une commission de six Pères, appelés de divers pays, de préparer le Ratio studioriim. Retirés pendant l'hiver dans la Pénitencerie de Saint-Pierre et pendant l'été sur.les hauteurs plus saines du Quirinal, au noviciat de Saint-André, ils se mirent à l'œuvre le 8 décembre i584 et terminèrent vers le milieu de l'année suivante (i). Leur travail fut tout d'abord soumis à l'examen de six des principaux maîtres du collège romain (2). Suarez était du nombre. Nous trouvons son avis mentionné dans le compte rendu des premières séances de ce jury (3). Ainsi il pense, avec son collègue et compatriote Pierre Parra, que le cours de théologie doit durer quatre ans, s'il y a trois professeurs, et cinq, s'il n'y en a que deux. Les quatre autres Pères ne demandent que quatre ans, même avec deux classes seulement par jour. Ceux qui connaissent l'ampleur, avec laquelle Suarez développe les questions, comprendront qu'il penchât vers la mesure la plus large. Il s'agissait, d'ailleurs, de la théologie tout entière, la morale restant alors partout mêlée au dogme d'où elle découle ; et il importait d'autant plus de ne pas la sacrifier, que les élèves des cours de scolastique ne suivaient pas ceux de casuistique.

(1) V. le Proojmium de la !■'• édition du Ratio, imprimée au collège romain en MDLxxxvi, sous ce titre : Ratio atquo inslitutio studiorum pcr sex Pat/os, ad id Jussu R. P. Praepostti Gi^neralis dcputatos, conscripta. — Cette édition n'existait pour ainsi dire plus, tant il était difficile d'en rencontrer un exemplaire, même dans les grandes bibliuihéques. Mais le texte complet en a été récemment reproduit dans le tome V de la collection Mouuineatu Germanise Pxda'jogica (Berlin, 1887), dont les tomes II, V, IX, XVI, se rapportent à l'enseignement de la Compagnie.

Dans le Proœmiuii), les Pères de la Commission sont ainsi désignés : « Ex Hispania venit P. Joannes A/or, ex Lusitania P. Gaspar Gonzalez, ex Gallia P. Jacobus Tirius, ex Austria P. Pelrus Husa-us, ex Germania Superiore P. Antonius Guisanus, Romai commorabatur P. Stephanus Tuccius. Omnes administrandarum scholarum usu prœditi ac in omnibus pa;ne facultatibus versati... » Il ne faut pas confondre celte commission avec celle de douze membres qui avait été nommée en 1581 pendant la l\' congrégation générale (V. son dt'cret 31). Trop nombreuse ou trop distraite, elle ne paraît pas avoir travaillé efficacement à la préparation du Ratio.

(2) Ces Pères étaient : les trois italiens Benedetto Sardi, recteur, Robert Dellarrain, prof, de controverses, Augustin Justiniani, prof, de tbéol., et les trois espagnols Pierre Parrci, préfet des études, François Suarez, prof, de théologie, Benoît Pereira, prof, de rhétorique.

(8) Arch. cenU'. S. J. : Documenta de Ratione studiorum 1581-lOlS. Censura Patrum CoIIcgii romani circa oa quse a Patribus Dc})ulatis de ordine ac ratione studiorum prxseripla su ni.

l88 LIVUE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

Sur des points tout technûiues, tel que la manière de traiter les questions, de diriger les argumentations, d'exeiter l'ardeur des élèves, départager au besoin la casuistique entre deux professeurs, de contrôler l'enseignement, Suarez en général délend la liberté et les usages locaux contre une réglementation trop minutieuse. Il est d'avis que l'enseignement ne doit pas être une dictée morte, mais une parole assez vivante pour aider l'inlelligence, assez lente pour que la plume puisse la suivre. Il accorde au prél'et des études le droit de l'aire supprimer, dans les thèses proposées pour les argumentations, tout ce qui serait d'une orthodoxie douteuse ; mais il demande que le préfet traite en personne ces questions avec le professeur, sans jamais charger un disciple de lui notifier ses intentions : réminiscence, sans doute, de quelque indélicatesse semblable dont il avait souffert ou vu souffrir.

Ce premier examen du Ratio en projet, commencé avec Suarez, se continua et s'acheva sans lui après son départ de Rome. Alors, la commission retoucha son travail, ([ui fut imprimé l'année suivante et envoyé aux provinces de l'ordre pour y être soumis au jugement des hommes les plus compétents. Ce lut la première édition du Hatlo, celle de i586, mais édition plus apparente que réelle, l'impression du petit livre n'ayant d'autre but que d'en faciliter partout l'élude en multipliant les exemplaires.

