CHAPITRE V
François Suarcz et Gabriel Vazques
1. Les deux grands théologiens. — 2. Leur situation à Aleala. — li. Rivalités autour de la chaire de Prime. — 4. Divergences d'opinions. — 5. Vazquez, blâmé pour ses procédés, se défend. — 6. Réfutations réciproques dans les ouvrages. — 1. Intervention sévère d'Aquaviva. — 8. Réponses justificatives des deux théologiens. — 9. Ce que furent en réalité ces démêlés. — 10. Parallèle classique.
i. — François Suarez, Gabriel Vazquez ! Ces deux noms s'appellent Tun l'autre. Ceux qui les illustrèrent furent rapprochés par tout ce qui, d'ordinaire, distingue et sépare les hommes, le temps, le sol, la profession, le génie, les œuvres.
Suarez, né un an ou deux plus tôt, mort treize ans plus tard, embrasse dans sa vie toute celle de Vazquez, qui fut ainsi, du premier au dernier jour, son contemporain.
Fils de la même patrie, entrés dans la même famille religieuse, ils y consacrèrent leur existence aux mêmes études, y remplirent les mêmes emplois, et souvent, comme à Rome et à Aleala, sur le même théâtre.
Tous les deux au premier rang parmi les maîtres de la théologie, ils ont laissé des œuvres qui paraissent rivaliser entre elles d'étendue, de profondeur, de puissance et d'autorité.
Encore plus avides l'un et l'autre d'aimer Dieu que de le connaître, ils ont réalisé en eux l'admirable union de l'étude
a84 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
passionnée et de la piété ardente, d'une science extraordinaire et d'une très haute vertu. L'un et l'autre aussi — et c'est par là surtout ([u ils sont restés grands — ils ont su mcittre tous leurs mérites et tous leurs succès sous la sauvegarde de riiumilité et de l'obéissance. La vie de Suarez nous en a déjà olîert et nous en offrira encore bien des preuves : celle de Vazquez se trouverait riche, elle aussi, en traits dignes des grands saints (i).
Un jour, un de ses disciples dit en sa présence que^ dans un siècle, il serait encore regardé comme un maître éminent et qu'on viendrait demander à ses ouvrages un écho de ses savantes leçons. Il prit un visage sévère et répondit : « Et de quoi cela me servira-t-il dans la mort, puisque déjà dans la vie cela ne sert de rien? »
Une autre fois, on le pressait d'accepter un poste élevé où il trouverait à coup sur succès et honneurs : « Quel raisonnement vous me faites ! reprit-il : me croyez-vous assez borné et assez fou pour acheter, par de très réelles fatigues, une simple apparence de gloire ? »
Sa vertu ne se montrait pas moins dans ces détails delà vie, où il est si facile de se laisser surprendre et vaincre par les instincts de l'amour-proprc. Son frère, prêtre distingué, docteur et titulaire d'une chaire à l'université, l'avait invité, ainsi que ses deux collègues Louis de Torres et Jérôme de Florencia, à le suivre à sa campagne, où les attendait une délicate collation : il voulait les distraire et les reposer un peu du travail assidu de la cellule. Les trois professeurs acceptèrent, et Vazquez alla, selon la règle, demander la permission. Il revint un instant après, mais sans chapeau ni manteau. — « Hé bien ! vous ne sortez donc pas? » lui dit son frère. — « Non, répondit Gabriel en souriant, le Père ministre n'a pas permis. » — « Gomment ! Ce jeune ministre vous a refusé, lui qui était encore votre élève il y a quelques mois ! Et vous le prenez en riant !» — « Pourquoi pas ? reprit Vazquez ; un oui ou un non de tout supérieur me laisse toujours également content. »
Parfois, cependant, cette nature riche et forte avait plus de
(1) V. Nieremberg, Varones ilustres de la Companh'i de Josiii?. Gabriel Vazquez.
CHAP. V. FRANÇOIS STJAREZ ET GABRIEL VAZQUEZ 285
peine à plier sous le joug de l'obéissance ; c'était quand le sacrifice de (juelque opinion lui était demandé. Mais, alors même, l'esprit religieux ne tardait pas h prendre le dessus et la plume eiTaçait ce qu'elle avait écrit.
Son premier ouvrage, De Adoratione imaginiim, attendait un permis d'imprimer, auquel Aquaviva mettait pour condition de notables retouches.
« J'ai fait venir, lui écrivait le provincial, le Père Gabriel Vazquez pour lui parler de l'impression de son livre et j'ai trouvé en lui tant d'humilité, tant de docilité, pour effacer ou ajouter tout ce qu'on voudra, que je vous demande de remettre en nos mains toute cette affaire. »
Vazquez lui-même terminait une longue lettre, où il avait pris, avec beaucoup de verve, auprès du général la défense de son ouvrage, par ces lignes :
« Votre Paternité demande, pour que le livre soit imprimé, que je me conforme au langage commun des docteurs. Donc, que le Père provincial me fasse savoir ce que, pour obtenir cette conformité, je dois modifier au jugement d'hommes compétents : il sera fait aussitôt selon votre volonté et la sienne. Dailleurs, en tout cela, je prends pour moi le calcul de Gamaliel : si cet ouvrage vient de Dieu, il ne saurait périr; les supérieurs changeraient plutôt d'avis ou disparaîtraient ; et s'il ne vient pas de Dieu, plus que personne, je serai content qu'il soit mis de côté. »
Voilà bien Vazquez : le religieux fidèle se soumet à son austère devoir, mais le caractère de l'homme se retrouve jusque dans cette soumission, avec sa franchise et son originalité (i).
Si ressemblants par tous les grands aspects de leur destinée, Suarez et Vazquez ne pouvaient, semble-t-il, que vivre dans une parfaite entente et une inaltérable union. Cependant, nous savons qu'il y eut entre eux quelques dissentiments. La tradition s'est conservée d'une sorte de petite guerre, qu'ils se firent parfois, ou qu'on fit autour d'eux à leur sujet.
Guerre très petite, en effet, car ni les causes n'en étaient importantes, ni les résultats n'en furent sérieux, ni le bruit n'en allait guère au dehors. Mais enfin ce fut là un incident de leur vie^ qu'il convient de ne point omettre, d'autant plus que les
(1) Arch. centr. S. J., Ilisp. Epist. 1592 el 1593. Fr. de Porres, prov. de Tolède, à Aquaviva, 30 janv. 1593. — Gabriel Vazquez à Aquaviva, Alcala, 22 avril 1593.
biographes ne les mellenl jamais en présence que dans l'attitude d'une mutuelle admiration, très réelle d'ailleurs. Il est donc intéressant de chercher à éclairer, documents en mains, ces relations d'un autre genre, qu'ils eurent un instant l'un avec l'autre. Nous serons peut-èlre amené à parler de choses bien minimes, à entrer dans des détails d'ordre tout infime. Mais par là se manifestent mieux les hommes et les mœurs. Aujourd'hui, d'ailleurs, on parle moins de la dignité de l'histoire, davantage de sa vérité, et on a raison. Aujourd'hui aussi, et il en était temps, on admet sans trop de peine que les hommes grands ou saints ont pu, sans cesser de l'être, ne pas diiïérer en tout des autres.
2. — Vaz([uez avait donc succédé à Suarcz, au début de l'année scolaire i585-i586, dans la chaire de théologie du collège romain.
Le succès du nouveau professeur fut très grand dès le début et dans tout le cours de ses six années d'enseignement. Aussi, l'annonce de son départ, au mois d'août iSgi, excita-t-elle de très vifs regrets. Les étudiants, qui l'admiraient et l'aimaient, disaient entre eux : « Si Vazqiiez abit, tota schola périt. » Il partit cependant. Mais pourquoi donc ([uitta-t-il Rome alors que tout semblait l'y retenir? Une lettre inédite de lui nous apprend qu'il demanda lui-même son congé et qu'il le fit à la suite de certains ennuis, qui lui venaient de son entourage. Il écrivait à Aquaviva, deux ans après être rentré en Espagne :
(( Depuis que Je suis revenu de Rome, le Père assistant m'a plusieurs fois parlé, dans ses lettres, de la peine que j'ai causée à Votre Paternité, en désirant ne plus continuer, comme par le passé, à enseigner au collège romain. Votre Paternité avait certainement grand sujet de s'en plaindre, ne connaissant pas les ennuis que je rencontrais dans cette position... Je la remercie ries bontés f|u'el]e a eues pour moi en toute cette affaire, et je prie Dieu de lui en donner la juste récompense, comme à moi-même le moyen de lui témoigner ma gratitude... Mais je crois aussi devoir dire à Votre Paternité (ju'il importerait souverainement d'éloigner d'elle, sous le meilleur prétexte qu'elle pourra, certains hommes inquiets et connus pour nourrir une aversion naturelle contre des espagnols, tout dévoués à Votre Paternité et venus à Rome dans le but de conserver entre les deux nations l'union établie par nos premiers Pères. Tout ce qui sera fait pour les écarter, le sera pour cette paix et pour cette entente... Il faut ou qu'il n'y
CHAP. V. FRANÇOIS SUAIŒZ ET GABRIEL YAZQUEZ 287
ait plus à Rome de professeurs espagnols, ou qu'ils ne soient pas ainsi regardés de haut par les italiens... Si je vais à Rome, je ne manquerai pas de montrer le rôle que jouent certains hommes, prévenus contre notre nation et qui furent, cependant, instruits par des espagnols (1). »
Nous n'avons pas à chercher dans quelle mesure étaient fondées ces plaintes, exprimées, à coup sur, en termes exagérés. Constatons seulement que Vazquez trouva, ou crut trouver à Rome, les mêmes désagréments que Suarez, à son occasion, va trouver à Alcala.
