I . — Aquaviva écrivait à Suarez, cinq mois après son départ
de Rome :
« Vous avez été plus heureux pour votre voyage que le Père Vazquez pour le sien. Vous, comme votre lettre m'en informait, vous avez pu arriver assez tôt à Alcaia pour vous reposer et pour commencer vos cours à la Saint-Luc. Je remercie Notre-Seigneur de vous avoir si bien conduit. Quant au Père Vazquez, il n'a débarqué en Italie que vers le milieu de ce mois de janvier et n'est point encore arrivé ici. Saisi par quelques accès de fièvre à Florence, il a dû s'y arrêter pour se soigner. J'espère qu'il viendra bientôt. Je souhaite que votre santé soit meilleure et que vos forces vous servent mieux qu'il n'en a été à Rome, car le travail ne vous manquera pas. Que Dieu vous accorde son aide, aussi libéralement que je le lui demande (1) I »
(1) Aquaviva à Suarez, 27 janvier 1586. — Arch. cenlr. S. J., Toletaa. Epist. çeaer. 1584-1588.
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24a LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
L'espoir du général, en ce qui concernait Vazquez, ne se réalisa pas. Ces accès de fièvre étaient le commencement d'une très grave maladie, qui le retint longtemps en Toscane.
Suarez était donc à Alcala, université créée au commencement du siècle par Ximenez, dans son diocèse de Tolède, à quelques lieues de Madrid, « pour donner, disait le grand cardinal, des savants à la monarchie espagnole, pendant que ses capitaines lui donnaient des royaumes et des continents ». Il avait réussi : à peine fondée, la jeune université rivalisait avec celle de Salamanque, son aînée de trois siècles. Elle lui était inférieure pour laffluence des élèves (i) et pour l'universalité de l'enseignement, car Ximenez avait exclu le droit civil : mais elle l'égalait, si elle ne la surpassait, par le renom de ses professeurs, par le culte de l'érudition classique, par l'éclat des études théologiques. Trop souvent aussi^ dans la suite, elle lui ressembla par l'humeur tapageuse des étudiants et par leurs mutineries sanglantes.
Saint Ignace, qui aimait à fonder un collège là où il avait été persécuté, avait songé à Alcala avant même de songer à Salamanque, et c'était logique : il avait souffert à Alcala avant de souffrir à Salamanque et y avait plus souffert, là quarante-deux jours de prison, ici vingt-deux seulement. Aussi, le collège d' Alcala fut-il le premier fondé par la Compagnie en Espagne (i546). François de Villanueva, novice de plus de trente ans, encore sans instruction, sans aucun talent apparent, sans extérieur, presque difforme, mais tout plein de l'esprit de Dieu et de celui d'Ignace, avait été envoyé de Goïmbre pour introduire la Compagnie dans cette cité savante et fière de sa science. Dénué de tout, il s'établit d'abord, comme il put, avec quelques compagnons, dans de misérables masures, qu'il trouva sur un terrain abandonné, où l'on jetait les chiens morts. A force de pauvreté,
(1) Les Libros de Matiiculas d'Alcala, pour l'année 1534, portent 1959 étudiants inscritB. Dans la suite leur nombre ne dépassa pas deux mille. Encore faut-il observer que l'on comptait comme étudiants les élèves de grammaire et do rhétorique des divers collèges. Ceux-là retranchés, il ne restait guère en 1534 que 000 étudiants des cours supérieurs. Ce qui n'a pas empêché des historiens, portés à compter libéralement, de raconter que 7000 étudiants sortirent d'Alcala, en novembre 1525, pour aller au devant de François I" captif, que l'on fit arrêter dans cette université en le conduisant à Madrid — V. La Fuente, Hiatoria de las Universidadcs en Espana, t. ii, c. xlv.
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d'humilité et de dévouement, il attira si bien les bénédictions de Dieu et la bienveillance des hommes sur sa fondation, qu elle ne cessa de grandir : au point, que « ce collège, écrivait plus tard Ribadeneira, était devenu un des plus nombreux et des meilleurs de la Compagnie et qu'on pouvait le regarder comme le berceau, d'où elle s'était répandue dans toutes les provinces d'Espagne (i). »
Le premier historien de saint Ignace écrivait ces lignes presque au moment où Suarez arrivait dans ce collège. Il y trouvait une communauté dont le nombre variait entre quatrevingts et cent religieux : une cinquantaine étaient des scolastiques, élèves de philosophie et de théologie. Pour la théologie, il y avait trois professeurs. Le premier, par la dignité comme par l'heure matinale de sa leçon — car il ne fallait pas qu'elle coïncidât avec celles de l'université — avait pour auditeurs les jeunes religieux et les étudiants du dehors qui voulaient se mêler à eux (2). Le Père Deza avait inauguré ce cours public, quelques années auparavant, avec un grand succès ; Yazquez l'avait maintenu ; Suarez, après eux, allait en être chargé pendant huit ans. Les deux autres leçons, l'une de scolastique, l'autre de positive, se faisaient les portes fermées, comme on disait, âpiiertas cerradas. Elles n'étaient que pour les religieux, en dépit des réclamations des étudiants. On voulait sans doute ménager des susceptibilités faciles à irriter. Au reste, à Alcala, la Compagnie eut, en général, avec l'université des relations plus amicales que partout ailleurs : ses doctrines mêmes y trouvèrent plus tard adhésion et appui. Il est vrai qu'elle avait toujours cherché à entretenir ce bon voisinage, notamment en ne désertant pas ses cours. Le Père Gil Gonzalez, visiteur de la province à l'époque où nous nous trouvons, disait, dans le rapport qu'il envoyait au général, en parlant d' Alcala :
<( Les études de philosophie et de théologie sont ici très florissantes et nous font grand honneur. Ce fut un principe du Père Villanueva, fondateur de ce collège, qu'il ne fallait jamais omettre d'envoyer un certain nombre de nos scolastiques aux cours de philosophie de l'université, pour s'y
(1) Ribadeneira, Vie de. S. Ignace, 1. III, c. 8.
(2) Litterae Annuae, MS. passim. Arch. Centr. S. J., Toletan. Histor. i541-l6i0.
a44 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
mêler aux étudiants. Certains voudraient qu'on agît autrement, sous prétexte que l'enseig-nement de la philosophie à l'université est parfois nég-lig"é. Mais un bon préfet des études peut, au collège même, suppléer à ce qui manque du côté de ces professeurs du dehors ; et il faut aussi considérer le bien des âmes, fin si essentielle de notre institut. De même, pour ia théologie, j'ai résisté à tous les avis contraires. Il me suffisait de savoir que le Père Lainez n'avait pas approuvé le système de l'isolement. D'ailleurs, nos collèges n'ont pas été placés au sein des universités, pour que nous y vivions à part, mais pour nous y rencontrer avec les étudiants, comme le fait entendre la iv« partie de nos Constitutions (1). »
Nous retrouvons, ici comme partout, l'apostolat de la jeunesse des écoles, basé sur les relations quotidiennes des étudiants religieux avec les étudiants laïques. Et Gil Gonzalez ajoutait : « Les fruits en ont été plus abondants que ceux de toutes les prédications. » Aquaviva encourageait ce système: ainsi, vers la même époque, le collège de Salamanque ayant eu de graves démêlés avec l'université de cette ville, il écrivait au provincial de Gastille :
« Il sera bon d'envoyer régulièrement plusieurs de nos scolastiques au cours de l'université, dût la chose n'être pas sans quelque inconvénient. Ce sera le moyen d'apaiser les ressentiments, et, en même temps, de multiplier les relations avec le prochain (2). »
Gil Gonzalez, en visitant Alcala, insistait aussi sur un point qui ne pouvait que répondre aux désirs de Suarez, comme aux vues d' Aquaviva : il s'agissait de ce couronnement de la formation au moyen de deux années d'études personnelles, de cet achèvement des hommes dont il a été déjà parlé. On lit dans le rapport déjà cité :
« Puisque Dieu nous donne bon nombre de sujets de talent, tels qu'il s'en rencontre d'ordinaire dans ce collège, il convient de parfaire quelquesuns d'entre eux, mais de ceux-là seulement qui se distinguent par la vertu et par l'humilité. On se plaît à dire au dehors que nous avons, il est vrai, de très beaux poulains, mais qu'avec cela nous ne réussissons pas à avoir de bons chevaux. Et c'est la vérité. De tous ces jeunes gens que nous mettons aux études, fort peu arrivent à percer, parce que nous négligeons
(1^ Rclatio... acripta a visitatore P. .'Egid. Gonzalez, ann. 1592. Arch. centr. S. J. Hispan. Ordinal . 1566-1592.
(2) Aquaviva au provincial de Gastille, 15 février 1593. Castell. Epist, gêner.
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de consommer leur formation. Or, nulle part cela ne peut se faire aussi bien que dans ce collège. »
Ces recommandations ne fm^ent pas vaines. Peu de temps après, le provincial écrivait qu'il avait mis à Alcala huit de ces posantes ou biennistes et que douze scolastiques allaient aux cours de luniversité, quatre à ceux de logique, autant à ceux de physique et à ceux de métaphysique (i).
Le commerce avec le dehors avait à Alcala les mêmes heureux résultats qu'à Salamanque. Les étudiants affluaient au collège pour assister aux exercices scolaires, pour recevoir les sacrements, pour chercher une direction. Ils remplissaient l'église, aax jours surtout où avaient lieu ces instructions en exemples, ou récits de traits édifiants, qui étaient devenus si vite populaires. Ils venaient aussi en grand nombre prendre part aux flagellations de pénitence, si bien que, dans un seul carême, on en compta jusqu'à cinq cents (2). Les meilleurs étaient admis dans la congrégation de la sainte Vierge, récemment établie : « Congrégation, disait le visiteur, qui est très florissante, et, de toutes nos œuvres, la plus prospère. Outre les pratiques de vertu, on s'y livre aussi à des travaux littéraires. Elle est à maintenir et à développer (3). » Ainsi, toujours ouvert pour épancher son zèle au dehors et pour recevoir ceux que le zèle gagnait, ee collège rayonnait au sein de la ville universitaire, comme un foyer ardent de piété et d'étude.
2. — Le départ de Vazquez y avait laissé de vifs regrets ; mais on le vit avec joie remplacé par Suarez. Le nouveau professeur n'avait pas besoin de s'y faire un nom : de Rome sa réputation l'avait précédé. Mais il devait la soutenir, ce qui est souvent
(1) François de Porres à Aquaviva, Madrid, 19 juin 1593. Arch. Centr. S. J., Hispan. Epist, 1592 (et 1593).
(2) Arch. Centr. S. J., Tolet. Hist. 1547-1610. Literae annuae MS. Tolet, 1576.
(3) Les Congrégations de la Sainte Vierge, fondées d'abord en 1563 au collège romain par le jeune Jésuite belge, Jean Léon, se répandirent vite dans les autres provinces de l'ordre. En Espagne, on voit bientôt les congrégations de divers collèges s'adresser au général pour l'affiliation à la Prima Primaria, et obtenir de très paternelles réponses qui témoignent de l'importance qu'on attachait à cette pieuse institution, par exemple, réponsei d'Éverard Mercurian à la congrégation du collège de Madrid, avril 1577, et à celle du collège de Valladolid, 20 février 1578. {Epist. yeaeraliiim, Tolot. Castell.)
plus difficile que de la créer. Il n'eut qu'à se montrer tel qu'il était, profond, érudit, méthodique. Son enseignement, qui porta sur la troisième partie de saint Thomas — incarnation et sacrements — (i) fut vite apprécié, ses leçons avidement recherchées. On les transcrivait, on les envoyait au loin dans d'autres universités d'Espagne, où elles faisaient connaître le professeur d'Alcala.
11 semblerait cependant, d'après le rapj^ort déjà cité du visiteur Gil Gonzalez, que l'enseignement oral de Suarez dans cette chaire, du moins vers la fin, attirait peu d'auditeurs.
(i La principale leçon de théologie, dit ce rapport, celle que les étudiants nous firent imposer de force, que le bon Père Deza rendit si célèbre, que fréquentaient plus de deux cents étudiants, Télite de Tuniversité, cette leçon a tellement perdu, ces dernières années, qu'il ne lui reste qu'une quarantaine d'élèves du dehors, quand ils sont le plus nombreux, d'autres fois une vingtaine seulement. Avec un professeur si remarquable, je n'ai pu qu'en témoigner mon étonnement. On m'a donné diverses explications, par exemple que, Suarez se préparant à publier son cours, on trouve que ce n'est pas la peine d'aller maintenant écrire avec beaucoup de fatigue ce que bientôt on pourra se procurer pour un peu d'argent. On dit encore que cette heure si matinale est trop incommode et qu'on y prend force rhumes — souvent en effet, pour pouvoir écrire, chacun devait se munir d'un flambeau — mais cette heure n'était-elle pas la même par le passé? Enfin, le professeur vit très retiré, très peu mêlé à ceux du dehors et même à ceux du dedans, ce qui n'est pas fait pour attirer à lui. »
Ce dernier trait répond assez à ce que nous savons de Suarez : à Alcala, comme ailleurs, les exigences de sa santé, son humeur méditative, l'énorme travail qu'il s'imposait, lui faisaient une vie un peu à part. On s'en plaignait parfois autour de lui. Nous en trouvons un indice dans les informations, d'ailleurs singulièrement élogieuses, qu'on envoyait sur lui à cette époque. Les voici :
« Santé faible — talent hors ligne — très bon jugement — grande prudence et grande expérience — science peu commune, extraordinaire — bilieux de tempérament — un peu sombre —
(1) V. au ch. II de ce livre second la lettre d'Aquaviva lui assignant Z)e Verbo incarnato pour matière de cours. — Voir aussi Suarez de Pœnilontia, Disp. xix, Sect. III, n* 7 (éd. Vives, t. xxii, p. 418) oii Suarez montre qu'il enseigna ce traité à Alcala en
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apte à enseigner d'une manière éniinente la théologie scolastique et à bien gouverner (i). »
On le trouvait donc un peu sombre ; on l'aurait voulu plus épanoui, plus communicatif, plus facile à se livrer à tous, à se répandre dans le milieu qui l'entourait. Il ne paraît pas qu'il se soit mis beaucoup en peine de réformer en ce point des habitudes, qui allaient à sa nature et qui favorisaient ses travaux. Plongé dans ses études, il s'inquiétait moins du nombre de ses auditeurs que de la doctrine qu'il leur faisait entendre. Il semblait chercher surtout le progrès de ses théologiens par le progrès de la théologie même ; et il pensait mieux servir les intérêts de ses élèves en vivant moins avec eux, mais davantage pour eux.