A Alcala, ce second examen fut confié aux Pères Alonso de Sandovîil, recteur, François Suarez, Cyprien Suarez, et Jean de Florencia. Ils formulèrent leurs appréciations dans deux rapports, signés, le premier par les (jualre membres de la commission, le second par les seuls Pères François Suarez et Florencia (i). Le résumé que nous allons donner de ces documents inédits montrera avec quelle liberté était jugé le projet de la commission de Rome. Il montrera aussi <iuellc autorité et quelle prudence il fallut aux supérieurs, quel esprit d'obéissance aux inférieurs, pour (ju' un

[i) Madrid, Aicliives de la y4L-a<y. de Hisloria, Je.suilas, Lcgago — . (;c sont

des rapjporis originaux avec signatures autographes. Le P. Juim de Florencia, encore jeune mais d'un remarquable talent, avait, en IfiST), soutenu des thèses sous la présidence de Va/quez, en pr-ésence de Philippe II, des princes et des infantes, dans le patio richement d(5cop(5 du coll'ore d' Alcala. Une mcjrl prémalui>'e l'empèf.ho do léalisfcr les espérances qu'il avait f«it concevoir.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) 189

plan d'études identique fût accepté et mis en pratique dans toute la Compagnie, dès qu'il eut été enfin imposé comme une sorte de charte de renseignement. II convient cependant d'ajouter que, alors, grâce à une moindre complexité des études et à l'influence dominante de quelques grandes universités, dont les élèves devenus maîtres avaient porté au loin les usages, il y avait, dans les matières et dans les méthodes d'enseignement, de pays à pays, beaucoup moins de divergence que de nos jours.

lo. — Le Ratio de i586 comprenait deux parties : la première, doctrinale, donnait d'abord des règles directrices pour l'ortliodoxie des opinions, puis deux catalogues de propositions, les unes inlerdiles, les autres imposées ; la seconde partie, toute pratique, traçait l'organisation des études et les méthodes d'enseignement.

Ces catalogues prohibitifs avaient été suggérés par des appréhensions qui se manifestaient de plus en plus vives dans la Compagnie, à mesure que l'enseignement des hautes sciences s'y développait. On craignait d'abord qu'il ne s'y glissât des doctrines fausses ou dangereuses et on voulait les en écarter bien loin. Désir excellent sans doute, et que saint Ignace lui-même avait légué à ses fils : mais on ne voit pas quels graves écarts avaient pu Jusqu'alors causer l'inquiétude qui s'y mêlait. On craignait aussi que, dans les opinions inoflensives elles-mêmes, la diversité des doctrines ne troublât l'entente et la paix. On voulait donc la prévenir, en établissant l'unité et l'accord des esprits. Désir lui aussi très légitime, à condition qu'il ne poursuivit pas l'impossible, ni le possible même par des moyens trop violents. Or, il semble <[ue certains supérieurs, fatigués des difficultés que leur créaient dans le gouvernement les conflits d'opinions, aient parfois dépassé dans leurs plaintes cette sage discrétion et poussé le général à la dépasser.

« Que n'avons-nous, écrivait à Borgia Diego Carrillo, recteur de Ségovie, que n'avons-nous, sur tous les points de doctrine qui prêtent ù des opinions diverses, un cat.ilogue de celles que la Compagnie et chacun de ses fils doivent adopter! Alors, parmi nos Frères et nos professeurs, il y aurait uniformité de doctrine, et, grâce ù elle, disparaîtraient les froissements et autres

igo LIVRE II. — LE PROFESSKL'R DE COLLEGES

misères qui se produisent chaque jour, par exemple lorsque, un professeur enseignant une opinion, son collègue enseigne Topinion contraire (|ui lui plaît davantage. Celle opposilion déroule les élèves. Il faut alors que le recteur se prononce pour une opinion et l'impose. S'il a le bonheur d'être lui-même assez savant pour convaincre qu'elle est vraie, c'est bien, mais s'il veut agir en verlu de son aulorilé, son inlervenlion sera difficilement acceptée (i i. »

Carrillo, au lieu de vouloir emprisonner tous les esprits dans un uniforme doctrinal, n'aurait-il pas mieux lait d'inculquer à ses professeurs la toléraïue mutuelle des opinions libres, et, à leurs disciples, l'art si utile de mettre à profit les heurts et les contradictions de l'enseignement?

Ainsi pensa la commission d'Alcala au sujet des catalogues de propositions du premier Ratio : son rapport les condamne et les rejette en bloc. Dresser et imposer ces catalogues, disait-il, c'était faire, en une matière de toutes la plus dilficile, ce que nul concile, nulle université, nul ordre religieux n'avait encore osé essayer. A s'arroger ainsi une pareille autorité doctrinale, la Compagnie ne courrait-elle pas le risque de paraître sortir de son rôle et outrepasser ses droits? Et puis, parmi les propositions interdites, il s'en trouvait un assez grand nombre qui étaient de saint Thomas ou qui lui étaient généralement attribuées : voilà qui pouvait facilement, surtout en Espagne, tourner au plus fâcheux tragique. « Verendum est ne magnas tragœdias hoc excitet ». D'ailleurs, les auteurs du Ratio, avec toute leur science et leur expérience, ne pouvaient cependant connaître ni toutes les opinions capables de froisser dans chaciue pays, ni toutes celles qui sont controversées au sein de l'ordre , ni celles qui dans la suite le seront encore. Leur œuvre est donc forcément restée incomplète, provisoire, sujette au changement, par suite incapable d'assurer cette uniformité de doctrine qu'on veut établir. Elle multipliera au contraire les divergences, et, ce qui est pire, les autorisera. Ne serait-il pas plus simple et plus efficace de rappeler (pie saint Thomas doit être notre docteur et notre maître, sans permettre , surtout sans imposer de l'abandonner ? Seraient exceptées les questions de r Immaculée-Conception, des vœux solen-