Rentré en Espagne, en efïet, Vazquez revint k ce collège où Suarez occupait la chaire qu'il avait laissée. Deux grands hommes sous le même toit : c'était un de trop. Dans ce rapprochement prolongé de deux personnages supérieurs, chacun d'eux, sinon par ses propres prétentions, du moins par celles de ses amis, se fait la place trop large pour laisser à l'autre celle qui lui conviendrait. Aquaviva écrivait peu de temps après au visiteur Gil Gonzalez : « J'aurais préféré que vous n'eussiez pas laissé Vazquez à Alcala ; car il était facile de prévoir que, Suarez sy trouvant, la paix cl l'union ne pouvaient qu'y perdre (2). »
Vazquez était l'homme d' Alcala. Né non loin de là, il avait jadis étudié dans cette ville et y était regardé comme un fils qui l'honorait. Là, il se retrouvait aussi dans sa province religieuse de Tolède, où il avait laissé beaucoup d'amis, d'élèves et d'admirateurs. Sa riche natme, ses succès précoces, son caractère heureux l'avaient depuis longtemps rendu populaire dans l'université. Tout jeune religieux, ses talents et son costume bizarre l'y avaient déjà fait remarquer de tous. Les étudiants d'alors se comprenaient, quand ils disaient entre eux : « Allons entendre argumenter la ceinture verte. » Etrangeté de couleur causée par la vétusté, où se complaisait la ferveur du jeune religieux, avide de pauvreté et de mortification. Plus tard, toute la ville connaissait son manteau de trente ans et son chapeau, plus vieux encore, dont il ne se serait jamais séparé, si l'archevêque de Tolède ne les avait fait
(1) Arch. cent. S. J., Hisp. Epist. 1593. — Vazquez à Aquaviva, Madrid, 11 sept. 159S.
(2) Arch. cenlr. S. J., Tokt. Epis>t. General. 1588- IbOO. — Aquaviva à Gil Gonzalez, 17 janv. 1592.
remplacer par de neufs, à l' occasion d'une solennité littéraire.
Mais on connaisait surtout sa vaste érudition, son étonnante promptitude d'esprit, sa parole vive et piquante, sa merveilleuse dextérité dans les discussions d'école. Quand il devait y prendre part, la jeunesse universitaire accourait comme à un spectacle, et, par les manifestations bruyantes de son impatience, elle obligeait à rompre avec les usages, pour le faire entrer plus tôt dans la lice. Alors, un silence profond se faisait, elles yeux et les oreilles se tendaient, jusqu'au moment où des applaudissements et des acclamations annonçaient la victoire de l'admirable dialecticien. Et pourtant, il aimait à dire qu'il devait sa vocation à son ignorance de la dialectique ; et il racontait que ce qui l'avait, en dernier lieu, décidé à quitter le monde, c'était une raison que Fray Domingo Banez, son professeur de philosophie, lui avait présentée en forme syllogistique : syllogisme qui péchait, il le reconnut plus tard, contre deux règles de la logique, et qu'il donnait à ses élèves en exemple de sophisme. Cet alliage de vertu peu commune et de bonne humeur, de science profonde et d'entrain, de sérieux et d'enjouement, lui gagnait à la fois l'estime et l'affection. Mais, parfois aussi, cette exubérance l'entraînait à des saillies de langue ou de plume, moins agréables à ceux qu'elles atteignaient qu'à ceux qu'elles voulaient amuser (i).
Tout autre était la situation de Suarez à Alcala, aussi bien que son caractère. Il n'y avait jamais vécu; par ses études, il appartenait plutôt à l'université rivale de Salamanque. Là. il ne trouvait ni compagnons de sa jeunesse religieuse, ni disciples formés autour de sa chaire. Seul son mérite supérieur le recommandait. Or, il se rencontre toujours des hommes auprès de qui cette recommandation ne suffit pas, d'autres même parfois auprès de qui elle sert mal. Il n'avait rien, d'ailleurs, de ces qualités, ou de ces défauts, par lesquels un homme s'impose, dès qu'il paraît, à l'attention de tous et à la sympathie de ceux qui jugent surtout par le dehors. Réservé, réfléchi, retiré, se livrant peu, attendant le progrès de ses élèves de sa science plutôt que de son action sur
(1) V. Nierciiiberg, Varoncs Jlustrcs. — Hurter, \omeaclalor lilerarJus. Art. Gabriel Vazquez.
eux, obligé d'ailleurs par la faiblesse de sa poitrine, comme par la tournure de son esprit, de ne donner guère à ses leçons d'autre intérêt que celui d'une belle et riche doctrine, il n'avait pas ce qui saisit tout d'abord un auditoire, ce qui excite l'enthousiasme de la jeunesse. Pour l'apprécier à sa juste valeur, il fallait lui ressembler un peu, ou pénétrer dans son intimité, ou rester assez longtemps sous son influence. Aussi, eut-il surtout pour admirateurs et pour amis, au dehors de son ordre, des hommes vertueux et savants, au dedans ses disciples, ses supérieurs et plus que tous Aquaviva.
3. — Quand Vazquez arriva de Rome, on se demanda si son ancienne chaire n'allait pas lui être rendue. Il ne le désirait pas lui-même, préférant se consacrer à la composition de ses ouvrages ; mais d'autres le souhaitaient. Aquaviva consulté répondit :
<( Pour Vazquez, je pense, et je le lui ai fait entendre, que tant qu'il ne sera pas plus souple en matière d'opinions, il vaudra mieux ne pas le remettre à l'enseignement. Pour Suarez, qu'il reste chargé du cours d'Alcala : c'est pour le mieux, puisqu'il s'en acquitte avec succès, avec fruit et avec sûreté de doctrine. »
Il écrivait aussi à Vazquez :
« On me mande d'Espagne qu'il parait bon de vous appliquer à des travaux de plume, vu que vos goûts vous y portent et que Dieu vous a donné de quoi y réussir. Je suis du même avis : faites-le donc. Mais ayez les yeux bien ouverts pour le choix des doctrines. Qu'elles soient telles que nul ne puisse y trouver à reprendre, ni de ceux qui devront les examiner et les juger, ni de ceux qui voudront ensuite y chercher leur profit (1). »
Ainsi, Suarez enseignait et Vazquez écrivait. Quelques amis malavisés de Vazquez virent là une sorte d'humiliation pour lui et pour leur province. Ils eurent le tort de laisser paraître ce sentiment mesquin et le désir, qui leur en naissait, d'un changement de rôles. Le recteur d'Alcala commit la faute d'entrer dans leurs desseins et de ne pas le cacher.
(1) Arch. centr. S. J., Tolet. Episl. Gencr. 158S-1600. — Aquaviva à Gonzalez Davila, provincial de Tolède, 2 sept. 1591. — A Gabriel Vazquez, 28 cet. 1591.
« Le Père Lucero, écrivait le g-énéral, a donné lieu à celto fâcheuse opinion qu'il a travaillé, et travaille encore, pour que le Père Vazquez prenne pied dans le collège et remonte dans son ancienne chaire . D'ailleurs, on lui reproche d'être g-rand protecteur de ceux de sa province, défaut qui ne vaut rien pour le supérieur d'un pareil séminaire. »
Aussi, lui adressait-il directement à lui-même cette recommandation :
» Votre collèg-e recevant des scolastiques de diflerentes provinces, vous devez extirper avec le plus grand soin tout ce qui ressemblerait à de la partialité et à des préférences en faveur des uns et au détriment des autres. Soyez le même, absolument le même pour tous, et que chaque professeur le soit aussi pour tous ses collèg"ues (1). »
De pareils avis, même reçus avec docilité, changent difficilement une situation, quand elle est la résultante de circonstances complexes, de multiples divergences de vues, de tendances naturelles prêtant à l'illusion d'un plus grand bien. Aussi, le visiteur Gil Gonzalez pouvait-il écrire quelque temps après au général :
« Quelqu'un qui a beaucoup à souffrir ici, c'est le P. François Suarez. J'aimerais sans doute qu'il fût un peu moins sensible, mais la patience déçue finit par s'irriter. Ils désirent étrangement, ces Pères si patriotes (Patres patriœ), que le professeur revenu de Rome à Alcala reprenne son cours. J'en suis très peiné, parce que l'union y perd grandement et que de là naissent ces coteries, qui sont la peste de la charité commune. Je vois que le mal ne fait qu'augmenter. (2) »
On comprendra mieux à présent cette lettre, dont nous n'avons cité plus haut que quelques lignes, par laquelle Suarez avait prié A(iuaviva de le retirer de l'enseignement : elle confirme ce qui vient d'être exposé :
<( Le second motif, disait-il, se rapporte à l'état de ce collège et à certaines difficultés, qui m'empêchent d'y remplir mon emploi avec paix, avec fruit et avec édification. Votre Paternité me disait dans sa dernière lettre que ces difficultés disparaîtraient, dès que les instructions, confiées au Père Alonso Sanchcz, seraient mises à exécution. Elles ne l'ont pas été, peut-être parce que ce Père, arrivé ici, n'a pas vu que ce fût possible. Je pense qu'il en sera de même dans la suite et qu'il n'y a pas à espérer
(1) Arch. centr. S. J., Toict. Epist. gêner. 1588-lGOO. — Aquaviva à Gil Gonzalez, 17 janv. 1592. — A. Hernando Lucero, recteur d' Alcala, 13 avril 1592.
(2) Arch. ccntr. S. J., Hisp. Epist. 1592. — Gil Gonzalez à Aquaviva, Alcala, 2G téy. 1593.
mieux. De fait, ce qui concerne particulièrement ce collèg-e en reste au même point. Quant à ce qui concerne la province, tout est rég-lé, je veux bien le croire, au mieux de l'intérêt g-énéral ; mais pour l'aiïaire dont je parle, et pour celte lig-ue, cette cabale d'hommes qui mènent tout, les choses en sont venues au point que, de ce côté, on ne peut attendre aucun changrement à mon avantag-e. J'ai bien vu où vont les préférences, et si j'avais tant soit peu prêté la main à ce qu'on désirait, je serais déjà délivré de mon fardeau. Si je ne l'ai pas fait, c'est uniquement par respect pour V. P. dont je connaissais les intentions; et c'est encore uniquement pour m'y conformer que je reste à ce poste, mais avec autant de dég-oût et de répug-nance que je puis dire. Toutefois, V. P. comprend, je n'en doute pas, qu'un pareil travail ne peut être mené à bonne fin par un chemin si ardu et avec tant d'entraves... En me délivrant de cet emploi, V. P. fera plaisir à ceux qui sont en ce moment les patriarches de cette province et qui prennent si bien à cœur l'avantage et l'honneurde ses enfants. Si V. P. leur accorde celui qu'ils désirent, g-rande sera leur joie. De fait, au point où en sont les choses, il est juste de donner à la province cette satisfaction. Seulement, il est g-rand besoin aussi et pressant devoir de veiller aux doctrines. Mais sur ce point je pourrais être suspect : aussi n'en dirai-je pas davantag-e. Alcala, 24 février 1593 (1). »
Cette lettre ne parvint, nous l'avons déjà dit, que lorsque, déjà, sur l'avis des médecins, ce qu'elle demandait avait été décidé.
Le départ de Suarez résolu, il fallait songer à son remplaçant.
