‹ François Suarez, de la Compagnie de JésusChapitre 35 sur 38 · Cependant, le verdict de la commission, tenu caché à · texte numérisé non relu

Cependant, le verdict de la commission, tenu caché à

(1) Ce jugement, en ce qui concerne le Coacordia, est net et catégorique. Voici qui l'est plus encore: Censure du livre do Molina, Jésuite: Il faut exterminer (exterminandus est) bien loin de l'Église de Dieu, ce livre de la Concorde, ou plutôt de la Discorde, de la grâce et du livre arbitre. D'abord, parce qu'il fait revenir les erreurs de Pelage du tombeau où elles étaient ensevelies, etc. » Document portant en tète : PP. Prxdicotores contra Molinam, Rome, Bibl. Angelica, Fondo antic. MS. 862, fol. 101.

(2) Aroh. du Valic. Borghese. I, MS. 388-39^. De Auxiliis varia, fol. 186.

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Rome aussi bien que l'existence même de cette commission, ne tarda pas à transpirer en Espagne. Alvarez, heureux de cette première victoire, presque décisive h ses yeux, l'avait annoncée à Banez, Bafiez aux bannésiens, et des bannésiens, à leurs amis. On commença à parler, d'abord à demi-mots, puis plus clairement, de la condamnation, ou déjà portée, ou toute prochaine, du livre de iSIolina. Ces bruits parvinrent aux oreilles des jésuites et de Molina lui-même. Ils donnèrent l'éveil à leurs frères de Rome, qui, d'informations en informations, finirent par découvrir, sinon les décisions, du moins Texislence et le mandat de la commission. On agit aussitôt pour parer le coup. Aquaviva, qui se réservait pour la (juestion de doctrine, ne voulut point s'engager en personne dans celle du livre ; mais il permit que les Pères Christophe de los Gobos et Fernand de la Bastida fussent envoyés d'Espagne pour défendre l'auteur du Concordia. Molina lui-même écrivit à Clément VIII une lettre respectueuse, mais très ferme, dans laquelle, après avoir dit ce qu'était son livre et comment il avait été jugé en Portugal et en Espagne, il demandait, en vertu de son droit d'accusé, qu'on fit venir à Rome tous les écrits justificatifs qu'il avait déjà remis à l'inquisition de Madrid, ainsi que les accusations qu'il y avait portées contre ses propres accusateurs, Banez et Zumel. Il demandait aussi que le jugement ne fût pas prononcé, sans qu'on lui eût fait part des griefs formulés contre lui et qu'on eût entendu sa défense, fallùl-il pour cela qu'il allât en personne la présenter à Rome.

« Car, ajoutait-il, bien que brisé par l'âge et par les travaux, je ferai peu de cas de la vie, dès qu'il s'agira de défendre mon honneur de théologien, toujours inviolablement attaché à la pure doctrine cathohque (1). »

Peu de temps après arrivaient à Rome d'autres lettres plus persuasives que celle d'un simple religieux : lettres de l'impératrice Marie d'Autriche, fille de Charles-Quint, femme de Maximilien II, mère de Rodolphe II, pour le pape, pour les trois cardinaux Aldobrandini, Madruccio, de Sainte-Séverine, pour le duc de Sessa, ambassadeur du roi d'Espagne à Rome, auxquels

(1) Molina à Clément VIII. Cuenca, 20 sept. 1598. — Bibl. de l'université de Salaroanquc. MS. 460. — Voir aussi Poussines, 1. IV, n* xix.

elle recommandait chaudement la cause, très en péril, disait-on, des jésuites en général et de Molina en particulier (i) ; lettre de son fils l'archiduc Albert, qui s'étonnait qu'on songeât à condamner à Rome un livre publié en Portugal avec sa propre permission : lettre du conseil même de l'inquisition portugaise, qui prenait la défense de l'ouvrage imprimé avec son approbation (2) ; lettre du jeune roi Philippe III à son ambassadeur, lui ordonnant d'appeler quelques Pères des deux ordres pour savoir d'eux où eu était l'affaire et d'en solliciter auprès du pape la prompte conclusion, de telle sorte cependant que les deux parties fussent traitées avec la même équité, que ni l'une ni l'autre ne fût condamnée, s'il devait y avoir condamnation, sans avoir été entendue ; entin, lettre du roi encore, mais au pape lui-même, pour le mettre en garde contre les agissements de certains fauteurs de discorde et le préparer à faire bon accueil aux demandes de son ambassadeur (3).

Le nonce de Madrid, à son tour, appuyait toutes ces sollicitations. Il écrivait, le 14 novembre iSqS, au cardinal neveu Aldobrandini :

« Nous savons qu'en ce moment les Pères dominicains, et surtout le Père Banez, titulaire de la chaire de prime à Salamanque, aidés du cardinal d'Avila, font tous leurs efforts pour amener l'interdiction du livre du Père Molina, origine de toutes ces discordes. De leur côté, les Pères jésuites luttent énergiquement pour l'empêcher. On m'a prié de supplier, avec toutes les instances possibles, votre Seigneurie Illustrissime, ainsi que je le fais en tout respect, d'obtenir du pape, ou qu'on mette fin à ces attaques contre le livre de Molina, en considération des approbations de Portugal et d'Alcala, ou que les Pères de la Compagnie soient entendus, qu'à cet effet Molina et Bafiez soient appelés à Rome et que le livre de l'un soit jugé, aussi bien que celui de l'autre (4). »

Toutes ces hautes intercessions venaient à propos. Rentré de Ferrare le 20 décembre 1098, Clément VIII, sous l'influence delà

(i) Madrid, 14 nov. 1598. — V. Poussines, 1. IV, n* x.

(2) V. Nieremberg, Varoaes llustres, biographie de Molina oîi ces deux lettres de l'Archiduc Albert et de ce conseil de l'inquisition sont données.

(3) Pardo, 26 nov. 1598, et Madrid, même date. — Rome, Bibl. Vit. Emm. MS. 280S. Gesuit. 679, copies de ces lettres, et dans Poussines, 1. IV, n" ix et xiii.

(4) Arch. du Vatican, Nunziatura di Spagna, t. 49, p. 372.

commission qui avait maintenu ses conclusions, du cardinal d'Ascoli et de Pena qui le pressaient de les ratifier, commençait à croire que le ConcordLa méritait en efi'et d'être condamné. Mais par conscience, par égard pour les princes qui venaient de lui écrire, il résolut d'attendre, de faire encore étudier la question et de procéder de telle sorte que ni dominicains ni jésuites ne pussent se plaindre de n'avoir pas été traités avec une égale justice. 11 voulut, non seulement que Tune et l'autre partie fussent entendues, mais que chaque partie entendît l'autre dans des entretiens libres et familiers. Il espérait que, les représentants des deux ordres mis en présence, ou bien ils arriveraient à tomber d'accord, et alors tout serait heureusement terminé, ou bien la vérité d'une doctrine serait victorieusement établie, et alors il serait facile au pontife de rendre une sentence qui mettrait fin au litige, peut-être même de donner à l'Église sur ces grandes questions une définition dogmatique, dont l'honneur rejaillirait sur le pontificat (i). Le premier janvier iSgg, il fit venir les deux généraux et leur ordonna de se tenir prêts, avec quelques théologiens de leur ordre, à exposer et à discuter leurs doctrines devant le cardinal Madruccio, inquisiteur général. Ce sera la seconde phase de ces controverses à Rome : elle remplira deux années, mais pour rester encore plus confuse et plus stérile qu'elle ne fut longue.

5. — Le 22 février suivant, jour fixé pour la première conférence, le Père Hippolyte Beccaria, maître général des dominicains, accompagné du procureur général de l'ordre, dont les liistoriens ne donnent pas le nom, des Pères Diego Alvarez et Raphaël Ripa, se rencontra chez le cardinal Madruccio avec le Père général des jésuites, Aquaviva, assisté des Pères Pierre Arrubal, Michel Vasquez et Christophe de los Cobos. Les dispositions que les uns et les autres apportaient à ces conférences étaient bien différentes. Les jésuites y voyaient une occasion de tliscuter les doctrines et le moyen de replacer la controverse sur son véritable terrain. Les dominicains y voyaient le renversement

(1) Poussines, 1. IV, n» ix et xiii.

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de leurs plans. Ils prirent pour tactique de se retrancher dans le rôle qu'ils s'étaient donné d'accusateurs de Molina, de ramener toujours les débats h son livre, d'éviter, coûte que coûte, de répondre sur leur propre doctrine. Ils lurent fidèles à celte résolution.

Le cardinal Madruccio exposa en peu de mots le but de ces réunions : c'était de mettre en pleine évidence les points précis sur lesquels les deux ordres se trouvaient, en matière de Auxiliis, soit d'accord soit en désaccord, afin que le pape pût ensuite, par une décision opportune, rendre facile cette paix dont il voulait, aussi bien que le roi d'Espagne, le prompt rétablissement.

Invité ensuite à parler le premier, le Père Beccaria dit que son ordre ne s'en prenait en rien à la Compagnie elle-même, mais seulement à Molina et à ses écrits, écrits dont il ne pouvait croire qu'elle prit la responsabilité. Pour eux, obligés par leur vocation à signaler et à combattre toute doctrine nouvelle et suspecte, ils avaient dû déférer cet auteur à l'inquisition et ils flemandaient qu'une sentence fût prononcée. Obligés aussi à soutenir toujours la doctrine de saint Thomas, ils ne pourraient être d'accord avec les jésuites, que s'ils se mettaient à suivre en tout ce grand docteur, et, dans le cas actuel, s'ils montraient que leur doctrine était conforme à la sienne.

Aquaviva prit ensuite la parole. Il dit que la Compagnie se prêterait de grand cœur à tout ce qui serait en son pouvoir pour rétablir la paix ; mais que les deux moyens proposés par le général des dominicains lui paraissaient absolument inefTicaces. Le second, d'abord, parce qu'il l'avait toujours été par le passé. En effet, dès sa naissance, la Compagnie avait pris pour maître saint Thomas; elle l'avait toujours suivi et enseigné. Le Ratio studiorum, nouvellement promulgué, venait encore de maintenir et de fortifier cette constitution du fondateur. Dans ces controverses même, nos théologiens s'étaient toujours appliqués à montrer que leur opinion était conforme aux j)rincipes de saint Thomas, que celle de leurs adversaires s'en écartait, aussi bien que de celles des principaux maîtres de l'école thomiste. Tout cela n'avait pas empêché les dominicains d'attaquer la Compagnie, alors qu'ils laissaient en paix d'autres religieux ouvertement opposés à leur glorieux docteur.

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Quant au premier moyen, il serait inutile aussi, car le différend soumis au Saint-Siège n'avait point eu pour origine, et n'avait point pour objet, le livre de Molina, mais bien la question de l'elficacité physique ou morale, prédéterminante ou non, de la grâce divine : question qui subsisterait tout entière, ainsi que le litige auquel elle avait donné lieu, quelque jugement qui fût porté sur le livre. Dans cet ouvrage, Molina donnait à cette question une solution qui était celle de tout l'ordre. Sur d'autres points, notamment sur le pouvoir naturel du libre arbitre pour le bien, il en donnait qui n'étaient pas aussi généralement admises. La Compagnie n'avait point à répondre de toutes les assertions de chacun de ses religieux ; sans les désavouer, elle les laissait à leurs défenseurs et à leurs juges naturels. Ce qu'elle défendait, c'était sa doctrine unanime sur la grâce. Si les dominicains l'admettaient, s'ils accordaient que la grâce laisse à la volonté la liberté de lui résister et que la prédétermination physique détruirait cette liberté, il n'y avait plus de controverse. S'ils voulaient, au contraire, s'en tenir à la doctrine de Banez et de ses partisans, la Compagnie était prête à défendre la sienne, prête d'ailleurs aussi à recevoir ensuite, comme parole divine, la décision du Saint- Siège, que désirait et qu'attendait le monde chrétien.

La discussion ainsi engagée se prolongea entre les Pères des deux ordres, mais sans résultat. Madruccio la termina en disant que, de fait, elle devait avoir pour objet la question de la grâce, sur laquelle le pape désirait que l'on s'entendît. Il aurait ajouté, d'après le récit du dominicain Serry, que, pour le livre de Molina, Sa Sainteté savait déjà à quoi s'en tenir et que l'affaire qui le concernait aurait bientôt sa conclusion : allusion sans doute au jugement de la commission. Enfin, le cardinal ordonna aux deux généraux d'apporter, à la prochaine réunion, chacun trois écrits, l'un qui exposerait sommairement leur opinion, l'autre qui indiquerait en quoi l'opinion adverse leur paraissait erronée, le troisième qui donnerait les raisons à l'appui de leur sentiment (i).

(1) Tous ces détails sont pris dans : Relacion de lo que se tralô en la Congregacion que se luvo delante del Cardonal Aïadrucio per orden de Su Santidad a 22 do febrero 1(j99, etc. Simancas, Legajo 129 delà corespondencia de Roma, fol. 19. — E 978.

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L'altitude que venait de prendre le général des Frères prêcheurs lui fut sans doute inspirée par celle des bannésiens et par leurs conseils. Mais en dehors même de cette influence, elle était assez naturelle. A Rome, en effet, il n'y avait point eu de controverse sur la grâce: les théologiens de la Compagnie, Tolel, Bellarmin, Suarez, Vasquez et bien d'autres, y avaient depuis longtemps enseigné la doctrine de l'ordre, sans qu'elle eût provoqué ni étonnement ni contradiction, même de la part des dominicains. Ces religieux, sans doute, avaient été informés des dissentiments qui troublaient l'Espagne ; mais Banez et les bannésiens, fidèles à leur plan, avaient dû leur présenter ces luttes comme la simple affaire d'un livre, qu'il importait, pour ses innovations doctrinales et son opposition à saint Thomas, de faire condamner. Leurs frères de Rome, par conséquent, devaient avoir quelque peine à y voir autre chose et devaient dès lors se trouver portés à regarder comme un essai de diversion, en vue de sauver le livre, tout effort pour ramener sur les doctrines la discussion et le jugement. Cette observation pourra expliquer leur conduite, et, pour qui voudra, la justifier.

A la séance suivante du 28 février, Aquaviva apporta et remit à Madruccio les trois écrits qu'il avait demandés. Beccaria se borna à remettre une note accusatrice contre Molina, dont le livre, à son sens, était seul en question. Clément VIII ordonna de poursuivre les débats doctrinaux, et, pour les diriger, comme il venait d'élever au cardinalat Bellarmin, « qui n'avait pas dans toute l'P^glise, disait-il, son pareil pour la science », il l'adjoignit, ainsi que le cardinal dominicain d'Ascoli, au vieux cardinal Madruccio, presque nonagénaire.

A la troisième réunion, le 2 avril, ordre fut donné aux deux parties de répondre par écrit à six questions que Bellarmin avait rédigées d'accord avec ses deux collègues. Elles amenaient forcément celle de la prédétermination physique. Les jésuites répondirent, les dominicains refusèrent. Peu après, ils obtinrent du pape de présenter eux-mêmes des questions auxquelles les jésuites répondraient d'abord. Les jésuites répondirent par écrit, sans amener pour cela leurs adversaires à répondre à celles de

Bcllarmin (i). A une réunion suivante, on arriva à tomber d'accord des deux côtés sur huit propositions, cinq émises par les jésuites, trois par les dominicains, portant les unes et les autres sur la grâce efficace. Grande fut la joie de Madruccio, qui se prit k espérer une entente. Mais ces propositions n'établissaient que le fait de Tefficacité de la grâce ; sur le mode de l'elïicacité, on se sépara vite. Les dominicains, d'ailleurs, éludaient toujours la question de la prédétermination physique, ou, quand ils ne purent pas l'écarter, ils donnèrent des explications vagues et incomplètes, d'où on ne put rien tirer qui servît de base à des discussions sérieuses. Ce n'était pas seulement pour garder l'offensive qu'ils agissaient ainsi : il leur eût été difficile, sans doute, de faire autre chose. Alors, en effet, la théorie de Banez était loin d'être admise par tous ses confrères, plus loin encore d'être comprise de la même manière par ceux qui l'admettaient.

Ces débats se prolongèrent ainsi, avec plus ou moins d'activité, tantôt dans des entretiens oraux, tantôt par notes écrites, jusqu'à la fin de 1699. Bellarmin, en voyant le désordre et l'inutilité, s'en était presque retiré. La mort de Madruccio, 18 février 1600, en précipita la fin. Les deux cardinaux survivants présidèrent encore deux réunions ; puis ils obtinrent du pape qu'on renonçât à ce mode, plus que stérile, de conciliation. Au bout d'un an et plus, on n'était pas arrivé à tomber d'accord sur l'objet du différend.

6. — Les bannésiens, qui n'avaient vu dans ces conférences qu'un artifice pour gagner du temps en faveur de Molina, espérèrent alors qu'on allait revenir à lui et en finir. Dans le but de hâter ce dénouement, ils mirent en jeu tous les ressorts, pour agir, à Rome et en Espagne, sur l'esprit du pape et sur l'opinion publique, intercessions secrètes, écrits accusateurs, rumeurs défavorables. La correspondance d'Aquaviva, à cette époque, s'attache fréquemment à démentir les bruits fâcheux, que l'on semait au-delà des Pyrénées. Ainsi il écrivait au jésuite espagnol Jean de Montemayor:

(1) On peut voir ces propositions de Bellarmin et des Dominicaine dans Meyer, Ilist. coDtrov. de Auxil. 1. III, c. vin.

« A ces Pères dominicains de Rio-Seco, qui disent que le livre de Molina est condamné, vous pouvez affirmer qu'il n'en est rien. N'auraientils pas interverti les rôles, en attribuant à l'ouvrage de Molina la condamnation prononcée contre celui du Père Fray Francisco d'Avila? Mais il est ég-alement certain et que celui de d'Avila a été interdit et que celui de Molina ne l'a pas été (Ij. »

François de Avila était un dominicain, qui venait de publier, à Rome, un livre violent et injuste à l'égard de la Compagnie ; par l'ordre du pape, l'ouvrage avait été retiré des boutiques de librairie (2). Cette mesure, trop faiblement maintenue, ne l'empêcha pas de se répandre à Rome et dans les pays étrangers.

« A Vallodolid, écrivait un peu plus tard Suarez au général de la Compagnie, les Nôtres et des conseillers de l'inquisition m'ont demandé d'examiner le livre de Fray Francisco d'Avila, dont un exemplaire est entre mes mains, et d'y relever ce qui mérite d'être censuré. Je l'ai fait, mais ce n'est qu'ici, à Madrid, que j'ai pu terminer. J'ai envoyé mes observations à notre procureur général de Valladolid, en le priant d'en remettre, pour Votre Paternité, une copie au courrier qui emportera cette lettre. J'espère que ces notes pourront servir à mieux faire comprendre Molina et à défendre la vérité, en montrant combien sont imaginaires les erreurs que nous objectent nos adversaires, combien sont réelles celles où ils tombent eux-mêmes. Plaise à Dieu que mon travail soit en effet de quelque utilité ! (3) »

Cet écrit de Suarez ne nous est pas parvenu, du moins dans sa forme première, car il est très probable que l'auteur le lit passer, en le développant, dans l'ouvrage que nous le verrons composer, un ou deux ans après, sur ces mêmes matières et tout particulièrement contre ce même Francisco d'Avila.

La situation s'aggrava encore, dans les premiers mois de cette même année 1600, par suite du dépôt et de la divulgation du rapport de Nunez Coronel sur le jugement de la commission, énorme factum de plus de cinq cents pages qui chargeait Molina

(1) Aquaviva à Jean de Montemayor, 20 mai 1600. — Arch. S. J., C>)stell. Episi. Gon. 1088-1603.

(2) L'ouvrage avait pour titre : De grnlin ot liboro arbitiio sive de auxiliis divinee gratiœ. — Bomx, 1099.

(3) Lettre de Suarez à Aquaviva. Madrid, 22 déc. It03. — Loyola, arch., Sect. 2, Sér. 2, n* 85 — est. 6.

des plus graves censures (i). La condamnation du Concordia fut alors donnée, à Rome, et bientôt dans tous les pays, comme une chose décidée, ou même déjà faite. Elle servit de thème ou d'occasion aux propos les plus malveillants contre la Compagnie, qu'on enveloppait tout entière dans la disgrâce de Molina.Lui, il avait été ou allait être brûlé en eirigic ; mais les livres des autres jésuites seraient aussi jetés dans le bûcher, l'enseignement leur serait interdit, tous leurs collèges seraient fermés (2).