(i) Ségovie, 3 mars 15';7. — Arch. centp. S. J., llispan. Epist. 1565-67.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) 191

nels, fie l'enlant arrivant à Tusage de la raison (i). On laisserait cependant aux provinciaux, d'accord avec les hommes les plus capables de la province, la liberté de s'entendre avec le général sur les autres concessions, que paraîtraient exiger les lieux et les circonstances.

« Prenons garde, disait en propres termes le rapport, de porter atteinte à Taulorité de nos Constitutions, dans lesquelles notre Père Ignace fait à la doctrine de saint Thomas l'honneur qu'elle mérite. Ne s'e.xpose-t-on pas à ouvrir peut-être une porte, par où nos professeurs, à leur propre détriment et à celui de leurs élèves, en viendront à ne plus regarder le Docteur angélique comme leur maître, mais comme un auteur quelconque ; et ce sera là un très grand mal. Car c'est pour la chrétienté un intérêt de premier ordre, que cet auteur divin, placé si haut par les souverains pontifes, par les conciles , par les plus célèbi'cs universités d'Espagne, et, d'un autre côté, si détesté par les hérétiques, soit maintenu au premier rang. Oi", l'esprit humain, quand il a commencé à faire peu de cas de l'autorité d'un homme, bien qu'en des questions de peu d'importance, n'est que trop enclin à le faire aussi dans d'autres plus importantes. >>

De pareilles lignes, signées par Suarez, peut-être rédigées par lui, prouvent encore une fois combien peu il était un déserteur de l'école de saint Thomas et un novateur, ambiteux de le faire descendre de son trône.

Les critiques, qui viennent d'être résumées, furent présentées sans doute aussi par d'autres provinces. De plus, on ne tarda pas à voir combien il était difficile de déterminer ainsi, sur des questions obscures et controversées, où est la vérité et quelle a été ou n'a pas été la pensée de saint Thomas. On songea un instant à constituer dans chaque province, pour remplacer les catalogues projetés, une sorte de jury doctrinal, chargé de trancher les cas douteux. On ne s'arrêta pas à cette idée.

« Ce procédé, écrivait-on de Rome, a été ici longtemps discuté : il a paiu hérissé de mille difficultés. Aussi, jusqu'à nouvel ordre, il suffira d'examiner si le professeur peut alléguer quelques bons auteurs, qui attribuent son opinion à saint Thomas. Pendant ce temjjs, le petit livre du /iatio sludiurum s'achèvera et les règles générales qu'il renfermera donneront une direction

fi) Sur le sens de celle (Icrniirc question, v. ï-, inl Thomas, !• 2" q. 89, a, G

■c: , De Gratis acluali, 1. III, c. xv. (Edition Vivèt;, t. VIII, p. 328 et sqq.)

suffisante. Pour le moment, croyez-le, il ne convient pas de restreindre davantage la liberté de ceux qui enseignent d). »

En effet, quand la seconde édition du Hatiovemanié partit en 1591, édition provisoire encore et soumise au contrôle de la pratique, Aquaviva écrivit aux visiteurs et provinciaux d'Espagne :

« Parce même courrier je vous envoie lu partie pratique du Italio s(urftarum, que le Seig-neur a bien voulu nous faire mener à bonne fin. La partie doctrinale finira bien par s'acliever, elle aussi, et elle sera envoyée à toutes nos provinces, excepté ù celles d'Kspag-ne. Pour elles, il suffira de s'en tenir à Tordre déjà donné de suivre la doctrine de saint Thomas. Vous devrez en prendre à cœur l'observation et y veiller (2) . >»

Ainsi abandonné pour l'Espagne, le système des catalogues de propositions le l'ut aussi pour la Compagnie. La partie doctrinale iiejinif point par sachei'er ; elle ne fut maintenue au Ratio que réduite à la direction générale, formulée par les quatre ou cinq premières règles du professeur de théologie. Au milieu du siècle suivant, i65i, ce projet de catalogue fut repris et en partie exécuté par le Père général Piccolomini. Son Ordinatio pro studiis superiorilms signale soixante-cinq assertions philosophiques el théologiques, qui ne doivent pas être enseignées dans la Compagnie. Mais, comme il le déclare, ce n'est point là un directoire doctrinal complet et rédigé scientiliquement, tel qu'on l'avait conçu sous Aquaviva, c'est un simple recueil de propositions diverses, qui déjà pour la plupart avaient été proscrites, en diverses occasions, par les généraux précédents.