Au reste, il savait, au besoin, leur témoigner tout son dévouement autrement qu'en amassant pour eux une science, dont n'était jamais satisfaite son ambition. La correspondance d'Aquaviva montre qu'il lui écrivit plusieurs fois, à cette époque, pour plaider la cause de ses disciples. Ainsi, il sollicitait et obtenait qu'on facilitât la transcription de leurs cours ; il rétablissait auprès du général la bonne réputation, compromise par des plaintes exagérées, du Frère de Sicilia ; il demandait pour ces jeunes religieux d'excellents supérieurs ; il se préoccupait de la fondation d'une autre maison d'étude (3). Tout ce qui pouvait promouvoir leur formation spirituelle et littéraire lui était à cœur.
Il fut aussi largement récompensé de ses travaux et de ses soins, car bien des hommes remarquables surgirent parmi les jeunes religieux qu'il instruisait. Tels furent, entre autres, Pierre de Arrubal, qui défendit avec grand talent devant Clément VIII les doctrines de la Compagnie sur la grâce ; Jérôme de Florencia, prédicateur de la cour pendant trente ans, sous les rois Philippe III et Philippe IV (3) ; Louis de Torres, professeur de théologie pen-
(1) Arch. ccntr. S. J., Tolet Caialog. an. 1590. «Vires: Oacas ; ing-enium : ra;o ; — judicium : niuy hueno ; prudentia : mucba ; experientia rerum : barta ; profectus in litteris : extraordinario e raro ; naluralis complexio : colerico algo adusto ; tal-jntum : para Icer scholastico con emiaencia y gorieino bueno. »
(2) Arch. centr. S. J. — Epist. goner. — Réponses d'Aquaviva à Suarez, 29 déc. 1586. 22 avril 1587, 21 mars et 7 août 1589. Au frère de Sicilia. 24 avril 1587. Sur ce P. Bartolomé de Sicilia que la faveur de la Cour rendit plus tard inlidôlo à sa vocation, voir Jouvancy, Ilist. Hoc. Jes. P. V, I. xi, n* 125.
(3) V. Guilhermy, MéofAoge de la CoiDpngnic de Jésius, Espajtu^, 13 mars.
a48 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
dant près de cinquante ans, dont trente à Alcala dans la chaire qu'avait occupée son maître, auteur de très nombreux ouvrages, appréciés alors et consultés encore aujourd'hui par ceux qui étudient les doctrines scolastiques. Bien d'autres aussi, alors brillants élèves de Suarez, bientôt religieux distingués par leur talent et leurs fonctions, contribuèrent à rendre fameux ce cours d' Alcala et le professeur qui les y avait formés. Ils portaient de tous côtés la haute idée qu'autour de lui on avait conçue de son mérite. Aussi, Suarez, s'inspirant du souvenir que lui avaient laissé ces scolastiques, en même temps que de son humilité, se plaisait à dire que « c'étaient ses élèves d' Alcala, qui, par leur propre science, lui avaient fait à lui-même quelque renom de savant (i) ». En parlant ainsi, il changeait les rôles : ses élèves étaient son œuvre plus que sa réputation n'était la leur.
3. — Réputation d'ailleurs bien petite encore et bien limitée, auprès de celle qu'il était sur le point de s'acquérir, seul cette fois et sans avoir à qui l'attribuer. Ses premiers ouvrages allaient porter son nom bien au delà des frontières de l'Espagne et bientôt dans l'univers entier. A l'âge de quarante-deux ans, après vingtcinq années d'étude et d'enseignement, Suarez n'avait pas encore imprimé une page. Ses cours, cependant, avaient paru très dignes d'être publiées; peu s'en était fallu même, pendant son séjour à Rome, qu'ils ne le fussent, à son insu et à son détriment, par des admirateurs indiscrets :
<( J'apprends, écrivait Aquaviva au provincial de Castille dès 1582, que certains voudraient publier un commentaire de la première partie de saint Thomas, en se servant des leçons du Père François Suarez, dont ils modifieraient tels et tels points dans le sens de leurs propres opinions. Il ne convient pas qu'on le fasse, et il faut en détourner ces Pères. Dites-leur que la publication d'un commentaire de saint Thomas est une grosse affaire, qui ne doit pas être précipitée, mais que nous y pensons et la désirons. Pour vous, prenez l'avis des consulteurs et du recteur de Salamanque sur l'opportunité d'une pareille publication faite par la Compagnie et envoyez-moi leurs raisons pour et contre. Demandez-leur aussi s'il leur paraîtrait bon de confier ce travail, soit au Père Miguel Marcos h Salamanque, soit au Père François Suarez, ici, à Rome. Au cas où cette
(1) Deecamps, II*. part., c. 9.
CHAP. IV. — AU COLLÈGE d'aLCALA (ioSS-iSqS) ^49
première partie réussirait, beaucoup souhaiteraient que la Compagnie eût son commentaire complet dé la Som7ne tout entière (1). »
Marcos n'écrivit rien et Suarez attendit. Alors, plus qu'aujourd'hui peut-être, les auteurs pensaient qu'il faut laisser les fruits recevoir de l'arbre, avant de les en détacher, tout ce qu'il peut leur donner de substance et de saveur. Le savant professeur jugeait que les siens n'étaient pas encore assez mûrs, s'ils devaient l'être jamais, pour les cueillir et les offrir au public. Mais, autour et au-dessus de lui, on pensait tout autrement, comme en témoigne cette réponse d'Aquaviva (i588) à des instances faites dans le but d'amener cette publication :
« Par le Père François de Porres j'ai fait avertir le Père François Suarez de mettre en ordre les matières qu'il a enseignées. Je suppose que ce travail ne l'empêchera pas, ainsi que vous m'en ^donnez l'assurance, de continuer ses cours. Mais je mets cette condition, qu'il élaguera toute opinion qui ne serait pas généralement admise partout, même chez les Pères Dominicains et qu'il ne marchera que d'accord avec saint Thomas. Dites-le-lui, et, quand il aura fini, envoyez-moi ses manuscrits (2). »
Les hésitations d'Aquaviva au sujet de la publication d'un commentaire de saint Thomas, ses recommandations adressées à Suarez malgré la très grande estime qu'il avait pour lui, l'intention d'examiner lui-même ses ouvrages, tout cela ne pourrait que surprendre, si on ne se rappelait, d'après ce qui a été dit précédemment, d'où lui était inspirée cette excessive prudence. Ce n'était pas de Suarez qu'il se défiait, mais de ces adversaires de la Compagnie, que nous avons vus toujours prêts à saisir la moindre occasion pour attaquer ses doctrines. A l'époque où nous en sommes, les grandes controverses sur la grâce n'étaient pas encore engagées. Mais, sur divers points, des luttes partielles avaient surgi et on pouvait en prévoir de plus générales et de plus vives. Aquaviva avait à cœur de les prévenir. A ce moment, d'ailleurs, il s'agissait pour la Compagnie de faire le premier pas sur un terrain périlleux où elle n'était pas encore entrée. Jusqu'alors, absorbée par ses
(1) Arch. centr. S. J. — Epist. gcner. 1582. — Aquaviva au P. Marcen, prov. de Castille, 22 janvier 1582.
(2) Arch. centr. S. J., Tolol. Epist. gêner. 1584-1588. Aquaviva au P. Barlolomé Pérey., S5 mars 1588.
travaux apostoliques et par ses luttes contre l'hérésie, elle n'avait guère publié, en fait de théologie, que des livres d'ascétisme et surtout de polémique, genres dont le but et le caractère mettent assez en garde contre les écarts de doctrine. Elle n'avait encore rien produit, rien du moins d'assez important pour attirer l'attention, en théologie scolastique, science curieuse et investigatrice, qui, s' attachant à donner l'explication rationnelle des dogmes et à les suivre dans toutes leurs conséquences, pousse l'esprit aux conceptions personnelles et, par elles, provoque aisément la contradiction. Ce n'était qu'un peu plus tard qu'allaient paraître les deux premiers grands ouvrages, écrits en ce genre par des Jésuites, le Concordia de Molina (i588) et le De Incarnatione de Suarez (iSqo) (i). Le danger s'aggravait encore de l'usage, alors général, de traiter la théologie scolastique sous la forme d'un commentaire de saint Thomas. C'était s'exposer, pour peu qu'on s'écartât des opinions ou de ce qui était reçu comme opinion du grand docteur, aux plus vives attaques. Aquaviva donc, tout en souhaitant que son ordre se donnât à lui-même quelque ouvrage, digne de représenter sa doctrine et de servir de guide à ses maîtres et à leurs élèves, se rendait compte des difficultés à surmonter et prévoyait les chances à courir. Aussi, recommandait-il d'éviter, même au prix de quelques sacrifices d'opinions personnelles, tout ce qui aurait pu prêter à des polémiques. Ainsi, il avait écrit, peu de temps auparavant, au provincial de Gastille :
« Ne laissez pas le Père Miguel Marcos ou tout autre de nos religieux entrer en conflit avec un Père Dominicain ; au contraire, qu'en toute occurrence on agisse à leur égard avec beaucoup d'humilité. Je désire qu'on y veille avec le plus grand soin (2). »
Aquaviva devait donc désirer que le livre de Suarez pût satisfaire tout le monde, notamment les religieux de saint Dominique. Il revenait encore sur cet avis, au moment où l'ouvrage commençait à s'imprimer :
(2) Arch. cenlr. S. J., Tolet. Episi. gêner. 15&5-1588. — Aquaviva au P. Pedro Villalva, prov. de Gastille, 12 août 1585.
CHAP. IV. — AU COLLÈGE d'alcala (i585-i5<)3) 25i
« J'espère que le commentaire du Père Suarez sur la III" partie sera tel que les Dominicains n'y trouvent pas matière à querelle. Car, nous le voyons, ils ne nous en passent pas une. Redites bien, de ma part, à l'auteur d'y veiller, partout où les questions le demandent (1). »
La même prudence avait inspiré l'ordre d'envoyer le manuscrit à Rome. Les Constitutions de saint Ignace attribuent au général le pouvoir d'approuver les écrits de ses religieux et d'en autoriser l'impression. Mais, d'ordinaire, les généraux délèguent aux provinciaux l'exercice de ce droite ou sans restrictions, ou dans une mesure déterminée. Aquaviva évoquait souvent à son conseil le jugement à porter sur certains ouvrages. Plus tard même, en 1599, il se réserva la révision de tous les livres traitant de théologie et d'Ecriture Sainte; mesure qu'il adoucit pourtant, quatre ans plus tard, à la demande des provinces d'Espagne (2). Il revint aussi bientôt sur ses premiers ordres au sujet de l'ouvrage de Suarez :
« Puisque vous jugez, ainsi que plusieurs autres Pères, écrivait-il, qu'il serait bon de faire profiter le public de la science du Père Suarez, puisque on pense que ses ouvrages ne seront pas inférieurs à l'opinion qu'on a de son talent et qu'ils auront tout le succès que demandent les conjonctures, bien volontiers je vous laisse le soin de choisir dans votre province trois théologiens pour reviser ces écrits. Mais recommandez-leur de les lire et de les examiner avec le soin tout particulier qu'exigent les circonstances, et qu'ils m'envoient ensuite leurs censures (3). »
4. — Peu après, on commençait à imprimer, à Alcala même, sous les yeux de l'auteur, le traité de l'Incarnation du Verbe, De Verbo Incarnato, commentaire des vingt-six premières questions de la III« partie de la Somme de saint Thomas (4). Le volume
(1) Arch. centr. S. J., Tolet. Epist. goner. 1588-1600. — Aquaviva au P. liernando Lucero, rect. d'Alcala, 17 avril 1590.
(2) Arcb. centr. S. J. — Hisp. Epist. geuer. ad Pvoviaciales, 1602-1680. — Aquaviva aux provinciaux d'Espagne, 2 mars 1601 et 28 juin 1604.
(3) Arch. centr. S. J., Tolet. Epist. gencr. 1588-lo00. — Aquaviva à Gonzalo de Avila, provincial de Tolède, 27 déc. 1588.