Dans les provinces de l'ordre, les esprits, même les plus fermes et les plus confiants dans leurs doctrines, en venaient à prendre au sérieux ces invraisemblables mais persistantes rumeurs, et il fallait les rassurer.

« Je ne m'étonne pas, répondait Bellarmin au pore Padilla, toujours professeur à Valladolid, je ne m'étonne pas que l'affaire de Molina vous cause des alarmes. A nous aussi elle cause ici, et de plus en plus, beaucoup d'ennuis. Mais ce qui m'étonne, c'est l'audace de certains hommes qui ne craignent pas de disséminer, au péril de leur âme et de leur salut éternel, de si prodigieux mensonges. Tenez-le pour pleinement avéré et pour tout à fait certain : non, Molina n'a point été brûlé en effigie, comme ces gens-là s'en glorifient. Bien plus, il n'est pas à Rome une seule tête où soit entrée pareille idée. Car ceux-là mêmes qui le combattent ici, le regardent comme un fidèle catholique et un bon religieux (3). »

Mais, si ni la personne de Molina ni son image n'étaient en péril de bûcher, il n'en était pas moins vrai que son livre paraissait plus que jamais en danger d'être condamné. Il était à craindre

(1) Le titre était : Censurée librJ Molinse de Concordia. — Rome, arcli. du Vatic. De AuxilJis, t. IL — Bibl. du Vatic, Baiberini, lat. MS. 9G2. — Angelica, MS. 8(J7 et 873.

(2) Le peuple s'en mêlait, à .«a manière de tous les pays et de tous les temps, qui est le rire — quand ce n'est pas la fureur — et à la manière des Romains d'alors, qui était la pasquinade. Celle-ci avait été attachée à la statue traditionnelle : Dialoyus Pasquini et Marforii.

Marforius : Quid novi, Pasquine, de jesuitis et dominicanis?

Pasquinus : Exorta est inter eos contentio super divinum auxilium maneat semper nobiscum.

Marforius : Quid dicunt dominicanl ?

Pasquinus: In tyrapano et choro, in chordis et organo, in decachordo psalterio cum canlico in cilhara, fiât voluntas tua; et dicit omnis populus : fiât, fiât.

Marforius : Quomodo se habuit Molina in tuenda sua propositione?

Pasquinus : Inclinavil ex hoc in hoc, verumtamen faux ejus non est exinanita.

Marforius : Quid agunt dominicani?

Pasquinus : Laîtati sunt quia Deus deduxit eos in portum voluntatis eorum, etc. — (Poussines, 1. V, n' n).

(3) Lettre de Bellarmin à Padilla, 9 mars lôOJ, insérée par Poussines, 1. V. n» ii.

que Clément VIII, voyant que les débats entre les deux parties n'avaient abouti à rien de pratique, et cédant aux préventions qui lui avaient été inspirées contre le Concordia, ne se décidât, pour arriver enfin à un dénouement, à ratifier le jugement de la commission. Aquaviva prit alors énergiquement en main la défense du Concordia ; il mit sous les yeux du pape toutes les approbations données en Portugal et en Espagne k cet ouvrage ; il se plaignit de la manière dont il avait été procédé contre lui à Rome : il demanda que la défense du livre fût entendue. Clément VIII accorda que le rapport de Coronel fût montré aux jésuites qui en firent aussitôt une réfutation écrite. De plus, il chargea le cardinal d'Ascoli et Bellarmin d'examiner ensemble, avec des théologiens des deux ordres, le même rapport. Les deux premières séances furent si passionnées et si vives, que les cardinaux demandèrent au pape et obtinrent de ne pas les continuer. Elles eurent du moins ce bon résultat que le Père Laurent Giustiniani, l'un des théologiens jésuites, personnellement connu et aimé de Clément VIII, put s'autoriser du rôle, qu'il venait de remplir un instant, pour parler librement au pape, dans plusieurs longues audiences, du rapport et du système qu'il défendait (i).

7. — Mieux éclairé, sans doute, et de moins en moins confiant dans le verdict de sa commission, le pontife la reconstitua en lui adjoignant quelques membres et lui ordonna de déclarer, après révision du rapport de Coronel, si elle en ratifiait les censures sous sa responsabilité. Elle termina cette troisième ou quatrième révision de ses travaux le 9 septembre 1600 et le résultat en fut soumis au pape le 12 octobre. Les soixante-et-une propositions primitivement incriminées avaient été réduites, d'abord à (juarante-deux, puis à vingt seulement, que huit commissaires sur dix réprouvaient et censuraient. Ce large désaveu, que donnait la commission elle-même à ses premiers jugements, rendus, puis maintenus avec tant d'assurance, n'augmenta pas le crédit qui lui restait encore auprès de Clément VIII (2).

(1) Poussines, 1. V. n' iv. — Scbneemann, c. i'^, p. ■2'j4.

(2) Poussines, 1. V. n" v. — Scbneemann, c. 13, p. '265.

On célébrait alors le grand jubilé séculaire, temps de pardon, d'apaisement et de réconciliation. De là peut-être vint, à ce moment, la pensée d'amener, entre les deux ordres, un rapprochement, qui mettrait fin à leur malheureuse discorde. Toujours est-il que deux religieux, entre autres, s'y employèrent, le Père Agliardi, jésuite, et le Père Arriva, franciscain. Les jésuites se montrèrent disposés à promettre de ne point censurer et de ne combattre qu'avec modération la doctrine de leurs adversaires ; les dominicains objectèrent (jue, jugeant celle des jésuites entachée de pélagianisme, ils ne pouvaient prendre un pareil engagement (i).

Le moment était critique à cette fin de 1600. Après tout ce qui avait été déjà l'ait pour préparer une conclusion, il semblait qu'elle ne pouvait plus être difTérée ; et, après le verdict répété de la commission, il semblait qu'elle ne pouvait être que défavorable à Molina. Les bannésiens s'agitaient et agissaient plus que jamais pour l'obtenir. Les jésuites, Aquaviva et Bellarmin à leur tête, parlaient et écrivaient pour la prévenir. Le pape désirait ardemment en finir, mais il ne voulait le faire qu'en toute vérité et toute justice ; et, ne voyant pas encore à quel parti il devait s'arrêter, il restait indécis et anxieux.

Une demande des jésuites, d'ailleurs équitable, lui permit de gagner encore du temps et de faire preuve d'impartialité. La commission avait rendu son jugement en secret et en leur absence : ils demandèrent à être entendus, à se défendre contre ces jugements, pleins, à leur avis, d'erreurs et d'injustices. Le pape le leur accorda ; mais il voulut, malgré leurs réclamations, que ce fût devant le même tribunal. Il fut convenu que les deux dominicains Thomas de Lemos et Diego Alvarez, les deux jésuites Grégoire de Valencia et Christophe de los Gobos recevraient communication des censures, portées contre chacune des vingt propositions de Molina, et qu'ils seraient admis à remettre sur ces censures des observations, qu'ils viendraient ensuite soutenir devant la commission. Les dominicains se bornèrent à approuver les censures. Les jésuites en présentèrent

(4) SeiTv, 1. II. c. 10, 11. — Schneemann, c. 13.

la rél'ulatiou, de vive voix et par écrit, à quatorze reprises^ du i»»février jusqu'au 7 mai 1601. En même temps, la commission se mit H déiibéiei* sur ces rélutations, dans une série de vingt séances, une pour chaque proposition, qui se poursuivirent du i5 février au 3i juillet (i).

Sur ces discussions et l'état des choses à ce moment, la lettre de Bellarmin à Padilla, dont un fragment a déjà été cité, nous fournit quelques données intéressantes :

« L'objet principal, dit-il, de la controverse, prédétermination, cause du péché, etc., ne se traite pas en ce moment ; et, quand il se traitera, on peut espérer que, Dieu aidant, l'opinion, qui affirme cette prédétermination, et qui nie l'indifférence de la volonté, sera déclarée pour lo moins très dangereux. Ce qui se fait maintenant c'est la révision des censures, qui ont été portées par certaine commission, établie, non pour juger la question doctrinale, mais pour examiner le livre de Molina. A cette révision, assistent deux Pères de la Compagnie et deux Pères dominicains, dont les raisons pour et contre sont mises par écrit. Quand cette révision sera terminée, il appartiendra au Saint-Père de se prononcer. Dans quel sens le fera-t-il, je ne le sais; mais je sais très bien que, si le livre de Molina doit être condamné, ce ne sera que sur des assertionsque ses adversaires soutiennent eux aussi, et non sur la matière de la controverse qui a surgi entre eux et la Compagnie. Ce que vous proposez sera l'objet d'une sérieuse considération. Mais n'en doutez pas, ou plutôt soyez-en certain. Sa Sainteté ne tranchera rien à la hâte et à la légère, et, quand le moment sera venu, elle ne s'inspirera que de la plus grande gloire de Dieu et des intérêts de son Église (2). »

(1) Actes de ces discussions: Bibl. du Vatic, Fonds Barberini, lat. 962. — On y voit que la commission se composait alors de quatre évèques et de sept docteurs non évêques : qu'elle se réunissait chez un de ces évoques, u apud D. Propertium Resta de de Talleacotio, episoopum gerunlinensem et cariatensem » ; que trois jésuites s'y succédèrent deux à deux, d'abord Cobos et Arrubal, puis \'alencia et Arrubal, entin Valeucia €t Cobos, que les délibérations aboutissaient à cette formule qui termine les actes de chaque session : « A'o/i obslantibus ex adverso produutis, censuit congregatio persis- Icnduiu in censura fada. » — Voir aussi arch. du Vat. fonds Borghese, I. 359, beau codex de 259 pages renfermant une défense des vingt propositions de Molina par le P. de Cobos. Vu peut voir ces vingt propositions, avec discussion à l'appui, dans Meyer, Uist. Cou liùv. de Auxiliis, 1. IV.

[2) Bellarmin à Padilla, Rome 9 mars 1001, inséré par Poussines 1. V, c. n. Ces mots de Bellarmin : « Si le livre de Molina doit être condamné, ce ne sera que sur des assortions que ses adversaires soutiennent eux aussi », nous sont expliqués par une lettre de Vazquez où c« trouve ce passage: « 11 n'y a rien à ciaindre, car ce qui pouvait le mieux y donner lieu (a la condamnation du Concordia), ce sont cinq ou six propositions se rapportant à la doctrine exprimée par le Facieuli guod in se est. Or, bien qu'elle ait ses difficultés, elle est enseignée par beaucoup d'anciens théologiens, comme je le montre dans la Dispulatio 31 de la 1" Partie ; et, parmi les auteuis récents, Médina la donne comme

422 LIVRE I ï I . — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))

8. — La commission maintint ses censures, du moins sur le plus grand nombre de propositions, fit rédiger son nouveau rapport et le présenta dans les premiers jours de décembre. «Quel énorme manuscrit ! dit le pape en le recevant ; s'il vous a fallu un an pour le composer, un an ne sulTu-a pas pour le lire. » Les commissaires, alarmés par cette observation, qui paraissait promettre de nouveaux délais, représentèrent au pape combien il importait qu'il donnât sans retard une conclusion à cette alFaire, « et ne le pouvait-il pas, ajoutèrent-ils, car un pontife doué comme lui du plus heureux génie et de la science la plus étendue, n'avait pas besoin de s'astreindre à tout lire (i). »

La conscience du pontife était trop éprise de justice, pour qu'une flatterie mît fin à son embarras : le rapport ne le lit pas davantage. Clément VIII en lut assez pour voir qu'il n'y trouverait pas les éléments d'une décision sérieuse (2). En même temps, des influences contraires — avis discordants de conseillers écoutés, lettres diverses de princes, de prélats, d'universités, instances impatientes de Philippe III — continuaient à augmenter sa perplexité.

Ces interventions lui causaient aussi un vif déplaisir qui perce dans ses réponses, à travers les ménagements diplomatiques.

(( Vous n'aviez nul besoin de nous écrire à ce sujet, disait-il à Tarchiduchesse Marie d'Autriche, très favorable aux jésuites, car ce sont là matières de foi, et, pour ceux qu'elles ne regardent en rien, il est aussi

probable. Zumel la soutient avec Soto et autres dominicains. Ainsi, si on la condamnait, on condamnerait aussi les dominicains et Zumel, et leurs afl'aires y gagneraient aussi peu que celles des autres. f;'est à cela sans doute que l'aisnit allusion le cardinal Hellarmin, dans sa lettre au P. Padilla que vous m'avez montrée. » — Vazquez au P. de Hojeda. Alcala, 20 juin 1(301. — Grenade, Bibl. de l'Université, E. I, t. 5, fol. 428.

(1) Schneemann c. 14, d'après Serry, 1. II, c. 22.

(2) Vazquez appréciait ainsi le jugement de la commission : « Les censures portées contre Molina tendent à peu près toutes à établir et à défendre la prédétcrminatiou physique. FA si le pape est vraiment dans les dispositions qu'on lui attribue depuis que le P. Bellarmin lui a parlé, il serait bon de faire parvenir à P.ome cette observation. Pour moi, dans l'écrit que j'ai envoyé, j'ai noté que ces docteurs avaient formulé leurs censures dans ce but, et que, par suite, il fallait dire à Sa Saintçté combien il était nécessaire de traiter d'abord la question de la prédétermination physique, comme on le demanda dès le début. C'est, en effet, pour pencher de ce côté, que les censeurs ont censuré la plupart des propositions et sans cela elles n'auraient point été condamnées. » (Lettre de Vazquez, probablement au P. Esteban de Hojeda, Jesus-del-Monle, 4 août IGOl). Grenade, Bibl. de l'université, E. I, t. 5, n" 9, fol. 429, Autographe.

CHAP. II. — LES CONTROVERSES « DE AUXILllS )) A ROME 4^3

déraisonnable qu'inutile de vouloir prévenir le jugement apostolique. Cependant, nous prenons en bonne part tout ce que vous avez fait... »

Et à une réponse presque identique, donnée au duc Guillaume de Bavière, qui patronait aussi les jésuites, il ajoutait ces mots à leur intention :

(( Maintenant, pour vous parler avec la liberté dont Nous avons coutume d'user avec votre Sérénité, et pour vous dire franchement notre pensée, Nous sommes persuadé que votre intervention est partie de certains hommes, qui resteraient bien mieux dans leur rôle et dans leur devoir, s'ils attendaient avec humilité et soumission le jug-ement du Saînt-Sièg-e, au lieu de machiner tant de démarches et de sollicitations (1). »

En somme, de tous ses théologiens et de tous ses conseillers, autorisés ou non. Clément VIII n'avait reçu ni un avis qui lui parût assez sûr, ni des lumières qui lui montrassent une issue. Il résolut de ne s'en rapporter qu'à soi-même, d'entendre les deux parties, et, à cette fin, de prendre en personne la présidence de la commission.

Ainsi, après les premières séances secrètes de cette commission, après celles où par trois fois elle avait revisé son travail, après les conférences privées des deux généraux et toutes les discussions écrites qui les accompagnèrent, après divers essais de conciliation ou d'accord, après ces dernières vingt séances de plaidoiries en faveur de Molina, bref, après quatre années de piétinement sur place, on arrivait à ces fameuses congrégations papales, qui devaient durer plus longtemps encore et n'amener la fin des controverses qu'en ne fournissant aucun moyen de les finir. Mais, avant d'en parler, signalons quelques faits que notre récit a dépassés.

9. — Celui qui était alors, malgré lui, le héros principal de ces controverses ne pouvait plus en voir le dénouement. Louis de Molina était mort. Age de 65 ans, le 12 octobre i(k)0, à Madrid, où le Père Esteban de Ojeda, visiteur de la province de Tolède,

(1) Dilectse in Christo filiff; Mariœ Austriœ Archiducissœ viduas, 20 oct, IGOl ; ad Sercnissimum Guilhelmum ducem Bavarlœ, 4 oct. 1601. — Rome, bibl. Vit. Emm. MS. 2808, Gesuit. G79.

4l24 LIVRE III. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

l'avait fait venir, pour lui confier une chaire, nouvellement fondée, de théologie morale (i). Ce n'était point appeler le profond métaphysicien de la grâce et de la prédestination à des études peu faites, ou même nouvelles pour lui. Il s'y adonnait depuis longtemps. Ses grands ouvrages de Jiistitia et Jure avaient montré au monde savant que le moraliste et le légiste valaient le théologien. A l'occasion on trouva aussi en lui un vigoureux avocat. Son frère avait été accusé d'un crime qui entraînait la peine de morl. Informé à la hâte du danger, Molina accourt à Madrid, à temps encore pour assister à Taudience, où, la culpabilité du prévenu paraissant établie, les juges allaient rendre leur sentence. Molina demande cl obtient la parole. Alors il reprend toute la cause, discute les faits et les preuves, avec une parfaite connaissance des codes de l'Espagne, établit et fait proclamer l'innocence de l'accusé. Tous se demandaient quel était cet éloquent et habile défenseur ; mais il s'était hâté de disparaître. Ramené du collège des jésuites, où on l'avait vu se retirer, il dut se faire connaître. Dès que son nom eut été entendu, les juges se levèrent, lui firent une sorte d'ovation, et, l'amenant à une place d'honneur, le contraignirent d'écouter de longs et chauds éloges de son plaidoyer et de ses ouvrages.

Les travaux intellectuels, qui remplirent et consumèrent sa vie, n'empiétèrent jamais, dans ses aspirations et dans l'emploi de ses journées, sur le travail spirituel de sa sanctification. De fait, il mérita d'être placé au premier rang parmi ces grands religieux, également éminents en sainteté et en science, que son ordre a produits. Les notices nécrologiques signalent spécialement en lui des vertus que le génie rend plus méritoires et plus belles, parce qu'il expose à la tentation de croire qu'il en dispense. Ainsi, il garda toujours sa docilité première à l'égard de ses supérieurs, même en ce qui touchait à ses ouvrages. Nul ne

(1) Le P. Andrade, dans sa biographie de Molin.i, explique ainsi, sans l'approuver, ce retour in extremis de Molina à l'enseignement: « Kn 15'J'J, le 1-*. Esleban de Ojedavint en qualité de visiteur dans la province de Tolède et trouvant le P. Luis de Molina retiré au collège de Cuenca, où il travaillait à ses ouvrages, il jugea qu'il no convenait pas de laisser ainsi caché dans un coin un homme d'une science si consommée, mais qu'il fallait placer cet astre éclatant la où il pourrait répandre sa lumière sur le monde, comme s'il ne la répandait pas bien mieux encore en écrivant qu'en parlant! » [Vnroaes ilustros.)

poussait plus loin la pratique de l'austérité et de la pauvreté. Une image commune, les livres indispensables, c'était là tout son mobilier personnel. On parlait autour de lui de son bréviaire légendaire, dont l'impression remontait à plus de soixante-dix ans, et qui, déjà défraîchi par bien des mains avant d'arriver aux siennes, ne les quitta jamais pour céder la place à ceux qu'on lui offrait, tout noirci qu'il fût par ce long usage, rongé et quasi hors de service. Quand il vint à Madrid pour prendre possession de cette chaire de morale dont nous avons parlé, on remarqua qu'il y apportait ses écrits dans un vieux sac à blé, où il les avait entassés, « comme des balayures, dit le biographe, qu'on irait jeter à la rivière ».

Il n'omit jamais de lire chaque jour un chapitre de V Imitation , y cherchant cette théologie affective, sans laquelle la plus haute théologie spéculative n'est qu'une science aussi stérile qu'elle est laborieuse. Pendant sa dernière maladie, il ne se préoccupait plus que de celle-là, ne pensant même plus aux manuscrits importants qui lui restaient à publier. Son supérieur dut lui demander quelles étaient à ce sujet ses intentions. Avec une parfaite lucidité d'esprit, il indiqua tout ce qu'il laissait et en quel état ; puis il ajouta ces simples mots : « Que la Compagnie en fasse ce qu'elle voudra », comptant pour bien peu de chose ce qu'il avait écrit sur des mystères qu'il allait contempler dans le ciel. Au milieu d'incessantes contradictions, il avait vécu dans le calme et la sérénité d'un esprit, qui se croit fermement en possession de la vérité. Il mourut avec la paix d'une àme qui va sans crainte vers Dieu, parce qu'elle n'a cherché que lui (i).