Un demi-siècle plus lard encore, en 1696, laxiv^ congrégation de l'ordre, invitée par le général d'alors à manifester son horreur pour les innovations doctrinales, surtout pour les opinions trop larges en morale, se rendit volontiers à son désir et le chargea de faire dresser un catalogue des propositions qu'il serait interdit d enseigner. Mais elle ajouta la clause que ce catalogue devrait, avant toute pronmlgation, être soumis au jugement des provinces (décret V). Elle avait pour cela ses bonnes raisons. Ce général

(1) Arch. centr. S. J. — ToI>it. Epist. gen. i588-iG00 : Aquaviva à Joseph de Acosla, 17 avril 1589.

(2) Ibid. — Aquaviva aux provinciaux et aux visiteur.s, 2 septembre 1591.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) IqS

était le Père Thyrse Gonzalez, qui travaillait, de tout son talent et de toute son autorité, à introduire le probabiliorisme dans la Compagnie, qui le repoussait de toute sa conviction. Ce syllabus ne fut point édicté, écarté sans doute par les répugnances qu'il souleva. Nous avons sous les yeux une longue lettre inédite qui donne l'idée de ce que fut cette opposition. Elle fut écrite à Thyrse Gonzalez par un compatriote et ancien compagnon de ses travaux, le Père Gabriel de Henao, alors retiré à Salamancjue, où il avait longtemps enseigné.

« Avec toute l'expérience de cinquante-six ans de professorat, dit-ii, en face de la mort qui pour lui, vieux comme il l'est, ne peut être éloignée, et comme si déjà il tenait à la main le cierge bénit qui éclairera ses derniers instants, il le supplie de toutes ses forces de no point confirmer cet amas de condamnations. On ne manquerait pas de dire que ceux qui l'ont rédigé, les yeux fixés sur Sa Paternité pour en épier les désirs, ont voulu, puisque on n'avait pas réussi à proscrire en bloc le probabilisme. le proscrire en détail par l'interdiction de toutes les opinions probables (i).»

Le mot était dur; il ne l'était pas plus que tel argument ad hominem que renferme la lettre. « Une proposition, y était-il dit, qui, à une époque, est regardée comme improbable et dangereuse, ne l'est plus, à une autre, quand elle a été mieux étudiée. » Et, pour preuve, un exemple était apporté qui ne manque pas de saveur :

« Jeune encore, dit Henao, après avoir fait et repassé mes études de théologie, j'enseignais la grammaire au collège de Bilbao. Le recteur était un homme de talent, mais qui, faute de santé, n'avait pas pu acquérir la solidité de doctrine que donne l'enseignement. Aux heures que lui laissaient les devoirs de sa charge, il avait composé divers traités de morale, l'un entre autres sur la conscience. Le provincial lldefonse del Gàno, homme de grand savoir, me remit, à sa visite du collège, ces traités pour les parcourir et voir s'ils méritaient d'être donnés à des réviseurs, en vue de l'impression. Je lui dis, en les lui rapportant, que le style avait besoin d'être retouché et que le but de ces traités paraissait être d'imposer en toute matière le probabiliorisme. C'en fut assez : ces écrits ne furent point vus des réviseurs et ne virent eux-mêmes jamais le jour, le probabiliorisme étant alors regardé comme un système exotique et paradoxal. Or, ce même système, aujourd'hui, grâce au livre de "Votre

(1) Arch. cenlr. S. J. — Gabi-iel de Henao à Thyrse Gonzalez, 11 septembre 1G97.

SCAREZ — 1-13

Paternité où il est exposé et défendu, a pris une tout autre apparence, si bien que notre avant-dernière congrég-ation g-énérale a décrété qu'on serait libre dans lu Gompag'nie de Tenseig-ner (1). »

Gonzalez trouva peut-être cet argument un peu trop personnel. Quoi qu'il en soit, son catalogue disparut avant lui, et son probabiliorisme avec lui. La Compagnie avait ainsi ratifié de nouveau le sentiment des Pères d'Alcala touchant la partie théorique du Ratio de i586.

Nous signalerons encore deux ou trois réponses de cette commission.

II. — Le Ratio qui lui était soumisse plaignait d'une certaine faiblesse des études d'Écriture Sainte :

« Études si nécessaires cependant à tous, disait-il : au théologien, dont toute la science scolaslique n'est, au fond, que le commentaire des Livres Saints; au prédicateur, qui, sans cette connaissance approfondie, substituera les vaines conceptions de son esprit à la parole de Dieu ; au polémiste qui est exposé à se trouver en face d'hérétiques plus versés que lui dans ces études, et qui sera tenté d'aller chercher l'érudition, qui lui manque, dans leurs ouvrages, l'or dans la fange, au risque de rapporter plus de fange que d'or. Sur ce point, la réputation de la Compagnie, en dépit des prescriptions qui insistent sur cette étude, laisse à désirer et pour cause: on se jette à l'envi dans la scolaslique, on fait moins de cas de l'Écriture Sainte, et elle n'est l'objet d'aucun exercice.»