« Que les supérieurs de la province s'en occupent, écrivait Aquaviva au provincial ; ce n'est pas à moi de choisir d'ici les professeurs (2), »
Il recevait, un peu plus tard, l'information suivante :
« J'ai pris, disait le provincial, l'avis de mes conseillers et de plusieurs autres Pères sur le successeur du Père Suarez. Tous ont pensé qu'il fallait donner sa chaire au Père Gabriel Vazquez. 11 a bien fait quelques difficultés, se trouvant occupé à un g-rand ouvrage qu'il se propose d'imprimer. Mais on lui à fait valoir le suffrag^e des Pères et les services qu'il peut rendre dans ce poste important. Il a accepté et il est entendu qu'il prendra le cours. On l'a appris avec grand plaisir dans le collèg-e et dans l'univer- .sité. Au reste, il fallait s'y attendre, car on l'estime, on l'aime et on a pleine confiance en ses talents (3). »
(1) IbJd. — Suarez à Aquaviva, Alcala, 24 fév. 1593, Autographe.
(2) Arcb. cenlr. S. J., Tolet. Epist. gêner. 1588-1600. — Aquaviva à Gil Gonzi ivril 1593.
(3) Ibid., Hisp. Epist. 1595. — Fr. de Porres à Aquaviva, Madrid, 19 juin 1593.
Peu s'en fallut que cette joie ne fût suivie d'une déception. Dans les derniers temps de son séjour à Rome, une opinion, émise par Vazquez, avait soulevé des critiques, dont les effets le poursuivirent jusqu'à Alcala et l'y atteignirent deux ans après. Voici comment il en parle lui-même, en écrivant au général Aquaviva :
(( ... On m'a reproché cette autre opinion, que la contrition, par sa nature même et sans la grâce habituelle, produit clans l'homme la sanctificalion et elîace le péché : Contritio natura sua, sine gratia habituali, constituit hoininem sanctum et peccatum delet. Je ne lavais point encore enseignée à Rome ; mais on y a pris les devants, en m'altaquant là-dessus, pour empêcher que je ne fusse chargé du traité de la grâce. Le Père Parra approuvait cette assertion. Le Père Tolet ne l'approuvait pas. Mais j'en suis peu ému : lui-même, non pas une, mais bien des fois, m'avait dit qu'elle ne lui paraissait nullement douteuse. Dès lors, qu'il dise ensuite le contraire, c'est pour moi sans importance... De retour ici, voyant combien les avis étaient partagés et voulant m'instruire moi-même, j'invitai à souscrire ma proposition tous les professeurs de cette université; deux sont dominicains, dont l'un est consulleur du conseil suprême de l'inquisition. Tous l'ont approuvée en termes très favorables : de la sorte, j'aurai pour moi tout le corps des docteurs et tout l'ordre des dominicains d'Espagne. Si Votre Paternité répond que les opinions de ces docteurs et des Pères dominicains les regardent, mais que, dans la Compagnie, on doit défendre celles que le général détermine : à mon tour je répondrai que c'est très vrai et très juste, mais que Votre Paternité ne doit pas défendre d'enseigner, dans la Compagnie, des opinions que les universités trouvent bonnes, et qui n'ont contre elles ni saint Thomas, ni les Pères, ni les conciles, ni l'ensemble des docteurs... (1) »
L'affaire en était là, lorsc^ue, au moment même où Vazquez était désigné pour la chaire d' Alcala, elle prit une fâcheuse gravité. On parla à Clément VIII de cette doctrine de Vazquez : il en fut très mécontent et ne tarda pas à le montrer.
« Le Saint-Père, éciivait Aquaviva à Vazquez, a été si fâché de ce qu'on lui a dit de vos doctrines théologiques, qu'il m'a envoyé aujourd'hui même, par un cardinal, l'ordre de vous écrire pour vous interdire l'enseignement. J'aimais mieux pour le moment, je vous l'ai déjà dit, vous voir écrire qu'enseigner. Mais que mon désir se réalise par cette intervention, c'est pour moi une vive peine, et trop fondée, du côté de Rome, comme
(1) Ihi']., llisp. Episl. 1592-93. — Vazque/, à Aquaviva. Alcala, 22 avril 1593, autographe.
du côté d'Alcala. Le moment n'est pas opportun pour plaider votre cause auprès de Sa Sainteté, qui m'a reproché, par le même cardinal, de vous avoir trop défendu. Il faut donc attendre une occasion favorable, et alors je m'emploierai en votre faveur sans rien néglig-er de ce qui pourra être fait. »
Un mois après, nouvelle lettre du général :
« Je ressentais encore la peine que ma dernière lettre avait dû vous causer, par suite de la défense qu'elle vous intimait, lorsque, il y a huit jours, le Saint-Père, apprenant que vous aviez fait sig-ner votre proposition par quelques docteurs, me fit appeler et m'ordonna de vous écrire de ne point envoyer ici ces signatures. Sa Sainteté.agit ainsi, parce que, m'a-t-elle dit en propres termes, en ces matières elle veut une obéissance aveug-le. Nous devons donc obéir de la sorte, moi en vous donnant cet ordre, vous en vous y conformant. Depuis, on a travaillé pour vous faire rendre l'autorisation d'enseigner, et, grâce à de bonnes intercessions, on y est parvenu. Le Saint-Père consent à ce que vous soyez professeur, à la condition, toutefois, que je vous ordonnerai de ne point enseig-ner votre opinion, lorsque vous aurez à parler de ces matières, mais celle que les autres soutiennent, à savoir que l'homme est justifié par la grâce habituelle : Justificatio fit per gratiam habituaient ; sinon, plus d'enseignement pour vous. Je vous l'ordonne donc en vertu de votre vœu d'obéissance. Je comprends qu'il vous sera malaisé de plier votre jugement à une opinion que vous repoussiez. Mais c'est le cas de demander à l'abnégation et au sentiment de notre vocation le moyen de trouver facile ce qui est difficile. Je vous demande donc de vous soumettre à cette volonté. Il faudra faire violence à votre premier jugement ; mais Dieu vous aidera et vous nous causerez à tous une très grande satisfaction (i). »
Vazquez, évidemment, se soumit à ces ordres. Deux mois après, il remontait dans la chaire, qu'il avait autrefois laissée à Suarez et que Suarez lui laissait à son tour.
4. — Dans toute cette affaire de la chaire d'Alcala, les petites intrigues s'étaient poursuivies, en faveur de Vazquez sans doute, mais *n dehors de lui et malgré lui : pour le moment, ses travaux personnels lui suffisaient. Mais, entre Suarez et lui, il y eut une autre cause de dissentiments, plus profonde celle-là, moins accidentelle et à laquelle ni l'un ni l'autre ne resta, ni ne pouvait rester étranger. Deux théologiens, même le plus attachés
(1) Ibid., Tolet. Epist. gêner. 1588-1600. — Aquaviva à Vazquez, 2 août 1593 et 80 août 1593.
2û4 LIVRE 11. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
il l'orthodoxie catholique, même le mieux d'accord sur la solution des principaux problèmes de leur science, ne sauraient penser en tout, ni parler de la même manière, moins encore deux théologiens aussi capables (pie ceux-là de penser par eux-mêmes, aussi dignes de dire librement ce qu'ils pensaient. Cette diversité d'opinions est la conséquence nécessaire de la faiblesse de l'esprit humain, qui n'est certain que de peu de choses, qui doute de beaucoup d'autres, qui en ignore le plus grand nombre. Gela étant, le désaccord du langage naît forcément du besoin de dire ce qu'on pense et du droit de le dire, en deçà de l'erreur manifeste et des abords glissants de l'erreur. Ces dissentiments sont donc inévitables ; ils ont aussi leurs avantages. De là, résulte la discussion : de la discussion, le progrès de la science ; de ce progrès enfin, une plus grande union des esprits dans une nouvelle certitude acquise. Dire qu'il n'en résulterait que cela, si on ne discutait jamais qu'avec le pur amour de la vérité, ce serait se tromper. Cet amour même de la vérité, dans la mesure où il est sincère et ardent, suflît pour diviser et pour mettre aux prises. En ell'et, plus un homme est épris du vrai, plus aussi il s'attache à ce qui lui parait tel, plus il cherche à le faire admettre, plus il combat tout ce qui lui est opposé. La tolérance des opinions est facile aux sceptiques qui ne savent pas en avoir, et aux indifférents qui ne s'en soucient pas : elle l'est beaucoup moins à ceux qui ont des convictions, surtout à ceux qui se les sont créées par leurs propres elforts. Sur les (pieslions dont ils possèdent, ou croient fermement posséder la solution, ils ne peuvent que se montrer intransigeants. De toute la passion dont ils se sont adonnés à une science, ils se prennent à la défendre contre tout ce qui leur parait propre à la corrompre et à l'égarer, comme on défend les intérêts ou riionneur d'un foyer. Et il en est ainsi, surtout, quand il s'agit d'une science qui domine les autres de toute l'excellence de son objet qui n'est autre que l'Etre infini, de toute la grandeur de son but ([ui est d'éclairer les hommes dans leur marche vers leur destinée suprême. L'amour jaloux qu'ils ont pour elle se confond alors avec l'amour de Dieu, de son Église et des âmes. Et si parfois il s'inquiète trop ou à tort, c'est l'effet et la preuve même de son ardeur et de sa délicatesse.
Aussi, entre deux hommes tels que Vazquez cl Suarez, pour expliquer des dissentiments, des conflits doctrinaux, des plaintes et des récriminations réciproques, il n'est pas nécessaire de recourir — nous ne saurions d'ailleurs le faire sans preuves — à de petites passions humaines, à ces défaillances de détail qui sont ici-bas le revers des vertus, même les plus éprouvées. Le souci seul du vrai, comme du bien, suffit pour créer l'opposition des esprits, là où ni le vrai ni le bien ne sont nettement fixés. C'est la triste condition d'une nature aussi limitée que la nôtre. Qu'autour de nos théologiens on se soit inspiré alors de sentiments moins élevés, qu'on ait transformé des questions de doctrines en questions de personnes et de partis, qu'on ait ainsi fait prendre à ces litiges une apparente importance qu'ils n'avaient point par eux-mêmes, c'est ce qui arrive toujours, quand il s'agit de ces hommes supérieurs sur qui s'arrêtent forcément les yeux et l'attention. N'insistons pas : ne nous serions-nous pas déjà exposé à grossir les faits, en nous arrêtant trop sur ce qui les explique ? Voyons donc ceux dont nous avons pu recueillir les indices.