(4) Voici le titre complet : Commeatariorvm ac dispvfalionvm in tortiaiu Partena Divi Thomse Toaavs Primvs. Autore. P. Francisco Suarez Socieiatis lesv, ia Academia Cotnpluteasi sacrx Theologia; Profossore. Ad Illustr. et Ri^ueron. D. Gasparè de Quiroga S. R. E. Car. et Arctiiepisc. Tolcl. et in causis ûdei suprcwum in liegnis Hispaniarù Praesidem, etc. Cum gratia et Priuilegio Hegis Catlwlici. Compivti, in Colîegio Societatis lesv, ex ofdcina Typograflca Pétri Madrigalis. Anao MDXC
a5a LIVRE 11. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
parut en iSgo. Il fut le premier des vingt-trois grands ouvrages théologiques ou philosophiques de Suarez. Dans la préface, fauteur expliquait pourquoi, d'abord, il avait voulu ne rien publier, pourquoi, cependant, il publiait le présent livre :
« J'ai lonjjtemps hésité à donner au public ces leçons, ces Disputationes, qui ont expliqué à mes auditeurs les mystères sacrés de l'incarnation du Verbe. De graves raisons me portaient à les retenir et à les garder pour moi seul. D'abord la sublimité, la splendeur d'un tel sujet en éloignait ma plume, trop faible, me semblait-il, pour l'aborder. Je songeais aussi à tout ce que de savants auteurs ont écrit sur cette matière avec tant de profondeur et d'érudition, et je craignais, pour mes propres écrits, une comparaison qui ne pourrait sans doute que faire ressortir leur insuffisance et leur pauvreté. Enfin, je savais assez combien il est périlleux pour un livre de s'abandonner aux mains et aux regards des hommes, que souvent des taches et des imperfections légères suffisent à rebuter. Ces raisons m'avaient décidé à laisser dans l'ombre mon ouvrage. D'un autre côté, des amis, que j'avais priés de le lire et dont je connaissais la science et la sagesse, aussi bien que la sincérité, s'en montraient satisfaits et me disaient que sa publication serait très utile à tous les élèves de théologie. Entre autres services que leur rend l'impression des livres, il en est un dont on m'engageait surtout à tenir compte: C'est que, en dépensant un peu d'argent, les élèves peuvent économiser tout ce qu'ils perdent de temps et de travail à transcrire les leçons, pour l'employer, avec bien plus de fruit, à réfléchir, à chercher la vérité, à pénétrer au fond des questions. Mes amis exprimaient aussi la crainte que mes doctrines ne fussent quelque jour publiées par d'autres, avec la brièveté d'une dictée de cours et avec les erreurs ordinaires des copies. Ne valait-il pas mieux que l'auteur lui-même les développât et les mît au point pour les présenter au public? A toutes ces raisons, à toutes ces mstances, qui ne me persuadaient point, se joignit l'autorité de ceux qui pouvaient me parler au nom de l'obéissance. Leur avis, dissipant tous mes doutes et toutes mes hésitations, me fit accepter ce laborieux métier d'auteur, quelque fécond qu'il s'offrit à mes regards en difficultés et en épreuves. »
Dans ces premières confidences de l'écrivain, il ne faut pas voir les formules banales d'une modestie affectée. Rien ne répugna jamais à sa plume comme tout ce qui avait la moindre apparence de comédie ou de réclame. Mais il ne faut pas davantage y voir les inquiétudes d'un débutant, peu sûr de lui-même et défiant de sa doctrine. Les esprits supérieurs ont conscience de leur force, comme les grands oiseaux de la puissance de leurs ailes. Premiers juges de ce qu'ils produisent, ils sont aussi d'ordinaire les meil-
CHAP. IV. AU COLLÈGE d'aLCALA (iSSS-iSqS) 253
leurs. Nous avons déjà vu, chez Suarez, que l'humilité du religieux n'empêchait le professeur, tout jeune encore, ni de se sentir capable d'enseigner autrement et mieux qu'on n'enseignait autour de lui, ni de s'en tenir avec assurance, malgré les critiques, à ce qu'il croyait être la vérité. Quinze ans plus tard, après de brillants et constants succès, cette légitime confiance, qu'il avait en ses facultés, ne pouvait que s'être accrue de toute celle que ses nombreux élèves et ses supérieurs lui avaient partout témoignée. Mais le monde n'est pas une salle de cours et le public savant n'est pas un auditoire de disciples, toujours bienveillant dès qu'il a été conquis et facile à conquérir pour le vrai mérite uni au dévouement. Il a ses préventions qui égarent sa critique, ses distractions qui le laissent indifférent, ses habitudes d'esprit qui le font peu hospitalier aux autres, ses ignorances même qui le rendent exigeant à l'excès. En se présentant pour la première fois devant lui, l'auteur le plus certain de la valeur de son œuvre n'a que trop de raison de douter de l'accueil qu'elle en recevra.
Au reste, Suarez fut bientôt rassuré, et dans la suite nous ne trouverons plus, en tête de ses ouvrages, l'indice de pareilles appréhensions. Il prendra même si bien goût à cette laborieuse tâche d'écrivain, dont les hasards l'effrayaient d'abord, qu'il voudra bientôt en faire, comme jusqu'alors de l'étude et de l'enseignement, le seul emploi de sa vie.
Il n'entre pas dans le plan de ce livre de donner une étude des doctrines de Suarez. Les faits disparaîtraient dans les théories et l'ouvrier dans son œuvre. Aussi, nous bornerons-nous à signaler l'apparition de chaque volume, avec les circonstances intéressantes qui s'y rattachent, nous contentant du rôle de biographe et laissant à un autre celui de théologien critique. Le peu que nous sommes cependant obligé d'en garder pournous-mème, sera plus utilement rassemblé plus tard 'dans un chapitre spécial, que disséminé à l'occasion de chaque nouvelle publication.
Mais une observation bibliographique est à faire à propos du De Verbo Incarnato. Il ne se trouve, tel qu'il fut publié d'abord par Suarez, ni dans les éditions postérieures, sauf une peut-être de Lyon (1592), ni dans les œuvres complètes (i). L'auteur lui-même
(1) Cette édition de Lyon (1592) fut donnée par le liiiraire Jean-Baptiste Buisson,
en fit à Salamanque, en iSqS, une autre édition, la troisième d'après le titre, remaniée et augmentée de plusieurs centaines de pages : c'est elle qui l'ut partout reproduite (i). Dans son ad Lectorem il donne les raisons de cette nouvelle publication.
(( Quand je fis paraître la première édition de ce traité, dit-il, je craignais qu'on ne le trouvât trop long- et trop abondant. Mais depuis, sur Tavis d'hommes qui méritaient d'être écoutés, j"ai compris qu'on l'avait jugé plus sobre en bien des endroits que ne le permettaient l'importance et la difficulté des questions. De plus, après lui, d'autres ont paru, qui, attaquant ma doctrine avec érudition et subtilité, m'ont amené à reprendre ce que j'avais écrit, pour l'expliquer plus à fond, ou pour l'appuyer et le défendre. De la sorte, amis et adversaires m'ont obligé à grossir notablement mon livre : il n'y reste guère une seule Disputatio qui nesoit beaucoupplus riche en développements qu'elle ne l'était d'abord, si bien qu'il peut être regardé et présenté comme un nouvel ouvrage. Fasse Dieu qu'en même lemps et autant que son volume, se soient accrues sa valeur et son utilité ! »
Ainsi, le premier écrit de Suarez avait été^ tout à la fois, trouvé trop court par les uns et attaqué par les autres ; double indice certain de succès pour un début !
5. — Deux ans après avoir publié son premier ouvrage sur l'incarnation, Suarez en donna le complément sous ce titre : De Mysterils Vitœ Christ i, des mystères de la ne de Jésus- Christ, de sa vie terrestre et de sa vie céleste, dans le temps et dans l'éternité.
éditeur digne de l'auteur par l'estime qu'il professait pour ses ouvrages. Dans une dédicace à l'arcbevéque de Lyon de Vin i'" Partew de Molina (1593), il dit qu'adonné à l'art de l'imprimerie, il se plaît surtout à éditer des ouvrages de théologie scolastique, « science qui ne l'emporte pas moins sur les autres branches de la science sacrée que l'or sur les autres métaux ou l'huile sur les autres liquides » ; et il ajoute : « Témoin mon De Incarnatiunc, de Suarez, commentaire des vingt-six premières questions de la troisième partie, de la Somme, qui me causa, quand je le publiai, des jouissances que je ne saurais exprimer. »
(l)Titre de cette édition : Commenlariorvm ac Dispvtationvm in lertiam Pavtem Divi Thowae. Towvs primvs, piiorum viginli sex quacstionum eius Partis expositionem complecleas. Avtore P. Francisco Svarcz è Societate lesv, in oiudem {sic] Salmanticeasi CoUeijio Sacrai Th(:olo<jix professore. Editio tertia. In qua liber est ab codcm Autore recognitus, et in omnibus fere grauiuribus dispulationibus auctus et locupletatus. Salmauticac, apud loannem et Andream Renaut fratres. M.D.XCV. — Avec approbation de P. Gonzalo Davila, provincial, datée de Léon, 15 août 1595, et épître dédicatoire de Suarez à Gaspar de Quiroga, archevêque de Tolède. Pages à deux colonnes, 1000 (sic pour 1010), sans les tables. — Taxé à trois maravedis et demi la feuille d'impression, prix qui doit « en vertu de la demande de l'auteur lui-même » être indiqué sur la première feuille de tout exemplaire.
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depuis les abaissements du premier avènement jusqu' aux triomplies du second, à la consommation de toutes choses, aux splendeurs du règne sans fin (i) : immense et magnifique matière, qui est développée dans ce volume de près de 1200 grandes pages, avec une ampleur el une abondance que jamais jusqu'alors on ne lui avait accordées. On sent que le cœur dirige cette étude, que la piété du théologien le retient sur des objets, qui ne peuvent être aimés sans qu'on désire les mieux connaître, ni mieux connus sans qu'on les aime davantage. Il l'avoue, d'ailleurs, en expliquant pourquoi il consacre une partie très considérable de son œuvre, un tiers à peu près, aux seules questions qui concernent la Mère de Dieu.
« Qui pourrait, dit-il, quand il s'agit de parler de la dignité sublime, des vertus incomparables, de l'admirable vie et des grandeurs de la bienheureuse Vierge, être assez stérile dépensée, assez pauvre de style, pour écrire sur un pareil sujet avec brièveté et sécheresse ? Pour moi, j'ai toujours trouvé — on me pardonnera cette plainte — que la théologie se montrait par trop sobre et parcimonieuse en une matière si belle et si étendue, si suave et si utile, si riche de vérité, si digne enfin d'être traitée par les théologiens avec de tout autres honneurs. Et ce qu'il convient ainsi de faire pour la Mère, comment ne pas le faire aussi pour le Fils, pour Notre-Seigneur ? Gomment n'accorder qu'une rapide attention àcette vie, à cette mort, d'où nous sont venus tous les biens |2) ? »
Mais, de cette importance et de ces proportions qu'il attribue à ce traité, Suarez donne dans la préface une autre raison qui mérite d'être signalée : raison si capitale à ses yeux qu'il a cru
(1) Titre complet : Commentariorvm, ac Dispvtationvm in Tertiam Partem Divi Tbomee. Tomvs Secvndvs. Mysteiia vitee CiirJsti, et vtrJusque aduentus eius accurata disputatione ila complectens, vt et Scholasticx Doctrinee studiosis, et Diuini Verbi concionaloribus vsui esse possit. Autore Patrc Francisco Svarez Socictatis lesv, in Collegio eiusdem Socielatis Acadeaiiac Complutensis Sacrée Theologiœ Professore. Ad Rodericvm Vazqvez de Arze, suprewi Senatus Ilegij in Ilispania Prœsidem dignissiwum. Cum gratiu, et Priuilegio Régis Catholici. Cumplvti. Ex Offlcina loannis Graliani, Anno 1592. — Un exemplaire manuscrit de cet ouvrage, autrefois au collège des Jésuites de Salamanque, se trouve à la bibliothèque de cette universitt\ in-fol. de fol. G54, avec la mention: « es el original », et l'approbation autographe du provincial Gonzalo Davila.
Les premières éditions des divers ouvrages de Suarez, faites sous sa direction, sont les meilleures pour l'élégance et la commodité. Le format adopté est celui d'un petit infolio à deux colonnes, avec titres des paragraphes en manchettes. L'édition Vives s'en est rapprochée, mais en retranchant trois centimètres environ en hauteur et deux en largeur, et en supprimant les manchettes: changements qui ne sont pas, le second surtout, à son avantage.
(2) De MysUviis Vitx Cbrisli. — Prologue « Ad Lectorem. »
q56 livre II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
devoir l'indiquer, dès le titre même de son ouvrage, par ces mots ut... et Divini Verbi concionatoribus usui esse possit.
« Il en résultera peut-être, dit-il, que ceux qui prêchent dans nos églises sur ces mystères et qui les exposent aux fidèles, le feront avec plus de fruit, parce que, dans le récit et l'explication des faits, ils se mettront à serrer la vérité de plus près qu'ils n'ont coutume de le faire, la vérité qui doit être l'aliment de la piété et dont la piété à son tour rend la recherche pleine de charme (1). »
De fait, ce livre pourrait être pour la prédication un trésor inépuisable, nous voulons dire pour la prédication doctrinale et pratique, pour celle qui, ne se contentant pas d'intéresser les âmes en les effleurant, se propose d'y faire pénétrer l'esprit chrétien et de les former à des mœurs dignes de leur foi : livre pourtant trop oublié^ même de ceux qui veulent sincèrement connaître et faire connaître Notre-Seigneur et sa très sainte Mère. Les nombreux ouvrages qu'on a composés dans ce but, plus récemment et surtout de nos jours, souvent avec un riche appareil scientifique, ne devraientpas détourner de celui-là. Les descriptions qu'ils nous donnent des lieux sanctifiés par le passage de l'Hoinme-Dieu, les cadres historiques où ils replacent les mystères, les détails de vie économique ou sociale dont ils les animent, tout cela sans doute a son utilité, car rien de ce qui touche à Jésus-Christ n'est indifférent à la foi et à l'amour. Mais enfin, cette évocation par le dehors et les alentours ne peut être qu'une préparation ou un complément de l'étude, tout autrement profonde, que méritent de pareils personnages et de pareils événements. Pour la connaissance d'un Dieu^ et d'une vie divine, la géographie, l'iiistoire, l'ethnographie, l'ascétisme même le plus affectif, peuvent sans doute aider la théologie, mais elles ne sauraient la remplacer. C'est elle seule qui peut protéger l'esprit contre les illusions d'une piété aventureuse, mettre en garde contre les fausses interprétations du texte évangélique, découvrir les raisons intimes des choses et rattacher les faits à l'ordre des plans divins.
Suarez avait donc bien raison de vouloir établir plus largement qu'on ne l'avait encore fait, pour soutenir la dévotion à Notre-
(1) Ibid.
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Seigneur et à sa très sainte Mère, ce fondement de la vérité sur lequel elle doit toujours reposer. Son collègue et émule, Gabriel Vazquez, admirait entre tous le volume dont nous nous occupons. « Suarez, disait-il, a rendu un éminent service à la science sacrée, quand, le premier de tous, il a traité d'après la méthode scolastique et soumis à une critique tliéologique rigoureuse toutes les questions qui se rapportent à la vie et aux grandeurs de la très pure Vierge Marie Notre-Dame (i). » Eloge qui doit s'entendre de tout l'ouvrage ; car dans la partie qui concerne Notre-Seigneur, s'il est moins neuf peut-être, il offre toutefois la même plénitude et la même solidité de doctrine.