Ces plaintes peuvent surprendre, exprimées au temps où, sans sortir de l'Espagne, venaient de paraître des commentaires tels que ceux des jésuites Salmeron, Maldonat, Ribera; où les grands théologiens de la Compagnie, Bellarmin et Suarez à leur tète, donnaient une place si large à l'Ecriture dans leurs ouvrages ; où ses auteurs ascétiques, comme Louis Dupont et Alfonse Rodriguez, s'appliquaient à ne rien dire sans faire entendre le texte sacré. Il faut bien croire, cependant, que ces plaintes signalaient une négligence, réelle à ce moment chez les jeunes religieux de la Compagnie, trop absorbés par leur cours de théologie scolastique. La commission d'Alcala, en ellet, renchérit encore sur les doléances du Ratio :

(1) Congr. XIII, décr. xviii, 1G87.

CHAP. II. — AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) igS

« Tout ce qui est dit, écrit-elle, de la dig-nité et de l'utilité de l'Écrilure Sainte, comme aussi du peu de connaissance qu'en ont les Nôtres, est absolument vrai. Combien il est difficile de sortir d'une ornière où l'on s'est eng-ag-é ! Ils savent quel charme aurait cette étude, de quel secours elle leur serait pour se sanctifier eux-mêmes, pour faire du bien aux autres, pour édifier le peuple chrétien, pour confondre les hérétiques, pour instruire les infidèles: cependant, ilslanég-lig-ent et se plong-ent à corps perdu dans la théolog-ie scolastique. Mais bientôt, sortis de toutes ces discussions d'école, il ne leur reste à peu près rien de leurs études, ni cette théolog-ie qu'ils ont vite oubliée, ni la science des Écritures qu'ils ont nég-ligé d'acquérir.»

On demandait donc que des moyens efficaces fussent pris pour rendre à l'Ecriture Sainte l'honneur et la place qui lui convenaient. Suarez, qui signait ces lignes, n'était pourtant pas l'ennemi de la scolastique ; mais il l'aimait telle qu'elle doit être, éclose de la parole de Dieu qui l'alimente et qu'elle explique.

iQ. — Sur une autre question, la commission d'Alcala se sépare nettement des rédacteurs du Ratio. Ceux-ci maintenaient absolument la durée de quatre années, fixée par saint Ignace pour le cours de théologie, n'y eùt-il que deux professeurs et deux leçons quotidiennes. Ils engageaient, cependant, à en mettre trois, là où ce serait possible; et ils insistaient tout particulièrement sur ce principe fécond, que, plus on aura besoin de bons professeurs, plus on en aura et avec eux de savants théologiens, l'enseignement étant la meilleure école. « De là vient, ajoutaient-ils, que certains ordres religieux, pour avoir beaucoup de maîtres éminents, multiplient les chaires, bien au-delà de ce que le nombre de leurs élèves exigerait. Chez nous, au contraire, on se contente du strict nécessaire : aussi forme-t-on peu de maîtres et use-t-on vite ceux qu'on a formés. » Cette observation était faite à une époque où chaque province de la Compagnie enseignait la théologie dans plusieurs de ses collèges. De nos jours, où le nombre de ces maisons d'étude est moindre même que celui des provinces, que n'auraient pas dit ces zélés promoteurs de la science sacrée ?

Au sujet donc de la durée du cours, les professeurs d'Alcala émettaient un avis tout différent de celui du Ratio. Ils ne croyaient

Iq6 livre II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

pas possible que, en quatre années, soit avec deux, soit môme avec trois professeurs, toute la théologie, ou, en d'autres termes, toute la Somme de saint Thomas, fût convenablement exposée. « Ayons le souci, disaienl-ils, de très bien expliquer, plutôt que d'expliquer beaucoup. Gardons-nous de ne paraître faire qu'une sorte de catéchisme, à côté des professeurs d'universités i\ qui on accorde, en Espagne du moins, deux ou trois fois plus de temps.» Au reste, ils ne demandaient pas qu'on imposât aux élèves plus de quatre années de cours, mais qu'on en accordât davantage aux professeurs, pour achever les matières théologiques. Les élèves étudieraient en particulier celles qui ne se seraient pas rencontrées dans leur quadriennium, ou qui auraient été omises comme plus faciles. Et ils signalaient en cela un avantage sérieux pour le développement des talents. « Ainsi, disaient-ils, nos jeunes gens prendront l'habitude de travailler par eux-mêmes. Ils ne s'en iront pas sans avoir jamais été mis, seuls à seuls, en face d'une question ; ils n" auront pas reçu d'un autre toute leur science, sans avoir appris à la chercher de leur propre initiative. » Réflexion très juste, direction excellente, là où elle rencontrera des élèves vigoureux desprit et de corps, capables d'explorer seuls les régions que le guide leur aura montrées sans les y précéder. — Le Ratio définitif maintint, soit pour les élèves, soit pour les professeurs, le cycle de quatre années; mais il permit d'omettre, pour gagner du temps, les questions d'importance secondaire ou de moindre difficulté.