Quand Suarez, en revenant de Rome, monta dans la chaire d'Alcala, il n'avait encore, semble-t-il, jamais vu celui qu'il y remplaçait, mais il le connaissait et l'estimait de réputation. Voici ce qu'il écrivait, avec sa modestie ordinaire, à peine rentré en Espagne, à un Père du collège anglais de Rome, avec qui il avait été très lié :
« Les bonnes nouvelles reçues du Père Vazquez m'ont causé beaucoup de joie — on se rappelle que la maladie Tavait longtemps retenu à Florence — car je ne doute pas qu'arrivé à Rome, il ne donne à tous pleine satisfaction et ne compense tout ce qui me manquait. Je sais, en particulier, qu'il est parti avec l'intention de prendre auprès de vous ma place et tout mon dévouement. Aussi, m'avez- vous fait grand plaisir en m'écrivant que vous comptiez traiter avec lui comme avec moi et en faire en tout mon remplaçant. Mais j'y mets une condition, c'est que je ne serai cependant pas tout à fait mis de côté. Car, bien qu'éloigné, je ne suis pas moins auprès de vous par le souvenir et par Tan'eclion que le jour où il nous fut si agréable de nous trouver ensemble à la vigne des Anglais (Ij. »
(1) Suarez à un Père du collège des Anglais à Rome, Alcala, 1 mai 1586. — Arch. de ce Collège. Scrillure varie, vol. 37, n° 3.
^cfi LTVTŒ II. — LK PROFESSEUR DE COLLEGES
Cette lettre montre que Suarez n'avait alors aucune prévention contre les opinions de son collègue : elles devaient même à ce moment ne lui être que fort peu connues. Mais de fait, sur plusieurs points, celles de l'un n'étaient pas celles de l'autre, et on dut forcément s'en apercevoir, l'enseignement du nouveau venu se faisant au même endroit, au même auditoire, et tout d'abord sur les mêmes matières. En effet, Vazquez, quand il était parti, venait d'expliquer les neuf premières questions de la troisième partie de la Somme. Suarez, chargé après lui d'enseigner ce (Je Verbo incarnato, reprit ce qui déjà avait été vu. Vazquez s'en plaignait plus tard :
« Les neuf questions que j'avais déjà dictées avant de quitter Alcala, écrivait-il à Aquaviva, il s'est remis à les dicter article par article, sans la moindre nécessité, mais à la seule fin d'introduire ses propres opinions (1). »
Il est j\ croire que Suarez suivit simplement le penchant naturel, qui porte tout professeur à vouloir traiter une matière dans tout son ensemble, du commencement à la fin. Mais cette circonstance put manifester plus tôt les divergences doctrinales qui existaient entre les deux hommes, comme aussi les rendre plus sensibles. Elles durent le devenir plus encore, quand, Vazquez revenu de Rome, ils vécurent à côté l'un de l'autre, mêlés au même milieu et aux mêmes exercices scolastiques. Elles seraient même allées, d'après certains récits, jusqu'à créer entre eux un antagonisme qui ne cherchait même pas, du moins d'un côté, à se dissimuler.
Ainsi, on a souvent répété, nous ignorons d'après quels documents, (pie Vazquez se plaisait à contredire et à réfuter ce que son collègue enseignait. Il aurait eu l'habitude, à sa classe du soir, d'interpeller leurs communs disciples par cette entrée en matière : « Qiiid dixit vetulus marie, que vous a dit le vieux ce matin? » Et la réponse était vite suivie d'une discussion, qui n'était pas toujours faite pour accréditer la doctrine reçue. — Absolument, le fait est possible, à la condition pourtant d'en modifier un peu les données. D'abord, Vazquez, qui avait alors
(1) Leltio à Aquaviva, Tolède, 20 janv. lliOO: arcli. centr. S. J. Tolet. Hist. 1547-
de 13 à 45 ans, ne pouvait guère traiter de vieux Suarez, qui en avait de ^^ à 46. Il est vrai que la riche santé de l'un pouvait lui ôter, pour les yeux, autant d'âge que la santé maladive de l'autre devait lui en ajouter. Mais, de plus, cette histoire suppose que Suarez et Vazquez ont été professeurs ensemble : or, il n'en est rien. Ils ont vécu deux ans à côté l'un de l'autre, au collège d'Alcala ; mais un seul, Suarez, enseignait. Toutefois, ce qui ne pouvait se passer en classe, aurait pu se passer ailleurs, dans la cellule, dans les récréations, partout où les jeunes religieux avaient l'occasion de se réunir autour de Vazquez. Ajoutons même que sa nature expansive le portait à ces entretiens et à ces libertés. Quand il fut redevenu professeur, Aquaviva dut lui recommander de corriger la familiarité excessive et le laisseraller dont il usait avec ses élèves (i). Que, dans ces causeries, il ait parfois reçu, provoqué peut-être, des confidences sur la doctrine du professeur et qu'il ait alors émis ses doutes sur quelque opinion qui ne lui paraissait pas admissible, c'est possible ou même probable. Mais rien ne prouve, et nous ne pouvons pas croire, qu'il se soit fait un jeu de décrier de partipris l'enseignement de son confrère. C'eût été manquer également de tact et de vertu. Vazquez n'en était pas là.
5. — Il s'en défend aussi dans une lettre inédite, que nous avons déjà mentionnée (2) ; longue, très longue lettre, écrite au général pour réclamer contre la procédure dont on avait usé dans la révision de son traité De adoratione imaginum et surtout pour se justifier du reproche qu'on lui faisait de manquer d'égards
(1) Arch. eentr. S. J., Tolot. Epist. gêner. 1588-1600. — Aquaviva à Hernando Lucero, 18 sept. IGOO. — Voici le passage en question:
« D'Alcala on m'écrit que l'exemple des deux professeurs, du second surtout, est loin d'aider à la bonne formation religieuse que nos étudiants y ont toujours reçue. II faut à tout prix y mettre ordre. D'abord, avertissez le P. Vazquez d'apporter dans ses relations avec ses élèves moins de liberté et de familiarité. De plus, changez le second professeur et remplacez-le par le P. Salablanca ou par tout autre qui puisse s'entendre avec le P. Vazquez et se rendre utile aux élèves par l'exemple aussi bien que par l'enseignement. Enfin, de tout votre zèle, empêchez ce collège de déchoir, pour l'observance et l'esprit religieux, de ce qu'il a été par le passé. » — Bonne humeur trop expansive, voilà donc tout le mauvais exemple que donnait Vazquez.
(S) Arch. centr. S. J., Hisp. Epist. 1593. — Vazquez à Aquaviva, Alcala, 22 avril
ag8 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
envers Suarez. Des plaintes avaient été déférées à Rome ; on avait même parlé de le retirer d'Alcala, Nous allons citer ou résumer la seconde partie de cette apologie : rien ne saurait mieux renseigner sur ces petits démêlés :
« On me reproche d'être ici une cause de désunion et on reproche au Père recteur de prendre mon parti contre Suarez. Tout cela, propos de quelques semeurs de zizanie. En quoi serais-je une cause de désunion? Je garde en tout l'égalité de la vie commune, dans le vêtement, la nourriture et tout le reste ; c'est assez connu. J'aide nos Frères coadjuleurs, même le dernier d'entre eux, dans tous leurs offices. Les dimanches et jours de fêtes, je me rends au confessionnal plus que ne l'avait fait, avant moi, homme de ce collège. Avec mes supérieurs, mes recteurs, mes ministres, mes collègues d'enseignement, jamais je n'ai eu la moindre difficulté : à Rome, Votre Paternité l'a vu ; ici tout le monde le voit. A l'égard du Père Suarez, cause de la querelle qui m'est faite, quels sont donc mes torts ?
« On me reproche de faire campagne contre ses doctrines. Non, je ne le fais pas ; mais quand on m'interroge sur une question, je dis ce que j'en pense. Et il serait vraiment trop fort que le Père Suarez pût dire, dans sa chaire et dans ses livres, tout ce qu'il lui plaît contre moi et contre d'autres, sans vouloir souffrir lui-même la moindre critique.
« On se plaint de ma manière d'argumenter. Mais j'ai argumenté ainsi toute ma vie et je ne sais en vérité de quoi il s'agit. Veut-on dire que je suis trop pressant dans la discussion ? Mais quel mal à cela, quand on ne se propose que d'élucider la question ? Veut-on dire que j'use de termes offensants? Mais jamais, ni à Rome, ni ici, on ne me l'avait reproché, jusqu'au jour où j'ai eu affaire au P. Suarez et à ses amis. Deux fois on a précisé ce reproche : or, les prétendues paroles blessantes que j'avais dites n'avaient point paru telles à ceux qui les avaient entendues . seulement, le P. Suarez est trop sensible. Au reste, dès que j'appris qu'il les avait mal prises, je lui donnai satisfaction. Et vous allez juger si le Père recteur prend mon parti. Quand il assiste à ces argumentations : il lui arrive souvent, au moment où je suis dans le feu de la discussion, de m'imposer silence, malgré le déplaisir que j'en ressens. Jamais, au contraire, il n'arrête le P. Suarez. Enfin, si j'argumentais d'une manière répréhensible, on pouvait m'en avertir et je m'en serais corrigé, au lieu de faire tant de bruit et de songer à me faire partir.
« Et, à ce sujet, je raconterai à Votre Paternité ce qui m'est arrivé. Le Père Gonzalo Davila, provincial, m'ayant fait appeler, me dit qu'il avait eu le dessein de me changer de collège, mais qu'il y avait renoncé ; cependant, que je ferais bien désormais de ne plus assister aux défenses des thèses et aux argumentations. Je lui répondis que, jusqu'à présent, je n'y étais point allô de moi-même, mais sur les invitations et les instances
qui m'avaient été faites; que je m"en abstiendrais très volontiers à l'avenir, mais que maintenant mon absence donnerait à penser; que si des plaintes avaient été faites contre moi, il aurait dû m'avertir. Il me répondit qu'on n'en avait point fait, mais que son conseil avait pour but d'éviter, dans ces exercices, la diversité des opinions ; que je pouvais cependant continuer à m'y rendre, puisque mon abstention serait trop remarquée. »
Après s'être ainsi justifié, Vazquez prend l'offensive.