(1) V. Jouvancy, Hisl. Soc. Jes. P. V, 1. xxiv, n» 51 et suiv. — Varoncs ilustres de la Comp. de Jésus. — Arch. S. J., Tolct. litt. ann. MS. IGOO. — François Pei'ia, toujours en quête d'insinuations malveillantes contre les jésuites, signale la mort de Molina et de quelques-uns de ses confrères, puis il ajoute: C'est ainsi que Dieu poursuivait de ses jugements les adversaires de la grâce! » Il est évident, sans doute, pour Pena que, si ua auteur n'est pas immortel, c'est preuve qu'il avait tort dans ses livres. Mais lui-même l'a-t-il été? Et Bafiez, qu'il vit mourir quatre ans après Molina, et bien d'autres bannésiens morts aussi, pourquoi ne leur a-t-il pas appliqué à leur tour son nouveau critérium de vérité? — Cette haute conception de Pena se trouve dans un autographe de lui, Di' obilu triuai Jesuilarum ijrnUœ oppu<jnatoriiw, placé en tête d'une copie de son Ac/a conipoiidiosa coayrcgatjonum de Auxiliis. — Rome, Bibl. de la Civillà Cultolicu. — Molina, en mourant, laissait trois ouvrages : 1* Le Coacordiii, le premier en date (1588) et le plus célèbre, truand l'auteur voulut commencer à écrire, il se demanda quel sujet il devait d'abord traiter pour faire œuvre utile; et après avoir beaucoup réfléchi, prié et cousullé, il choisit

f^•26 LIVRE 1 1 1 . — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))

lo. — Du bout de l'Europe, de Goïmbre, où il se trouvait alors, Suarez continuait à prendre part à ces luttes doctrinales par ses avis et par ses écrits. En 1099, il publia son sixième ijrand ouvrage, sous ce titre : Varia Opuscala iheolog-ica, recueil de six traités sur la question de Auxiliis, ou sur des ([uestions voisines, concours divin, science divine des événements futurs conditionnels, grâce eificace, liberté de la volonté divine, reviviscence des mérites, justice de Dieu (1). Les trois premiers opuscules sur le concours, la science divine, la grâce cllicace, étaient ces deux mémoires, le premier dédoublé en deux, que Suarez avait composés, nous l'avons dit, pour fournir, en vue de ces controverses, le dossier théologique de la Compagnie.

Dans la préface, il déclare qu'il n'écrit ni par goût de la polémique, ni par esprit de rivalité contre qui que ce soit ; mais, à l'exemple de saint Augustin écrivant sur ces mêmes matières, mû par le seul et très ardent désir de travailler à rétablir, parmi ceux qu'elles divisent, la paix et la charité (2). De fait, on ne trouve dans tout le livre que la discussion sereine des doctrines, et jamais rien qui rappelle l'animosité des partis et l'àpreté des disputes. C'est que les grandes intentions de l'auteur l'élèvent bien au-dessus de ces petitesses humaines :

« Je puis l'affirmer en toute conscience, dil-il, je me suis toujours et uniquement proposé, en publiant mes ouvrages, d'être utile ù l'Église, mais plus que jamais en publiant celui-ci. J'y abordais, en ellet, <les questions, qu'il n'est pas moins nécessaire, aujourd'hui surtout, de traiter, qu'il est difticile de les résoudre. Ce motif est aussi le seul qui a porté un

la question du libre arbitre et de la grâce, comme la plus importante, à ce moment, pour la défense de la vérité catholique contre les nouvelles hérésies. 2° Le Comwnnt;iJre dp la pvemihrc partie do lu Soianif, en deux tomes (1592). Plein d'admiration pour le Docteur Angélique, notre théologien n'est cependant pas toujours aussi lieureux dans l'éloge qu'il fait de lui que dans l'interprétation de sa pensée. Par exemple : « La Somme, dit-il, la Somme « in qua omnia summa sunt», fut très heureusement divisée en trois parties auxquelles fut ajouté un supplément : division qui présageait la destinée du livre, appelé à remplir les trois parties du monde : Europe, Asie, Afrique, et celle qui leur serait un jour ajoutée, l'Amérique. » 11 faut beaucoup pardonner aux épîtres dédicatoires de ce temps-là. 3° Son de Jusliliu et Jure, en six volumes (1593-1599-l(i00), les trois autres posthumes : traité magistral, qui a enrichi de bonne doctrine beaucoup d'autres livres.

(1) Titre complet : DoctorJs Francisci Svarez granatensis de Socictato lesu ia celebri Otnirrihricenai Acadvmia Theologicx Facultatis PrimnriJ professoris, Varia opvsvla tlioologica. 1. De Conrursu, etc.. Matriti, ExTypographia liegia. M. D. XCIX.

(i; S. Augustin, De gruliu et libero arhitrio, au déi/ut.

bon nombre de théolog-iens de notre Compag-nie à défendre et à faire triompher notre doctrine. Non, nul esprit de contradiction, nul instinct de rivalité ne les y a poussés, mais bien leur amour de la vérité et leur zèle [tour une doctrine, qui leur paraît plus conforme aux décrets du concile de Trente et seule capable de réfuter les hérétiques, en ce qui touche au libre arbitre. Ils pensent aussi qu'elle ne refuse à la g-ràce divine rien de ce qui lui est dû, ou plutôt qu'elle est nécessaire pour rendre raison, soit de la g-râce suffisante donnée à touS;, soit de la grâce efficace donnée à beaucoup, conformément aux cnseig'nements des saints Pères, surtout de saint Aug-ustin. Pour moi, j'ai lu et relu très attentivement les ouvrages de ce g-rand docteur, partout où il touche à ces questions ; je l'ai fait avec la ferme volonté de connaître ce qu'il a pensé, et, quand je l'aurais connu, de le penser avec lui. Or, je n'ai trouvé dans tout ce qu'il a dit et je n'ai pu en déduire autre chose, que ce qui est écrit dans mes traites de Auxiliis. »

II, — Mais ces traités ne rencontrèrent pas partout l'accueil que leur auraient mérité la modération et les vues apostoliques de l'auteur. Banez, toujours l'œil au guet, fit contre V Opusciila une campagne pareille à celle qu'il avait faite contre le Concordia. D'abord, il chercha à l'empêcher de paraître, en agissant, par ses confrères du Portugal, sur le conseil de l'inquisition de ce pays; mais le conseil, cette fois, était sur ses gardes. Puis, quand le livre eut paru, il s'efforça de le faire condamner. N'aurait-il pas été l'auteur ou l'inspirateur de certain mémoire qui établissait l'identité de doctrine de Y Opusciila et du Concovdia, dans l'espoir sans doute que la condamnation attendue de l'un entraînerait celle de l'autre (i) ? Ce qui est certain, c'est (juil répandit un écrit où il incriminait, comme dignes de censure, vingt propositions du nouvel ouvrage (2). Suarez montra combien était sincère son désir d'apaisement en n'opposant à celle provocation aucune réponse publique. Mais il fit parvenir à Aquaviva, en le laissant juge de l'opportunité, une lettre pour Clément YIII, accompagnée d'un mémoire justificatif. Aquaviva lui en accusa réception, le 18 février 1601, en ces termes :

« Vous avez très sagement agi en faisant passer par nos mains la

(1) Rome, Bibl. Angel. MS. 8ij2, fol. 5G0.

(2) Voir même manuscrit, fol. 362, 3CG, 408.

lettre et le mémoire destinés au souverain pontife. Usant en elïet de la permission que vous donniez, nous avons jugé que, pour le moment, il n'est point nécessaire et qu'il ne serait pas opportun de remettre ces écrits à Sa Sainteté. Il vaut mieux attendre que lallaire en cours du Père Molina soit terminée. De cette aflaire je ne vous parle pas, d'autres étant chargés de vous tenir au courant de sa marche et de son état présent. Nous attendons de Dieu et de noire bon droit l'issue qu'elle mérite (1). »

La lettre et le mémoire de Suarez restèrent donc enfouis dans les archives. Près d'un siècle plus tard, en 1690, le général de la Compagnie, Thyrse Gonzalez, en envoya une copie exacte au collège de Lyon, « pour lui donner, disait-il, quelque témoignage de sa particulière bienveillance et pour rappeler quel cas nous devons l'aire des travaux et du génie de Suarez », Lors de la suppression de la Compagnie, cette copie passa de la bibliothèque des jésuites à celle de la ville de Lyon. Au siècle dernier, Mgr Malou, évèque de Bruges, y trouva ce manuscrit et l'inséra dans le volume d'écrits inédits de Suarez, qu'il lit paraître en 1809 ('2).

La lecture de ces documents est utile. La lettre à Clément VIII montre à quel point était blessant le procédé de Banez, qui soulevait ainsi, sans alléguer ni raisons ni preuves, des doutes sur l'orlhodoxie d'un théologien, et cela h propos de questions sur lesquelles le jugement du pape était attendu. Quant aux propositions incriminées par Banez, c'étaient naturellement celles qui exprimaient le plus nettement les divergences entre jésuites et bannésiens. Les réponses de Suarez précisent avec brièveté et lucidité, sur ces points fondamentaux, la pensée de son école. A la lin, il prend l'olfensive et tire des attaques de son adversaire six propositions, qu'il signale comme bien autrement condamnables que les siennes.

De cette défense, citons un passage qui se rapporte à l'histoire

(1) Aquaviva à Suaiez, 18 février 1601: Arch. cent. S. J., CustoU. Ep. Gcn. 1588-160î{. L'historien inédit Poussines suppose (L V, 1) que le mémoire de Suarez fut remis à '.'.lément VIIl, et se montre surpris que le pape n'ait pas répondu, silence dont il cherche dans les circonstances une explication plausible. La lettre d'Aquaviva donne la véritable. Elle montre aussi qu'il n'y a point lieu de rechercher s'il est vrai ou non que » Baiîez ait publié avec des notes acerbes et véhémentes la lettre de Suarez à Clément VIII » (Etudes, nov. 1879 p. 788.) Cette lettre resta forcément aussi inconnue de Banez que de Clément VIII.

(2) Malou, Fruncisci tiuiirczii Opuaculu sox ineiliiu. — Bruxelles et Paris 1850.

CHAP. 1 1 . LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )) A ROME /jOt)

particulière deVOpuscula et à l'histoire générale des controverses de Aiixiliis.

« Je pourrais, dit tout d'abord Suarez, me contenter de cette réponse générale. Trois fois mon livre a été soumis à un jug-ement officiel et très sérieux : or, rien n'y a été trouvé qui méritât quelque censure, aucune correction n'a été demandée. Une première fois, en Portugal, le conseil suprême de l'inquisition, après avoir fait examiner l'ouvrage, l'a approuvé sans restriction, et cela par une sentence qui réformait un premier jugement. Déjà, en effet, des religieux dominicains, chargés d'abord de l'examen, avaient fait les plus grands efforts pour empêcher que Vimprimnttir ne fût donné. Le conseil et ses théologiens n'attachèrent aucune importance à leurs critiques, dont plusieurs étaient celles que reproduit aujourd'hui Bahez. En second lieu, le conseil de Gastille soumit l'ouvrage à la révision de l'université d'Alcala. Or, huit de ses docteurs les plus savants, tels que le recteur et les deux principaux professeurs de théologie, après de longs jours d'une très sérieuse étude, déclarèrent qu'ils n'y trouvaient rien h reprendre et donnèrent l'approbation qui est en tête du volume (1). Enfin, quand le livre parvint à Rome, le maître du Sacré Palais pensa très sagement qu'il devait, dans les circonstances actuelles, le lire et le juger lui-même avec la plus grande attention. J'ai su de source très sûre que certains Pères dominicains firent de grands efforts pour l'amener à en interdire la lecture et la vente. Mais, n'écoutant que la justice, il répondit qu'il ne trouvait rien dans le livre même qui pût motiver un refus, et il donna sans condition le publicetur. Voilà qui suffirait à prouver la fausseté des censures de Banez et l'injustice qu'il commet en rendant suspect l'auteur et la doctrine d'un pareil ouvrage. »

Cette défense de Suarez n'aurait pu que paraître convaincante ; mais aucune suite ne fut donnée aux dénonciations de son adversaire. UOpusciila, recherché avec d'autant plus d'empressement qu'il répondait mieux par son objet aux vives préoccupations du moment, contribua puissamment à éclairer ceux qui pouvaient et voulaient être éclairés. Aussi, Aquaviva s'empressaitil de le désigner, comme le meilleur livre dont la lecture put être recommandée, pour faire tomber les préventions. Il écrivait aux provinciaux d'Espagne :

« On me fait observer, au sujet des questions de Auxiliis, qu'il serait bon de mettre les évoques, là où résident nos Pères, au courant des

(1) Approbation datée du 5 avril 1599. Citons-en une phrase qui la résume : « Nous jugeons enfin que celte œuvre, toute pleine d'une science admirable et d'une doctrine sublime, est digne en tout du grand nom de son auteur. »

doctrines de la Gompag-nie et des preuves qui les appuient. On a raison et il faut le faire ; et, s'il fallait pour cela donner quelques exemplaires du livre du Père Suarez à ceu.\ qui pourraient en tirer profit, qu'on les leur donne (1). »

Il s'agit là évidemment de VOpiiscula, puisque Suarez n'avait point encore publié autre chose sur ces matières.

Le volume eut pour lecteur mieux encore que des évêques. Dans sa lettre à Clément VIII, Suarez lui disait : « On a su, même en ces confins du monde, que mon Opiisciila était parvenu jusqu'aux mains de Votre Sainteté et ne lui avait pas absolument déplu. » Allusion manifeste à un fait, bien petit en lui-même, mais auquel l'anxiété des esprits fit attribuer quelque importance et donner une grande notoriété. Clément VIII avait résolu, malgré son âge et ses occupations absorbantes, d'étudier par lui-même la question soumise à son jugement suprême. Il se mit à lire le Concordia de Molina et l'Opuscula de Suarez (2). Une nuit, déjà couché, mais prolongeant sa veille, il lisait le second de ces ouvrages. Le sommeil le surprit et quelque mouvement mit le flambeau, allumé tout à côté, en contact avec le livre qu'il commença à consumer. Le pape, réveillé par l'odeur de la fumée et saisi tout d'abord de quelque effroi, appela son camérier, qui eut bientôt fait d'éteindre le feu et de tout remettre en ordre. Rassuré, le pontife dit au camérier : « Le feu a donc brûlé le livre de Suarez. Voilà un bien mauvais présage pour les jésuites, au moment où leur doctrine se juge ! » Le camérier, gentilhomme espagnol, ami sans doute de la Compagnie, ré-

(1) Aquaviva aux provinciaux, 10 janv. IGOO : Arch. centr. S. J., Casiell. Epist. Gen. ir.88-1603.

(2) L'exemplaire du Concordia dont s'était servi Clément \'III fut plus tard donné au irénéral de la Compagnie. Poussines affirme l'avoir vu et étudié avec soin aux archives de l'ordre à Rome. Il relève les notes mises en marge par le pape et les phrases soulignées par lui; c'étaient surtout celles qui exprimaient les pensées les plus fortes contre les pélagiens et les semi-pélagiens. On avait tellement dit et redit au pontife que la doctrine du jésuite renouvelait cee hérésies, qu'il était frappé de les trouver réprouvées et réfutées dans son ouvrage. L'exemplaire pontifical, qui était de l'édition d'Anvers 1595, ne portait plus aucune note ou marque à partir de la page 178, ce qui indiquerait que le pape n'en poussa pas plus loin la lecture. On peut voir une copie de cette intéressante attestation de Poussines en tête de l'exemplaire de son Histoire qui se trouve à la bibliothèque nationale de Paris, MSS. Fonds lat. 9757. Voir aussi l'histoire de Poussines, 1. VI, n« xx. Cet exemplaire précieux du Concordia, retrouvé récemment en Espagne, a été libéralement donné à la bibliothèque du scolasticat de la Compagnie de Jésus de Tortosa.

pondit en montrant le volume noirci et fumant encore sur les bords: «Pas si mauvais présage peut-être, très saint Père : voyez, le feu a bien atteint les marges, mais non le texte, dont aucune lettre na disparu. La doctrine reste intacte. » Clément VIII constata avec surprise qu'il en était bien ainsi (i).

Son camérier prédisait juste : la doctrine de la Compagnie sur la grâce devait sortir, saine et sauve, de l'incendie qui paraissait près de la dévorer. Mais le pape n'avait pas à accepter un petit accident vulgaire comme une sorte de jugement de Dieu. Nous l'avons laissé résolu à instruire lui-même la cause, et, dans ce but, à entendre les deux parties débattre en sa présence leurs opinions : reprenons à ce point notre récit.

12. — Les congrégations papales furent ouvertes le 14 février 1602, au Vatican, dans une pièce intérieure des appartements pontificaux (2). La commission, qui avait condamné Molina, s'y trouvait réunie, mais complétée et se composant dès lors de cinq évêques et de neuf docteurs. A la quinzième heure (3), Clément VIII , assisté des cardinaux Pompée Arigone et Camille Borghèse, parut et prit la parole pour expliquer brièvement ({uel était le but de ces discussions et l'esprit qui devait les animer. Puis il désigna pour secrétaires Grégoire Nunez Coronel et le bénédictin Anastase de Carpidonclo, plus tard abbé de Sainte-Marie de Farfa, puis prieur du monastère de Saint-Paul à Rome. Sur son ordre, on lit entrer le général des dominicains, Jérôme Xavierre avec son théologien Diego Alvarez (4) et le général des jésuites, Claude Aquaviva, accompagné de Grégoire de Valencia. Le pape leur exposa aussi ce qu'il atlendciit d'eux ; puis s'étant mis à genoux et tous avec lui, il lit à haute voix une prière, dont les Actes ont inséré le texte :

(1) Sartolû, 1. II, c. 18, et autres biographies.

(2) « In iatimo cubiculo Suse Sanctilatis. (MS. 8G8 de la Bibl. Angelica de Rome).

(3) Les vingt-quatre heures du jour étaient comptées d'un coucher du soleil à l'autre: à la quinzième, au milieu de l'évrier, il était à peu près, d'après notre partage actuel du jour, huit heures du matin.

(i) Hippolyte-Maria Beccaria, de Mondovi, ni"' maître général des Dominicains, était mort le 3 août 1609. Jérôme Xavierre, né à Saragosse, lui avait été donné pour successeur le 1;; mai 1601. A la demande de l'hilippe III, il fut créé cardinal par Paul V en H'.07 et mourut le 2 sept. 1608 ù Valladolid.

« Esprit-Saint, notre Dieu, secourez-nous, nous vous en supplions. Nos péchés nous en rendent indig-nes, mais c'est en votre nom, ici surtout, que nous sommes assemblés. Venez en nous, descendez dans nos cœurs : apprenez-nous ce que nous devons faire, montrez-nous où nous devons aller, opérez en nous ce que nous devons accomplir. Soyez noire salut, soyez le seul inspirateur et le seul auteur de nos jug-ements, vous qui, seul avec le Père et le Fils, possédez le nom de gloire. Ne nous laissez pas enfreindre les lois de l'équité, ô vous qui aimez la justice fondée sur l'éternelle vérité. Que nulle erreur ne nous égare, que nulle complaisance ne nous amollisse, que nul intérêt, nulle partialité ne nous entraînent. Par les dons de votre grâce unissez-nous si étroitement à vous, qu'en vous nous ne soyons qu'un et qu'avec vous nous ne nous détournions en rien de la vraie lumière. Faites qu'assemblés en votre nom et guidés par la piété, nous gardions si bien la justice, qu'ici-bas en aucun point nos jugements ne soient en désaccord avec les vôtres, et qu'un jour nous recevions la récompense éternelle, promise à ceux qui auront agi avec sagesse (1). »

Cette prière, sans avoir été composée pour la circonstance, se trouvait cependant être pour elle d'un à-propos tout spécial. On remarqua, pendant que le pape la prononçait, que des larmes coulaient de ses yeux et que sa voix exprimait une profonde émotion. Quand il eut fini, il se releva, s'assit et fit asseoir les deux cardinaux, tous les autres restant debout ; puis il exposa les questions qui devaient être discutées dans la prochaine réunion.