Ailleurs, l'opinion émise par les Pères d'Alcala prévalut. Le Ratio demandait que les jeunes religieux fussent appliqués, dans les collèges, à l'enseignement des lettres avant leurs études philosophiques. Ce vœu peut surprendre et plus encore certains des motifs qui l'appuyaient. Cet enseignement, était-il dit, a pour but de développer les facultés littéraires : or, après la philosophie, elles se trouveront émoussées et aff'aiblies, l'esprit ayant pris un pli et des goûts, qui ne disposent ni à la poésie ni à l'éloquence ; on ne saura même plus alors parler qu'un latin chargé d'impuretés. De plus, cet enseignement des enfants exige, de la part des professeurs, une très grande docilité sous la main du préfet des études, qualité que ne favorisent ni un ûge ni des études plus

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) I97

avancés. Et puis, raison plus sérieuse cette fois, quand ils iront en théologie, ils n'y apporteront, au grand détriment de cette science, qu'une philosophie déjà lointaine et, pourune bonne part, désapprise dans de tout autres et absorbantes occupations. — Les Pères d'Alcala, et probablement Suarez à leur tète, ne manquèrent pas d'arguments pour montrer que les études philosophiques gagneraient à ne pas être différées, et que le professorat gagnerait aussi à ne venir qu'après une formation plus longue et plus sérieuse. Cet avis passa dans la Compagnie en usage à peu près général. Quant à la théologie, elle ne pouvait que souffrir sans doute d'être retardée et trop séparée de la philosophie : mais les nécessités des collèges faisaient loi. Pour atténuer le mal, le Ratio, adoptant un avis de la commission d'Alcala, conseilla de pourvoir aux besoins de l'enseignement, en suscitant le plus possible de ces professeurs de métier, qui volontiers passeraient leur vie dans les classes. Il ajouta qu'on dispenserait entièrement de la régence certains sujets, pour les envoyer plus tôt au cours de théologie (i).

i3. — Au rapport critique qui vient d'être analysé, en était joint un autre, signé non plus par la commission entière d'Alcala, mais seulement par Suarez et Jean de Florencia (j). De là nous pouvons inférer que, se trouvant en désaccord avec les deux autres commissaires, ils voulurent faire parvenir leur avis à part et en leur propre nom. Au style moins simple et moins limpide que celui de Suarez, on voit vite que ce n'est pas lui qui a tenu la plume : c'est donc l'autre signataire, le Père de Florencia.

Il s'agissait d'un point de méthode, alors très débattu dans les écoles, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler : le professeur de théologie ou de philosophie devait-il, pour communiquer sa science, user du système de la dictée, ou bien du système de l'exposition courante ? La doctrine devait-elle aller d'abord de l'intelligence du maître aux mains et aux cahiers de l'élève et de là à son intelligence ; ou bien de l'intelligence du maître à celle

(1) Ratio studiorum. Reg. Proviacialis, 24, 2^, 27.

\i) Suarozii «t P. Joanais de Fhrenlia. Judiciuia (h; diclandis llieoloijiris lecti')aibu». — MS., Mailrid, etc. V. nolo anti/rieure, p. 188.

ig8 LIVRE II. LE PROFESSEUR DE COLLEGES

(le l'élève et puis à ses notes et à ses rédactions ? L'élève, au cours, devait-il entendre et écrire au risque de ne pas comprendre, ou bien écouter et comprendre, en écrivant le moins possible ? (^.uestion qui est pratique encore aujourd'hui, les élèves des cours publics le savent ; qui l'était encore plus autrefois, alors que les livres manquaient, surtout ces livres courts mais pleins, où peut se retrouver en substance la leçon du professeur.

Le Ratio combattait de toutes ses forces le système de la dictée. Il avouait, cependant, que les élèves le préféraient, si bien qu'autour de certaines chaires, d'où on avait voulu le bannir, les vides s'étaient élargis et multipliés. Préférence de paresseux, reprenait-il bien vite, qui aiment mieux faire travailler leurs doigts (jue leur tète. Il alléguait des passages des Constitutions de saint Ignace, qui ne paraissent pas concorder avec l'usage de la dictée (i). Il faisait observer que, de fait, on n'en trouvait pas trace, si l'on remontait à quarante ans en arrière et que pourtant les élèves d'alors valaient bien ceux d'à présent. Avec la dictée, le temps se perd, l'enseignement est mort et ne peut pas vivifier les esprits, le professeur le charge de longueurs et d'inutilités, moins préoccupé de ses élèves que des hommes doctes qui verront ses cahiers ; enfin, il croit sa tâche finie, quand il a fait tout écrire, et ne donne que peu ou point de place aux explications. Et pendant ces longues dictées, que peuvent faire, en assistant aux cours, ceux qui ont à leur service des scribes comme les jeunes prélats ou seigneurs ? Que le professeur donc parle, qu'il anime sa leçon, qu'il n'oblige à écrire que l'indispensable ; que l'élève fasse le reste par une attention active, par un effort de mémoire, par quelques notes prises de lui-même avec intelligence.