« Si Votre Paternité me le permet, je vais faire ce que jamais de ma vie je n'ai fait, ni ne pensais faire; mais il faut que la vérité soit connue, et on pourra vérifier par d'autres témoig-nag-es tout ce que j'aurai écrit. Je vais donc dire où en sont les choses dans ce collège en ce qui concerne le Père Suarez, D'abord, il a pour lui chambre et antichambre, ce qui ne s'était jamais vu ici ni dans cette province. Dans la chambre, autour du lit, est une boiserie qui le protège, chose absolument nouvelle. Et ce droit lui est si bien reconnu, que, cette année, ayant à passer dans un autre quartier, on a réuni une seconde chambre à la première, où cependant avaient fort bien vécu tous les professeurs qui l'avaient précédé. A la porte, ouverte entre les deux pièces, il a fait mettre une draperie, avec une tringle de fer sur laquelle elle se replie. D'un coté du lit est un montant en bois qui supporte un ciel et des rideaux en étoffe. Il a un Frère coadjuteur pour balayer la chambre, faire le lit, lui rendre les plus infimes services. Il a une très ample permission de garder chez lui des conserves ; et non seulement il en fait part à des scolastiques ses amis, mais on a même surpris dans la chambre, en train de s'en régaler, un séculier, le docteur Hurtado, ancien jésuite. Je l'ai su de qui l'a vu. Jamais on ne fa vu servir ni à la cuisine ni au réfectoire, pas plus qu'assister aux litanies. Ses infirmités servent de prétexte à réserver pour son repas tout ce qu'il y a de meilleur dans la maison, même des poulets. Repas unique, il est vrai, qu'il fait à l'entrée de la nuit; mais, à midi, il prend d'ordinaire une assiette de bouillon, deux œufs au sucre, plus un hors-d'œuvre et un dessert. Voilà pour son abstinence. Avec ce goûter, et double portion le soir et des confitures dans la chambre, je prendrais l'engagement de passer tous les jours de ma vie. Mais on peut juger par là quel est de nous deux le plus favorisé du Père recteur. Pour moi, je suis fort mal édifié de tous ces privilèges, surtout depuis que j'ai pu voir, à Rome, quelle simplicité et quelle uniformité de vie régnent parmi les Pères les plus graves, sans excepter les assistants. »
Nous avons cité textuellement ce passage amusant. Vazquez ne savait pas, ou plutôt il oubliait, qu'au moment où il abandonnait ainsi la plume à sa verve, Suarez avait reçu des médecins l'ordre réitéré de renoncer à son cours ; qu'il ne le continuait que
3oO LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
par dévouement ; qu'il poursuivait en même temps un travail anormal de composition et d'impression ; qu'il avait le droit, aussi bien que le besoin, d'être traité en malade ; enfin que son supérieur avait reçu d'Aquaviva la recommandation impérative de ne rien négliger, notamment en fait de régime alimentaire, pour soutenir ses forces (i). Eu égard à ces circonstances, Vazquez paraît s'être scandalisé de trop peu de chose. On retrouve là son amour très réel de la pauvreté et de la simplicité religieuses ; mais il convient de rappeler aussi qu'il jouissait, lui, d'une très bonne santé (2). Ajoutons, sans nous plaindre de la liberté de sa plume, que celle de Suarez. toujours plus réservée et plus délicate, n'aurait pas écrit celle page. Elle aurait signalé, combattu les opinions jugées trop peu solides : elle n'aurait pas cherché, dans le genre de vie d'un collègue, approuvé de ses supérieurs, matière à personnalités désagréables.
La fin de la lettre porte sur un grief plus sérieux.
« Cette liberté qui est acquise au P. Suarez, et que personne n'ose contrarier, parce qu'il se plaint aussitôt de n'être pas traité en tils de cette province, il en use à son gré en matière de doctrine. 11 lui faut un collègue à son goût. Il semble qu'il ne doive pas y avoir au monde autre théologie que la sienne. C'est ainsi qu'il fait opposition à l'impression de mon ouvrage. En même temps, grâce à l'appui que lui ont donné Votre Paternité et les Pères assistants, il dogmatise à son gré. Vous pourrez en juger par la liste ci-jointe des propositions étranges qu'il a enseignées ou imprimées, et j'en omets beaucoup. — Maintenant que j'ai parlé, quoi qu'il arrive, que le monde s'écroule, qu'on me marche sur la tète, je n'importunerai plus Votre Paternité par de semblables lettres, qui ne lui sont
(1) Il est certain aussi qu'à cette époque l'égalité de la vie commune n'était pas encore partout établie en Espagne avec la rigueur qu'on y apporta plus tard. On peut le voir dans VHistoria de la Cowpoilia de Jesiis on la Asistencia de Espana, por el P. Astrain, t. III, 1. II, c. xxii, 2 (Madrid 1909), où Suarez est cité parmi ceux qui prenaient en cette matière quelque liberté. Nous avons eu là une raison de plus pour ne rien taire des plaintes portées à ce sujet contre le grand théologien. Le meilleur moyen de ramener ces reproches à leur véritable valeur était de montrer clairement quels actes y donnèrent lieu et dans quelles circonstances. Les anciens biographes de Suarez louent, au contraire, l'esprit de pauvreté et de mortification avec lequel il refusait, quand l'état de sa santé le lui permettait, les douceurs et les cadeaux qui lui étaient offerts ou envoyés, (v. par ex. Sartolo, 1. IV. c. G.)
(2) Les catalogues d'information en font foi. Au nom de Vazquez, ils portent sous la rubrique Vires? les réponses suivantes : en 1584 : « Muy buenas » (fuerças) — en 159.'} : « Muy buenas y sano » — en ir)99 : » buenas » — en IGO'3, un an avant sa mort : « buenns ». — Aroh. centr. Soc. Jes., Tulet. Calai.
CHAP. V. — FRANÇOIS SUAREZ ET GABRIEL VAZQUEZ 3oi
peut-être pas agréables. Mais, quelque ordre qu'elle me donne, elle trouvera toujours en moi le fils le plus humble et d'elle et de la Compagnie ».
La liste comprend trente-deux propositions, ayant trait surtout à la grâce, à la justification, au mérite, à la prédestination.
« Et Votre Paternité peut croire, ajoutait Vazquez, qu'avec les yeux dont Suarez et ses amis ont fait la revue de mes opinions, j'en aurais trouvé chez lui beaucoup d'autres à relever. »
Ces propositions étant empruntées à des cours auxquels Vazquez n'assistait pas et prises peut-être dans des cahiers d'élèves, ou bien extraites de gros volumes sans aucune indication précise, il n'est pas possible de juger si elles expriment exactement la pensée de Suarez. Il le faudrait, cependant, avant d'en apprécier la doctrine. Les théologiens qu'elles peuvent intéresser, les trouveront parmi les appendices, à la fin du second volume de notre ouvrage.
6. — Suarez parti d'Alcala, il semble que, faute d'occasions, tous ces petits conflits auraient dû cesser. Mais si les hommes étaient séparés, leurs livres pouvaient encore se rencontrer et se heurter. C'était même inévitable. Était-il possible à deux théologiens, écrivant en même temps sur leur science commune, souvent sur les mêmes questions, s'attachant avec l'ampleur d'autrefois à ne laisser, sans la discuter, aucune opinion ancienne ou récente, de ne pas se prendre parfois à partie et de ne pas se réfuter l'un l'autre ? Et fallait-il s'étonner, avec le zèle et la conviction que chacun apportait à ses études, si, dans le livre comme auparavant dans l'argumentation, ils défendaient une fois ou l'autre leur opinion avec quelque vivacité ?
<( Vous avez dû apprendre avec quelle àpreté Suarez a qualifié la doctrine du De Adoration", de Vazquez »,
écrivait-on au général. Et son secrétaire, en résumant pour lui la lettre, ajoutait cette réflexion :
« La ré[)lique de Vazquez ne restera pas dans son encrier. (1) »
(1) Arch. centr. S. J. Ilisp. Epist. 1595. Gil Gonzalez à Aquaviva, Madrid, 4 novembre 1595. — De CttlUi Adoi-ationis libii 1res Auctore P. Gabriel Vazquez Ibeologo
3o2 MVRK II. LK PROFESSEUR DE COLLEGES
En effet, elle n'avail pas l'habitude d'y rester.
Deux ans après, en iSgS, Vazquez fit paraître le premier volume de ses commentaires sur la Somme Théologique. Il s'y trouvait assez fréquemment en désaccord avec les ouvrages de Suarez dont il discutait et combattait certaines opinions. Suarez, que son zèle pour la pureté de la doctrine et l'autorité qu'il s'était déjà acquise rendaient très sensible à ces contradictions, crut devoir se défendre, du moins sur un point qui lui paraissait ôtre d'une plus grande importance. Il avait établi dans son premier volume sur la troisième partie de la Somme (i), que la vertu de justice doit être attribuée à Dieu, bien que dégagée des imperfections qui dans l'homme en sont inséparables, en sorte que, les conditions posées par Dieu une fois remplies, nous avons réellement droit aux récompenses promises, et que Dieu, dès lors, est vraiment obligé de nous les accorder. Vazquez, dans son premier volume, rejetait cette doctrine, n'accordant à la créature, au lieu d'un droit réel, qu'un simple titre de convenance, et ne laissant en Dieu qu'une obligation de fidélité à sa propre parole, au lieu d'une obligation de justice. Suarez soutint et développa son opinion dans un traité, Disputatio de justitia qua Deiis reddit prœmia meritis et pœnas pro peccatis, traité qu'il fit entrer dans son volume Opuscula Théologien, alors sur le point de paraître. Il disait en commençant :
« Des hommes savants, émus des attaques portées si librement et en termes si excessifs par certains auteurs modernes contre les doctrines
Socictatis Jesu. — Acrj^sscrunl Dispulationos duse conlra crroros FolJcis et Elipandi de adoptionc et servitute Chrisli in CoDcilin Francofordicnsi dainnalos, eodem auctorc. — Ex offlcina Joannis Gratiani, apud Viduam. Gompluti MDXCIV. Grand in-12 de 272 folios. — iJans le Ad Lec^ore/n, Vazquez dit (jue par le passé ses occupations de professeur ne lui ont permis de rien publier, mais que maintenant : « commodius otium tandem aliquando naclus, Loncsta; illorum (amicurum) voluntati — vidorint ipsi quam justœ — parendum putavi. » Allusion aux deux années do travail libre, depuis son retour de Home jusqu'au départ de Suarez d'Alcala. — C'est dans la Disputatio I, surtout au ch.iv, que Vazquez expose ce qu'est, d'après lui, l'Adoration : n Vera opinio : adorationis affectus circa actus exlernos, tanquam circa proprium objeclum, versalur. » Suarez combattit cette opinion dans la seconde édition de son de VerLo Incarnaln (1595). Disp. LI, Sect. 2. Il ne nomme pas Vazquez et ne s'en prend en rien à sa personne, mais il qualifie son opinion en as termes assez durs, pour un théologien, dans leur sécheresse : « llœc opinio falea est et contra communem theolojîorum », puis il s'étend très longuement sur la réfutation : (éd. Vivt;s, t. xviii, p.543-55G).