La seconde, ou, d'après les auteurs, la première — car celle dont nous venons déparier n'avait été qu'une sorte d'ouverture — eut lieu le 20 mars, séance restée mystérieuse, le pape ayant imposé sur ce qui s'y était passé un secret absolu, et les Actes omettant d'en donner le compte-rendu, aussi bien que le motif pour lequel, aussitôt après, Thomas de Lomos l'ut substitué à Alvarez comme théologien des dominicains (2). Suivit un délai de plus de trois mois pendant lescjpiels, d'après Lemos, le pape était

(1) Rome, Bibl. Angelica, MS. 868, fol. 2 verso. Cette prière est celle qui est faite par le cardinal préfet des diverses congrégations romaines, en commençant les séances. Clément VIII ne cessa de montrer encore, par son continuel recours à Dieu, dans tout le cours des congrégations, combien l'afTaire qui s'y traitait lui causait de sollicitude. Les actes de chaque session s'ouvrent par ces mots : « Gum prius DominusNoster sacrum fecisset et implorata gratia Spiritus Sancti. » Mention qui est remplacée une fois ou l'autre par celle-ci : « Qua die SS"* D* Nostcr eo quod nondum perfectc e podagra convaluisset, sacrum non fecit, interfuit tamen sacro et sacrosanctum Eucharisti.c sacramentum demanusacerdotis pie et religiosc veneratus suscepil. » {Jbid. fol. 126.

(2) Voir dans Meyer, Hifit. conlrov. de Auxiliis, 1. V, c. iv, quelques éclaircissements. Édit. de Venise, p. MO.

occupé à lire et étudier les écrits qui avaient été remis par les deux partis sur l'objet des controverses. N'était-ce pas plutôt Lemos lui-même, qui aurait demandé du temps pour se préparer à son rôle inattendu? Clément VIII devait avoir lu déjà, avant d'ouvrir ces congrégations, ce qu'il avait besoin de lire. Le 8 juillet, troisième session, où Thomas de Lemos prit la place de Diego Alvarez, qui ne reparut dans la suite qu'une iois, à la vingt-cinquième session, son confrère étant alors malade (i). Lemos pouvait donc bien écrire en tète de sa relation : « Toutes ces discussions sur la grâce, moi, frère Thomas de Lemos, aidé de cette même grâce, je les ai soutenues, seul, contre plusieurs Pères de la Compagnie. » De fait, si Lemos, aidé peut-être de la grâce, mais aussi de sa robuste constitution, put tenir jusqu'au bout, il n'en fut pas de même de tous ses adversaires. Valencia se trouva bientôt épuisé par ces rudes labeurs d'étude et de discussion. Clément VIII, qui l'avait en grande estime, chercha à lui rendre la tâche moins pénible : ainsi, il le fit asseoir en sa présence pendant les débats, et, sa fatigue augmentant, il retarda une session, la neuvième, pour lui donner le temps de reprendre des forces. Ce fut pour lui la dernière ; il fallut lui accorder un repos complet. Envoyé à Naples, il y trouva quelques mois après, août i6o3, la fin de sa trop courte vie — il n'avait que 53 ans — et celle d'une carrière de théologien, qui n'avait jamais cessé de croître en éclat et en fécondité, depuis le temps où Suarez initiait aux éléments de la philosophie son jeune condisciple de Salamanque (2). Il fut remplacé par le Père Pierre Arrubal, qui tomba lui-même malade après dix séances (18 novembre 1602 à

(1) Thomas de Lemos (1550-1629), né en Galice, n'est connu que par le rôle qu'il remplit brillamment dans ces controverses. Il y apporta, disent ses biographes, « avec une connaissance approfondie de saint Augustin et de saint Thomas, certains avantages qui sont d'un grand secours dans les discussions théologiques, une voix puissante et sonore, une poitrine solide, une parole facile, une mémoire qui n'était jamais en défaut... : vox m;igna et canora, firma latera, oratio facilis, memoria praesentissinia..., argumentorum lobur, judicium acre... » (Quélif et Echard, Svriptores ordinifi Prxdicalorum). Nous avons déjà signale les Actes des Congrégations do Auxiliis qui lui sont attribués.

(2) Des adversaires attentifs à se faire arme de tout, même du mensonge, dirent et écrivirent que Valencia, convaincu, dans une session, d'avoir altéré un texte de saint Augustin, tomba frappé d'apoplexie devant le souverain pontife et mourut peu do temps après. {Actes apocryphes de Lemos. — Histoire MS. abrégée des controverses par Pbil. Visconli, Bibl. Angelica de Rome, MS. 800, fol. 16, etc.) Fable calomnieuse et rien de plus. Y. Meyer, t. H, 1. III, c. xv, édit. de Venise, 1642, p. 294.

23 juin j6o3) et dut se retirer. Son successeur, le Père Fcrnamî de la Bastida, continua jusqu'à la fin.

Ces changements forcés ne sauraient surprendre. Jamais peut-être ne lui imposée à des théologiens une tâche mieux faite pour briser fcsprit et le corps. La responsabilité qui pesait sur eux aurait suffi pour abattre les plus fermes énergies. Ils avaient à soutenir l'honneur de tout leur ordre, devant le tribunal le plus imposant de la terre, aux yeux de toute l'Église qui attendait l'issue de ce tournoi. Et, à ce point de vue, la situation était loin d'être la même des deux côtés, depuis que les débats, concentrés sur le livre de Molina, paraissaient éloigner des dominicains un danger qu'ils rapprochaient de la Compagnie.

Les discussions seules devaient être une corvée écrasante. D'après les Actes, elles duraient habituellement quatre ou cinq heures. Un jour, à la trente-cinquième séance, Bastida parla pour sa part pendant trois heures de suite sur la science moyenne. Et pendant tout ce temps il fallait rester debout, la tète et les nerfs tendus, jusqu'à se rompre, par l'attention fixe que demandaient ces argumentations subtiles, par la passion qui ne pouvait que s'y mêler.

La passion s'y mêlait en effet, si nous en jugeons par cette admonestation, que, toujours d'après les Actes, adressa Clément YIII aux deux généraux et à leurs théologiens, au début de la neuvième séance : « Nous ne pouvons vous cacher que vos précédentes discussions nous ont scandalisé. Vous vous êtes pris à partie avec tant d'acrimonie et d'acharnement que vous en êtes venus, en Notre présence, à des propos plus dignes d'esprits irrités et ne se possédant plus, que soucieux de trouver la vérité et de la reconnaître... » Une autre fois, ou ce même jour, mais d'après un autre récit, le pape se serait exprimé en ternies encore plus forts : « Vous paraissez oublier absolument votre état, votre condition, votre rôle actuel, votre qualité de religieux, l'honneur de votre institut, enfin l'importance et la dignité de l'affaire qui se traite. » Suivait la recommandation de garder le calme et la modération, qui doivent accompagner le zèle pour la pureté de la doctrine catholique (i). Avis excellent, sans doute, et peut-

(1) Bibl. du Vatican, Barberini, fonds lat. PC/i. Sess. VII. — Bibl. de la Civillà Caltolica, Acta compendiosa Coayr. de Auxiliis, par Fr. Pefia, t. I, p. iV.).

être opportun ; mais, tout en le donnant, Clément VIII devait comprendre que, après tout ce qui avait précédé ces conférences et en lace de tout ce qui pouvait en résulter, il n'était pas facile à des hommes, fussent-ils religieux, de garder toujours dans leurs discussions la sérénité des anges.

Après la fatigue des séances, venait la fatigue de la préparation : préparation d'autant plus laborieuse, que Clément VIII voulait des discussions sérieuses et pleines. Il lui arrivait de mettre fin brusquement à la séance par ces mots : « Restons-en là, je vois que vous ne dites plus rien de nouveau sur la question (i). » Il fallait donc étudier à fond la matière proposée, rédiger les mémoires qui seraient lus ou déposés, chercher la solution des difficultés soulevées : et cela, avec le désavantage, du côté des jésuites du moins, de cette attitude défensive qui leur était imposée, les obligeant à faire face sur tous les points où il plaisait à l'attaque de se porter. Sans doute, ces théologiens possédaient en maîtres les questions controversées ; mais elles étaient compliquées de tout ce qu'il y a en ces matières de plus délicat et de plus difficile^ de ce qui exige, en plus de la compréhension des vérités spéculatives, l'érudition et les recherches les plus étendues. Clément VIII voulait prendre pour guide saint Augustin. Dès lors il se demanda tout naturellement si la doctrine de Molina était, ou non, en désacord avec celle du grand docteur de la grâce. Les jésuites affirmaient qu'il n'en était rien et ils s'étaient offerts à le prouver. Le pape donc porta tout d'abord les débats qu'il allait présider sur ces deux interrogations, faites pour tailler aux plus forts théologiens une besogne de plusieurs mois, sinon de plusieurs années : v Lequel d'Augustin ou de Molina attribue au libre arbitre plus de pouvoir pour faire le bien ? Peut-on trouver dans les œuvres de saint Augustin, ou du moins peut-on regarder comme conforme à ses principes, l'affinnalion d'une loi établie par Dieu et par son divin Fils, en vertu de laquelle tout homme, (jui accomplit le bien selon son pouvoir avec ses seules forces naturelles, recevra de Dieu le don de la grâce? » De plus, Clément VIII, avec beaucoup de temps et de peine, résuma la doc-

(1) Pena, ibid. v. note précédente.

trine de saint Augustin sur la grâce en quinze propositions, appuyées de nombreux extraits, propositions qui devaient être, elles aussi^ discutées et comparées avec les assertions de Molina (i). D'autres fois, c'était Gassien ou Pelage ou le concile de Trente, dont il fallait mettre en pleine lumière les erreurs ou la doctrine, sans parler de saint Thomas, bannésien pour les uns, moliniste pour les autres. Que de lectures, que de recherches, que de méditations ne fallait-il pas, pour se présenter toujours bien armé à cette guerre de textes, en face d'adversaires habiles à les manier et à les interpréter ! Bastida, le plus résistant des trois théologiens de la Compagnie, demandait cependant grâce parfois^ lorsque les séances se succédaient à de trop courtes échéances. Il écrivait un jour au majordome du pape :

<( Devant parler en présence de Sa Sainteté sur un sujet qui m'a été envoyé si tard, et n'ayant que les forces d'un homme, non celles d'un ange, il m'est impossible de me préparer en si peu de temps. Je vous prie d'en informer le Saint-Père. De tout le jour je ne lève la tête, appliqué à mettre en ordre et à rédiger une matière qui suffise à remplir la prochaine congrégation. Quand ce sera fait, je vous préviendrai. Mais j'ose à peine espérer que ce soit de lundi en huit, me trouvant en ce moment à l'infirmerie, où m'a conduit le travail excessif que j'ai fait ces jours derniers (2). »

Excessif serait aussi notre travail et plus qu'inutile à cctl(^ histoire, si nous voulions étudier en détail ce qui se passa et se dit à l'intérieur de ces congrégations, en suivre les diverses péripéties, comparer la force des attaques et des défenses. Seraitce même possible, avec des Actes ou comptes-rendus dont la fidélité a pu être contestée ?

(1) Voir par exemple : Rome, Bibl. Angelica, Fondo antic. MS. 8G8 ou encore Arch. du Vatican, Borghèse I, 883, fol. 277-297: « Excmplur scrJpli de nutiira et conditione (jrijlix cfficacis et doai pcrseveranliœ secuadum doctrinani S. Au<justini a SS. Domino Nostro D. Papa Clemcnle VJII litrisque Palribus Prsedicataiibus ac Societatis Jesu ace non Dominis consultoribus proposili die IX mcnsis Julii anno Dni MDCHI. »

Dans cet écrit Clément VIII ramène la doctrine de saint Augustin sur la grâce et le don

de persévérance à quinze points, dont chacun est appuyé par des textes du grand docteur. L'écrit se termine par ces mots : « An ista sit doctrine sancti Augustini in maleria gratiœ ? — Clemens Papa VllI. »

(2) Lettre du P. Baslida à Robert Valdini, Maestro de cawara du Pape, samedi 1"" oct. (1604?) — Arch. du Vatic. Borghèse, Sér. I, 388-399 fol. 184.

CHAP. II. — LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )) A ROME ^3j

i3. — Mais il est à propos de faire une observation, qu'on ne rencontre guère chez les liistoriens, bien qu'elle soit indispensable pour suivre la marche de ces congrégations et pour se reconnaître dans les relations qui nous en sont parvenues. Il y eut deux sortes ■de sessions, quon peut appeler les unes sessions de discussion, les autres sessions de délibération. Les premières étaient celles où les théologiens des deux partis exposaient et discutaient contradictoirement, devant le pape et la commission, la doctrine de leur ordre. Les secondes, celles où les consultcurs de la commission, en l'absence des théologiens, délibéraient sur la discussion entendue et émettaient un avis favorable ou défavorable à chaque doctrine. D'abord, les séances de délibération eurent lieu immédiatement après celles de discussion. Mais on s'aperçut vite que la durée des réiiuious dépassait la limite des forces humaines. La sixième (6 août 1G02) avait commencé, disent les Actes, hora XI et avait fini prope horani XX, durée de près de neuf heures.

M Alors, ajoutent-ils, le Saint-Père, voyant quel temps avait pris hier la discussion des Pères Prêcheurs et des Pères de la Compagnie, et voulant que les Pères consulteurs eussent le moyen de délibérer à l'aise sur la matière, d'examiner à fond soit lopinion de Molina et de ses défenseurs, soit la doctrine de saint Augustin, de se prononcer en connaissance de cause sur leur accord ou leur divergence, ordonna que dorénavant la discussion seule entre les Pères des deux ordres aurait lieu au jour fixé, en présence de toute lu congrégation présidée par le pape, et que, le jour suivant, les Pères consulteurs, sans être pressés par le temps, émettraient leur avis sur ce qu'ils auraient entendu la veille (1). »

Il en fui ainsi tout le tem[)s que durèrent les congrégations, à de rares exceptions près, où la délibération fut omise ou déplacée. Il y eut ainsi deux séries parallèles de séances, dont les Actes se trouvent, aux bibliotlièques romaines, dans des volumes distincts. Cette remarque expllcjuc pourquoi le nombre total des congrégations n'est pas le même chez tous les historiens. Certains ne comptent que les séances de discussion; d'autres comptent aussi les séances de délibération, du moins à partir du moment où elles furent séparées des premières; enfin, certains omettent une ou deux sessions initiales où. Clément VIII ayant longuement parlé,

(J) Bibl. du Valic. Barberini, fonds lai., MS. 9G2, fol. 840.

il n'y eiil pas, ou il n'y eut guère de discussion. En nOmeltant rien, nous pouvons tirer des Actes ce relevé : sous (élément VIII, trenteneuf séances de discussion, Irenle-et-une de délibéialion, en tout soixante-dix; sous Paul Y, onze de discussion, huil de délibération, en tout dix-neuf; dans l'enseniblc, (juatrc-vini;t-neul" séances. Et si nous tenons compte de tous les examens, jugements, révisions, discussions orales ou écrites, quiavaicnl précédé les congrég^ations papales, nous pouvons conclure ([ue jamais sans doute, dans l'Eglise, un seul et même problème Ihéologiquc ne l'ut l'objet d'une étude aussi prolongée, de débats aussi sérieux, de jugements aussi solennels.

14. — Les congrégations commençaient à peine, lorsque, au début de l'année 1602, on put constater cpic (élément VIII en venait à da^ dispositions de moins en moins favorables aux jésuites. Il subil sans doute l'influence du |)arti o])posé. dont les protecteurs et les amis étaient toujours très puissants à Rome. De plus, certains actes des jésuites d'Espagne vinrent mal à propos accroître cette défaveur et lui fournir des occasions de se manifester : comme, à Alcala. les fameuses thèses dont nous avons raconté l'histoire (l. ii, ch. 111. >; comme, à Séville, le recours au conseil royal, fait inopportunément par le recleur (hi collège contre le collecteur apostoli(jue, (|ui voulait metire la main sur une fondation laissée par l'archevccpie cardinal de Castro; comme, ailleurs encore, certains jionneins liturgiques, tels (|ue l'érection d'un autel, prématurément rendus à l'image de saint Ignace de Loyola, <jue l'Église n'avait pas encore mis au rang des Bienheureux ; im[)rudence qui faisait dire au Vatican : « Les voilà maintenant (jui se passeront du pape pour canoniser leurs saints (i). » Les moindres faits commentés, grossis, dénaturés par les adversaires de la Compagnie, leur servaient d'excitant pour lui aliéner l'esprit de Clément VIII.

Cest alors que Bellarmin fut éloigné, honoiablement sans doute, mais enfin éloigné de Rome. Le pape le nomma archevêque

(1) Arch. du Vat., Nunziat. di Spagna : Gard. Aldobrandini au nonce de Madrid, 13 janv. 1603.

CHAr. II. LES CONTROVERSES « DE AUX 1 LUS )) A ROME 4^9

de Capoue et lui donna lui-même la consécration épiscopale (21 août 1602) ; mais il lui permit, aussitôt après, de parlii* pour son diocèse, où il le laissa vivre reliic jusqu'à la lin de son pontiticat. Aussi, ces honneurs j)ai'urent-ils couvrir une sorte de disg^ràce. Tout le monde pensait que, si Bellarniin ne s'était pas trouvé sur cethéàtredes controverses ^/e AM.\"tZ«.s' quand elles y furent appelées, il aurait l'ailu l'y faire venir ; comment le renvoyait-on, alors cfu'il s'y trouvait? On se demanda si (Uément VIII le sacrifiait à l'animosité des bannésiens, ou s'il voulait se débarrasser lui-même d'un conseiller devenu gênant.

Il est certain que les adversaires de la Compagnie, qui avaient appris à redouter la science et l'autorité du cardinal jésuite, devaient le voir avec la plus grande joie se retirer loin du champ de bataille. Il est certain aussi que Bellarniin, dans les conseils qu'il avait à donner à Clément VIII, de vive voix ou par lettre, ne s'inspirait que de sa conscience et de son devoir. Il combattait son inclination à se prononcer en faveur d'un système. Il n'approuvait pas le parti, où il le voyait s'engager, de demander à l'étude, aux recherches personnelles, au choc des discussions, la solution qu'on attendait de lui. Il lui écrivait que les papes, sm-tout s'ils étaient comme lui canonistes plus ([ue théologiens, n'avaient pas à s'en rapporter à leur propre science, mais à faire travailler les docteurs, à interroger les grandes écoles catholiques, à s'enquérir de l'opinion commmie des évèques et du peuple chrétien ; que ceux qui avaient voulu, comme Jean XXII à propos de la vision de Dieu par les élus, comme Sixte-()^uint à propos de la correction des Saints Livres, suivre leur propre pensée, au lieu de celle de l'Église, n'avaient abouti qu'à se créer à euxmêmes de laborieuses difficultés et à la foi de graves dangers (i).

On sait aussi avec quelle franchise Bellarinin désapprouva la détermination à laquelle Clément VIII paraissait alors vouloir s'arrêter. Comme le pontife lui disait qu'il songeait à délinir les questions controversées dans le sens d'une condamnation de Molina, le cardinal avait dit par deux fois : « Votre Sainlcié ne les définira pas. » Il avait répété, en termes plus expressifs

(1) LeUre de Bellarmin à Cl<^menl VllI : Lv veocrable Cardinal bcUanuin. pj; ie P. J. 15. Couderc, S. J., t. I, p. S47.