6 — Ces deux premiers ouvrages de Suarez obtinrent un très grand succès. Il serait difficile d'en recueillir les indices épars dans les documents de l'époque. Mais la meilleure preuve en est dans cette notoriété et cette autorité, dont l'auteur jouit dès lors, bien au delà des contrées où avait pu parvenir sa réputation de professeur : nous le constaterons souvent dans la suite de cette histoire. De plus, les éditions se succédèrent sans retard, éditions d'énormes in-folio, dont personne n'aurait accepté de se charger sans espoir certain d'un facile écoulement.
Mais l'approbation que Suarez devait surtout désirer était celle de son premier supérieur : elle ne lui fit point défaut. Au moment où son premier ouvrage allait paraître, Aquaviva écrivait :
« Puisque le livre du Père Suarez est presque entièrement imprimé et qu'il le sera tout à fait quand les procureurs des provinces viendront à Rome, chargez-les de m'en apporter un exemplaire : il nous sera très agréable ici de profiter des bons travaux de ce Père (2). »
L'attente du général ne fut point déçue, car dans la suite il ne cessa jamais d'encourager, de provoquer même les écrits du sage et savant auteur. Aquaviva, cependant, n'aimait pas qu'on publiât trop de livres :
(1) Niercmberg, Varunes ilustres de la Compania de Jesiis : El Padre Gabriel Vàzquez.
(i) .\rch. cenir. S. J., Tolet. Epist. gêner. 1588-lCOO. — Aquaviva au P. Hernando Lucero, recteur d'Alcala, 9 juillet 1590.
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« Je veille, disait-il, à ne pas laisser accroître le nombre des écrivains (1.) »
Il écrivait aussi vers le même temps :
(( Les publications de nos Pères se multiplient tellement, qu'il devient nécessaire de modérer le zèle de nos auteurs, quelque louable qu'il soit, et de nous montrer moins faciles à donner ces permissions. » Et un peu plus tard encore : u Nous avons song-é à limiter ces permissions, depuis que nous voyons, ces dernières années, se propager chez nous cet appétit de publicité. Aussi, vaut-il mieux ne pas accorder, du moins pour le moment, l'autorisation que demande le Père Jean de Salas, surtout quand les Pères Vazquez, Suarez etMolina écrivent sur la même matière (2). »
Cette éclosion croissante d'ouvrages ne doit pas surprendre : elle était l'heureux indice et la conséquence naturelle du progrès (les fortes études au sein de la Compagnie, plus nombreuse et mieux organisée. Mais quand on avait, en même temps et dans le même pays, trois auteurs tels que ceux qui viennent d'être nommés, on pouvait se passer de beaucoup d'autres, en laissant à ceux-là le champ libre. De la part de Suarez, moins encore que de ses deux collègues, Aquaviva ne parut jamais craindre un excès de fécondité.
Sur un point, cependant, il dut le contrarier, ou plutôt le soumettre, comme tous les autres, à des règlements qu'il portait alors touchant la question d'argent, toujours inséparable de la publication des livres.
« J'apprends, écrivait-il, que l'ouvrage du Père Suarez se vend au collège même d'Alcala. Il vaudra mieux charger des libraires de cette vente, dût le profit en être diminué. . . Il ne convient pas que nous fassions ainsi le métier de marchands, quelque honnête et honorable que soit, dans le cas actuel, la marchandise (3). »
(1) Le futur martyr d'Aubenas, le P. Jacques Salés, alors à l'université de Tournon, avait demandé à Aquaviva la permission de publier un grand ouvrage sur rRucharistie. Aquaviva répondit, le 7 juillet 1592 : « Je vous fiilicile et vous loue de votre zèle toujours en éveil, qui vous a fait embrasser ce nouveau moyen de servir l'Eglise, en vous portant au secours des âmes dont la foi était en danger de se perdre. Et, bien que je veille à ne pas laisser accroître le nombie des écrivains, cependant, comme j'ai lieu d'espérer que vos travaux seront jugés propres à produire tout le fruit que vous avez en vue en les écrivant, je donne avis au P. Dernardin Castori de faire examiner vos traités selon notre coutume; et, si le jugement est favorable, j'en autoriserai volontiers l'impression... » — Les M&rlyrs d'Aubeoas, par le P. Jules Blanc.
(2) Apch. centr. S. J., Tulel. Epist. gencr. 1588-1(300. Aquaviva à Gonzalo de Avila, 3 août 1592, Iti janvier 1595.
(3) Ibid. — Aquaviva à Gil Gonzalez, 13 mars 1591. — Cet avis, donné entre la pu-
CHAP. IV. AU COLLÈGE d'aLCALA (iSSS-iSqS) qSq
Cet avis et certaines mesures générales amenèrent Suarez k recourir à son supérieur pour lui exposer sa situation et ses difficultés financières d'auteur. Sa lettre, à défaut d'autre intérêt, atteste du moins le rapide écoulement de ses premiers ouvrages ; succès de librairie, sans doute, mais qui suppose tous les autres, en un genre aussi peu séduisant pour le gros publie qu'un épais volume de théologie scolastique.
« Le Père provincial m'a communiqué une ordonnance de Votre Paternité au sujet de l'impression des livres. 11 m'a semblé que, pour m'y conformer plus sûrement, je devais vous rendre compte de ce que j'ai fait jusqu'à présent et de l'état où en sont les choses, comme aussi vous soumettre ce qui pourrait être fait dans la suite. Deux ouvrages de moi ont été imprimés ici, Votre Paternité le sait. Le collège s'est chargé du premier, mais sans avoir à débourser d'autre argent que quelques petites sommes pour payer les employés. Le papier, en effet, a été pris à crédit, et, pour le prix du travail, l'imprimeur a bien voulu attendre. Depuis, l'une et l'autre de ces dettes ont vite été payées par la vente des livres, ainsi que les avances du collège. Du second ouvrage le collège n'a pas pu se charger ; il était, sans parler d'autres raisons, engagé dans des affaires qui ne le lui permettaient pas. Ne trouvant aucune autre voie, je me suis, avec la permission des supérieurs, chargé moi-même de cette impression, mais dans le seul but de l'amener à bonne fin et non d'y chercher des avantages matériel-;. J'ai fait un emprunt de deux mille ducats environ, qui a été suffisant. Maintenant, il est à peu près remboursé sur la vente des livres. Cette vente a donné de plus une somme assez forte pour imprimer un nouveau volume Tannée prochaine, s'il plaît à Dieu. Elle permettra aussi, selon le désir du Père provincial, de consacrer, en trois ans, 900 ducats à l'entretien d'un cours de philosophie ; et il y aura encore un excédent, dont le collège profitera. Je ne parle pas de plus de deux cents, près de trois cents exemplaires de ces Uvres, que j'ai été autorisé à distribuer dans nos collèges, ou parmi mes parents et amis. Voilà j)Our le passé. — Pour l'avenir, il sera difficile, peut-être impossible, de trouver quelqu'unen Espagne qui prenne à son compte des publications si considérables. D'autre part, puisque déjà l'argent nécessaire est amassé, le collège, où je me trouverai, aura tout intérétà se charger de mes livres, aux conditions suivantes : 1° que, du produit actuel des ventes, on réserve la somme nécessaire pour un autre volume, somme qui ne devrait point être attribuée à un collège, mais laissée à l'administration du provincial ; — 2° que le
blication du premier volume et celle du second, fut ohservé. Le premier porte au frontispice même l'indication qu'on pput se le procurer au collège de la Compagnie à Alcala, u in CoUegio Societatis Jesu ; » au second, cette mention a disparu.
26o LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
collège, où je serai, imprime mon livre avec cette somme et la reconstitue aussitôt avec le profit de la vente ; — 3° que le surplus soit acquis à ce même collège, sauf le droit, pour le provincial, d'en disposer autrement, et, pour moi, la permission de distribuer un certainnombre d'exemplaires, dont je rendrai compte aux supérieurs ; — 4° que le recteur charge de tout ce soin un homme capable de s'en acquitter avec habileté et intelligence ; et que celui-ci traite directement avec les libraires, sans que la Compagnie paraisse s'en mêler autrement que pour leur donner quelques gratifications.
(( Il nous semble ici que ce plan est, de tous, le plus pratique et celui qui offre le moins d'inconvénients. De plus, j'y trouverais le moyen, comme j'en ai le désir, de procurer quelque secours, même matériel, à la Compagnie, qui en a un si grand besoin, si toutefois on juge à Rome que ce n'est pas là recevoir une rémunération pour un ministère, ni manquer en rien à notre pauvreté religieuse. Dans le cas où Votre Paternité préférerait un autre procédé, je la prie de m'en informer. Nous nous y conformerons, si c'est possible; si non, nous attendrons, pour rien imprimer, que d'autres instructions soient données. Si, au contraire. Votre Paternité ne voit pas d'inconvénient à ce que je propose, je la prie d'apposer sa signature au bas de celte lettre comme signe d'approbation, en y ajoutant les explications ou directions qu'elle jugera convenable. — Que Notre- Seigneur garde Votre Paternité, ainsi que tous nous le souhaitons. — Alcala, 15 Juin 1593 — François Suarez (1). »
Aquaviva ne renvoya point à Suarez cette lettre munie de sa signature et n'approuva pas son plan financier. Il maintint la défense, qu'il avait faite, de publier des ouvrages autrement qu'en livrant le manuscrit à un libraire, nous dirions aujourd'hui à un éditeur, qui en ferait son aflaire. Il lui répondait, le i août suivant :
« Votre lettre du 15 juin m'a montré combien, tout en vous rendant utile au public par vos bons ouvrages, vous désirez aussi secourir, avec le gain qu'ils peuvent apporter, l'indigence de nos collèges. Vous avez droit,
(1) Arch. centr. S. J. ïlisp. Epist. lù'JO, Lettre 193. — Suarez à Aquaviva, Alcala, in juin 15îi3. Autographe. — Il semble d'après cette lettre qu'en publiant ses bons ouvrages, Suarez faisait aussi d'assez bonnes affaires. Cependant le prix de ces volumes n'était pas exorbitant. En tête se trouve la taxe fixée par l'agent royal, avec défense de vendre un exemplaire qui ne la porterait pas imprimée sur la première feuille. Four un de ces ouvrages elle est ainsi formulée: « Ce livre renferme SH plicgos (plis ou feuilles). Taxe de chaque pliego: trois maravedis et demi, — prix de tout le livre broché : trente-deux réaux et vingt maravedis et demi. » — Le réal est le quart de la peseta, laquelle équivaut à peu près au franc ; le maravedi était la trente-quatrième partie du réal, à peu près sept dixièmes de notre centime. En somme, prix de l'ouvrage, 8 pesetas ou 8 francs, en s'en tenant à la valeur théorique de la monnaie espagnole.
CHAP. IV. — AU COLLÈGE d'alcala (loSS-iogS) aGi
pour cela, à leur reconnaissance. Mais, conformément aux instructions que j'ai données, je désire que désormais aucun coUèg-e ne se charge ni des frais d'impression, ni de la vente d'un ouvrage . Il faut abandonner tout cela à un libraire, ou à un imprimeur. Vous pourrez cependant, s'il n'était pas assez riche pour faire toute la dépense, l'aider avec une partie de cet argent que vous g-ardez en réserve pour imprimer votre tome troisième. Vous pourrez aussi lui dire que la Compagnie prendra bon nombre d'exemplaires. Elle n'aura pas de peine ensuite à s'en défaire, soit en les dispersant en Espagne, soit en nous en envoyant ici quelques-uns. Ils s'écouleront vite, si nous en jugeons par ce qui est arrivé aux premiers. Que Votre Révérence donc revoie l'instruction que j'ai envoyée et la fasse observer le mieux possible et au mieux de ses intérêts. Je sais que je puis compter pour cela sur son esprit religieux (1). »
Ces règlements n'obligèrent point Suarez à différer ses publications ou k chercher des éditeurs en pays étrangers : il en trouva toujours auprès de lui. Des treize volumes publiés de son vivant, deux s'imprimèrent à Alcala, trois à Salamanque, un à Madrid, un à Lisbonne, six à Coïmbre : et cela même est une nouvelle preuve de la faveur avec laquelle ces gros livres étaient accueillis.
7. — Cette faveur, Aquaviva souhaitait, nous l'avons vu, qu'elle fût universelle, ou du moins que personne, que nul Dominicain surtout, ne trouvât dans ces livres matière à polémique et à griefs doctrinaux. C'était désirer beaucoup, et plus sans doute qu'il n'espérait. De fait, aux éloges qui de tous côtés parvenaient à l'auteur, ne tardèrent pas à se mêler des critiques et des attaques, qui ne tendaient à rien moins qu'à dépouiller ces écrits de toute autorité. Peu après l'apparition du De 3fysteriis, le recteur d'Alcala, Hernando Lucero, écrivait au général :
« Ces jours derniers, des plaintes contre les ouvrages du P. Suarez ont été portées au conseil de l'inquisition ; mais il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. On a extrait, parait-il, et déféré douze propositions. Aucune d'elles n'est digne d'attention, et les messieurs du conseil n'ont fait aucun cas de ces accusations (2). »
(1) Arch. centr. S. J. Tolof. Epist. gêner. 1588-lGlX). — Aquaviva à Suarez, 2 aoilt 150o. Sur la minute de cette lettre, le nombre des exemplaires que pourrait prendre la Compagnie est fixé à cinq cents.
(2) Arch. centr. S. J. — Hispan. Epist. 1594. Lucero à Aquaviva. Alcala, 1 janv. 1.594.