(1) Disputatione quarla.
CHAP. V. lilANÇOIS SUAREZ ET GABRIEL VAZQUEZ 3o3
que j'ai enseig-nccs, et, ce qui est pire, contre la justice divine, ont été d'avis que ce'.le justice de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, aussi l)ien que colle de nos mérites, devait être défendue. »
Aux opiuions discutées, aux arguments réfutés, il était aisé de reconnaître l'adversaire qui était souvent désigné, aussi bien chez Suarez que cliez Yazqucz, par ces termes vagues : moderni quidam, quidam recentiures.
Parmi leurs amis de la famille religieuse et peut-être aussi du tlehors, on s'émut de celte polémique, si l'on peut appeler polémique la discussion de pures questions théologiques, faite dans le grave langage de la scolastique et cachée sous les parchemins d'un in-folio. Une lettre de Suarez au Père de Benavides, recteur d'Alcala, répond à quelques communications qu'il avait reçues à ce sujet :
« Cette afîaire, dit-il, je n'en avais pas parlé dans ma lettre, et, maintenant encore, je n'en parlerais point, si, de chez vous, on ne m'avait provoqué à le faire, en me disant qu'on se plaignait de moi, et très vivement. Moi , par la miséricorde de Dieu, je ne me plains de personne, quelques motifs que je puisse en avoir. Mais je m'étonne de la diversité des jugements que l'on porte. Comment ! de vos côtés on ne me reconnaît aucun sujet de me plaindre, alors qu'on écrit des livres entiers, où mes opinions ne sont pas seulement combattues — chose inévitable parmi les hommes et dont nul esprit sensé ne peut se formaliser — mais où on s'attache de toutes manières à déprécier et à discréditer les travaux d'aulrui, avec toute liberté de paroles, avec force exagérations, en pointillant sur tout pour trouver à reprendre, en saisissant toute occasion de piquer et piquer encore, que la matière le comporte ou ne le comporte pas, souvent en cherchant des prétextes de critique là où il n'y en a pas l'ombre, en donnant un sens fâcheux à ce qui peut être interprété en bonne part, et que sais-je encore ? toutes choses qu'il n'est possible de préciser et de prouver que de vive voix et le livre sous les yeux, mais qui sont, je l'aftlrme, telles que je le dis. Au reste, l'histoire en court dans toutes nos maisons et dans tous les couvents. A tout cela donc, on ne trouve rien à redire de vos votés; mais on éclate en récriminations, si, pour me défendre, je viens à traiter trois ou quatre points, pris parmi bien d'autres sur lesquels il ne me paraît pas opportun, en ce moment, de dire ce que je pense !
Ma dissertation sur la justice, je ne l'ai point écrite pour le plaisir d'attaquer, mais pour empêcher le mal que pouvaient faire les attaques, si peu mesurées, dont ma propre doctrine a été l'objet. Je suivis en cela le conseil de deux religieux très graves de notre ordre, professeurs de
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théologie, l'un en Portugal, l'autre en Andalousie, qui me demandaient de ne pas laisser la vérité — du moins est-ce ainsi qu'ils en jugeaient aussi bien que moi — souffrir pareil préjudice. J'avais aussi à défendre une rélection que j'avais faite publiquementà Coïmbre et dont l'ouvrage du Père Vazquez était venu peu après affaiblir notablement l'autorité. Je ne crus pas nécessaire d'attendre une occasion plus favorable que la publication de VOpuscula, volume qui, de sa nature, admet toutes sortes de sujets sans exiger l'unité de matière. Puisque vous avez lu cette dissertation et que le début vous en a paru blessant, je vous prie de lire dans l'ouvrage du Père Vazquez, à la Disputatio 85, dans le premier chapitre, le début et la fin, dans le second, le début, et plus bas le paragraphe Vernm, dans le troisième, le paragraphe Tertio nolandum, un peu après le commencement, en somme presque toute cette Disputatio et la suivante. Vous verrez, si je ne me trompe, que je n'ai point dit un mol offensant, mais simplement exposé la vérité avec tant de sobriété et de modération, que nul homme, placé dans la nécessité de se défendre, ne saurait se montrer plus réservé.
Sur tous les autres points, je pourrais me justifier de la même manière. Mais à quoi bon vous fatiguer et me fatiguer moi-même ?... Ce que je puis affirmer en toute vérité, c'est qu'il n'y a dans ma volonté ni détour ni calcul d'amour-propre ; mais mon jugement est froissé par bien des choses, tant pour le fond que pour la forme. Je souffre et me tais, sauf toutefois quand on touche à la doctrine que j'ai enseignée dans mes ouvrages. Car alors je prends sa défense de toutes les forces et par tous les moyens que Dieu m'a donnés ; c'est un devoir que m'imposent bien des motifs tant d'ordre général que particulier (1). »
Celle lettre, émue et forte, montre à quel point Suarez était alFecté des contradictions de son collègue. p]lle montre aussi pourquoi il l'était. On peut l'en croire, quand il nous fait entendre qu'il ne se préoccupait que de l'honneur de la science sacrée et du succès de la lAche à laquelle il s'était voué. Toutefois, on
(1) Suarez au P. François de Benavides, recleur du collège d'Alcala, Avila, 15 sept. 1599. Aulogiaphe. Arcb. priv. — Quelques mois après, dans une leltie à Aquavira, Suarez justifiait de la même manière la publication de son De Justitia: « Vazquez, disait-il, s'était attaché à réfuter tout ce que j'avais dit, au commencement de la 3°" partie, des mérites de Jésus-Cbrist par rapport à la justice divine. Il prenait pour fondement qu'en Dieu il n'y a pas de véritable justice et partait de là pour s'attaquer, avec une extrême liberté, à une doctrine que je tiens pour saine, pour pieuse et pour solide. Plusieurs tbéologiens en furent froissés et m'écrivirent que je devais répondre, parce que ces opinions étaient de nature à faire du mal. D'autres en furent troublés au point de ne savoir plus de quel côté trouver la vérité: ainsi tel Père, qui enseignait ici le traité de l'Incarnation, me dit qu'il était si perplexe, que, si je ne lui apportais un peu de lumière, il lui serait impossible d'expliquer cotte question. Je fus ainsi amené à écrire une dissertation sur la matière dans le but de défendre la vérité et de montrer quel chemin il fallait suivre pour ne pas s'égarer : dissertation, que je fis ensuite imprimer, pour donner à mon volume des Opuscuîa une grosseur convenable.» (Suarez à Aquaviva, 12 février 1600. — Arch. S. J.)
CHAP. V, — FRANÇOIS SUAREZ ET GABRIEL VAZQUEZ 3o5
peut aussi se demander s'il ne s'alarmait pas trop, pour ces deux intérêts, d'une opposition qui par elle-même n'avait pas tant d'importance. Mais on était alors, en Espagne, à la crise aigûe de cette fièvre théologique, qu'avaient excitée les controverses sur la grâce. Suarez, sur qui les adversaires de la Compagnie dirigeaient spécialement leurs attaques, devait ressentir plus vivement celles qui lui venaient des rangs mêmes de son parti, fussent-elles presque inoffensives.
7. — Les témoins de ces dissentiments auraient dû comprendre que la force des choses et des situations les rendaient inévitables et ne pas trop s'émouvoir des légers inconvénients qu'ils pouvaient amener : de même qu'à Alcala le mieux eût été de laisser Suarez dormir tranquillement derrière ses rideaux et refaire en paix sa poitrine avec des repas un peu plus toniques que ceux de la communauté, sans croire trop vite, pour cela, que c'en était fait de l'observance religieuse. Mais Suarez et Vazquez étant déjà très connus et très en vue, tout ce qui les concernait prenait vite des proportions anormales. D'ailleurs, il y a partout des hommes qui ont le talent de donner de l'importance aux choses qui n'en ont pas, en leur en attribuant, et d'aggraver des bagatelles, en les disant graves. C'est le fait parfois de la malveillance, souvent aussi d'une amitié trop inquiète.
On se plaignit au général, on cria au scandale, on demanda qu'il y fût mis fin au plus tôt. Sur ces informations, Aquaviva écrivit aux deux auteurs en même temps une lettre, conçue identiquement dans les mêmes termes. C'est la preuve qu'il intervenait sur l'impression générale que lui avaient causée ces rapports, bien plus que sur une connaissance personnelle et précise des torts de chacun et des reproches qu'il méritait.