44o LIVRE III. SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

encore, le même propos dans un entretien avec le cardinal François del Monte : « Oui, je sais que le pape a le pouvoir et la volonté de les définir, néanmoins il ne les définira pas. » Et il ajouta : « Il ne les définira pas, parce qu'il mourrait plutôt avant de l'avoir fait. » Affirmation énerjxique d'une double conviction, l'une que le système de Molina n'était pas faux, l'autre que tout successeur de Pierre est infaillible.

i5. — Le départ de Bellarmin, quelle qu'en ait été la cause, le mécontentement du pape et ses plaintes au sujet des jésuites, son désir, sans cesse avivé par les instances du dehors, d'arriver enfin à une conclusion, paraissaient promettre aux adversaires de Molina une prochaine victoire. Us l'annonçaient à grand bruit, et, en secret, ils agissaient pour hâter ce triomphe. Ainsi, du fond de l'Espagne, Banez, dans une lettre où il dénonçait une opinion de Suarez, parlait en ces termes à Clément YIII :

« Je ne dis rien de la question De Auxiliis. Car, depuis bien des années, votre Sainteté a instruit cette cause avec tant de zèle, elle Ta discutée, étudiée avec tant d'application, que les docteurs catholiques n'ont plus autre chose à faire, que d'attendre la sentence définitive de votre Sainteté. Non, non, bienheureux Père, il ne saurait y avoir dans rÉglise catholique un seul homme, orné du titre et des insignes de notre magistère, qui redoute le jugement du siège apostolique et de celui qui l'occupe. L'école presque entière de la théologie chrétienne, ou plutôt toute l'Église de Jésus-Chriet, appelle de ses vœux, chaque jour plus ardents, ce décret de votre Sainteté, cette eau salutaire de vie éternelle, dont elle est altérée. Fasse Dieu qu'à la prière du nouveau Clément, son pontife, apparaisse l'Agneau de Dieu, faisant jaillir sous son pied la source vive, où le peuple fidèle viendra, d'un cœur humble, se désaltérer aux flots de la grâce divine . Et que désormais nul n'ose élever sa sagesse plus haut qu'il ne convient, que nul n'ose prétendre, avec sa faible raison d'homme, pénétrer l'abime infini des jugements de Dieu (1). »

La solennité et l'obséquiosité du langage mises à pai't, c'était dire au pape qu'il ne pouvait s'empêcher de frapper la docirine des jésuites, qu'il avait même beaucoup trop tardé à le faire. Au loin, de nouveau, on répandait le bruit que c'était chose déjà faite.

(1) Lettre de Banez à Clément VIII, Salamanque, 1" oct. 11502. Aich. du Vatican. Letlerc cli ParUcoIari, n. 1, fol. 257.

Le jôsuiUi Scribaiii, recteur du collège d'Anvers, écrivait à un de ses confrères de Home :

« Ici, dans un banquet où se trouvaient des hommes de grande autorité, on a parlé ouvertement de la querelle qui a surgi, sur des matières de foi, entre l'ordre de saint Dominique et la Compag-nie ; et on a affirmé que certaines propositions du Père Molina ont été condamnées par Sa Sainteté. Je ne saurais vous dire avec quels transports de joie cette nouvelle a été accueillie par les hérétiques de notre ville. Il en est parmi eux qui vont jusqu'à se féliciter de voir enfin l'opinion de Calvin sur le libre arbitre reconnue vraie, et les papistes, si fiers autrefois de leur union, aux prises

les uns avec les autres au sujet des premiers principes de la foi Dieu

veuille, à l'heure où les intérêts de la relig-ion sont ici si compromis, détourner un malheur, dont ils souffriraient plus que de toutes ces long-ues et sang-lantes années de guerres civiles ! J'espère encore que c'est là une fausse rumeur, jetée par des artisans de discorde, qui se font de leurs désirs une réalité. Je l'espère d'autant plus que vos lettres ne m'ont encore rien fait soupçonner de semblable. Mais la crainte et la douleur des catholiques m'ont porté à recourir à vous, pour savoir ce que je puis leur répondre avec certitude. Ce bruit passera en Hollande, et, pour peu qu'il soit fondé, nous verrons les libelles affluer aux prochaines foires, Ubelles contre nous, ce qui est peu de chose, mais libelles aussi contre tout le peuple catholique. Dieu, dont l'aide n'a jamais manqué à son Ég-lisc en dang-er, lui tendra cette fois encore une main secourable. Je l'attends avec confiance de sa bonté infinie et de l'assistance qu'il a promise à la chaire suprême. Vous connaissez ce peuple, son indépendance de langue, son intempérance de paroles, et pouvez juger de ce qu'on devrait en attendre, si la nouvelle avait quelque fondement. Et je crains qu'elle n'en ait, à je ne sais quels propos qu'on me rapporte de je ne sais quel dominicain. J'entends dire aussi qu'à Rome un de ces relig-ieux a publié un livre, où l'on prétend que la doctrine de Molina se trouve réfutée. Pardonnez-moi de vous écrire avec tant de prolixité. C'est que grandes sont mes appréhensions pour la Belgique et, par suite, grande est aussi ma lettre. Prenezvous-en à mon amour pour ce pays, aux angoisses que me cause l'attente des dang-ers et des scandales les plus g-raves (1). »

Le Père Scribani l'ut sans doute rassuré par son correspondant de Rome sur la valeur de ces bruits alarmants. Mais il n'en étail pas moins vrai que ce qui n'était pas encore lait paraissait

(1) Lettre du I'. Charles :t^Li ibani, recteur du collège d'Anvers à un Père de Rome, (ce Bcrait-ce pas au P. assistant?;, Anvers, 1(J mars 1002. — Arch. du Vatic. Borglicse, ëér. I, 370, fol. 1, copie remise sans doute plus tard au card. Uorghes« ou à Paul V, pour le renseigner sur la pensée des ennemis de rKgiise.

^/^'i LIVRE II I. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))

sur le point de se faire. Le cardinal neveu Aldobrandini, secrétaire d'Étal, écrivait au nonce de Madrid :

Notre seigneur le pape jouit, grâce à Dieu, d'une excellente santé. Il se fatigue cependant beaucoup par suite de son zèle et des fréquentes congrég-ations sur ces questions de Au.xiliis. Mais je me plais à espérer qu'il pourra bientôt se délivrer de cette fastidieuse affaire, en promulguant sa décision. »

Aldobrandini, (juclque temps auparavant, avait transmis au même nonce des plaintes sévères du pape contre la « licence d'opinions, disait-il, et l'arrogance dont avaient t'ait preuve les jésuites en soutenant les thèses d'Alcala », et il ajoutait :

« Ne voit-on pas aussi combien est grande leur obstination, à l'opiniâtreté qu'ils mettent à défendre per fas et nefas, ce n'est pas trop dire, leur doctrine de A uxiliis, se faisant arme des discussions doctrinales, des interventions particulières, de tout enfin. »

Et un peu plus tard encore :

« Ce que vous dites de ces Pères n'est que trop vrai : oui, ils mériteraient d'être, comme vous le proposez, châtiés et corrigés, de façon à perdre toute envie de se lever contre celui auquel ils font leur vœu spécial d'obéissance. Mais l'occasion pourra s'oiïrir de leur donner cette leçon, de la manière qui leur sera le plus sensible, et alors on se souviendra de ce qu'il leur faut (1). »

De semblables paroles, écrites par le confident et ministre du pape, annonçaient assez clairement une décision qui ne serait pas favorable à Molina et à la Compagnie.

i6. — Mais Clément VIII n'était pas homme à agir sous l'impulsion d'un accès de mauvaise humeur. Il avait compté sur les congrégations tenues en sa présence pour lui montrer quelle sentence il avait à rendre et pour lui en fournir les éléments. Elles ne firent qu'augmenter ses doutes et ses irrésolutions. La décision ne vint pas et les discussions se prolongèrent, non seulement toute cette année 16^312. mais encore toutes les années i6o3 et 1604 et jusqu'aux premiers jours de 1600.

Il paraît qu'à la lin les dispositions du pontife commencèrent

(1) Card. Aldobrandini au nonce d'Espagne, IG déc, 1& juin, 12 août 1602. — Arch. du Valic, Nunziatura di Spagna, t. 330, fol. (37, 07.

à redevenir ce qu'elles avaient été d'abord. L'étude et les discussions lui apprirent de plus en plus à se défier des préventions qu'on lui avait inspirées et à douter de l'équité, aussi bien que de l'opportunité d'une condamnation, vers laquelle il avait paru incliner. Il subit d'ailleurs, dans les derniers mois de sa vie, une influence non moins puissante que l'avait été d'abord celle de Bellarmin. Jacques Davy, cardinal Duperron, était arrivé à Rome en décembre 1604, chargé par Henri IV, entre autres missions, de parler et d'agir en faveur des jésuites. Clément VIII avait en lui une grande confiance. Ainsi, lorsque, en iSgS, Duperron, alors à Rome, avait été nommé évêque d'Evreux, le pape lui avait mis au doigt son anneau en disant : « Iiweni virnm seciindiim cor meiim », et il n'avait pas tardé à le revêtir de la pourpre. Dès qu'il le revit, il s'empressa de lui exposer où en étaient les controverses de Auxiliis et parla de condamner Molina. Duperron, « avec une franchise toute française », dit l'historien Poussines, et une liberté toute sacerdotale, répondit :

u Si Votre Sainteté en vient là, si elle interdit comme erronée l'opinion des jésuites sur l'accord de la grâce et de la liberté, tous les calvinistes, tous les luthériens de France et d'Allemagne applaudiront à cette sentence, et ils y verront une formelle approbation de leur dogme sur le libre arbitre (1). »

Une parole comme celle-là, prononcée par un ancien calviniste devenu le plus ledoutable adversaire de l'hérésie, valait mieux, pour amener un dénouement, que bien des discussions savantes. Clément VIII en reçut une vive impression. Mais, quelles que fussent à ce moment ses intentions, il n'eut pas le temps de les réaliser.

Dans les actes de Coronel, après le compte rendu de la session du 22 janvier 1600, on trouve cette mention nécrologique :

« Tous les membres de la commission attendaient avec impatience que le jour fût fixé pour la réunion suivante, espérant y apprendre enfin comment ces controverses allaient se terminer. Mais il advint que, le 10 février de l'an du Seigneur 1605, quatorzième du pontificat, le Saint-Père, en pleine congrégation du saint-office, fut pris d'un mal, (jui l'obligea à lever la séance plus tôt que d'habitude. Bientôt, à la gravité croissante de

(1) Hurter, Nomcnclator JHcniriim, ail. Davy. — Poussines, 1. VI, n* xx.

la maladie, il comprit que la dissolution de son corps était proche. Depuis lors, avec une g-rande piété, il reçut presque tous les jours la sainte Eucharistie, de la main du prêtre qui disait la messe dans sa chambre. Le viatique et l'extrême -onction lui furent donnés par Mgr Fra Ang-elo Rocca, évêque de Sag-aste, préfet des chapelles apostoUques, auquel il avait fait, avec la plus vive componction, Taveu sacramentel de tous les péchés de sa vie. Enfin, le 3 mars, après la cinquième heure de la nuit, il rendit son âme à son créateur, laissant à Rome et au monde, plongés dans la douleur, la mémoire d'un très saint pontife (1). »

Très saint pontife, assurément. Mais si la sainteté préserve des fautes morales, elle ne préserve pas toujours des erreurs de conduite. Clément VIII, cédant à des intrigues dont il ne se défia pas assez, laissa la controverse de Auxiliis changer d'objet et de nature, en se portant sur le livre de Molina : première erreur, qui multiplia les difficultés et réduisit à ne plus marcher qu'en dehors du droit chemin. Il voulut ensuite, comme un docteur privé plutôt qu'en juge de la foi, chercher dans l'étude et la discussion les lumières dont il avait besoin : seconde erreur, qui le condamna aux labeurs les plus rudes, et à des labeurs sans fin et sans fruit. « De plus, pour emprunter les paroles de son successeur, il recueillit, sur la matière, en se donnant une peine énorme, quatorze ou seize propositions de saint Augustin et les proposa comme règle, au lieu d'en rester à l'objet propre de la discussion : troisième erreur encore ; car par là on ne pouvait arriver à rien, les deux partis s' appuyant égaUMucnt sur la doctrine de saint Augustin (2). » Ce que Bellarmin lui avait prédit s'était réalisé : il ne put pas arriver à définir et il ne sut pas renoncer à définir des questions, qui, d'ailleurs, n'olIVaient pas encore cette clarté de doctrine, cette précision de formules, cette unanimité d'assentiment, tous ces signes enfin de maturité, auxquels on reconnaît qu'une vérité révélée peut être présentée sans crainte par l'Église comme un dogme de foi.

Paul V put donc bien résumer l'œuvre de Clément VIII, en matière de Auxiliis, par ces courtes paroles :

(1) Arcli. du Vatic. Fonds Borghese, I, 883.

(2) Minute autographe de la réponse de Paul V à Philippe III. Arch. du Vat. Dorgrbese, I, 370, A.

« Le pape Clément se repentit de s'être ainsi engag-é dans cette affaire, ne sachant, après tant d'années de luttes, de quel côté se tourner pour trouver une issue (1). »

Il aurait pu ajouter que, du moins, dans tous les cfïorls qu'il fit, dans tous les travaux qu'il s'imposa, pour arriver à une solution telle que la voulait sa conscience, il fit paraître combien son âme était ardemment éprise de vérité et de justice, combien son cœur était dévoué aux intérêts de l'Église.

ij. — L'instigateur de toutes ces querelles avait précédé de quelques mois Clément VIII dans la tombe. Le 27 octobre 1604, le jésuite Alonso Ferrer, provincial de Castille, écrivait de ValladoUd à Aquaviva : »

« Maitre Banez, titulaire de la chaire de Prime à la faculté de théologie de Salamanque, est mort le 21 de ce mois à Médina del Campo. Il fut en Espagne un adversaire acharné de notre Compagnie. Pourtant, près de mourir, il parla d'elle en bons termes, affirmant que toujours il avait eu pour les rehgieux de notre ordre des sentiments de bienveillance ; que, s'il les avait combattus dans la controverse de Auxiliis, c'était que sa propre opinion lui paraissait vraie ; mais qu'à présent il jugeait que celle de la Compagnie avait une grande probabilité (2). »

Aquaviva répondit :

« S'il est vrai que maître Banez ait dit, avant sa mort, que l'opinion delà Compagnie sur la grâce est probable, il faut vous en faire donner, par ceux qui l'ont entendu, une attestation authentique. Vous nous en enverrez une copie, authentique elle aussi, et vous en remettrez une autre au grand conseil de l'inquisition, afin qu'il conste nettement de la pensée suprême du défunt. Il est à croire, en effet, qu'il aura parlé ainsi pour décharger sa conscience, après s'être montré notre adversaire si ardent et même, assure-t-on, notre accusateur (3). »

Nous ignorons s'il put être donné suite à cet ordre d' Aquaviva, nos recherches sur ce point intéressant n'ayant malheureusement pas abouti.

(1) Arch. du Valic. Ibhl.

(2) Lettre citée par Poussines, 1. VI. — La léponse d'Aquaviva, qui va être citée, en confirme l'authenticité.

(3) Aquaviva à Alonso Ferrer, provincial de Castille, lo déc. 1004 : Arch. S. J., Caste]]. EpJsl. gen. 1603- 1G12.

Mais il est certain que le bruit ae cette sorte de rétractation de Baùez se répandit en Espagne, car il parvint à Barcelone et au palais nièine du vice-roi de Catalogue. Le prieur des dominicains de cette ville recourut à un de ses confrères de Castille et en reçut, en réponse, une pièce intitulée : Témoignage vértdique de ce qui se passa au décès du Père maître fray Dominique Banez, pièce qui est datée du 3o décembre 1G04 et porte la signature de (juaire dominicains, témoins, disent-ils, de la mort de Baùez. Elle attribue au mourant ces paroles textuelles :

« Mes Pères, pour la question c/^ Auxiliis, je crois, aussi fermement que je crois à l'unité de Dieu et à la trinité des personnes divines, tout ce que sur ce sujet j'ai dit et écrit moi-même et ce que pensent les maîtres de cette province. J'ai vivement désiré voir ces vérités définies par le souverain pontife. Mais j'espère de la miséricorde de Dieu que très prochainement {rnuy presto) j'irai les contempler au ciel dans leur clarté, leur évidence et leur pleine lumière. Néanmoins, je soumets au jugement de notre mère la sainte Église et du souverain pontife tout ce que j'ai dit et écrit en cette matière et en toute autre. Ce furent ses dernières paroles (1). »

Ce témoignage est formel. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'avouer que la teneur même du document nous paraît de nature à inspirer quelque doute. Elle fait venir à la pensée le principe connu : qui prouve trop ne prouve rien, qui dit trop ne dit rien. Est-il, en effet, un théologien sérieux, qui, serait-ce dans le laisser-aller d'un cours privé, ou dans la chaleur d'une discussion publique, oserait dire, même aujourd'hui, que son opinion de moliniste ou de bannésicn est pour lui aussi certaine que les dogmes catholiques de l'unité de Dieu et de la trinité des personnes divines ? Banez était un théologien sérieux : est-il donc vraisemblable qu'il ait parlé de la sorte, en face de la mort, et alors que son opinion venait à peine de surgir ? A ne regarder aussi que le religieux mourant, est-il bien vraisemblable que ses toutes dernières paroles aient été, non pas une prière, non pas un cri de l'àme vers Dieu, mais un plaidoyer, d'une prévoyance si avisée, en faveur de son système ? Qui ne préférerait l'attitude de Molina, oubliant à l'heure suprême toutes ses luttes doctrinales et ne

(If Teslimonio verdudoro do lo que passa en la lauerto dcl Padre Maestro fray Domingo Banez. — Bihl. de la ville de Toulouse, MS. 258, fol. 386v"-387.

pensant qu'à celui pour qui il les avait soutenues ? Nous laissons ces réflexions et le document qui les inspire à des critiques plus sagaces que nous, ou plus richement outillés.

Mais quoi qu'il en soit des senliinenls de Bafiez mourant, on peut se demander si le savant religieux, si apprécié de sainte Thérèse, avait employé pour le mieux lérudition, l'autorité, le temps qu'il prodigua dans sa lutte contre la Compagnie. La paix en fut profondément troublée en Espagne. Un grand pontificat en fut assombri et entravé. Les germes de discorde entre deux grands ordres, semés par Cano, arrivèrent à leur trop complet développement. La théologie, d'ailleurs, en resta, après toutes ces discussions, au point où elle en était auparavant. Mais l'ancienne école thomiste, la grande école de Salamanque surtout, n'eut-elle qu'à se féliciter du passage de Banez et de l'influence qu'il prit sur elle ? Cette influence même ne dépassa-t-elle pas la mesure de son génie (i)?

i8. — Le successeur de Clément VIII fut Léon XI, qui n'eut le temps que de mourir pape. Son pontificat dura du i^i au 26 avril. Après lui, le cardinal Camille Borghèse fut élu et prit le nom

(1) Voici à ce sujet le jugement d'un auteur de nos jours, versé entre tous dans l'histoire des doctrines scolastiques, le P. ELrle, bibliothécaire du Vatican. « Le caractère de Banez ressemble beaucoup à celui de Cano. Il forme au contraire avec l'humeur paisible €t mesurée de son prédécesseur immédiat, Barthélémy de Médina, un contraste frappant. Banez supportait difficilement la contradiction. On s'en aperçut non seulement dans sa lutte violente et injuste contre Molina, mais aussi dans les disputes avec ses propres frères en religion, Vitoria, Soto, et Mancio. Chez lui, comme chez Cano, était resté, à côté de saintes habitudes, un peu de cette fière nature espagnole, qui, dans ces querelles d'école, se montrait d'autant plus aisément que Baûez semblait faire siens les intérêts de Dieu, de l'Eglise et de saint Thomas.