'2(y2 LIVRE 11. — U: TROFIiSSEUR DE COLLEGES
D'où étaient venues ces premières accusations? De l'un des frères en relis^ion de Suarez, de son ancien [)rofesseur môme. Il est pénible de le constater : mais des lettres autographes du P. Henriquez aux conseils de l'inquisition de Gastille ont été conservées, (jui ne laissent au doute aucune place (i). Ainsi, le 28 janvier iTm).^. moins d'un mois après la lettre de Lucero qui vient dètre citée. Henriquez. arrivant à Valladolid, s'empressait de présenter au conseil de l'Inquisition de cette ville un mémoire qui commençait ainsi :
« Le P. Enrique Henriquez, de la Compagnie »Je Jésus, au conseil de l'inquisition de Valladoiid. — Je vous informe ([ue, pourdéchurg-er ma conscience — para ri descargo de mi consciencia — j'ai déféré certaines personnes au conseil de la sainte et générale inquisition de Madrid, en novembre 93. Et, me trouvant maintenant à Valladoiid, j'ai cru devoir vous faire part de ce qui, dans ces communications, appartenait au ressort de cette ville. Donc, en yiremier lieu, j'ai signalé à Madrid certaines propositions du P. Luis de Molina, qui se trouve maintenant dans cette capitale pour se justifier, ainsi que d'autres propositions dangereuses du P. François Suarez, actuellement professeur de théologie à Salamanque... etc. »
Entre autres services semblables, il rappelait que, cinq ans auparavant, il avait déféré à ce même conseil la première édition du Ratio stndioriim, soumise par Aquaviva à l'examen <les diverses provinces de l'ordre.
IIenri(iuez passait alors |>ar une crise violente de dépit et déjà prescjue <le révolte, qui devait lui être aussi funeste qu'elle fut douloureuse pour ses supérieurs. La publication de deux ou trois de 868 volumes était arrêtée, à moins qu'il n'y fût fait de notables changements. Humilié et irrité, l'auteur s'en prenait à tous ceux qui ne pensaient pas connue lui. surtout à Suarez, prenant ou acceptant auprès des inquisiteurs le rôle d'une sorte de policier doctrinal et de délateur de ses frères. « Dans mes livres, écrivaitil au conseil de Salamancjue, j'ai soin de signaler les assertions répréhensibles que je rencontre dans ceux des autres, surtout dans ceux de François Suarez, mon ancien élève, où se trouvent bien des choses malsonnaiites qu'il faudrait effacer. Beaucoup des
(1) Lettres du P. Henriquc Henriquez au conseil de l'inquisition de Madrid, 4 mai 1593, 7, 14, l'J, 2.'iet28 février; 4 et 27 mars; 19 avril 1594; à celui de Valladoiid, 28 cl 31 janvier I5î.i4. — Archives privées. — Autographes.
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Nôtres le suivent dans ses innovations doctrinales : on les appelle les Suaristas. » Il importait donc, ajoulait-il, de lui enlever l'autorité dont il jouissait.
Aussi, n'en resta-t-il pas à sa première dénonciation. ]Moins de trois mois après, de Ségovie, il envoyait aux inquisiteurs de Madrid, toujours avec sa formule, para el descargo de mi consciencia, une nouvelle liste, non plus de douze, mais de quarante-sept propositions, extraites des livres de Suarez, leur distribuant les qualifications théologiques que chacune lui paraissait mériter, depuis celle d'olTensante pour les oreilles pies, jusqu'à celle de quasi hérétique. Mais, ingénuement, il ôtait à ses délations toute valeur, en déclarant que, n'ayant pas alors ses notes avec lui, il citait ces passages de mémoire ! Voici quelques spécimens de cette hétérodoxie.
28^ accusation : Suarez ne regarde pas comme certains des fails merveilleux que des saints Pères rattachent à la naissance ou à Tenfance de Notre-Seigneur, par exemple que le temple de la paix s'écroula à Rome, que les pécheurs sodomites furent frappés de mort, que les idoles tombèrent en Egypte à l'arrivée de l'enfant Jésus, qu'un arbre se courba devant lui. — 40® accusation : 11 dit que la lance frappa la poitrine du Sauveur du côté gauche. »
Avec de pareilles hérésies à sa charge, un théologien pourrait contempler tous les bûchers d'un œil serein. Et des livres où, avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait rien de plus grave à reprendre, étaient, par le fait même, déclarés inattaquables.
Henriquez poursuivit, pendant plusieurs mois encore et dans plusieurs autres lettres, sa campagne contre Suarez, mais toujours avec aussi peu de succès, comme avec aussi peu de fondement. Pouvait-on prendre, d'ailleurs, bien au sérieux un homme qui paraissait ne critiquer les ouvrages des autres que pour avoir l'occasion de faire l'apologie des siens; qui s'attachait à déprécier tous ceux dont il n'espérait pas la faveur, sans excepter Bellarmin ; qui récriminait contre ses supérieurs, conjurés, disait-il, pour l'écraser, lui et ses ouvrages ; qui pressait l'inquisilion de Madrid de faire comparaître Suarez à son tribunal ; qui reprochait à Aquaviva de le protéger, étant favorable lui-même aux nouveautés
de doctrine, malhoureusemcnt bien plus tolérées en Italie qu'elles ne l'étaient en Espagne et qu'elles ne devaient l'être ; qui souhaitait d'être appelé à Rome pour y porter et y soutenir toutes ces accusations ?
Il reçut, en efTet, de la congrégation générale, qui se tint alors à Rome, l'ordre de se présenter devant elle, mais pour y rendre compte de sa propre conduite. Il refusa, se disant retenu par l'inquisition. Un avis du pape coupa court à ce prétexte et le rappela à l'obéissance (i). On sait que, renvoyé de la Compagnie, puis admis dans l'ordre de saint Dominique, il le quitta plus tard pour rentrer dans la Compagnie où il acheva sa vie.
8. — Une autre attaque, franche celle-là et à ciel ouvert, aboutit à une justification plus éclatante de Suarez, mais après une longue et retentissante affaire, précisément de celles que le général avait le plus à cœur d'éviter (2).
Le dominicain Fray Alonso de Avendaiio, prédicateur général de son ordre, s'était ouvertement donné la mission de combattre l'intluence de la Compagnie et de détourner les fidèles de ses ministères. De iS^S environ à iSgS, époque de sa condamnation, il exerça ce métier dans les plus grandes chaires du royaume, notamment h Salamanque, Mcdina del Campo, Yallatlolid, Hurgos, Madrid, Alcala, Guadalajara, Saragosse, avec une licence de parole qui dépassait toute mesure, voire même toute vraisemblance. Ribadeneira, contemporain de ces faits, donne le thème ordinaire de ses accusations :
« Il disait, érril cet historien, que nous, Jésuites, nous sommes des hérétiques, des anlôchrists, des minisires du démon, des faux prophètes, exhortant, en conséquence, le peuple à s'éloigner de nous et de nos doctrines ; que la Compagnie est tout ce que le diable a inventé de mieux pour ruiner l'Église do Dieu ; qu'elle n'est pas un ordre, ni ses membres, des religieux : que nous révélons les péchés des pénitents ; que nous enseignons à se confesser par lettre ; que nous menons une vie délicate et que
(1) Ibid. Lettre du cardinal Aldubrandini au nonce de Madrid, 14 avril 1594.
(2) Le récit qui suit est emprunté principalement aux sources suivantes: Ribadeneira : Glorias y triuafos de la Compaùia de Jésus en sus Pcrsecuciones. MS. — Arch. cenlr. S. J., Codex MS. Pciseculiones Fratruni. — Arch. Centr. S. J., cod. Hiap. Episl. 1587, ir/»4 : Lettres diverses. — Archives du Vatican, Nonciature d'Espagne.
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nous abolissons la pénitence ; que nous sommes hypocrites, simulés, avares, cupides, menteurs, pharisiens, ambitieux et autres choses encore; que, par despratiques de sorcellerie, nous gagnons à nos desseins coupables les femmes que nous confessons ; que prêcher dans les places publiques et enseig-ner la doctrine aux enfants des rues en les convoquant avec une clochette, c'est aussi ridicule que de battre le tambour; que l'oraison ne convient point aux personnes mariées, ni même aux séculiers, et que la leur enseigner, c'est préparer un nid où naîtra l'hérésie ; qu'à s'écarter de saint Thomas en un point important, il y a péché mortel ; que son ordre possède la clef de la science, la Compag-nie, des fausses clefs seulement; lui, la fontaine vive delà vérité, elle, une mare bourbeuse ».
Une lettre du Père Jean Suarez, où l'intempérant prédicateur est pris sur le fait, montre que Ribadeneira ne l'a pas chargé :
« A Claude Aquaviva. Relation de ce que le Père Fray Alonso de Avendano a prêché contre la Compagnie, ces jours derniers, à l'université d'Alcala, 18 août 1587. — Il a dit que les religieux de la Compag-nie sont des illuminés et qu'ils abusent pour les tromper de la faiblesse des femmes ; que le pape leur a défendu de recevoir des novices, afin que cette race périsse ; que Sa Sainteté a ordonné à tous les Jésuites espagnols, qui se trouvent hors d'Espag-ne, d'y rentrer avant six mois ; que les relig-ieux de la Compag-nie sont adonnés à la bonne chère. Là-dessus, il s'est librement donné carrière dans son sermon; puis, se faisant à lui-même cette objection : « Mais, Père, ce sont des saints ! », il a répondu : « Qui ledit que ce sont des saints ? Une vieille femme et deux petites dévotes. » — 11 a ajouté que Dieu lui ordonnait de dire tout cela et de le prêcher, et qu'il ne pouvait pas se dispenser de le dire et qu'on ne l'en empêcherait pas, même en le lui défendant, même en le mettant dans les prisons de l'inquisition, même en le brûlant, et autres propos de ce g-enre. »
De pareils emportements ne pouvaient être inspirés que par une passion aveugle ou par la plus étrange des illusions. Toujours est-il qu'Avendafio ne manquait guère une occasion de s'y livrer. Il crut en trouver une dans le second ouvrage de Suarez et il ne la laissa pas échapper. A cette question : « Notre-Seigneur devaitil adopter sur la terre un genre de vie austère, ou seulement ordinaire et simple », le théologien avait répondu :
« Non, il ne convenait pas que Jésus-Christ s'adonnât habituellement à la pratique des austérités ; cependant, sans être pour le traitement du corps tout particulièrement sévère et dure, sa vie fut en tout très modérée, au point quelle paraissait pencher plutôt vers l'austérité et la rigueur que vers le bien-être et la délicatesse (i). »
(1) Suarez, De Myslenis Vittc Christi, Dispul. xxviii, Sect. 3.
Cette doctrine était eelle de saint Thomas (i), de son commentaleur dominicain Cajetan et, en ^^énéral, des docteurs et théologiens catholiques.
Avendano la jugea intolérable et l'attaqua violemment dans un sermon qu'il prononça en la fêle de saint Dominique (4 août i5(>3>, à Valladolid. « Ils écrivent contre Jésus-Christ ! » s'écria-t-il, et se tournant vers le chœur où étaient ses confrères :
« Vous me direz de me taire, mes Pères, de ne pas ajouter un mot. Si, je dois parler, il faut que cela soit dit, il faut que quel([u'un le dise, il faut que Dieu suscite une voix pour le diie. »
Et il partit de tout son zèle, comme s'il se fut agi d'une hérésie. Puis, il lit entendre que les religieux de la Compagnie s'appuyaient sur celte doctrine pour mener douce vie, sans austérités ni pénitence. Il ajouta que, dans les confessions, ils manquaient à leur devoir, attendu que s'ils rencontraient une pauvre fille coupable de quelque faiblesse, ils lui refusaient l'absolution, tandis qu'à un gros marchand, enrichi par ses fraudes, ils se hâtaient de la donner, pour attirer les équipages à la porte de leur église. — Dans toutes ces invectives et ces railleries, Avendano ne nommait pas ceux qu'elles visaient, mais il les désignait par dt s circonstances si personnelles et des allusions si transpaicutcs que personne ne pouvait s'y tromper, ni ne s'y trompait.
Avendano avait pour auxiliaire déclaré dans cette campagne un autre religieux. Fray Garcia de Mondragon, professeur de théologie au même couvent de Saint-Grégoire de Valladolid. Moins impétueux, mais tout aussi résolu, Mondragon s'élevait avec force, en chaire et dans les conversations, contre la doctrine de Suarez. Le jésuite Andrés Martinez, « qui était très lié avec lui et qui, devait eu être bien écouté, étant aussi thomiste qu'eux tous », dit une relation, lui fui envoyé, ainsi que le Père Jérôme de Acosta, pour essayer de dissiper ses préjugés (2). Ils apportèrent avec
(1) Summ. riuol. P. m, q. xl, a. 2.
(i) Arch. ccnir. S. J. — Codex Perseculioaes Frnlium : « No lue poderoso el I'. Martinez non scr muy su amigo y con lener acerca de estos padres bien probada su intencion en s<r tan Ihomista como ellos, para persuadirle que la doctrina del P. Suarez e» la rninma de S. Thomas... »
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eux le livre de Suarez, et discutèrent, en présence du prieur, pendant plus de deux heures.
Peine et temps perdus : Mondragon déclara qu'il se croyait obligé de continuer, comme par le passé, à combattre celte opinion, pour l'honneur même de Notre-Seigneur.
9. — Le supérieur des Jésuites, Hernando Lucero, qui désirait éviter tout éclat, se contenta de se plaindre, par l'entremise de Vazquez, au Père Thomas de Guzman, provincial des Dominicains, alors à Alcala, lequel promit de réprimander ses deux religieux et de leur imposer silence. Les choses en étaient là, lorsque le recteur du collège de Madrid porta mal à propos lincident à la connaissance du nonce, Camille Cajetan, patriarche d'Alexandrie. Le nonce manda en termes sévères au provincial des Dominicains de punir ceux de ses religieux qui parlaient mal de la Compagnie, ajoutant que, s'il ne le faisait pas, il le ferait luimême. Instruits de ce blâme et de ces menaces, Avendano et Mondragon écrivirent à Guzman des lettres justificatives, destinées à être montrées au nonce, et que celui-ci communiqua au recteur des Jésuites, de qui Suarez, passant par Madrid à son départ d' Alcala, en reçut, à son tour, communication. Arrivé à Salamanque, il écrivit au nonce, Camille Cajetan, en réponse à ces deux lettres, le i5 janvier iSgS, une longue apologie de sa doctrine, qui est restée inédite jusqu'à ce jour (i). Elle offre cependant, par l'importance des questions qu'elle traite, un intérêt qui dépasse le fait auquel elle se rattache. Les extraits et le résumé suivants la feront connaître.