Toutes ces raisons ne convainquaient point Suarez et son jeune collègue. Sans la dictée, répondaient-ils, l'élève sortira du cours, n'ayant dans sa tête qu'une doctrine encore vague, obscure, mal saisie, n'ayant dans ses cahiers que des fragments d'explications incomplets et mal pris, matériaux informes avec lesquels il n'arrivera pas à reconstituer la question traitée. Et quand la

(1) Constit., p. IV, Cap. vi.

CHAP. II. AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) I99

mémoire s'en sera afFaiblie, il ne lui restera à peu près rien ; au contraire, tout élève convenablement doué peut, à la dictée, comprendre ce qu'il écrit, et déjà presque le retenir. N'était-ce pas d'ailleurs à ces dictées, répandues au loin parmi les savants, que les professeurs de la Compagnie avaient dû tout d'abord leur réputation et elle-même son renom de science ? D'autres pourraient alléguer une expérience semblable. Ainsi, l'université d'Alcala, pour ne parler que d'elle, voulut un jour interdire la dictée : elle dut bientôt y revenir et aujourd'hui elle attribue à cette méthode la supériorité manil'este de ses candidats aux grades de théologie. Qu'on laisse donc au moins la liberté de garder ce mode d'enseignement, là où il a si bien fait ses preuves.

Ces derniers mots faisaient allusion à l'origine du système de la dictée dans l'université d'Alcala, où, près d'un quart de siècle auparavant, les très nombreux auditeurs du Père Alphonse Deza l'avaient comme forcé à l'adopter.

« Si grande était l'utilité ({u'on relirait de ses leçons, dit une chronique du temps, que bien qu'il fit son cours comme on le faisait alors, en parlant couramment, sans dicter, les élèves écrivaient tout ce qu'il disait, iemieux qu'il leur étaitpossible, avec beaucoup d'avidité et en jetant sur lui des regards qui semblaient le prier de répéter ce qu'il venait de dire. Aussi, fut-il amené à parler si lentement, que c'était plutôt dicter que lire. De cette époque date, dans cette université, l'habitude de faire les cours en dictant (1). »

Le Ratio se rendit à ce désir sans renoncer au sien. Il permet la dictée, mais en conseillant de l'éviter, si on le peut. Il veut du moins qu'on en corrige le plus possible la monotonie et la froideur, en la rapprochant de l'exposition orale et en la coupant par des explications (2).

14. — Tels étaient les points principaux sur lesquels Suarez, d'accord avec la commission d'Alcala ou se séparant d'elle, combattait le projet de celle de Rome. Une troisième fois encore, il fut appelé à donner son avis sur le même sujet. En i5c)3, du 10 au

(1) Bartolonié de Alcazar, S. J. : Chiono-hhlorin do lu Provincia d' T(jledn, Madrii?, 1710, t. II, p. 201.

(2) Batio stiidior. — Ftevr. Profess. Sujcr. Facuit., Reg. 9.

21 mai. dans le collège d'Alcala, les principaux profès de la province de Tolède se trouvèrent réunis pour préparer la congrégation générale de l'ordre, que Clément VIII avait prescrit de convoquer. Le i3, elle nomma les Pères chargés de porter un jugement sur le Ratio, qui n'était pas encore sorti de la période d'examen et d'essai. On désigna, pour la partie théologique et philosophique, les Pères Blaz Rengifo, François Suarez et Gabriel Vazquez. Nous n'avons pas le rapport qu'ils durent écrire ; mais le chroniqueur Alcazar en donne les conclusions qui furent approuvées par la congrégation. On trouvait que les règles pratiques étaient trop multipliées, trop minutieuses, d'une observation dinicilc dans un ensemble de pays dont les besoins et les usages étaient différents. Ne valait-il pas mieux déterminer seulement quelques points importants et laisser ensuite chaque nation les compléter par des règlements particuliers, qui seraient soumis à l'approbation du général ? Quant à la question de doctrine, on repoussait encore absolument tout catalogue de propositions à enseigner ou à ne pas enseigner, notamment celui du Ratio, lait, disait-on, sans assez d'études et avec des vues trop personnelles. Il suffisait de donner une bonne direction générale et de confier à cha([iie j)rovince le soin de l'appliquer, comme les temps et les lieux l'exigeraient (i).

Ces sentiments des Pères d'Alcala étaient partagés en général par leurs confrères de la Péninsule, comme le montre un rapport d'ensemble <pii parait résumer ceux des quatre provinces espagnoles (2). Voici quelques-uns des points sur lesquels ils déclarent ([ue le projet de Ratio ne conviendrait pas à leur pays.