« L'ardeur de Baiîez à poursuivre la publication des commentaires de la Soinnie, commencée par Médina et Soto, mérite de grands éloges. Toutefois, les volumes édités par lui ne contiennent pas le seul fruit de son travail ; on y trouve aussi les richesses accumulées par la longue série des excellents théologiens, qui, depuis Vitoria, ont illustré le couvent de San Esteban. Sans doute il ne mentionne pas aussi expressément que son prédécesseur ces sortes d'emprunts, qu'il néglige facilement de signaler. Mais les matériaux étaient sous sa main, et, de fait, il note assez souvent leur emploi. Son indépendance est plus accentuée que celle de son prédécesseur, Barthélémy de Médina, surtout dans les questions que, soit par contradiction, soit pour un autre motif, il a traitées plus à fond. Là éclatait, même malgré lui, avec un esprit très personnel, un visible manque d'égards pour les autres, je veux parler surtout de la controverse avec ses confrères, aussi bien qu'avec Molina. Dans ces querelles apparaît pour la première fois, avec des traits bien marqués, la physionomie de la nouvelle école dominit;aine à partir de Banez. » {Les manuscrits du Vatican des tlicoloifie/is ilo SaloiiiaïK/un au xvi- sHicle, par le F. Ehrle S. J. Revue Dcr Katbolik, de Mayence, mai 1885.

de Paul V (i6 mai i6o5). Suarez, alors k Rome, eut à s'occuper un instant de ces conclaves, en qualité de théologien et de conseiller. Nous avons de lui un écrit inédit, ayant pour titre : Réponses données par François Suarez à certaines questions touchant l'élection du pape, pendant le conclave où fat élu Paul V. L'éminent docteur les rédigea à Rome, au noviciat de Saint-André, le i5 mai i6o5 (i). Ces questions, soumises à Suarez à plusieurs reprises, ainsi qu'il ratfirme, sans doute par quelque cardinal préoccupé de ses devoirs d'électeur, sont les suivantes :

lo La bulle de Pie IV In eligendis, donnée le 9 octobre i562 pour réglementer les conclaves, oblige-t-elle, sous peine de péché morlel, quant à toutes les interdictions ({u'elle contient ? Suarez, d'après les objets divers de ces prescriptions, en détermine les divers degrés d'obligation, avec une précision et une sagesse faites pour éclairer les consciences les plus anxieuses.

'1° Est-ce un péché mortel que de désirer ou de briguer la papauté ? L'auteur de l'opuscule, se séparant de plusieurs autres moralistes, est d'avis que ce désir, ne portant point sur une chose mauvaise, ne saurait par lui-même constituer un péché mortel : qu'il le constituerait cependant, si quelqu'un désirait la papauté bien qu'il s'en vît indigne, ou avec une intention perverse, ou en se proposant de l'obtenir par des moyens illicites.

3® Le cardinal électeur a-t-il le droit de donner son suffrage à un sujet dont, en réalité, il ne voudrait pas l'élection? Et, s'il ne l'a pas, quel péché y aurait-il à le faire? — Nul péché, répond Suarez, si celui qu'il nomme est le plus digne, ou aussi digne que tout autre ; sauf le cas, où, en prévoyant l'inutilité de son vote, il verrait aussi que par là il favorise l'élection d'un candidat moins digne.

4° Les cardinaux électeurs sont-ils tenus, non seulement de ne jamais donner leurs voix à un sujet indigne, mais d'employer leur pouvoir à écarter de lui les suffrages des autres, surtout quand son élection est imminente? — Ces derniers mots

(1) Arch. S. J. — Cet opuscule de Suarez sur le Conclave a été en partie publié, en partie résumé dans les Études, 5 août 1903, à l'occasion du conclave où Pie X a été élu.

ne renlermeraienl-ils pas une allusion à de graves dissensions qui se produisirent dans ce conclave et qui purent un instant inspirer de vives inquiétudes? Quoi qu'il en soit, Suarez répond que le cardinal électeur ne peut jamais donner son suffrage à un indigne, pas même pour écarter un plus indigne, parce qu'on ne peut jamais faire un mal, même pour en prévenir un plus grand. Quant à l'obligation de travailler à faire échouer un compétiteur indigne, elle existe, comme devoir de justice pour ceux qui, par office, ont la charge et la responsabilité du conclave, pour tous les autres comme devoir de charité envers l'Eglise et le peuple chrétien.

Si l'opuscule qui vient d'être résumé contribua à diriger sur Borghèse quelques suffrages, l'auteur put se féliciter de l'avoir écrit. Le choix de ce pontife était des plus heureux pour l'Eglise, notamment en ce qui concernait la grosse et difficile affaire que lui léguait Clément VIII, celle des controverses de Auxiliis. Borghèse en avait acquis la connaissance en assistant le pape dans la présidence des discussions, d'abord avec le cardinal Arigone seul, puis avec tous les cardinaux qui composaient la congrégation du saint-office ; car, après l'éloignement de Bellarmin, Clément VIII les avait adjoints aux deux premiers. Témoin de ce qui avait été fait par son prédécesseur, Borghèse avait pu en conclure qu'il fallait agir autrement.

Les jésuites accueillirent avec joie son avènement:

« Le Seigneur, dans sa paternelle providence, écrivait Aquaviva, avait donné à son Église, en la personne de Sa Sainteté Léon XI, un pontife de qui nous étions en droit d'espérer beaucoup de bienveillance et de secours en tout ce qui concernerait la conservation et la croissance de notre ordre. 11 lui a plu de le rappeler à lui, moins d'un mois après son élection, comme vous l'avez certainement appris ; mais, de la part de cette même Providence, l'élection de Paul V n'est pas moins une grâce et un bienfait, soit pour le peuple chrétien tout entier, soit en particulier pourla Compagnie, qui peut attendre de lui, comme d'un véritable père, faveur et appui (1). »

Dans les provinces, la confiance commençait à renaître, mais troublée encore par tous les bruits fâcheux, que ne cessaient d'entretenir des adversaires, dont la tactique était de toujours

(1) Aquaviva au P. Cristobal de los Cobos, recteur du collège de Salamanque, juin 1C05. Arch. S. J., Castell. Epist. gea. 1603-12.

SDAREZ — 1-29

chanter victoire. Ainsi, le P. André Alvares, procureur des jésuites à Lisbonne, écrivait à l'assistant du Portugal à Rome :

« Puisque V. R. dit que nous avons un bon pape, 'un pape qui nous aime, et que, si les faveurs ne pleuvent pas sur nous, il n'y aur;i pas non plus de passe-droit, il conviendrait de rendre compte à Sa Sainteté de ce que disent les Pères dominicains. Ils disent que le livre de l'évêque des Algarves est prohibé par sa Sainteté et condamné. Du P. François Suarez, ils disent — et ils montrent des lettres à ce sujet — qu'on lui ordonne de supprimer dans son ouvrage certaines choses et de ne plus imprimer, de ne pas sortir dé Rome et d'y rester comme prisonnier. Des livres du P. Luis de Molina, ils disent qu'ils sont condamnés, qu'on a ordonné de les brûler, que nous avons demandé des arrangements qu'euxmêmes n'ont pas voulu accepter, que maintenant nous demandons que Sa Sainteté ordonne d'effacer dans les ouvrages tout ce qu'il lui semblera bon, mais de ne pas les livrer aux flammes et de ne pas tenir Molina pour suspect ; qu'ils l'acceptent pour nous faire plaisir, si Sa Sainteté le veut. Voilà ce que disent ces religieux. Leur provincial, Fray Miguel Goelho, montre des lettres de Rome ; ils en portent dans les rues, les maisons, les églises, aux comtes, aux ducs, etc., et, bien que quelques-uns ne leur accordent point créance, malgré tout d'autres passent de leur côté et cela fait beaucoup de mal à notre doctrine et à nos écoles. 11 semble qu'il faudrait faire connaître la vérité. Que Sa Sainteté ordonne qu'on ne tienne plus de pareils propos, puisque de fait tout se passe au rebours de ce qui est dit et que la doctrine de l'évêque est bonne, aussi bien que celle dos P P. Molina et Suarez... (Ij »

19. — Le nouveau pontife avait mieux à faire que d'intervenir pour mettre fin à ces caquetages de couvents, c'était de donner sans retard une solution au litige doctrinal. Il voyait combien il était urgent de rétablir une paix durable. Le conclave le lui avait demandé en le nommant. L'Eglise attendait une direction que de

(1) Lettre du P. André Aîvares. — Lisbonne, Archives du Collège S. J. de Gampolide : Copies. — Le livre de Suarez dont il est question dans cette lettre est le volume des Opuscula tlieolo(jica, celui de l'évêque des Algarves est le suivant: Ferai nandi Martiaz Mascaronbas, Alfjarhiorum Episcopi Tractatus de Auxiliis divinœ gratiœ ad actus supernatuiales. Lugduni sumplibus Horatii Cardon, 1605. Petit in-12 de 284 pages, court, sobre et clair qui soutient la doctrine que défendait la Compagnie et se réfère souvent à Suarez. Dans l'épitre dédicatoire à Philippe III, l'auteur raconte qu'il avait, quelques années auparavant, à la fin de son rectorat de l'université de Coïmbre et au commencement de son épiscopat, composé un commentaire de la 1' 2" de saint Thomas, mais qn'u dans une invasion subite des Anglais et des Hollandais sur les cotes de Portugal, sa hibliothi'que fut enlevée et ce manuscrit avec elle. H se dédommagea en écrivant ce traité De Auxiliis.

CHAP. II. — LES CONTROVKRSES « DE AUXILIIS » A ROME 45l

longs délais avaient rendue de plus en plus nécessaire. Toutefois, les difficultés de la tâche parurent un instant effrayer Paul V. Le duc de Escalona, ambassadeur d'Espagne à Rome, écrivait à Piiiiippe IIL le 3 juin i6o5 :

« Dans l'audience du 28 du mois dernier, j'ai fait auprès du pape, au nom de votre Majesté, les plus pressantes instances pour le décider à reprendre et à terminer la controverse de Auxiliis. Mais il s'est montré perplexe et irrésolu, se plaignant du pape Clément, qui avait engagé l'affaire dans une voie interminable, et n'avait pris aucune décision. Il ajouta qu'il ne savait pas encore sil se résoudrait à la prendre en main, n'étant pas au courant de ces matières ; il s'était bien trouvé présent à toutes ces discussions, mais il y assistait comme membre de la congrégation et non comme pape obligé de donner une solution et une sentence, ce qui était bien différent. En fin de compte, j'eus beau le presser, il ne prit aucun parti. Il faudra que V. M. lui écrive en des termes tels que les demande une affaire si importante et d'un intérêt si universel. Je ne manquerai moimême aucune occasion de la lui rappeler (1). »

Les hésitations de Paul V ne furent pas longues. Le i septembre i6o5, il annonça qu'il allait reprendre les congrégations de Auxiliis ; aussitôt il chargea Coronel de préparer un exposé sommaire de tout ce qui s'était fait Jusqu'alors et fixa la prochaine session au 14 de ce même mois.

Ce jour-là, en effet, la commission se réunit de nouveau. Elle se composait, malgré les réclamations des jésuites, des mêmes consulteurs (2) : mais aux cardinaux vinrent se joindre Bellarmin, que le pape ne laissa pas s'éloigner après le conclave, et Duperron, dont le sentiment était connu. On vit dans ce fait un indice des dispositions du nouveau pape. Il fit lire le rapport

(1) Lettre du duc de Escalona, ambassadeur d'Espagne à Rome, à Philippe III. — Rome, 3 juillet 1605. — Arch. de Simancas, Estado-Roma, Legajo 980.

(2) Sur ce point se trouve aux archives du Vatican (fonds Borghèse Sec. I. de Auxiliis Varia 388-399, fol. 186) une requête en italien, adressée à Paul V par le P. Bastida, dans le but « de montrer à Sa Sainteté combien la Compagnie a raison de désirer et de demander que la cause de Auxiliis ne reste pas soumise au jugement do la commission qui en a été saisie jusqu'alors ». Douze motifs sont allégués, tirés de l'insuffisance de ces juges, de la légèreté et de l'injustice de leurs procédés, du mécontentement qu'eu avait res- .senti Clément VIII lui-même: « mécontentement qu'il ne put s'empêcher d'exprimer de telle manière que le président de cette commission, l'évèque de Cariati, mourut peu après de l'impri-ssion qui lui en était restée; du moins est-ce à celle cause que l'opinion publique attribue sa mort ». Paul V, ne voulant pas sans doute paraître désapprouver, en le cassant, ce qu'avait fait et maintenu son prédécesseur, maintint aussi la commission; mais il parut dans la suite allacher assez peu d'importance à ses verdicts.

de Coronel (i), puis interrogea la commission sur la manière de terminer l'affaire. L'avis fut qu'il fallait continuer la discussion sur les quinze articles de saint Augustin, proposés par Clément VIII . Paul V accéda à ce désir et la séance suivante porta en effet sur cette matière. Mais, après cette concession, il fit remettre aux orateurs, par écrit comme toujours, pour sujet de la séance suivante, une question unique et précise sur le mode d'efficacité de la grâce et sur la prédéterminalion (2). C'était là ce que les jésuites avaient demandé depuis huit ans, mais sans l'obtenir, ce système, déféré à Rome en même temps que le leur, s'étant toujours abrité, pour éviter la discussion, derrière la cause du Concordia.

Bastida pouvait donc bien aborder la matière eu ces termes :

« Très saint Père, enfin, après quai-ante conférences, tenues devant ce tribunal suprême, nous arrivons au point d'où sont nées toutes ces controverses, au principe d'où sont venues toutes ces rivalités, toutes ces veilles, toutes ces fatigues, toutes ces dissensions parmi les fidèles et cette anxiété qui tient dans l'attente, d'un bout du monde à l'autre, catholiques et hérétiques (3). »

C'était dire qu'on finissait par oîi il aurait fallu commencer. L'orateur concluait que cet objet, le véritable objet des controverses, ne devait pas être traité à la hâte et pour la forme, ainsi que certains se le promettaient, mais avec tout le temps et tout le sérieux qu'il exigeait. Paul V laissa discuter cette question dans neuf conférences. C'était encore bien peu, après qu'on s'était acharné, pendant plusieurs années et dans une cjuaranlaine de

(i) On peut voir aux archives du Vatican, fonds Borghcse, série I, 8S3, un bel exemplaire MS. de ce rapport ou Brevis enarratio omnium actorum in controvcrsia de auxiliis... fada a F. Gregorio Nunnio Coronel... Congregalionis Secretario die XII sept. MDCV, coram SS. et B'" Patrc... Paulo V... Voir aussi pour cette reprise des congrégations, Bibl. du Valic. Fonds Barberini, lat. 965.

(2) Voici cette question : « Dubium a S"» Dno N' propositum : an Deus sua cfficari gratia movcai liominis voïunlatom ad uctus Jiberos bonos, non solum intetius suadeado, invitando, oxcitando, aut aliter moraliter attrahendo, serf eliam vere et active proprio, salva tamen humana libertate. Et an talis efûcax gratia convcnienter ab aliquibiis scholasticis physice prœdeterminare dicalur? » Arch. de Vatic. Boighese I, 351.

(3) Rome, Bibl. Victor-Emmanuel, MSS. Gesuitici 681-2810. Ce codex porte ce titre au dos : Qusestiones oblatx Clementi VIII et Paulo V in controversia Paliis Molinsr. — Ce sont les copies des discours ou dissertations, lues par les PP. Vaiencia, Arrubal et Bastida dans les sessions papales des controverses de Auxiliis. Filles sont au nombre de quaranle-sepl. Le début de Bastida, qui vient d'être cité, se trouve au commencement de la 39"".

CHAP. II. — LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS » A ROME i^7)3

congrégations, sur la doctrine de Molina et des jésuites. Bastida du moins mit à profit le temps qui lui fut accordé. Il s'attaqua vigoureusement à la prédétermination physique, montrant qu'elle ne pouvait s'accorder ni avec l'Ecriture Sainte, ni avec les conciles de l'Église, ni avec les enseignements des Pères, surtout de saint Augustin, ni avec ceux des docteurs catholiques, notamment de saint Thomas, qu'elle s accordait au contraire trop bien avec les erreurs des protestants sur le libre arbitre, enfin qu elle se heurtait à des objections de raison, dont les plus subtiles et les plus ingénieuses distinctions ne parvenaient pas à la dégager.

Mais, peu confiant, semble-t-il^ dans ce procédé d'instruction, que, sans doute, il n'avait repris que par égard pour son prédécesseur et pour la commission, ou peut-être, comme les bruits en coururent alors, assez éclairé pour son compte sur la doctrine des bannésiens, Paul V résolut, au bout de quelques mois, de mettre fin à ces joutes théologiques. La dernière eut lieu le 22 février 1606. A la séance, la dernière aussi, de délibération qui suivit (8 mars), il prit l'avis de tous sur la manière de terminer enfin cette grave affaire : puis, d'après les actes suspects de Goronel, il aurait ordonné aux consulteurs de rédiger, chacun de son côté, son jugement sur ces trois points : Quelles propositions y avait-il lieu de définir, quelles de condamner? En quoi les systèmes discutés différaient-ils des erreurs des hérétiques? Enfin, faudraitil, dans la bulle, désigner les livres d'où les propositions auraient été extraites et les religieux qui les avaient soutenues? (i)

Sept mois après, le 5 octobre, tous ces écrits ayant été remis, le pape ordonna aux consulteurs d'arrêter le jugement définitif de la commission. Ils le firent dans une série de neuf réunions générales, puis de réunions partielles, où quelques-uns d'entre eux, délégués à cet effet, achevèrent de formuler les conclusions adoptées : travaux qui remplirent les derniers mois de 1606 et les premiers de 1607. La commission, finissant comme elle avait commencé, ou plus mal encore, demandait la condamnation de quarante-deux propositions de Molina, dont les unes étaient faussement attribuées à cet auteur, les autres, soutenues déjà par

(1) Bibl. du Valic. fonds Darberini, lat. 966. V. Meyer, De Auxiliis, 1. VI, r. 22 et 23.

de grands théologiens, ne méritaient aucune censure. Un seul consulteur se sépara nettement de ses collègues, et il est juste de le signaler. Au cours des Actes, chaque l'ois que la délibération aboutit à un avis défavorable à Molina, la clause suivante se rencontre : Excepta Régente Carmelitarum : tous ont ainsi opiné, sauf le Régent du collège des cannes. Il en lut de même lors du vote dernier et général. Paul V en voulut si peu à Bovio de son indépendance à défendre Molina et son ordre, qu'à cette époque même il le lit évèque de Melfi (i).

ao. — Au reste, il semblerait que le pape n'attendait pas beaucoup de lumière de cette commission, car, pendant qu'elle travaillait à lui en apporter, il en cherchait ailleurs. Apres la clôture des congrégations, il avait continué, avec les cardinaux qui y avaient assisté, à tenir des conseils secrets où se discutaient les différentes solutions qui s'offraient. En même temps, il consullait de divers côtés des théologiens éminents. Plusieurs réponses méritent d'être signalées.

Aquaviva, que le i)ape invita à donner son avis, prit énergiquement, de vive voix et par écrit, la défense de Molina, dont plusieurs cardinaux demandaient la condamnation ; il montra combien il serait injuste de proscrire un ouvrage que des tribunaux de l'inquisition et des universités célèbres avaient approuvé ; il s'offrit à prouver devant une commission de cardinaux que le Concordia ne méritait point une pareille sentence et fit valoir que cette sentence ne frapperait pas le livre d'un homme, mais la doctrine même de la (Compagnie (2).

Fran(;ois de Sales engagea le pape à ne point donner de définition dogmatique. Il est certain toutefois par ailleurs que, pour lui, il partageait le sentiment des jésuites, ses anciens

(1) « Brevi post, Episcopum Melphiclensem creavit. » Schncemann, c. 15. — Il est vrai qu'à la même époque Paul V éleva Diego Alvarez à l'arcbevêché de Trani. Voici, d'après les Actes, le jugement définitif de Bovio: «Avec les Pères de la Compagnie, je pense que Dieu par sa grâce ne préJétermine point la volonté humaine aux actes bons; qu'on ne saurait admettre cette opinion sans admettre aussi que Dieu prédétermine aux actes mauvais, assertion inconciliable avec la foi catholique : enfin que notre doctrine est légitimement appuyée sur l'autorité de saint Thomas et des docteurs, allégués par les Pères de la Compagnie ». — Arch. du Vatican, Fonds Borghese, I, 351.

(2) Schneemann, p. 286.

GHAP. Il . — LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )) A ROME 4'^^

maîtres ; mais il lui paraissait plus opportun de laisser encore ces systèmes au nombre des opinions libres. On sait que Pie IX, dans la bulle qui le met au rang des docteurs de l'Eglise, le loue d'avoir donné ce sage conseil (i).