« En octobre dernier, disait Suarez, me rendant à celte université 'le Salamanque, je m'arrêtai pour baiser les mains de Votre Seigneurie Illustrissime et remplir les obligations que j'ai envers elle, ainsi que toulc
(1) Ciivla que cl P. Francisco Suarez de la Compania de Jésus escrivio al Senor Cardenal de Toledo en defensa de algunas cosas que a el y a la dicha Compania le opoainn cl P. Fruy Garcia de Mondragon y cl P. Fray Alonso de Avendano de la Ordeo de S. Domingo del Convento do Valladolid. — Arch. centr. S. J., Codex MS. Persecutiones Fratrum, copie avec formule finale et signature autographe. — Se trouve aussi à Madrid: liibliotera de la Acadcmia de Historia, Papelcs de Jcsuiias, t. 104. — L'exemplaire des .\rch. S. J. se trompe, croyons-nous, en donnant ce mémoire comme adressé au Cardinal de Tolède. Gabriel de Hcnao (Scient, med. hist. prop., Evenlilat. xi), Poussines [Hist. Conlrov. 1. III. n» 1), Descamps (IV* P. c. xv). lui donnent avec raison le nonce de Madrid pour destinataire.
a68 LIVRK II. LE PROFESSEUR DE COLLEGES
notre Compag-nie. Votre Seig-neurie eut alors la bonté de me témoigner la peine que lui avait causée l'esclandre, excitée par des Dominicains de Valladolid, à propos de ce que j'ai écrit, dans mon second volume de la troisième partie de saint Thomas, sur le genre de vie, austère ou non, que choisit Notre-Seigneur en ce qui touche au vêtement, à la nourriture, au traitement du corps. Elle daigna me manifester aussi son intention de s'employer, comme père de tous, pour apaiser cette querelle. Arrivé ici, deux lettres me vinrent en main, écrites parces religieux pour être communiquées, dit l'une d'elles, à Votre Seigneurie et lui rendre raison des motifs qui les avaient portés à parler et prêcher comme ils l'ont fait : ces motifs n'étaient autres que le zèle de la gloire de Dieu, l'estime de la vie pénitente, le désir que se conservent dans l'Église les vraies et saines doctrines. Et, à ce sujet, ils ajoutaient bien des choses, qui ne m'atteignent guère, il est vrai, ni ma doctrine, mais qui, dans la mesure où elles seraient vraies, diminueraient d'autant l'orthodoxie et la sincérité avec lesquelles notre petite Compagnie se flatte de procéder. En tout cela, on suppose, on dit même que je me suis plaint auprès de Votre Seigneurie. Non, je ne l'ai pas fait et nul ne Ta fait pour moi, Votre Seigneurie le sait mieux que personne. Mais puisqu'on l'a dit et qu'on a pris prétexte de mon livre pour exciter tout ce tapage, je me trouve dans l'obligation de réfuter ce que ces Pères allèguent contre moi et contre notre Compagnie. C'est elle, eu effet, qu'ils attaquent, en m'attaquant : mais, en serait-il autrement, je m'y croirais encore obligé, moi le dernier des fils de cette Compagnie, par tout ce qu'elle a fait pour moi, par l'amour très grand que je lui porte, par l'expérience que j'ai de de la conscience, de la vérité, de la droiture, dont s'inspire sa conduite. »
Après ce début, Suarez entre dans la discussion. Mondragon prétendait que les Jésuites se plaignaient à tort, puisqu'on ne faisait que défendre, au sujet du genre de vie de Notre-Seigneur, une opinion dilTérente de la leur.
« Non, répond Suarez ce n'est point parce que vous soutenez une opinion différente de la mienne, mais parce que, en la soutenant, vous traitez la mienne de mauvaise et de malsonnante. Quand vous dites que la mienne a surpris et mal édifié et que vous avez le devoir de la combattre, et quand vous la combattez en effet avec éclat, vous faites assez entendre qu'elle n'est ni pieuse ni sûre. Or, je n'ai fait que l'exprimer dans les mômes termes que saint Thomas. Il se demande dans la Somme, si Jésus- Christ devait, sur la terre, mener une vie austère, et il répond que non. Je demande dans mon livre, si Jésus-Christ devait mener une vie austère, et je réponds que non. J'ajoute, ce que saint Thomas ne fait pas, que la vie de Notre-Seigneur, sans être à proprement parler austère
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pencha plutôt vers la sévérité et la rigueur que vers la largeur et la délicatesse. »
Suarez fait ensuite observer qu'il ne s'agit pas, quand on parle du genre de vie de Notre-Seigneur, des soufTrances diverses qui ont rempli son existence, ni des douleurs de sa passion, souffrances et douleurs qui dépassent celles de tous les saints, mais de la manière dont il a nourri, vêtu, traité son corps. A ce point de vue, la vie de Jésus-Christ devait être et fut habituellement une vie commune et ordinaire : celle de Jean-Baptiste, au contraire, fut austère et extraordinaire, et cela convenait. Jésus-Christ attestait assez sa mission par ses miracles, Jean-Baptiste attestait la sienne par sa pénitence. Jésus-Christ, fils de Dieu, avait besoin, soit pour bien établir qu'il était réellement homme, soit pour converser aisément avec tous les hommes, de vivre comme les autres hommes. Il apportait, d'ailleurs, et représentait la loi de grâce et de douceur : Jean-Baptiste appartenait encore à la loi de crainte et de rigueur. Doctrine qui est appuyée sur de nombreux témoignages des Pères et des docteurs.
Mais, dit Avendano, en admettant qu'elle soit vraie, vous avez le tort de la proposer dans le but secret de persuader que les austérités ne sont pas nécessaires et que le genre de vie de la Compagnie est meilleur que celui des autres ordres, puisqu'il est plus semblable à celui que Notre-Seigneur a choisi. Pour répondre, Suarez n'a qu'à rappeler les enseignements de l'Église catholique sur la nécessité de la pénitence en général, sur la très grande utilité des austérités corporelles : enseignements suivis par la Compagnie, où certaines de ces austérités sont fort en vigueur, où celles qui ne s'harmonisent pas avec sa fin sont compensées par les travaux et par l'abnégation, où l'on trouve, d'ailleurs, des mœurs et des vertus incompatibles avec une vie molle et délicate. Et comment encore, si la Compagnie est l'ennemie des pénitences corporelles, expliquer ce fait que, parmi les personnes du monde qui se mettent sous sa direction, l'usage des cilices et des disciplines est bien plus répandu, semble-t-il, que de longtemps on ne l'avait vu?
« Nous placer au-dessus des autres ordres, non, nous ne le faisons point. Nous avons le désir d'imiter leur sainteté ; mais nous avons aussi la
confiance que Dieu nous en a donné le moyen dans notre propre institut. Toutrelig-ieux doit estimer beaucoup les autres ordres, mais vivre content dans le sien, avec la certitude que, s'il fait ce qu'il doit, il arrivera à une véritable perfection. Cette certitude, je la porte en moiàl'ég-ard delà Compagnie et je m'efforce de la faire partager à tous ceux qui lui appartiennent, parce que là est la condition de leur santification, là est aussi la vérité telle que l'enseignent Jésus-Christ et les saints. »
Paroles dignes d'un véritable et fidèle religieux, tel que Suarez se montra toujours.
« Avendano, ajoutait-il, se plaint que la Compagnie ne sait pas vivre en paix avec les Dominicains. Non, entre la Compagnie et l'ordre de saint Dominique, ni en Espagne ni hors d'Espagne, il n'y a point inimitié ni querelle, il y a au contraire paix et entente. Nous admirons, nous vénérons ces religieux, pour leur science, pour leur vertu, pour tout ce quils ont accompli au service de Dieu et de l'Église. Il n'est de désunion que pour quelques-uns d'entre eux, que de fausses informations ou des préjugés personnels nous ont rendus hostiles. Et, parmi eux, le Père Alonso de Avendano, plus que tout autre, s'est déclaré notre adversaire, comme l'ont prouvé ses prédications. Il le prouve aussi par sa conduite envers moi. Maintenant, il avoue que ma doctrine est exacte. Mais quand elle lui paraissait erronée, ne lui suffisait-il pas, quelque zélé qu'il fût pour les saines doctrines, de la dénoncer à qui de droit, sans faire tant de tapage dans les chaires ? Et, si tel d'entre nous a émis quelques assertions contraires à saint Thomas, est-ce un motif suffisant pour déclarer la guerre à un ordre qui fait profession de suivre ce saint docteur, alors qu'on ne dit pas un mot contre d'autres ordres et contre des savants, qui font profession de suivre des doctrines différentes de la sienne? »
Suarez repousse ensuite en détail le reproche, fait à la Compagnie par Avendano, de soutenir certaines opinions fausses et dangereuses :
i» Validité, bien plus licéité et nécessité de la confession faite et de l'absolution donnée par lettres. « Nul d'entre nous, répond Suarez, n'a soutenu qu'on fût jamais obligé de recourir à ce moyen si anormal. *> En certain cas d'extrême nécessité, cette confession serait-elle permise, serait-elle efficace ? On cite un Jésuite qui a donné en chaire comme probable l'opinion affirmative, mais il l'a fait en nombreuse et bonne compagnie d'anciens docteurs, même de Tordre de saint Domiiii([ue.
2" Droit du confesseur de faire révéler par le pénitent le
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complice des péchés qu'il accuse. — Vieille controverse, soulevée en Espagne bien longtemps avant qu'il y eût des Jésuites ! La Compagnie s'en tient à la doctrine des grands théologiens, de saint Thomas en particulier, touchant le droit, ou même le devoir, que parfois les circonstances peuvent créer pour le pénitent de faire cette manifestation, nécessaire pour sa direction.
3° Pélagianisme des opinions de la Compagnie sur l'efiBcacité de la grâce. — Suarez se contente, après avoir résumé et mis en regard la théorie des décrets prédéterminants et celle de la science moyenne, de demander s'il est aussi facile de récuser pour celle-là toute parenté avec les erreurs de Luther, que pour celle-ci avec les erreurs de Pelage.
4° Droit de prêcher l'Évangile les armes à la main. — Imposer par les armes l'adhésion à l'Evangile et la conversion au christianisme, non, nul ne l'a dit. Imposer par les armes la liberté de la prédication évangélique, là où elle serait refusée, cela peut être permis, et si quelque religieux de la Compagnie l'a dit, il l'a dit avec l'Eglise elle-même.
« En dernier lieu, Avendano, à la fin de sa lettre, écrit Suarez, dit en général, et en style d'amplificateur, que les Pères de la Compagnie soutiennent encore d'autres opinions intolérables, que tout fils de l'Église est obligé de combattre. Assertion vague qui ne m'émeut guère, attendu qu'Avendano, s'il nous connaissait, en réalité, d'autres opinions compromettantes, n'aurait pas manqué de les citer, elles aussi. D'ailleurs, la Compagnie, en Espagne et dans le monde entier, a sa réputation faite : on sait que, loin de favoriser Terreur et Thérésie, de tout son pouvoir elle les combat et lutte pour le triomphe de la vérité catholique. Si c'est avec raison et avec justice que je la défends, cette Compagnie toute dévouée à l'Église, que Votre Seigneurie veuille bien interposer son autorité pour détromper ces Pères, les calmer et maintenir la paix et l'union. Ainsi, au lieu de perdre le temps à nous attaquer et nous défendre, nous pourrons réserver toutes nos forces pour la cause de la religion et le bien des âmes. Enfin, si Votre Seigneurie juge bon d'envoyer à ces Pères une copie de cet écrit, je lui en serai très reconnaissant : il ne tend nullement à blesser qui que ce soit, mais uniquement à justifier la doctrine et l'institut de la Compagnie. Cela, on me trouvera toujours prêt à le faire. »
10. — Le nonce envoya sans doute cette apologie aux détracteurs de Suarez, car ils y firent allusion plus tard dans leurs accu-
salions au sujet de la confession par lettre. Mais s'ils essayèrent de s'en servir pour l'attaquer, ils ne la mirent point à profit pour s'amender eux-mêmes. Avendano, malgré les avertissements de ses supérieurs, revint vite à ses calomnies et à ses invectives contre la Compagnie. Le carême suivant de 1594 lui en offrit une occasion d'autant plus opportune qu'en ce moment, à Valladolid même, quelques-uns de ses confrères, qui déclaraient ouvertement la guerre au molinismc naissant, devenaient pour lui des auxiliaires naturels. Hernando Lucero écrivait à Aquaviva, le 26 mars 1594 :
« A Valladolid, durant ce carême, le Père Fray Alonzo de Avendano continue avec plus de violence que jamais à parler contre la Compagnie. Il en a été de même des professeurs de théologie du couvent de Saint-Grégoire, surtout de Diego Nuno, lesquels ont émis contre le livre de Molina les censures les plus défavorables, jusqu'à celles d'erreur et d'hérésie. »
Le nonce de Madrid écrivait de son côté :
« A ValladoHd, le jour de Saint-Thomas et plusieurs fois encore pendant ce carême, le P. Avendano, dominicain, ancien disciple du Père Cano, qui fut un des hommes éminents de l'ordre, mais très opposé aux Jésuites, a dit au peuple du haut de la chaire, qu'il devait se défier des doctrines nouvelles qui surgissent aujourd'hui, que chacun avait à se tenir en garde contre des hérétiques déguisés, ajoutant bien d'autres propos de ce genre. 11 ne nommait pas les Pères de la Compagnie, mais tous comprenaient que c'était d'eux qu'il parlait. 11 en est résulté un grand scandale aux dépens de la réputation et de l'honneur de ces Pères... (1) »
Le scandale était grand, en elfet : la verve d' Avendano, l'autorité que lui donnait son habit, l'étalage , qu'il faisait en chaire du zèle le plus pur et le plus exempt de passion, l'assurance et la conviction affectées dont il débitait ses invectives, tout cela cachait à bien des yeux l'absurdité de ses accusations et donnait de l'efficacité à une parole qui n'aurait dû qu'exciter l'indignation ou le rire. Des doutes naissaient dans les esprits au sujet de la Compagnie; des fidèles s'éloignaient de ses ministères; on en vit même qui se demandaient si les confessions entendues par ses religieux n'étaient pas invalides et ne devaient pas êtres refaites à d'autres
(1) Arch. soc. Jés. Hisp. Epist. 1594, fol. 100. — Rome. Archivio Valicano, II. 4'i8 C-i, fol. 109. — Lettre du nonce de Madrid, Canaille Cajetan, au cardinal Aidobrandini, .Madrid, 23 avril 1594. Ainsi ces frasques oratoires prenaient de l'importance!