Qu'oïl s'abstienne d'interdire et, pur lu, de censurer certaines opinions. — Que tous soient appliqués au ministère de renseignement : pour celui des lettres. Je moment le plus favorable, du moins en Espagne, serait après les études théologiques et la troisième année de probation. — L'avis do toutes les provinces d'Espagne est qu'il faut absolument garder

(1, Alcazar, y. J. : Chrono-historia de h l'rovJncia de Toittdo, ann. 1593.

(2) Kapport ayant pour titre : Anao 1594, mense fcbiuarii, quœ Palribus Hispanis visa sunt non passe sfivari in Ilispania r.irra inslilutionem sludiorum. — Aroh. centr. S. J. Docunu-nts sur le [ialio studioium.

CHAP. II. — AU COLLÈGE ROMAIN (l58o-l585) 20I

l'usage de dicter, tel qu'il a prévalu depuis long-temps. — Vu les usages des universités transpyrénéennes, nous ne pourrions, sans déprécier nos cours de théologie, les renfermer dans une durée trop étroite. Pour expliquer convenablement la Somme entière de saint Thomns, il faudrait à un professeur unique, d'après les uns trente ans, d'après d'autres vingt, d'après l'avis le plus commun seize : donc à deux professeurs huit ans et à trois en proportion. — Il s'agit du temps à donner aux professeurs, car on ne prétendait pas obliger les élèves à entendre l'explication de la théologie entière.

Il semblerait donc qu'il y ait eu alors, du moins, pour ne pas dépasser la portée de ces documents, dans une partie de la Compagnie, deux tendances opposées en matière d'études. Au centre, à Rome, la tendance à codifier, à unifier, naissant du désir de prémunir l'ordre contre les dangers de sa rapide extension ; naissant peut-être aussi de la persuasion qu'on ne pouvait rien faire de mieux que d'étendre partout des méthodes, dont les succès du collège romain attestaient l'excellence. Ailleurs, en Espagne surtout, la tendance à garder des usages et des traditions, dont la floraison littéraire et théologique delà Péninsule prouvait assez r heureuse efficacité. Tendances naturelles toutes les deux, légitimes aussi tant qu'elles étaient tempérées. Tune par la prudence, l'autre par l'esprit d'obéissance, et qui, aidant fune et l'autre à trouver le juste milieu entre deux excès contraires, contribuèrent également à la stabilité comme à la vitalité de la Compagnie.

i5. — II serait intéressant d'étudier plus en détail ce premier projet du Ratio : plus théorique, plus motivé que ne le fut le Ratio définitif, il nous révélerait, sur les études de ce xvF siècle à son déclin, bien des idées, bien des faits instructifs. Mais ce serait nous écarter trop loin de notre sujet. Signalons seulement un curieux projet de cours supérieur de mathématiques, qu'on se proposait d'établir au collège; romain, sous la direction du célèbre Père Christophe Clavius. Il devait durer trois ans : à son recommencement triennal, chaque province de Tordre y enverrait un sujet capable. De cette académie sortiraient constamment des mathématiciens distingués, qui iraient, dans les divers pays, stimuler et diriger ces études. La Compagnie se trouverait ainsi en

20a LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES

étal de paraître avec honneur, si, sur ce terrain, on faisait appel à son concours, comme le faisait parfois le Saint-Siège pour le coraput des temps ecclésiastiques (i).

Presque en même temps, Aquaviva s'occupait de créer de la même manière, et à Rome encore, des études supérieures, auxquelles il assignait pour objet « la science des conciles, des controverses et de l'histoire ecclésiastique. » Il écrivait aux provinciaux de lui envoyer chacun un ou deux jeunes prêtres de talent, pris surtout parmi ceux qui étaient appelés à repasser pendant deux ans leur théologie, et il ajoutait : « C'est là une œuvre de première importance pour le service de l'Église et qui me lient à cœur (2). »

On sentait donc alors déjà la nécessité de promouvoir, en divers sens, les hautes études spéciales et de les rassembler dans des centres communs pour leur donner plus de stabilité et d'etticacité. Nous ne savons pas si celle grande et féconde pensée pul recevoir même un commencement de réalisation. Peut-être ne fut-elle pas assez comprise de tous ceux dont le concours était indispensable. Dieu seul pourrait dire tout ce que la Compagnie aurait gagné à de pareilles créations, à ces écoles de hautes études, organisant une bonne fois, autrement que sur le papier, par de communs efl'orts et d'une manière stable, ces deux années de travail personnel, que saint Ignace accorde à ses jeunes religieux au sortir de leurs cours, à ceux du moins qui peuvent s'y livrer avec assez de succès.

(1) ftatiu de 158<j. Cap. de Mathematicis. (8) Arch. centr. S. J. — EpJst. gêner.

Page 1