Les lettres, adressées par le cardinal Duperron à Henri IV, montrent que Paul V avait un tout particulier désir de connaître à fond son sentiment. Il mandait, à peine arrivé à Rome :

« Le pape — c'était encore Clément VIII — m'a colloque en trois congrégations, de deux desquelles j'ai estimé estre de mon devoir de rendre compte à Votre Majesté : l'une est de Auxiliis, en laquelle se traite la dispute d'entre les pères jésuites et les jacobins. » — Et plus lard sous Paul V : « Pour le regard de la dispute, qui est entre les pères jacobins et jésuites, de l'advancement ou retardement de laquelle Votre Majesté m'avait commandé de lui donner advis, le Pape fit mettre, il y a deux mois, entre mes mains, les actes du concile de Trente, avec toutes leurs histoires et procédures, qui étaient gardés au château Saint-Ange, pour les voir sur cette matière ; mais pour ce qu'ils sont fort gros et que les médecins, durant ces chaleurs, ne me permettent pas de faire grands excès d'estude, je n'ay peu encore avoir la commodité d'en venir à bout. »

L'opinion de Duperron nous est déjà connue : les Actes du concile de Trente n'y changèrent rien et ne pouvaient rien y changer (2).

Paul V ne pouvait pas oublier l'université de Paris, qui jouissait encore de la plus grande autorité doctrinale. Voici la

(1) Pie IX s'exprime ainsi : « Voici encore un fait qui montre combien était grande dans l'Église la réputation du saint évêque. Notre prédécesseur, de sainte mémoire, Paul V, alors que les célèbres controverses de Auxiliis se traitaient à Rome, voulut savoir quelle était la pensée du pieux prélat, et, se rangeant à son avis, il jugea que le mieux était d'imposer le silence aux deux parties sur cette question si subtile, si périlleuse, si longtemps et si vivement discutée, et d'éteindre ainsi la querelle » (Bref Divos in Miserjcordia Deus... 16 nov. 1877). Quant à l'opinion personnelle de François de Sales, elle est assez connue par sa lettre de félicitation, 26 août 1618, au P. Lessius, pour son livre sur la prédestination et la grâce, et par son Traité de l'Amour de Dieu (1. II, c. 12 et liv. III, c. 5,) auquel il renvoie dans celte lettre. On peut la trouver en latin dans Livinus Meyer, Hisl. Controvers. de Auxiliis, 1. I, c. vi.

(2) Lettres du card. Duperron à Henri IV, 7 févr. 1605, 11 juillet 1606. — Une autre lettre montre combien, à tort ou à raison, on mêlait les rivalités politiques des étals à ces rivalités doctrinales de deux ordres. « Pour le regard de la dispute des Pt'res jacobins et jésuites. . . , les Espagnols font profession ouverte de protéger les jacobins, en haiue, comme je crois, de l'affection que le général des jésuites et presijue tous ceux de son ordre (excepté ceux qui dépendent du Père Mendoze et Personius, comme particulièiemenl les jésuites anglais) ont montré de porter à V. Majesté; et semble que d'une dispute de religion ils en veulent faire querelle d'Klat; mais Sa Sainteté saura bien discerner l'un intérêt d'avec l'autre et adjuger la vérité à qui elle appartiendra. » (2.S janv. 1606.)

minute autographe d'une lettre qu'il fit écrire au nonce de Paris, Maffeo Barberini :

« Le Pape, voulant en venir à une décision sur la controverse de Auxiliis, désire que le nonce, en personne, avec toute la dextérité qu'il pourra et quasi alind agetts, se mette à rechercher quel est, en cette matière, le sentiment de l'université de Paris ou de la Sorbonne, et si tous y sont d'accord, ou s'il y a diverg-ence d'opinions (1). »

En recommandant ainsi le secret, Paul V voulait sans doute éviter que la question, ouvertement proposée, ne fût à Paris, comme elle l'était ailleurs, une occasion de dissentiment et d'intrigues. Voici le résumé des réponses de Barberini.

Il était allé voir le docteur de Sorbonne Duval, le premier de tous peut-être pour la science et pour l'intégrité de la vie. Dans la conversation, il avait adroitement, comme par pure curiosité, fait venir le sujet en question. Duval lui avait dit que les théologiens de l'université étaient partagés, les uns se prononçant pour les dominicains, les autres pour les jésuites ; que, pour lui, il penchait vers l'opinion des jésuites, s' attachant spécialement à la doctrine de Mascarenhas et de Suarez en ses Opuscules (2) ; qn'il était persuadé que beaucoup d'autres dans cette université, et non des moindres, pensaient comme lui ; mais qu'il y avait à Rome deux docteurs de Sorbonne, hommes de grande réputation, qui toujours avaient soutenu la cause des dominicains et qui avaient mandé à leurs collègues de Paris que Sa Sainteté terminerait bientôt le litige, qu'en attendant ils feraient bien de s'abstenir de traiter ces questions, n'ayant rien à gagner à se prononcer avant que le pape ne l'ait l'ait. Il avait ajouté que, parmi les dominicains d'Espagne, il y avait de très éminents théologiens, dont l'avis méritait d'être pris en très grande considération ; qu'en France on adoptait plus volontiers l'opinion des jésuites, parce qu'elle sauvegarde mieux le libre arbitre, que suppriment totalement les hérésies calvinistes de ce royaume.

Deux mois après, une autre lettre du nonce disait en substance que Duval, prié par lui de se renseigner plus en détail, lui avait répondu qu'il l'avait l'ail, mais que tous se montraient hésitants;

(1) Arch. du Vatic, fonds Borg'hèse, I, 540-41-42, fol. 217, autographe de Paul V .

(2) Voir sur cet ouvrage de Mascarenhas, la note p. 450.

que si la question était l'objet d'un débat et d'une délibération, il pourrait fort bien se faire qu'elle fût tranchée en faveur des dominicains, grâce au curé de Sainl-Eustache, doyen de la faculté de théologie, dont l'autorité est grande, mais dont la doctrine a toujours été suspecte de luthéranisme ; que les deux collèges rivaux, qui composent en majeure partie le corps de la faculté, paraissent, l'un, celui de Sorbonne, penser comme il pense lui-même, l'autre, celui de Navarre, se mettre absolument du côté des dominicains ; qu'enfin, de Rome, un Père jésuite qui parle pour la Compagnie dans les congrégations, a écrit aux Pères jésuites de Paris d'avoir bon espoir, parce que leurs affaires vont bien — ce sont ses propres paroles — sous ce pontificat (i).

Le nonce ne put rien obtenir de plus précis. On sait pourtant que l'école de Paris fut dans l'ensemble favorable aux doctrines des jésuites sur la liberté (2). Pour le montrer alors, elle était sans doute trop influencée par le conseil de ces deux docteurs de la commission romaine, Le Bossu et de Creil : réserve regrettable, car elle manqua une belle occasion de remplir, avec autant d'éclat que d'utilité, le grand rôle des universités catholiques, appelées à être le conseil le plus autorisé de l'Eglise enseignante.

21. — Bientôt, d'ailleurs, le pape ne chercha plus ni renseignements, ni lumières. Le 28 août 1607, fête du docteur de la grâce, saint Augustin, il réunit une dernière fois les cardinaux du Saint-Office et demanda à tous leur avis définitif. Le résumé de cette délibération suprême, écrit de la main de Paul V même, sans doute à mesure que chaque cardinal parlait, se conserve au fonds Borghèse des archives du Vatican (3).

(1) Lettres de l'archevêque Matteo Barberini, nonce de Paris, au card. Aldobranndii. 24 nov. Iti05, et 24 janv. l(JOti. Rome, Arch. Valic. Nunziatura di Francia, t. 50 foL 34 et

(2) V. Schneemann, p. 1:30, 277.

(3) Codex l. 370, A. fol. 94-90. Trois pièces se trouvent actuellement annexées à ce précieux document : 1* Une copie plus lisible que ne l'est l'original dont l'écriture est difficile et l'encre un peu altérée. — 2* Une note indiquant l'importance de cette pièce pour l'histoire de la théologie. — 3» La copie d'un écrit daté de Rome, 30 nov. 1882 et signé de Ludovico Passarini alors archiviste du Prin.e Rorghèse (fui atteste que le prince a permis au P. Schneemann de transcrire et de publier ce document. Il est en elTet imprimé en entier dans cet auteur p. 287-293 et reproduit en fac-similé à la lin du volume.

Des neuf cardinaux présents, quatre, dont deux penchaient plutôt vers la doctrine des dominicains, étaient d'avis qu'il fallait encore prolonger l'examen et les enquêtes ; un cinquième voulait une décision doctrinale, qui terminât enfin cette trop longue affaire, mais il n'indiquait pas dans quel sens il la voulait. Un sixième la désirait aussi, mais seulement si, d'un côté ou de l'autre, il y avait hérésie. Un seul, le cardinal dominicain d'Ascoli, demandait formellement la condamnation des quarante-deux propositions de Molina, censurées par la commission, et une bulle en faveur de la prédétermination physique, en évitant cependant de mettre en cause l'ordre des jésuites. Enfin, Bellarmin et Duperron répétèrent, comme toujours, que, pour eux, la prédétermination physique n'était au fond que la doctrine de Calvin ; que, si on voulait condamner un auteur, c'était Bafiez plutôt que Molina qu'il fallait frapper ; cependant, que, pour rétablir la paix, il valait mieux ne condamner personne. Le temps, ajoutait Duperron, travaillerait pour cette pacification. On pourrait, ajoutait de son côté Bellarmin, faire une bulle pour condamner les propositions que tous s'accordaient à rejeter.

La conclusion de Paul V fut que, les parties admettant également tous les décrets des conciles, par suite s'entendant sur le dogme et ne se divisant que sur l'explication du dogme, il n'était pas opportun pour le moment de rendre une sentence doctrinale ; qu'il fallait laisser le temps en montrer plus tard, s'il y avait lieu, la nécessité ; qu'une bulle sur la doctrine commune à tous serait inutile ; enfin que, si des propositions paraissaient condamnables, il appartenait au Saint-Office de s'en occuper. Ensuite, le pape ordonna à tous de garder encore le secret sur cette décision et déclara que les orateurs des deux ordres et les consulteurs de la commission pouvaient quitter Rome (i).

C'était la fin des controverses de AuxiliLs, treize ans après qu'elles avaient été évoquées au tribunal du Saint-Siège.

Le mois suivant, les ordres du pape furent signifiés aux généraux des dominicains et des jésuites. Aquaviva les notifiait

(1) Bibl. flu Vatic. fonds Barbci-ini, lat. 966.

CHAP. II. — LES CONTROVERSES» DE AUXILIIS )) A ROME ^îk)

en ces termes, le i8 septembre, par une lettre adressée à tous les provinciaux :

«( Pour l'affaire de Auxiliis, le Saint-Père a fait dire aux théolog'iens, orateurs et consulteurs des conférences, qu'ils pouvaient rentrer chez eux. Il a ajouté qu'il ferait connaître, quand le moment serait venu, sa pensée et sa décision; qu'en attendant il ordonnait expressément de bien se g-arder, en traitant ces matières, de qualifier ou censurer l'opinion adverse, nous enjoignant, aussi bien qu'aux Pères dominicains, de punir sévèrement quiconque violerait cet ordre. Sa Sainteté désire de plus qu'on évite toute parole blessante et qu'on fasse au contraire paraître en tout une sincère cordialité (1). »

Aquaviva alla au-delà de ces ordres : il défendit, jusqu'à nouvel avis, de discuter publiquement ces questions et refusa l'autorisation d'imprimer les ouvrages où elles étaient traitées, entre autres des écrits de Suarez et une réponse de Lessius au livre, mentionné plus haut, du dominicain, François de Avila. En 1610, la publication, faite à Rome, du grand ouvrage du dominicain Diego Alvarez, de Aiixiliis dUunœ gratiœ, fit sortir le général de la Compagnie de cette réserve volontaire (2). Mais, à peine ce livre, si favorable aux bannésiens, eut-il paru, qu'émana de l'inquisition romaine (ler décembre 1611) la défense, dès lors elle aussi tout à leur avantage, de rien publier en matière de Auxiliis sans l'autorisation du Saint-Siège : défense qui fut très longtemps maintenue, sans être toujours et par tous observée, et dont Suarez, qui la respecta, devait sentir plus tard la très mortifiante rigueur.

La conclusion donnée par Paul V aux controverses ne satisfit ni les bannésiens, qui avaient fait les derniers efforts pour amener la condamnation de Molina et qui voyaient en Espagne, à la suite de leur échec, beaucoup de bons esprits se détacher de

(1) Aquavivo aux provinciaux, 18 sept. 1607. — Arch. S. J., I/isp. Hpist. Gen. ad Provinciales. 1002-1080.

(2) Diego Alvarez, devenu le 10 août 1607 archevêque de Trani, au royaume de Naplos, publia son ouvrage en 1610. Alors seulement parut le livre de Lessius /)<• f^ndia efftcsci el de Prsedestinationc... approuvé par les réviseurs dès 1608. Suarez dans une lettre au P. Jean Ferrer signale ces deux ouvrages: « J'ai déjà reçu le livre De Auxiliis du Pire Lessius, mais je n'ai pas encore pu le lire. Je sais qu'il a paru aussi un autre livre d'un religieux dominicain, nommé fray Diego Alvarez, qui se trouvait aux controverses de Home, et qui est maintenant évêque en Italie. Je ne puis me le procurer ici: s'il arrive de Tos côtes, je vous serai bien obligé de me l'envoyer sans relard, soit par Madrid où le prix vous en sera aussitôt payé, soit par mer à Lisbonne, bien que celte voie offre des difficultés, parce que les navires suivent rarement ce parcours. » ilO avril 1011. .\rch. privées).

46o LIVRE III. — SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS ))

leur école (i), ni le roi Philippe III, qui, désirant une paix durable, avait désiré aussi une sentence doctrinale. Par voies oriicieuses et par voies diplomatiques, les instances les plus vives furent faites auprès du pontife, pour l'amener à rendre un jugement, qu'il avait semblé ne vouloir que différer (a). Il en resta à sa décision dilatoire, mais définitive dans sa pensée. Il a laissé, dans un écrit autographe, les raisons du refus qu'il opposa au roi d'Espagne : le temps dissiperait les obscurités qui entouraient encore ces questions ; les deux parties admettaient tout le dogme catholique : il importait, en face des ennemis de l'Eglise, de ne diminuer, par une condamnation, l'autorité d'aucun ordre religieux : d'autres papes, dans des cas semblables, ne s'étaient pas prononcés et Clément YIII lui-même, eût-il vécu davantage, ne l'aurait pas fait (3).

Des adversaires de la Compagnie ont contesté la sincérité de ces explications de Paul V. Ils ont dit que le pape, personnellement, était opposé aux doctrines molinistes, qu'il avait préparé une bulle pour les frapper, que seuls des motifs d'ordre politique l'empêchèrent de la publier ; et ces motifs auraient été, soit la nécessité de ménager le roi de France, qui venait de s'employer pour réconcilier le Saint-Siège avec la république de Venise et qui aurait vu dans cette condamnation un succès pour le roi d'Espagne, soit le désir de récompenser le désintéressement des jésuites, qui, bannis du territoire vénitien, avaient demandé au pape de ne pas rendre la paix impossible en exigeant leur rappel. C'est là de l'histoire fantaisiste, inspirée par le dépit de la défaite. Si Paul V avait des préférences doctrinales, ses actes, on a pu le constater, autorisent à penser qu'elles ne l'inclinaient pas du côté des bannésiciis. Le texte d'une prétendue bulle, il est vrai, circula plus tard et il se rencontre encore dans les bibliothèques ; mais elle

(1) V. Schneernann, c. 15, p. 294, note.

(2) Voir par exemple, Bibl. Vatic. lat. MS. 4G73, la pièce intitulée : Quod in ncgocio ■de auxiliifi veritun dalnrmiaaada est et non reUnquenduin ut utraque opiaio pro cujusque libitu tanqufjw prohabilis Icncatur. — Dix-sept raisons sont alléguées : la quinzième témoigne d'une sollicitude louchante : « Il importe, est-il dit, d'assurer à cette Compagnie de Jésus, qui d'ailleurs peut cire très utile à l'Église, le bienfait de la pureté, de la sécurité, de l'unité de doctrine, etc. »

(3) Cet autographe de Paul V se trouve aux arch. du Vatican, fonds Borghese, I, S70 A. — Cité par Schneernann, p. 293 et suite.

ne fut rédigée ni par Paul V ni pour lui et elle a été déclarée apocryphe par Innocent X (i). Quant aux motifs politiques, on y recourt gratuitement ; mais si on fait tant que de les invoquer, il sera libre à chacun de les retourner et de dire que si Paul V ne condamna pas les bannésiens, ce fut pour ménager Philippe III.

Au reste, une considération d'ordre supérieur enlève à ces questions et autres semblables toute leur apparente importance. Quand il s'agit d'un pape, agissant comme juge de la doctrine catholique, peu importe ce qu'il pensait, peu importe ce qu'il a voulu faire à un moment donné, peu importent les faits ou les influences qui ont amené sa décision. Seul son acte définitif, seule sa sentence suprême a de la valeur. En dehors de là, tout ce qu'on ferait pour expliquer cet acte ou cette sentence, ne serait que peine et temps perdus. Ou plutôt, ce qu'on ferait pour prouver que Paul V n'autorisa, que contrairement à sa pensée et à son inclination, le molinisme à se produire librement, serait tout à l'avantage de ce système. Dans la mesure où il serait établi que la décision pontificale fut autre qu'elle n'aurait dû être, humainement parlant, il y aurait présomption que Dieu, par le jeu des événements, serait providentiellement intervenu pour empêcher son vicaire de s'écarter de la vérité. — Mais revenons à l'histoire vraie.

Du côté des jésuites, ce dénouement des controverses fut accueilli avec beaucoup de joie. Bien que provisoire en apparence, il les rassurait assez pour l'avenir comme pour le présent ; et, s'il n'apportait pas tout ce que plusieurs, au début, s'étaient flattés d'obtenir, il apportait ce que beaucoup, par moments, avaient presque cessé d'espérer. Le système de Banez n'était pas condamné : mais la doctrine de la Compagnie ne l'était pas davantage, bien qu'elle eût été attaquée avec beaucoup plus de liberté, plus

(1) Bulla Pauli Vin maleiiu de Auxiliis ad montom S. Aucjusliui qux tamen non fuit publicata. » (Rome, bibl. Angelica, MS. R. 2, IG (Ane. notation), fol. 181. Incipit: « Paulus Episcopus servus servorum Dei ad perpetuam rei raemorianj. — Gregis Dominici cujus pascendi regendique Princeps Pastorum Jésus Christus... » Onze folios. — l'ne note en altribucla non-publication soit à l'intervention d'Henri IV, soit à la mort de Paul V. Ni formules finales, ni signatures. Serry l'a imprimée dans son histoire de AuxUiis. Innocent X dit, dans son décret du 27 avril 1(354: «... Autographo sive exeniplari prœdictaî assert.'c Constitutionis Pauli V nullam ommino esse lidem adhibendam neque ab alterutra parte seu a quocumque alio allegari posse... »

de forces conjurées, plus d'habile tactique. En même temps, le livre de Molina, poursuivi avec tant d'acharnement, tourné et retourné en tous sens depuis vingt ans, sortait avec honneur de l'épreuve suprême et sans exemple, qu'il venait de subir à Rome, comme il était sorti, en Portugal et en Espagne, des jugements universitaires, des conseils royaux, des tribunaux de l'inquisition ; triomphe qui était aussi celui des écrits de Suarez, attaqués par Banez avec tant d'acharnement. Le contraste entre ce qui avait été partout et si longtemps annoncé et ce qui arrivait, produisit son elFct. « Notre opinion a beaucoup gagné et s'est fort répandue depuis le décret du pape ; si bien qu'elle est maintenant beaucoup plus commune, comme on peut le constater dans divers ordres religieux, tels que ceux de saint François, de saint Augustin, du Carmel et autres. » Ainsi s'exprimait Aquaviva, dans un écrit adressé à Paul V, pour lui dire que la Compagnie ne désirait pas autre chose que la liberté qui était laissée aux deux parties (i).