CHAP. IV. — AU COLLÈGE d'alcala (i585-i5c>3) 273
prêtres (i). La patience ne suffisait plus. Les Jésuites remirent à l'inquisition un mémoire, lui demandant d'empêcher leurs adversaires de censurer des doctrines qu'elle n'avait pas elle-même censurées et d'imposer silence au prédicateur Avendano. En même temps, des plaintes parvenaient au nonce de la part de P. Alonso de Mendoza, abbé de Valladolid et administrateur du diocèse, et à Gaspar de Quiroga, archevêque de Tolède et inquisiteur général de la part de Don Juan Alonso de Moscoso, évêque de Léon. Le nonce, résolu d'évoquer l'affaire à son tribunal, envoya à Avendano l'ordre de venir sans retard à Madrid pour comparaître devant lui (2).
A son arrivée, il lui assigna le couvent dominicain d'Atocha comme prison, d'où il ne devait sortir sous aucun prétexte avant que le jugement fût rendu, et aussitôt il fit instruire le procès. Il ne fut pas difficile d'établir sa culpabilité ; mais ses confrères mirent enjeu de puissantes intercessions, qui retardèrent la conclusion. Le roi Philippe II lui-même, qui aimait les dominicains et qui voyait avec déplaisir ces litiges, voulut arrêter l'affaire. Il envoya son confesseur, le hiéronymite Fray Diego de Yepez, présenter au nonce et au supérieur des Jésuites un projet de décret, qui, sans plus de procédure et sans condamnation juridique, infligerait simplement une peine au coupable. Ce décret, à force de
(1, Arch. Centr. S. J., Hisp. Epist. 1594. — Hernaado Lucero à Aquaviva, Madrid, 26 mars 1594. — P. Christoval de Ribera au nonce de Madrid, 17 avril 1594 (Cod. Porsecutioues Fratrum, doc. 28.)
(2} La manière dont cet ordre fut exécuté, d'après un manuscrit d'origine dominicaine, dénote chez Avendano exubérante jovialité plutôt que malveillance : c Avendano, est-il dit, prêchait le carême à Valladolid et le prêchait à mots couverts contre les Jésuites. Le jour de Pâques, annonçant pour le lendemain, lundi, la clôture dt'S prédications, il dit : « Demain, que personne ne manque, car c'est le dernier .sermon du carême et je vous apprendrai comment on doit interpréter la Sainte Écriture, h — Mais, ce même soir du jour de Pâques, les Pères de la Compagnie firent parvenir au dit P. Presentado Fray Alonso de Avendano un message du nonce, qui lui enjoignait de se présenter devant lui, à Madrid où il résidait, dans un très bref délai. Avendano obéit. Or, marchant dans une rue, il rencontra deux Pères de la Compagnie qui le saluèrent de fort loin. Mais lui, il se mit à crier on pleine rue ces paroles du psaume 07 : Congregnlio tauroruni in vaccis populorum ut excludant eos qui probati sunt argento. Les deux Pères continuèrent leur chemin sans rien répondre. C'était d'ailleurs l'habitude du dit Père Avendano, chaque fois qu'il passait devant un jésuite, de se signer et de dire: Judica illos Deus ut décidant a cogitationibus suis. Je lésais, car il m'est arrivé plusieurs fois, l'accompagnant dans les rues de Valladolid, de l'entendre prononcer ces paroles. » — Bibliothèque de la ville de Toulouse. MS. 258, fol. 3(37-371. Belacion que el Padve Fray Dalmacio Amat de la Orden de Predicadores dio accerca dol principio que tuvo la causa de Auxiliis entre los Padrcs de la Orden de Predicadores y los de la Coaipania.
sUABEr. — 1-18
o-/: IIVKK II. LH PllOFESSEUIl DK COLLEGES
ménager Avendano, élail plutôt sa justification que celle de la ('compagnie. Les Jésuites, dans un mémoire présenté au roi, montrèrent que cette solution était inacceptable et qu'il était nécessaire que le procès suivît son cours (i). De ji^raves accusations avaient été répandues de tous côtés, en Espagne, contre la Compagnie, et, en voulant défendre celui qui en était le principal autems plusieurs autres dominicains influents les avaient accréditées. La Compagnie ne pouvait pas renoncer à une réputation qui lui était indispensable pour ses ministères. On voulait la paix entre les deux ordres : mais entre eux la paix existait; un dominicain seul était en cause, et nullement son ordre. L'entente serait d'autant plus assurée que, des deux côtés, on saurait que nul ne la compromettrait sans être puni. D'ailleurs, des dominicains avaient menacé de faire de très fâcheuses révélations sur la Compagnie, si elle ne renonçait pas à ces poursuites : c'était l'obliger à ne pas y renoncer ; autrement, elle paraîtrait craindre ces révélations. Déjà, depuis plus de vingt ans, elle avait souffert de la part d' Avendano bien des attaques de ce genre, pour lesquelles il avait lui-même, de son propre aveu, reçu treize admonestations. Mais il n'en avait pas tenu compte, se prétendant inspiré de r Esprit-Saint pour parler comme il le faisait. A l'avenir, pas plus (jue par le passé, on n'arriverait à rien par cette voie.
Les Jésuites repoussèrent donc une solution qui ne réparait point les torts faits publiquement à la Compagnie ; et, soit pour l'écarter plus sûrement, soit pour donner quelque satisfaction au roi, ils déclarèrent que, plutôt que de l'accepter, ils préféreraient remettre toute l'aflaire au jugement et à la sanction du provincial des dominicains. Le roi s'empressa d'entrer dans cette voie. Mais le nonce refusa de se dessaisir d'une cause évoquée, déjà même instruite à son tribunal, et il se prépara à rendre la sentence.
Sans l'attendre, Philippe II, <[ui voulait la paix entre les religieux et amis des religieux, invita les deux ordres à se donner
(1) Arch. centr. S. J., Codex MS. Persecutiones Fratrum, document 19 ; flazones por Jos quales los Padrcs (Je la Compania de Jésus juzgan qui ni deven ni pueden en coBcicnciu aiçar mono do la demanda puesta al P. fr. de Avendano ante cl Nuncio de su Sanlidad busla venir a senteacia. — Au dos: Mémorial que se dio a Su Magestad en 1^1 de Julio 159i.
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(îes témoignages publics d'amitié. En conséquence, le i" janvier 1595, jour où se célébrait alors la fête du saint Nom de Jésus, un dominicain prêcha dans l'église des jésuites, et plusieurs autres dominicains, dont le provincial et le prieur, dînèrent à leur lable , réunion où régna une cordialité dont le roi se félicita comme d'un présage d'entente définitive.
Mais la sentence du nonce faillit ranimer le feu. Les dominicains avaient espéré que, après ce baiser de paix, le nonce estimerait qu'il n'y avait plus lieu de sévir. Or, le 5 janvier, il rendit un jugement qui, déclarant fondées toutes les plaintes portées contre Avendafio, lui ordonnait sous des peines sévères de ne jamais plus tenir de propos blessants contre la Compagnie et lui interdisait pour deux ans de prêcher dans les principales villes où ses délits oratoires avaient été commis. Les supérieurs des jésuites s'empressèrent d'écrire au nonce et au roi, pour demander que cette dernière sanction fût supprimée : ils l'obtinrent sans peine. Cette démarche commença à calmer le mécontentement causé par la sentence du côté des dominicains ; il s'apaisa plus encore lors qu'ils surent que la partie adverse s'était montrée disposée à tout remettre au jugement de leur provincial ; enfin, une réciprocité de bons offices parut achever de rasséréner les cœurs. Les dominicains allaient célébrer les fêtes de la canonisation de saint Hyacinthe. Les jésuites furent priés de fournir un prédicateur à leur chaire et des convives à lem* table. Ils eurent, àleur tour, l'heureuse idée de demander que l'mi des sermons solennels fût attribué au Père Avendaîio, en signe de complète absolution. Très touché de leurs procédés, Avendano leur donna de sincères témoignages d'entière réconciliation. De fait, dans la suite, il prêcha contre les vices sans prêcher contre la Compagnie ; plusieurs fois même, il en fit un éloge qui réparait ses attaques passées (i).
(1) Avendafio a laissé un ouvrage, destiné surtout aux prédicateurs, qui a pour titre : Commentarja in Psalmum CXVlII,Vev R. P. F. Alfonsum de Avendano, Benoventanuni, Dominicani Institut! Generalem Prfedicatorem ac Priurera S. Dominici de Guadalajara, cdituin. Venetiis M. D. LXXXVII. C'est une explication morale et ascétique de ce long psaume. On ne trouve pas chez l'écrivain les excès de langage du prédicateur. A peine en de rares endroits laisse-t-il percer quelque chose de ses préjugés contre l'institut de saint Ignace, par exemple aux tract. I, vers. 2 (p. 21 et 22), tract. XI, vers. 3 (p. 259^, passages que Suarez relève et réfute dans son traité Df Instituto *>. J., 1. I, c. VII, n* iî et 1. IX. c. VII, n- 10.
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II — A ces longs démêlés, nés de son livre, Suarez n'avait pris d'autre part que l'envoi de sa lettre apologétique au nonce. Quelques années après, une autre opinion du même ouvrage ayant été déférée au Saint-OlTice, à Rome, cette attaque nouvelle aboutit encore, sans même qu'il put intervenir, à la justification de sa doctrine. Il s'agissait d'un point délicat delà théologie, de l'accord de la maternité et de la virginité dans la personne de la très sainte Vierge. On doit évidemment attribuer à Marie, dans la formation du corps divin du Verbe incarné, tout ce qu'il faut pour qu'elle soit réellement sa mère et lui refuser tout ce qui porterait la moindre atteinte à sa parfaite intégrité. Mais, quand les théologiens voulaient sortir de cette formule générale, pour expliquer scientifiquement en quoi cette génération miraculeuse fut semblable aux autres, en quoi elle en différa, ils le faisaient avec des notions physiologiques, non seulement incomplètes ou inexactes, mais, de plus, divergentes, les philosophes et les physiciens s'étant en général partagés entre deux théories fort différentes, l'une d'Aristote, l'autre du médecin Galien. S'inspirantdes principes de ce dernier, Suarez, dans son ouvrage De Mysteriis vitœ Verbi Incarnati, avait admis la probabilité d'une solution, qui pouvait, h première vue, effaroucher des esprits peu initiés à ces mystères de la vie (i). Discutée dans la congrégation du Saint-Office, le samedi 4 juillet 1609, elle ne fut approuvée que par trois ou quatre suffrages sur quatorze, tandis que, par dix ou onze, elle était qualifiée d'erronée, de scandaleuse, de téméraire, d'oflensive pour les oreilles pies.
La conséquence naturelle de ce jugement, s'il était ratifié par le pape, allait être la condamnation de cette doctrine de Suarez. Heureusement, l'un des consulteurs favorables, le jésuite Benedetlo Giusliniani, prit sa défense. Il adressa à Paul V une lettre et un mémoire pour justifier son avis personnel et réfuter celui de la majorité de ses collègues.
« Que Votre Sainteté, disait-il, daigne jeter un coup d'oeil sur cet écrit, et elle se convaincra que l'assertion de ce Père, appuyée, comme je
(1) Suarez, De Mysteriis Vitie Christi, Disput. X, Sect. 1 et 2 (t. XIX, éd. Vives, p. 186-172).
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le démontre, sur de très solides raisons, ne saurait mériter aucune des censures dont elle est qualifiée. »
Paul V acquit sans doute cette conviction, ou comprit qu'en pareille matière il convenait de savoir douter, car aucune sentence ne fut prononcée.
Cet incident doctrinal paraît être resté, grâce au secret qui couvre les délibérations du Saint-Office, ignoré de tous au dehors et de Suarez lui-même. On n'en trouve aucune trace dans ses écrits, ni dans les correspondances du temps, ni dans les biographies. Il nous a été révélé par un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, fonds Borghèse, où sont réunies les diverses pièces qui s'y rapportent (i).
Mais, des ouvrages, revenons à Fauteur.
12 — La santé de Suarez ne se soutint pas mieux à Alcala qu'à Rome. Il faut l'attribuer, tout d'abord, à la vie austère et laborieuse à l'excès qu'il s'était imposée. Vainement, Aquaviva lui avait écrit « de ne pas se fatiguer, car il savait bien que sa santé était trop faible pour supporter un grand travail » ; et encore « de mesurer son travail à ses forces, car il valait mieux arriver au terme à pas lents, que de tomber sur le chemin, pour vouloir aller trop vite (2). » Vainement aussi, il avait envoyé au recteur d' Alcala les plus pressantes recommandations :
(( Je désire que vous preniez un soin tout particulier de la santé du Père Suarez ; que rien ne lui manque. Sa vertu, ses talents, les services qu'il a déjà rendus à la Compagnie le méritent. Prenez conseil des
(1) Arch. du Vatican. Fonds Borghèse. MS. Série I, n» 18-B, On y trouve les pièces suivantes formant le dossier de cette affaire, fol. 17 à 51.
i' Énoncé de la question soumise au Saint-Office: «Qua censura notari dabeat assertio <]\ïa dicitur : Probabiîe est S"" Virginem Mariam in conceptione Ghristi Domini nostri semen niinistrasse, prœter sanguinem, absque tamen voluptate et concupiscentiai motu ; seu per naturalem facultalem partcm sanguinis in semen convertisse, illudque ad debitum locum conccptionis transmisisse. » Ce sont à peu près les termes employés par Suar«z.