Voici cette lettre :
« Aux Pères Gabriel Vazquez et François Suarez. — Rome, le 24 novembre 1599. — Je vous écris avecle vif sentiment de la peine que me causent les fréquentes informations que j'ai reçues, soit des Nôtres, soit des séculiers, au sujet du peu d'accord dont témoignent vos ouvrages. Ce n'est pas seulement dans la diversité des opinions, c'est aussi dans la manière de vous réfuter l'un Tautre, que se manifestent quelques signes d'opposition et de rivalité : sentiments que la charité chrétienne, et, plus encore, la pro-
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fession relig-ieuse devraient bannir bien loin de nous. Je n'aurais pu qu'en être vivement attristé, quels que fussent les religieux de la Compagnie chez qui ce défaut aurait été signalé. Mais je le suis bien plus encore quand il s'agit de vous, de qui nous attendions cette concorde et cette entente que vos mérites et votre situation vous obligent tout spécialement à garder et à montrer. Je rougis de voir que les docteurs des autres ordres se citent et se louent dans leurs ouvrages, même quand ils sont d'avis dilïérents ; tandis que, de la part de deux religieux tels que vous, on remarque tout autre chose. Les séculiers en sont mal édifiés, et nos jeunes religieux, nos professeurs y trouvent un exemple, qui leur fera regarder comme légitime ce qu'ils voient tolérer chez des maîtres aussi appréciés que vous. Je vous demande donc, pour l'amour de Dieu, de veiller si bien désormais à ce que vous publierez, qu'on ne puisse rien y reprendre de peu conforme aux égardsque vous vousdevez et que je vous recommande. Pour ce qui est déjà imprimé, il faudra, dans la seconde édition, corriger tout ce qui pourrait, même de loin, olfrir quelque apparence de dissentiment et de désaccord : car ces défauts peuvent être évités, même là où il y a diversité d'avis. Sachez bien que cela doit s'observer en toute occurrence. Moindre, en elVet, serait l'inconvénient d'arrêter là vos publications, que de les continuer comme par le passé. Mais je puis compter, je le sais, que cet avis suffira et que vous nous donnerez sur ce point, à moi-même et à tout le monde, la satisfaction que j'attends (1). »
8. — La lettre était sévère ; peut-être aura-t-on trouvé qu'elle était dure. Les réponses ne se firent pas attendre, réponses très longues, celle de Suarez surtout, et qui l'une et l'autre renfermaient, comme toujours, avec de libres et loyales explications, l'expression sincère de sentiments très religieux,
{( Oui, disait Vazquez, j'aimerais mieux cesser d'enseigner et d'écrire, que, de ma vie, causer à Votre Paternité le moindre déplaisir. Mon silence ne serait fju'un très petit mal ; mais la peine de Votre Paternité et la mauvaise édification des autres en seraient un très grand, »
Puis, il lait observer (jue la diversité d'opinions est la conséquence inévitable d'une certaine liberté de doctrine, que les supérieurs ont toujours laissée par le passé et qu'il est impossible de ne pas laisser. Au reste, il prétend n'avoir que rarement contredit Suarez, tandis (jue Suarez l'a très souvent contredit. Quant aux paroles blessantes, il prie de les lui signaler et il s'en
(1) Arch. centr. S. J., Tolcl, Episl. gcner. 15S8-ltJW. — Aquuviva à los Padres Gabriel VézqucE y Francisco Suarez, 24 nov. 1.599,
abstiendra, car il ne croyait pas s'y être laissé aller et des amis même de Suarez l'avaient rassuré sur ce point. Mais il se plaint lui-même que Suarez ait qualifié sévèrement plusieurs de ses opinions, « censures, ajoule-t-il, que ni saint Jérôme, ni saint Augustin n'auraient pu supporter. » Les avis donnés à Suarez n'y ont rien fait, parce qu'il sent de quelle faveur, trop grande au dire de beaucoup, il jouit auprès de sa Paternité ; faveur qui l'enhardit à ces licences et à d'autres encore, déjà signalées (i).
La réponse de Suarez est plus précise, plus intéressante pour la connaissance de ses écrits, mais beaucoup trop étendue pour être simplement insérée (2). Il y perce aussi un peu d'amertume, ou du moins un sentiment très vif du reproche. Elle est écrite de Coïmbre, où, malgré son très grand désir et son espoir de se renfermer à Salamanque dans la composition de ses ouvrages, il était allé, par obéissance, recommencer une nouvelle carrière de professeur. C'est à ce méritoire dévouement que les premières lignes font allusion :
(( Quand je ne m'attendais à rien, quand je me flattais de m'être quelque peu dévoué pour Votre Paternité et pour la Compagnie, j'ai reçu une lettre de Votre Paternité remplie de telles plaintes et de tels reproches, qu'elle aurait été pour moi, me serais-je trouvé coupable d'une grande faute, un châtiment assez sévère, surtout après que, toute ma vie, je me suis dépensé au gré de Votre Paternité, non sans souffrir quelque peu et même beaucoup à cette occasion. Mais DieuTa permis afin de m'apprendre à travailler pour lui avec une intention plus pure. »
Après ce début, Suarez montre que les attaques réciproques ont commencé par le premier livre de Vazquez, par ce De Adoratione, qui parut écrit contre lui-môme et qui n'obtint qu'à si grand peine \ imprimatur. Il déclare nettement qu'il a cru obéir à un devoir, en combattant certaines opinions de son confrère, et il en cite plusieurs. Là est le fond même de sa défense. On voit que très sincèrement il pensait que ces doctrines n'étaient pas solides; que le souci de la vérité, aussi bien que l'honneur de son ordre, surtout au moment où il était engagé dans les grandes
(1) Arch. cenlr. S. J., Tolcl. Ilist. 1547-1610. — Vazquez à Aquaviva, Tolède, 20 janv. IGOO. Autographe.
(2) Ibiil. — Suarez à Aquaviva, Coïmlu-e, 12 fév. IGOO.
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controverses sur la grâce, demandait qu'elles fussent réfutées et discréditées. Or Suarez prenait trop au sérieux son rôle de théologien et il aimait trop la Compagnie, pour laisser à d'autres le soin de défendre ces grands intérêts. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner s'il ne s'exagérait pas, ici où là, le péril, s'il ne regardait pas trop vite comme fausse ou compromettante telle opinion probable et inoffensive. Il y a chez Yazquez originalité et indépendance, il n'y a pas légèreté ni témérité. On trouvera en appendice, à la lin de l'ouvrage, les assertions du de Adoratione et autres, qui sont signalées et critiquées dans la lettre ici analysée.
Suarez explique ensuite pourquoi il réfute Vazquez sans le nommer. 11 ne nomme pas davantage Molina, ni Valencia, ni Banez, ni Zumel, ni autres théologiens de valeur. C'est que, si on nomme un auteur en le combattant, on s'expose à le blesser ; et si on le nomme en toute autre occasion, il n'y a aucun avantage. La doctrine de Yazquez ne lui paraissant ni aussi sûre ni aussi solide qu'il le faut dans la Compagnie, il n'aurait pas pu avec conviction lui donner, en le citant, de l'autorité.
« Pour ce que je dois faire à l'avenir, ajoute Suarez, je reste perplexe et ne sais que dire. D'une part, je me trouve en présence de la lettre si dure de Votre Paternité, qui me blâme sévèrement pour des choses que ma conscience ne me reproche pas, et qui m'ordonne d'agir autrement. D'autre part, elle ne me signale pas en quoi je dois changer de conduite et, de moi-même, je n'arrive pas à le deviner. Bien plus, et c'est là ce qui me cause le plus de peine, elle me fait entendre que, si je n'obéis pas, mon châtiment sera de ne plus rien publier : comme si, pour obtenir ce qu'elle désire, Votre Paternité avait besoin, avec moi, de parler de châtiment, La vérité est que seul l'amour de Dieu et l'amour de la Compagnie m'ont fait persévérer dans ces travaux, que j'abandonnerai avec plaisir, si Votre Paternité le juge à propos ; comme aussi, si elle préfère que je les poursuive, je ne m'y refuse point, pourvu que ce soit dans la paix et la tranquillité. Voilà bien des années que je n'aspire qu'à cela, comme je l'ai écrit en d'autres occasions ; et toujours il se rencontre des hommes qui, par excès de zèle ou par rivalité, me troublent ce repos. Que de fois, je l'assure, seul à seul avec moi, je me suis dit: Si c'est à cause de moi que cette tempête s'est élevée, qu'on me jette à la mer. Car, avec joie, je me retirerai dans un coin et renoncerai à tout pour me plonger en Dieu, et vivre en paix. »
Suarez demande enfin que des hommes capables et impar-
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tiaux soient chargés d'examiner ce qu'on reprend dans ses propres écrits et les opinions qu'il blâme lui-même chez les autres ; on verra que ce n'est point l'amour-propre qui l'a fait agir, mais l'amour des bonnes doctrines et de la Compagnie, seul but qu'il ait en vue dans de pareilles discussions.
Au ton ému et quelque peu tragique de cette réponse, il était évident que l'avis avait pénétré trop avant. Une nouvelle lettre vint, qui, tout en le maintenant, adoucissait la rigueur de la première (i). Aquaviva déclare que la peine, ressentie, contre son intention, par Suarez, lui en a causé beaucoup à lui-même et il ajoute :
« Je n'ai point voulu vous menacer de suspendre vos publications, mais faire entendre qu'il vaudrait mieux les sacrifier elles-mêmes que leur sacrifier la paix et l'union. Tout le monde sait combien j'estime vos talents et vos doctriri^s, et en quels termes j'ai coutume d'en parler. Vous en avez vous-même un témoignage suffisant dans toutes les lettres que je vous ai écrites. »
Ces derniers mots expriment des sentiments qui furent toujours ceux d* Aquaviva et que ses actes ne cessèrent de manifester mieux encore que ses paroles. C'est un grand honneur pour le théologien d'avoir mérité cette constante affection. Après les lignes si paternelles qui viennent d'être citées, venait cependant une observation, sur laquelle la lettre finissait :
« Il convient, disait le général, que de pareils avis soient reçus avec les mêmes sentiments qu'ils sont donnés; en sorte qu'il soit toujours facile d'en donner d'autres, quand il y aura lieu. Ils ont pour seul but, en effet, d'améliorer le bien et de corriger ce qui s'y mêle d'imparfait et s'y mêlera toujours, tant que nous serons dans cette vie. «
Il y avait là, pour l'émotion qu'avait montrée Suarez dans sa réponse, un reproche manifeste bien que déguisé. Il nous en coûte d'autant moins de le signaler, que nous n'avons trouvé, dans la vie de notre théologien, que cette seule circonstance, où ses supérieurs majeurs aient eu, en fin de compte, autre chose à lui adresser que des éloges et des témoignages de leur satisfaction.
(i) Arch. centr. S. J., Castcll. Epist. gencr. 1Ô88-1G08. — Aquaviva à Suarez, 11 mai 1600.
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Si radmonition un peu dure d'Aquaviva modifia les choses, ce ne put être que pour peu de temps.
« Cette année, disent les lettres annuelles de 1604, le collège d'Alcala, et, avec lui, toute la Compag-nie ont été douloureusement atteints par la mort prématurée du Père Gabriel Vazquez ; il avait à peine cinquante-cinq ans. Sa science extraordinaire, unie aux vraies et solides vertus, avait également brillé à Rome et en Espag-ne, où ses cours et ses arg-umentations attiraient de magnifiques auditoires. Ses ouvragées sont lus partout : il en aurait laissé bien d'autres, si sa vie n'avait pas été soudainement interj'ompue. Il est mort le dernier jour de septembre, emporté par une violente douleur d'estomac, ù la campagne de Jésus del Monte, où il se trouvait alors. Son corps, rapporté à Alcala, y a reçu les honneurs de funérailles solennelles. La douleur était générale chez nous et au dehors. L'université, les ordres religieux y assistaient en grand nombre : tous faisaient l'éloge du savant et du saint que nous perdions (1). »
Cet éloge de celui qu'on avait appelé TAugustin de l'Espagne ne se faisait pas entendre seulement autour de sa dépouille funèbre. Citons un mot expressif d'un docteur distingué de Salamanque :
« Hier encore l'université de Salamanque reconnaissait, pour la théologie, la supériorité d'Alcala ; Vazquez mort, elle peut prétendre au premier rang (2). »
9, — II serait intéressant de faire aujourd'hui l'enquête que sollicitait Suarez. En suivant en détail ses ouvrages et ceux de Vazquez, on pourrait relever les endroits où ils se réfutent l'un l'autre, et, par là, établir quels furent les torts de chacun, si toutefois il y eut des torts. Mais cet examen serait difficile et laborieux, parce que on n'aurait pour déterminer ces passages, que des désignations vagues sans noms propres, que des exposés d'opinions sans aucune référence. De plus, il serait prudent, du moins pour les ouvrages de Vazquez, de s'en tenir à la première édition, ou de vérifier d'abord si les suivantes l'ont fidèlement reproduite. En effet, quelques années plus tard, Aquaviva faisait au provincial de Gaslille une recommandation, qui tendait à expurger de tous ces petits péchés de plume les réimpressions futures :
(1) Arch. centr. S. J., Tulel. Lilter. Ann. MS. 1604: Collegium Compluteaae. (i) Nieremberg, Varooes Ilustres. Gabriel Vazquez.