2» Jugements de quatorze consulteurs, avec ces mots écrits au verso: Censura in libruni P. Suarez.
3" Lettre autographe au pape et Mémoire du P. Benedetto Giusliniani.
4» Deux dissertations sans nom d'auteur, favorables à Suarez.
(2) Arch. centr. S. J., Tolet. Epist. gêner. 1588-1600. — .\quaviva à Suarez, 7 aoiU 1589, 22 janvier 1590.
médecins ; donnez-lui un bon régime ordinaire; enfin ne néglig-ez rien : je m'en décharge sur vous (1). »
Et il ordonnait, en même temps, de lui procurer des aides du dehors pour ses transcriptions. Vip:ilance très paternelle ! Mais dire à Suarez de modérer son travail, c'était lui dire de changer de nature. D'un autre côté, une leçon publique de chaque jour, un grand ouvrage en cours d'impression, un autre en préparation, c'était plus ([u'il n'en fallait pour rendre inefficaces les soins les phis attentifs.
Peut-être aussi faut-il accuser le climat d'Alcala^ de tout temps assez mal famé. Quand Ximcnez avait parlé de fonder une université dans cette ville, les docteurs de Salamanque avaient fait valoir, entre autres objections contre la création de cette rivale, le peu de salubrité qu'offrait cette plaine du Henarez.
« Ce sera, disaient-ils, un cimetière d'étudiants (2). »
Le cardinal franciscain n'était pas homme à reculer pour si peu. Mais souvent, dans la suite, on put constater que l'objection aurait mérité d'être prise plus au sérieux. On entreprit des travaux pour combattre les exhalaisons pestilentielles ; on fit des plantations sur les bords de la rivière pour les assainir.
« Or, dit l'historien des universités d'Espagne, les riverains allaient, la nuit, couper les arbres, et, le matin, ils faisaient célébrer des offices pour obtenir la cessation des épidémies (8). »
Le collège d'Alcala n'échappa point aux inlluences de ce climat.
« Il devenait, chaque été, au dire de Gil Gonzalez, une infirmerie de Jeunes religieux (4). »
Aussi, avait-on pris le parti de les envoyer, durant la saison chaude, avec leurs professeurs et tout leur bagage scolaire, dans une propriété du collège, située près delà petite ville de Loranza»
(Ij Ibid. — Aquaviva à Hernando Lucero, recteur du collège d'Alcala, 31 oct. 1591.
(t) Vicente de la Fuente, Histovia de las Universidades en Espana, t. II, cap. VIII.
(3) Vicente de la Fuente, op. cil., t. II, c. XX, p. 107 : « Costumbre feroz de Espana, en donde los que por la noche han troncbado los arboles van al dia siguiente en rogativa para pedir agua à la Virgen. »
i4) Arcb. cent. F^. J. — Rapport du P. Gil Gonzalez, visiteur, 1592.
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sur les hauteurs qui dominent le Tajuna (i). Cette maison de campagne, appelée Jesus-del-Monte, est bien souvent mentionnée dans les récits du temps. Elle méritait cette célébrité, si nous en jugeons d'après la description charmante qu'en fait Ribadeneira, au début de ses Dialogues inédits sur les religieux infidèles à leur vocation (2). On y venait même des autres collèges pour chercher repos et bon air, si bien que cette affluence de villégiateurs finit par troubler la régularité et le travail des scolastiques. Averti par Suarez, qui fut une fois au moins donné pour supérieur à cette communauté, Aquaviva rendit moins libre l'accès de cette maison trop hospitalière (3). La salubrité de Jesus-del-Monte ne neutralisa ni tout à fait ni toujours l'insalubrité d'Alcala. En 1092, la communauté, sur 84 personnes, en perdit quatre, et, en 1093, sur 90, douze moururent victimes d'une maladie qui sévissait dans le pays (4).
Ce furent les deux dernières années que Suarez y passa. Elles furent pénibles pour lui : sa santé s'affaiblissait de plus en plus et il trouvait, dans le collège même, des difficultés et des ennuis sur lesquels nous aurons à revenir. Aussi, demanda-t-il à ses supérieurs, vers le milieu de l'année 1092, d'être déchargé de
(1) Alcazar, Ciono-Histovia de la Proviacia de Toledo, Année 1586.
(2) Dialogos ea que se cuentaa los malos succesos y castigos que ba hecbo nuestro Senor en algunos que han salido de la Compania de Jésus. Gompuestos por el P. Pedro de Ribadeneyra. MS. — Voici le début : « Pierre, Gyprien et F"ranrois, assis sous les oliviers de i^csus-de7-3/on<e, d'où ils contemplent le cours du Tajuna, ont ensemble l'enlietien qui suit :
Gyprien: Quelle belle vue! Comme le regard embrasse bien tout cet horizon, avec ses aspects si variés de montagnes, de vallée et de rivière, de maisons et de champs ; et ces plantations d'oliviers mêlés aux vignes, et ces lignes de peupliers qui les partagent ou qui courent le long de la rivière, et ces gracieux bosquets d'aunes qui se dressent sur les collines ! Avez-vous remarqué ces petits ruisseaux qui promènent, à travers les oliviers leur eau tranquille et silencieuse !
— Pierre : Oui, la vue est jolie et agréable. Mais j'en ai vu de plus belles.
— Gyprien : J'en doute.
— Pierre : Pour en douter, il faut que vous n'en ayez pas vu beaucoup ni parcouru autant de pays que moi. Pourtant, je vous accorde, c'est tout ce que je puis faire, que cette vue est une des plus belles que j'aie rencontrées. Mais à la beauté du site s'ajoutent les agréments, la fraîcheur de ce puoblo et de cette maison, la pureté de l'air, tout ce que ces hauteurs offrent de favorable à la santé et au repos de nos religieux : et, en ce genre, je n'ai rien trouvé de mieux dans la Compagnie... etc. »
(3) Arch. centr. S. J., Tolet. Epist, gêner. 1588-1600. — Aquaviva à Suarez et à Gonzalo d'Avila, 21 mars 1589.
(4) Arch. centr. ?;. J. — Tolof. Hist. 1547-1610. LUI. Ann. MS. 1502, 1593.
28o LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
l'enseigiiemenl (i). Aquaviva lui répondit que ses raisons étaient très bonnes, mais que le visiteur Gil Gonzalez, le provincial, le recteur d'Alcala en opposaient de très fortes aussi^ tirées de l'intérêt de l'université et du collège, de l'impossibilité où l'on se trouverait de le remplacer comme il le faudrait ; qu'ainsi, placé entre ces sollicitations contraires, il prenait, mais à contre-cœur, le parti do lui demander de ne point quitter sa chaire. Il ajoutait qu'on allait mettre ordre peu à peu à ce qui lui faisait de la peine, notamment lui choisir un collègue qui lui fût agréable (2). Avis en fut donné, en effet, au supérieur d'Alcala. On faisait appel au dévouement de Suarez : il ne le refusa pas. 11 continua donc ses cours jusqu'à la fin de l'année scolaire, août 1092, et les reprit même l'année suivante. Mais les forces du corps furent moins résistantes que celles de l'àme. Le provincial de Tolède écrivait, de Madrid, au général, à la date du 17 février lôgS :
« On vient de me remettre un avis de phisieurs médecins distingués d'Alcala et d'ici, au sujet du Père François Suarez, qui leur avait demandé s'il pouvait prudemment continuer à faire marcher de front ses cours et la publication de ses ouvrages. Ils font observer, d'une voix unanime, que ce cours est très pénible, que la santé de Suarez s'en est ressentie, comme l'ont prouvé des palpitations de cœur survenues cet hiver : ils concluent qu'il ne pourrait pas mener de front ses leçons, surtout à une heure si défavorable, et ses publications. Je lui ai écrit pour savoir s'il pensait pouvoir du moins arriver à la fin de cette année. Je voulais ainsi me réserver le temps d'informer Votre Paternité et de songer à le bien remplacer; mais, pour un cours de cette importance, ce sera dilïiciie. 11 m'a répondu qu'il désirait continuer, et qu'il le ferait, malgré l'avis de son médecin ordinaire, si on pouvait changer l'heure de sa leçon. On le pourra probablement, une chaire se trouvant actuellement vacante. Ne voulant rien risquer de moimême, je l'ai mandé ici pour lui faire consulter le docteur Mercado, médecin de la chambre de Sa Majesté, lequel est très lié avec lui. Le docleur a pensé qu'il pourrait, à moins d'aggravation imprévue dans son état, continuer jusqu'à Pâques. Il le fait, et les choses en sont là (3). »
A la suite de cette décision, Suarez écrivit de son côté au
(1) Aicli. cenlr. S. J., Tolot. Epist. (jener. 1588-1000. — Aquaviva à Gonzalo de Avila, prov. de Tolède, et à Hernando Lucero recteur d'Alcala, 6 juillet 1592.
(2) Ibid. Aquaviva à Suarez, 6 juillet 159:2.
(3) Ibid. Fran<;ois de Porres à Aquaviva, Madrid, 17 lévrier 15tJ3.
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général pour lui demander d'être déchargé de l'enseignement. Il faisait valoir deux raisons : son peu de santé et la situation pénible qui lui était faite au collège d'Alcala, où des questions de doctrine, et plus encore de personnes, avaient créé quelque malaise intérieur. Nous aurons plus tard à revenir sur cette lettre. Pour le moment, citons seulement les premières lignes et la conclusion :
« Une nécessité, à la((uelle je dois céder, m'oblige à me rendre importun à Votre Paternité, en la priant, pour Tamour de Notre-Seigneur, de me décharger de l'enseignement. Les raisons et les faits que j'ai déjà exposés, loin de disparaître, subsistent et s'agg-ravent de jour en jour. Tout se réduit à deux chefs. Le premier concerne ma santé et mes forces : le Père provincial a pris avec grand soin l'avis des médecins et il doit vous renseigner. Le second se rapporte à l'état de ce collège et à certaines difficultés qui m'empêchent de remplir mon emploi avec paix, avec fruit, et avec édification... Voilà pourquoi je demande instamment à Votre Paternité de me délivrer de ce cours et de me permettre de me retirer en quelque endroit, où je pourrai, dans la paix et la charité, me rendre utile, soit en écrivant, si on juge qu'il en vaut la peine, soit en accomplissant tout autre ordre de Votre Paternité(l). »
Avant même de recevoir cette lettre, le Père général, sur d'autres informations, avait pris la décision qu'elle sollicitait. Il répondit donc à Suarez, le 12 avril iSgS :
«Déjà instruit de l'état de votre santé par les Pères Antonio de Mendoza et Padilla, j'ai écrit au Père François de Porres qu'il me paraissait indispensable devons faire abandonner votre chaire. Cela m'est devenu plus évident encore par votre lettre et par les avis des médecins. Ainsi se trouve fait ce que vous demandiez et ce que la situation exigeait. Je dois dire cependant que j'ai exprimé au Père Porres le désir que vous acheviez, si c'est possible, les cours de cette année. Mais si vous n'êtes pas en état de le faire, et il semble qu'il en est ainsi, vous n'avez qu'à cesser sans retard vos leçons. Reste à déterminer où vous irez résider. Mandez-moi où vous pensez vous trouver le mieux, soit pour refaire votre santé, soit pour continuer vos publications, autant que vos forces le permettront. Je donnerai des ordres pour que vous y soyez soigné et aidé. »
Là lettre s'arrêtait là d'abord, mais les lignes suivantes y furent ajoutées :
(1) Arch. cenlr. S. J., Hisp. Epist. 1592 et 15'J3. — Suarez à .A.quaviva, Alcala, -4 février 1593, autographe.
aSa LIVRE H. — I.E PROFESSEUR DE COLLEGES
u Rétlexion faite, je juge que, pour aller plus vite et pour vous mettre plus à l'aise, il vaut mieux vous laisser choisir en toute liberté la province elle collège où vous allez demeurer. Faites donc ce choix, qui sera aussi le mien ; et donnez-en connaissance au Père de Porres, que je préviens de vous envoyer dans la province et le collège où vous aurez désiré aller. Et si vous préférez rester dans la province de Tolède, ce sera à Alcala, ou partout ailleurs, à votre gré (1). »
Gil Gonzalez écrivait, quelque temps après, au général :
Le Père François Suarez est décidé à revenir dans la province de Castille, soit à Valladolid. soit à Salamanque (2). »
Cependant, comme Aquaviva lui en avait exprimé le désir, le professeur continua ses cours jusqu'au dernier mois de l'année scolaire; puis, en octobre, il partit pour Salamanque. Il était resté huit ans à Alcala (3).
(!) Arch. centr. S. J., Tolct. Epist. gêner. 1588-lGOO. — Aquaviva à Suarez, 12 avril 1593.
(5) Arch. cenlr. S. J., Hisp. Episi. 1592. — Gil Gonzalez à Aquaviva, 18 juin
(3) Nous nous sommes étendu sur les circonstances qui amenèrent le départ de Suarez d'Alcala, comme nous l'avons déjà fait pour son départ de Valladolid et de Rome, comme nous le ferons encore pour d'autres déplacements. Ces détails, qui expliquent les faits et font connaître les hommes, nous ont paru avoir leur intérêt. Ils sont aussi dans le goût du jour, et à bon droit. Dire, comme d'anciens biographes le font, aux divers changements de résidence, que Suarez alla d'une université à une autre, parce que le soleil se doit à toutes les terres, c'est donner une raison d'ordre astronomique que les lecteurs d'aujourd'hui trouveraient sans doute fort insuffisante dans la région des réalités terrestres et des faits historiques. (V. Descamps, II* P., c. 5 ollO. — Sartolo, 1. II, c. 4 et c. 10.)