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« Il sera bon, disait-il, de noter les endroits où le Père Gabriel Vazquez larde le Père François Suarez et de nous en envoyer le relevé. Nous les ferons corrig-er dans la seconde édition (1). »
Si l'examen dont il vient d'être question était fait, peut-être aboutirait-il à cette conclusion, que les torts réciproques de Suarez et de Vazquez, moins graves d'ailleurs qu'il ne sembla à leurs contemporains les plus proches, vinrent plutôt de ce qu'ils n'ont pas dit que de ce qu'ils ont dit. Qu'ils se soient trouvés assez souvent d'avis différent, qu'ils l'aient librement manifesté, qu'ils aient cherché à faire prévaloir leur sentiment, on ne saurait ni s'en étonner, ni le regretter, moins encore le leur reprocher. Mais deux théologiens aussi en vue et frères en religion, ayant à se contredire en matière de doctrine, point sur lequel alors ils avaient tant sujet de se montrer chatouilleux, n'auraient-ils pas agi sagement, en se faisant, de ces chocs d'opinions, autant d'occasions pour rendre mutuellement à leur mérite un hommage légitime, pour montrer que les divergences de leurs esprits n'altéraient en rien les sentiments de leur cœur ? Des formules amicales et élogieuses n'auraient-elles pas mieux adouci la critique que le voile transparent de l'anonymat, qui, en semblant écarter l'homme pour ne s'en prendre qu'aux opinions, expose, dès qu'on ne paraît plus avoir devant soi qu'une doctrine abstraite et impersonnelle, à oublier la courtoisie et la délicatesse, qu'aurait inspirées naturellement le nom d'un auteur respecté et aimé? Pourquoi agirent-ils parfois autrement ? Suarez l'a dit pour sa part : il ne voulait pas appuyer de sa recommandation publique un ouvrage dont les opinions ne lui paraissaient pas assez constamment sûres. C'était juger comme d'autres jugeaient alors, mais plus sévèrement qu'on ne l'a fait après eux. Quant à Vazquez, souffrant sans doute de cette défiance et des difficultés qu'elle lui créait, il pouvait se sentir peu porté à se montrer gracieux envers celui dont la désapprobation lui était le plus pénible.
Nous nous sommes étendu longuement sur les relations qu'eurent entre eux nos deux grands théologiens. Elles appartiennent à leurs biographies et peuvent aider à mieux comprendre
(1) Ibid. à Cristoval de los Cobo?, provincial de Castille, 30 mars KWG.
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cerlains passages de leurs écrits. Mais surtout, connues ainsi dans toute leur réalité, elles ne sont plus exposées à être, sur de vagues indices, imaginées tout autres qu'elles ne furent, au détriment de ces deux saints religieux. En somme, ces dissentiments n'eurent ni importance ni retentissement. On leur en donnerait même trop, si on les jugeait d'après des correspondances, écrites sur l'impression du moment et dans de libres épanchements avec un supérieur. D'ailleurs, dès que ces incidents, qui, de fait, furent disséminés sur une durée de plusieurs années, se trouvent réunis dans un court chapitre d'histoire, ils prennent, par ce rapprochement et par cette rapide vue d'ensemble, une apparence de continuité qui les multiplie et les aggrave, au point d'en changer la nature. En réalité, les petites prétentions, qui s'agitèrent autour des deux collègues et h leur sujet, ne les empêchèrent pas de vivre en bons confrères sous le même toit. Les divergences doctrinales sur des questions secondaires ne les empêchèrent pas davantage d'être d'une même école, de cette grande école théologique de la Compagnie de Jésus, qui les compte parmi ses plus illustres créateurs.
Cependant, à l'autorité dont ils jouirent toujours dans leur ordre, se mêla parfois comme une réminiscence des rivalités de sympathies et de préférences qui s'étaient produites autour d'eux pendant leur vie.
« Vous me demandez, répondait le supérieur général Vilelleschi au provincial du Pérou, ce que vous devez faire pour remédier à certaine dissidence qui a surgi parmi les maîtres et les élèves du collège de Lima, dont les uns veulent qu'on suive la doctrine de Suarez, les autres celle de Vazquez. .le réponds qu'on ne doit obliger personne, ni maître ni élève, à suivre tel ou tel auteur, mais qu'il faut les laisser libres d'adopter et de soutenir la doctrine des Pères Molina, Suarez, Vazquez, Valencia, auteurs que suivent en général nos professeurs, sans en exclure même d'autres qui ne sont pas de la Compagnie, sans interdire des opinions personnelles^ si elles sont vraiment probables et conformes à la doctrine de saint Thomas. Mais si un lecteur parlait de l'auteur dont il s'écarte avec moins de respect qu'il ne convient, il faudrait le reprendre et au besoin le punir (1). »
En un mot, liberté des préférences, mais non du respect.
(1) Vilellesclii au P. Jean de Prias Henan, provincial du Pérou, 20 fév. 1G24. Arch. local. S. J.
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De ce respect nos deux théologiens avaient, en dépit de leurs légers conflits d'opinions, donné l'exemple par Testime réciproque qu'il s'inspiraient l'un l'autre. Mieux que personne, ils devaient savoir et ils surent, en effet, s'apprécier à leur juste valeur. Nous avons entendu Vazquez témoigner son estime pour Suarez à l'occasion d'un ouvrage qu'il venait de publier. On raconte aussi que Suarez, professeur à Goïmbre, avait presque toujours sur sa table de travail un volume de Vazquez et qu'il lui arriva plusieurs fois de dire, en mettant la main sur le livre : « Voilà un auteur (i) ! »
lo. — Il faudrait plutôt dire, en rapprochant les neuf grands ouvrages de l'un des vingt grands ouvrages de l'autre : « Voilà deux auteurs ! »
Deux auteurs, de caractère différent sans doute, l'un plus ample et plus serein, l'autre plus vif et plus serré, mais tous les deux d'une étonnante richesse de doctrine et d'une lumineuse clarté.
Deux théologiens de méthode également sûre et également féconde, fidèles disciples de la tradition catholique, la faisant parler par tous ces textes qui remplissent chacune de leurs dissertations, mais sachant appliquer à l'intelligence de la parole révélée une puissante raison et une profonde philosophie.
Deux commentateurs de saint Thomas qui ont, chacun de son côté, donné, de la .Somme 27ieo?o^tV/Me presque entière, une explication large mais exacte, libre mais solide, éminemment propre à inspirer l'amour du Docteur Angélique, en mettant au grand jour les trésors de vérité et de science que renferme son livre incomparable.
Le parallèle des deux théologiens fut un thème cher aux biographes et aux orateurs d'écoles. Ainsi, parmi les Areng-as de actos de Salamanque, ou petits discours d'apparat, prononcés en latin aux soutenances, nous avons trouvé les réponses à des questions telles que celle-ci : A qui, de Vazquez cl de Suarez, tous les deux au premier rang des docteurs de l'école des Jésuites, faut-il attribuer
(1) Nieremberg, Varones Jluslres, Gabriel Vazquez.
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la première place ? L'orateur répond en ne donnant la première place ni à l'un ni à l'autre, mais en les rapprochant ouïes opposant à grands coups d'antithèses. Recueillons quelques-uns de ces trafts :
« Tels leurs caractères, telles leurs œuvres. Chez Suarez, plus de douceur, de g-ravité, de mesure, de séréaité; chez Vazquez, plus de ténacité, d'élan, de vivacité, de vig-ueur. Chez l'un et chez l'autre, génie de premier ordre, mais plus prompt chez Vazquez, plus sûr chez Suarez. Dans le raisonnement, Suarez est plus habile, Vazquez est plus pressant. La puissance de l'un est dans son impétuosité, celle de l'autre dans son calme inaltérable. Vazquez veut entraîner de force le lecteur dans son sentiment, Suarez cherche à le gagner par la persuasion. Vazquez attaque les opinions des autres pour prouver la sienne, Suarez, en prouvant la sienne, renverse celles des autres... »
Et ce cliquetis de phrases se continue ainsi, jusqu'au moment où l'orateur s'arrête, en donnant pour excuse cette réminiscence classique :
« Qu'en un pareil sujet, il aurait beau parler, son discours en resterait toujours à l'exorde (1). »
Avec moins d'efforts et de recherche l'auteur portugais d'une biographie en disait autant que l'amplificateur de Salamanque et peut-être autant qu'il convient d'en dire, dans ces quelques lignes :
« Ce fut un surcroît de gloire pour chacun d'eux d'être le rival de l'autre. On s'accorde généralement ù trouver chez Vazquez plus de pénétration, chez Suarez plus de profondeur. L'un fut plus subtil, l'autre plus solide. Tout les deux furent éminents, mais, de l'aveu de tous, plus grande est lœuvre qu'a laissée Suarez (2). »
(1) Salamanque. Arcli. do l'université. — Arengas de Actus, IV. — Une douzaine au moins de ces Arenyas sont en l'honneur de Suarez, par exemple : « Ulrum Pater Suarez ait a Pontiflcibus dictus tnm lilleris quam sanclitale Doctor Eximius? » — « Quam merito Eximius Jesuadum Scholœ Princeps nuncupandus. » Etc..
(2) Francisco de Sancta Maria, Gérai da Sagrada Congregaçâo de S. Jâo Evangelisla, Aano Hislorico diavio portiigucz. Noticia abreviada de pcssoos grandes de Portugal, I. m. 25 sept.