D'autres documents portent à croire qu'il faut donner à ce désir un sens purement administratif. Ils montrent que la Compagnie ne voulait, il est vrai, faire aucune démarche pour amener un jugement définitif, de peur de déplaire à Paul V, mais qu'elle désirait ce jugement et qu'elle aurait vuavec plaisir d'autres qu'elle, par exemple ses adversaires ou le roi d'Espagne, le demander et l'obtenir; et cela pour deux raisons surtout : d'abord parce qu'elle n'avait aucun sujet de craindre que la doctrine de la grâce prédéterminante fût déclarée vraie ; ensuite et surtout pour rester constante avec elle-même.

« En efîei, disait le rapport que nous résumons, depuis Tannée 1598 Jusqu'à la présente année 1607, dans toutes les délibérations qui ont été tenues à Rome sur cette affaire, notre Père général en est toujours venu à celte conclusion, qu'il fallait tout faire pour que le point principal de doctrine fût d'abord défini, et qu'ensuite d'après cette définition fussent jugés tous les livres déjà publiés ou à publier sur ces matières. Tel a été aussi le sens, je ne dis pas d'un ou de deux, mais de nombreux et pressants mémoires remis à Clément VIII et à Paul V (2j. »

(1) V. Schneemann, p. 294.

(2) Lo que los Padres de la Compania sientcn sobre ol pedir a Su Saatidad deûuJciûû ca la materia du AuxilJJs. — liazocs por parle da Cowpanhia sobre a disputa

La Compagnie ne réitéra plus ces instances, mais elle réclama contre les prétentions intéressées de certains, qui, voulant travailler à obtenir une définition, voulaient ainsi que leurs démarches eussent pour efïet de suspendre la mise en vigueur du décret de Paul V. Pour elle, elle en souhaitait la mise à exécution immédiate et entière, à laquelle son honneur, aussi bien que la paix et, à son sens, la vérité, ne pouvaient que gagner. De fait, le pape n'ajouta rien à son décret et n'en retira rien.

L'historien dominicain Serry reproche aux jésuites d'avoir, avec une légèreté peu digne d'eux, témoigné leur .contentement par de provocantes manifestations. Il cite une lettre, adressée, pour s'en plaindre, à Paul V lui-même, le 26 novembre 1607, par Jean Arcediano, provincial des dominicains de Castille (i). Par ordre du pape, Aquaviva écrivait, peu de temps après, aux provinciaux d'Espagne, blâmant fortement certains excès qui avaient été signalés, courses de bœufs par les rues, mascarades, feux d'artifice, éloges exagérés de Molina, inscriptions qui le proclamaient vainqueur, etc. Le général prescrivait de rechercher si ces faits étaient vrais, et, s'ils l'étaient, de punir ceux qui auraient ainsi contristé le Saint-Père, en s'écartant de la modestie et de la charité qu'il avait tant recommandées (2). L'enquête eut lieu : elle établit, au moins pour la province de Tolède, que nulle part on ne s'était livré, à propos de la décision pontificale, à ces démonstrations extérieures de joie (3). Il en fut sans doute de même dans les autres provinces, car il ne paraît pas que l'aifaire ait eu quelques suites. Au reste, n'aurait-il pas mieux valu ne point faire à quelques jésuites, ou amis des jésuites, trop

e Jecreto de Auxiliis. Évora, bibl. publ. cviii, 2-11 ; fol. 16-19. Cette seconde pièce se trouve aussi à Rome et à Grenade où elle est mêlée à des écrits de Suarez, seul indice, d'ailleurs qui puisse porter à la lui attribuer.

(1) Serry, Hist. congreg. de Auxiliis..., Antverpiœ, 1709. lib. IV c. 24.

(2) Aquaviva aux provinciaux d'Espagne, 2 janv. 1G08. — Arch. S. J., I/isp. Epist. gea. ad Provinciales, 1002-1680.

(.3) Informacioo de como en la proviucia de Toledo no se ha lieclio démons tracion ninguna exterior de alegria par el acuerdo que Su Sanlidad toiuà cl aùo pasado do 1007 en el negocio de Auxiliis. — Rome, Dibl. Vict. Emman., MSS. Gesuitici, 079^2808. C'est l'enquête officielle, avec interrogatoires et dépositions sous serment, faite par ordre du vice-provincial de Tolède, llernando Lucero. Sa lettre qui l'ordonne est datée d'Alcala 20 mars 1608. — La même pièce se trouve aussi au MS. 678=2807.

expansifs, l'honneur d'accorder tant d'attention à ces enlantillages d'un jour ? Mais l'importance, qu'avait prise de plus en plus le conflit doctrinal, en donnait aux moindres incidents qui s'y rapportaient. Aujourd'hui nous pouvons rire de ces passions d'un autre âge.

D'ailleurs, avant même que le temps les eût éteintes, et mieux que lui, l'estime réciproque des deux ordres, le sentiment commun de leur vocation, les témoignages de fraternelle charité qu'échangèrent leurs chapitres et leurs congrégations, avaient maintenu « en dépit de quelques divergences doctrinales des esprits, cet accord des volontés, des cœurs et des âmes, qui sied à des hommes apostoliques servant le même Maître (i) ».

22. — Vers la fin des controverses dont l'histoire vient d'être résumée, Suarez s'était trouvé en situation d'y prendre une part encore plus active que par le passé, bien que toujours aussi peu apparente. Arrivé à Rome vers le mois de juin 1604, il y resta jusqu'au mois d'août i6o5, séjour de plus d'un an, qui coïncida avec les sept dernières congrégations tenues sous Clément VIII et se termina au moment où elles se rouvraient sous Paul V. La pénible affaire de la confession à distance, qui l'y avait amené, et dont il y aura lieu plus tard de parler longuement, était au point de vue théologique, tout indépendante de ces controverses : elle en était cependant un épisode, en ce sens qu'on poursuivait, cette fois encore, en Suarez le principal défenseur des doctrines de la Compagnie. C'était pour lui un stimulant de plus à les défendre. On ne saurait douter qu'il n'ait, alors surtout, aidé de ses conseils et de ses travaux, celui qui en était à ce moment l'avocat, le P. Baslida, avec lequel il resta depuis très lié. C'est à cette époque que se rapportent, selon toute vraisemblance, quatre écrits traitant de ces matières, que nous avons retrouvés. L'un d'eux résume l'opinion de la Compagnie sur l'accord de la liberté avec la grâce ; un autre explique la part de Dieu et de la volonté humaine dans l'elficacilé de celte même

(1) Paroles du chapitre général des dominicains, tenu à Rome en 1646 : cf. décret XII de la VIII* congrégation générale de la Compagnie.

grâce ; le troisième commente brièvement les quinze propositions de saint Augustin, soumises par Clément VIII aux débats de sa commission ; le quatrième est une longue dissertation qui recherche si l'on peut tirer des ouvrages du docteur d'Hippone la prédétermination physique (i).

Plus certaine encore est l'origine du grand traité De vera intelUgentia auxilii efficacis ejusqiie concordiu ciim lihertate voluntarli consensus. D'accord avec les biographes, ceux qui le publièrent longtemps après, déclarèrent en ces termes quelle en fut l'occasion :

« Suarez récrivit à Rome, dans le but de répondre à toutes les objections qu'on avait opposées à ce qu'il avait déjà publié sur la matière, de confirmer sa doctrine et de réfuter celle des autres, enfin de répandre un

(1) Voici les titres de ces quatre écrits :

a) Doctrina quam Societatis Jesu Patres docere et defandvie soient ciica concuidiam liberi arbitrii cum gratia et provJdentia diviaa. — Grenade, Dibl. de l'univers. E. 1, t. 5. n* y, fol. 395-400. — Au dos, de la main du P. Esteban de Hojeda, qui a apostille les divers MSS. de ce code.x : « Entiendo que es papel del P* P'rancisco Suarez. » — Dissertation claire, sobre, méthodique, qui établit la doctrine de la Compagnie, mais s'attache surtout à réfuter la prédétermination physique.

b) Ad tota effîcacia auxUJJ prxveDJentis (jratiie, sit a Deo tanquaiu a sola totali et propria efficiente causa, atque ita talc auxilium dicatur et sit vere et cumplete efâcax de se et ut est preecise a Deo ? An potius ista effîcacia sit a Deo et u coDseiii>u liberi arbitrii, tanquam a duabus causis proprie effîciontibus ? — Et coasequruter un in liberi arbitrii potestatc situai sit prxvcnicntis divinse gratise auxilia reddcre proprie eflîcacia vel inefficacia ? — Denique utruni posito auxilio praevenientis gratiai vere et proprie efffcaci stet simul cum illo actualis dissensus liberi arbitrii ? — Ibid. fol. 461-4G2. Au dos, de la main du P. Esteban de Hojeda : « De efflcatia (sic) auxilii. Patris Francisci Suarez. » — Dans cette petite dissertation, il est répondu à ces doutes avec brièveté et précision. A la fin, l'auteur indique les questions à poser aux adversaires qui avaient posé celles-là.

c) Suarczii commenlarius in quindccim Augustini propositiones. — An ista sit doctrina Augustini in matcria gratiœ ? Prima proposilio : Datur duplex adjutoriuiu gratise, aliud sine que aliquid non fit, et aliud quo aliquid fit... (Ibid. fol. 457-4G0;. — Cette proposition est reconnue comme étant de saint Augustin, puis expliquée dans le sens de la grâce, soit prévenante ou coopérante, soit suffisante ou efficace. Chacune des quinze propositions, coUigées par Clément VIII, est à son tour étudiée.

d) Sententia Augustini de preedeterminatione. Quœstio llicologica : Ulruui ex scûtentia Augustini detur motio gratise qux physiee volunlateni hominis pra^detenuinet ad actus superaaturales ? (Ibid. fol. 352-371).

Longue dissertation oii sont apportés et expliqués les principaux passages d'Augustin qui sont allégués en faveur de la prédétermination physique, exposées et discutées les diverses manières dont les adversaires entendent cette prédétermination.

Citons quelques lignes : « Libei-e et sine arrogantia dicam, non semel sed sa;pius evolvisse me omnia opéra quœ Auguslinus de hue materia (gratia;) scripsit, magna animi indifferentia et solo desiderio inlelligendi veritalem, nunquamque aliquid iuvenisse quod insiouet vel illud principium (de gratiic necessilate) aliter intelligere, vel ex illo determinationem physicam colligi posse. Addo etiani mulla occunisse in quibus opposiluui non leviter significatur. » — Et ailleurs : « Ego nec hujusmodi loculionem (determinalio. priedeterminatio) in Augustino legi, nec ab aliis proferri video... »

su An F./. — i-.'îO

nouveau jour sur les points restés obscurs, s'il s'en trouvait, dans ses précédents ouvrag-es (1). »

Au reste, la lecture du traité confirme cette assertion. On voit vite qu'il a été composé au milieu et en vue de ces conflits théologiques. Dès les premières lignes de la prélace, l'auteur avertit que, les adversaires de la doctrine exposée dans ses écrits antérieurs n'ayant pas réussi à la réfuter, ils l'ont altérée, dénaturée, travestie en erreurs monstrueuses, (ju'ils se donnaient ensuite le facile avantage de confondre. Il va donc la proposer de nouveau, en la vengeant de toutes les fausses interprétations par où on a voulu la rendre suspecte. Ainsi, il apportera sa part d'informations et de renseignements au jugement pontifical, (juil attend et accepte d'avance. On trouvera donc bien dans le volume ce que le titre promet : la vraie notion de la grâce efficace, la vraie théorie de son accord avec la liberté de nos déterminations. Parmi les auteurs que Suarez combat, il faut signaler surtout le dominicain François d'Avila dont le livre venait d'être interdit à Rome.

Le but même de l'ouvrage en fait la nouveauté et l'empêche de n'être qu'une reproduction des [)récédents. L'auteur met à profit toutes les données théologiques qui ont surgi des controverses, il parcourt tous les aspects de la question que les débats ont fait apparaître ; et la cause qu'il soutient ayant été attaquée avec toutes les armes que peut fournir la science sacrée, il en poursuit la défense dans toutes ses relations avec les règles de la foi, Ecriture sainte, conciles et hérésies condamnées, ouvrages des Pères, surtout de saint Augustin, tradition des auteurs scolasli([U('s. surtout de saint Thomas. Plus d'un tiers de l'ouvrage est consacré à cette enquête de théologie positive, où l'auteur ne montre pas moins d'érudition que, dans les recherches spéculatives, de pénétration et de sage discernement. Œuvre tout à la fois d'exposition et de polémique, par suite, forte de cette brièveté et de cette précision qu'impose le face-à-face avec des adversaires ; plaidoyer victorieux de Suarez en faveur de Molina ; nouveau Concordia, qui fut le fruit des controverses rfe Auxiliis, comme le premier en avait été le prétexte, moins neuf que celui-ci et d'allure

tl) Mooiliuncula ad lectorem. — Édit. Vives, t. X. p. 300. Cf. hfartolo, 1. II, c. xvr.

moins hardie, mais plus lumineux et mieux armé contre les attaques.

Basiida s'aida beaucoup de ce Iraité dans les conl'érences pontificales : et, dans la suite, Suarez lui en ayant laissé un manuscrit, il ne cessa de s'en servir encore en enseignant la théologie k Valladolid. Les matières qui y sont discutées l'attiraient de préférence dans ses leçons et dans les actes publics, si bien que ce propos avait cours autour de lui : « Grâce efïicace et science moyenne, c'est toute la théologie de Bastida (i). » Nous aurons à dire plus tard quand et comment cet écrit l'ut livré à l'impression.

23. — Avant de clore ce chapitre, un dernier mot nous reste à dire sur le rôle de Suarez dans les controverses de Aiixiliis. Au cours du récit, très sommaire malgré son étendue, qui vient d'en «Ire fait, notre théologien est toujours désigné, d'un côté par la confiance qu'on lui témoigne, de l'autre par les attaques dont on le poursuit, comme le principal représentant et le meilleur défenseur des doctrines de la Compagnie. On s'est demandé toutefois si ses opinions étaient bien celles qui ont prévalu dans son ordre, à quel point il était d'accord avec Molina, s'il l'était avec luimême.

Si le doute qui est ainsi soulevé est limité à des points secondaires, à des détails de système, à des nuances de solution, il ne mérite guère d'être élucidé et d'ailleurs la réponse à donner serait facile. Où est le grand théologien, le grand philosophe, qui pense en tout comme les autres chefs de son école? De fait, sans recourir aux ouvrages, le peu qui nous reste des lettres échangées entre Molina et Suarez nous les montre se séparant parfois l'un de l'autre, se réfutant avec cette liberté et cette mutuelle tolérance <iu' inspire une science supérieure aussi bien que la vertu.

Veuillez bien croire, écrivait Molina à Suarez, que vous ne m'avez nullement blessé en me citant nommément, en combattant mon opinion et en la rejetant. Depuis longtemps Noire-Seigneur m'a donné assez de largeur d'esprit pour bien prendre ces contradictions. Je sais combien diffèrent entre eux les jugements des hommes et je n'ai point l'arrogance de prétendre que ma pensée et ma doctrine soient la règle de la pensée et

(1) Gabriel de Henao, ScJvntJa média hislovicc propuyauta, Evoatilatio V,

468 Ll VRK 1 1 r . SUAREZ ET LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS »

de la doctrine des autres, de vous moins que de personne. PrcMiant moimême avec les autres la liberté de les citer et de les réful(!r, j'entends qu'on la prenne aussi avec moi. Si donc quelqu'un est d'un avis contraire au mien, il peut, sans m'oiïenser, s'en tenir au sien, prendi'e à partie le mien et le combattre. Car si son avis est en elTet le meilleur, il est juste qu'on le connaisse et que la science catholique en protile, et, s'il ne l'est pas, il se trouvera bien quelqu'un pour le prouver, ou moi ou tout autre (1). »

Senlinieiils dignes de ces génies, (jui, dans leuis travaux, ne cherchaient que la vérité et par la vérité Tédilication des ànies ; aveu, aussi, de ces divergences, inévitables dès qu'il y a deux esprits capables de penser par eux-mêmes. Mais ces divergences s'arrètcrcnt-elles à la surlace du système molinislc? N'y pénétrèrent-elles pas assez avant pour le modilier, pour en changer l'économie et le caractère ?

Fixons d'abord le point précis, le point unique, sur lequel peut porter la question.

Si on étudie le problème de Auxilii.s soit dans l'homme qui reçoit la grâce, soit en Dieu ([ui la donne, mais par rapport à son intelligence qui en dirige la distribution, on ne saurait trouver de diversité notable d'opinion entre Molina et Suarez, entre eux et les autres théologiens de leur ordre. Tous s'accordent à recourir à la science moyenne, pour expliquer comment Dieu, en donnant à un homme telles et telles grâces, sait ce qu'il fait et peut l'aire ce qu'il veut, sans avoir besoin pour cela d'exercer sur sa créature une action irrésistible.

Que si on étudie la même question de Auxlliis en Dieu encore, mais par rapport à sa volonté qui distribue les grâces à son gré, alors sur ce problème, qui n'est plus celui de la grâce, mais celui de la prédestination, nos auteurs se séparent, du moins ils se séparaient à celte époque, pour se partager entre deux systèmes bien différents.

D'après l'un. Dieu fixe d'avance, pour des raisons qu'il ne prend (|u'en lui-mcme, ce que chaque élu fera dans le temps et ce (ju'il sera dans l'éternité : ce qu'il fera, pai- (tes prédéfi- /i il ions qui déterminent par quels actes vertueux Dieu veut

(1) Lettre de Molina ù Suarez, Cuenca, 9 avril IHflO. (Grenade, bihi. de l'université).

que cette créature le glorifie ; ce qu'il sera, par cette prédestination antécédente qui fait, à priori, parmi les hommes, le triage de ceux qui ont leur place marquée au ciel. D'après l'autre système, Dieu ne fixe le sort d'aucun homme sans lui : il le laisse réellement l'arbitre de sa destinée, heureuse ou malheureuse, donnant le moyen de la rendre houieuse à quiconque veut bien user de ses dons. — Dans l'une et l'autre opinion, l'élu reçoit des grâces auxquelles il pourrait ne jias acquiescer, auxquelles Dieu toutefois prévoit qu'il acquiescera ; mais, d'après l'une. Dieu les choisit précisément parce qu'il veut absolument cet acquiescement ; d'après l'autre, il les donne pour des raisons d'ordre général, conçu par sa sagesse. — La première écarte, sans doute, le prédéterminisme psychologique et intrinsèque de la grâce bannésienne, mais il n'écarte que celui-là ; la seconde écarte de plus le prédéterminisme supérieur et extrinsèque des décrets divins, sorte de destin, en lace duquel, dès que notre pensée se porte sur ceux que l'élection ne sépare pas de la masse des réprouvés, nous restons déconcertés et déçus, nous demandant ce que deviennent cette bonté et cette providence de Dieu, (jui veulent et cherchent le salut de tous les hommes.

Nous le reconnaissons à regret : celui de ces systèmes qui découronne, qui mutile si tristemeni la conception de Molina, fut alors adopté et soutenu par plusieurs de ses confrères les plus éminenls, notamment par Bellarmin et Suarez, et, avec eux, par Aquaviva. Il fut même présenté comme doctrine de l'ordre, imposé bientôt à l'enseignement de ses écoles.

« La théorie de lelïicacité de la grâce, qui lut soutenue devant le pape et les cardinaux, dit le Père Cobos que nous avons vu prendre part un instant aux controverses, fut celle qui est exposée par Suurez. Elle revient à ces deux points : 1" Dieu détermine et décide d'avance quels actes vertueux il veut que l'homme produise. 2° Puis, guidé par cette prescience, qui lui montre ce que cet homme ferait dans toutes les circonstances et avec toutes les grâces possibles, il lui choisit celles qui l'amèneront à produire ces actes, et il les choisit précisément parce qu'il en prévoit refîet, autrement il en choisirait d'autres. »

Double assertion ({ui renferme implicitement celle de la prédestination antécédente. Lessius, après avoir cité ces lignes de Cobos, ajoute :

« Oui, je reconnais bien là la doctrine de Suarez ; mais, si c/est par ce congruisme qu'on a défendu la grâce efficace dans ces cong-rég-a lions, j'avoue que, pourmoi, je ne la défends pas ainsi, et je ne crois pas commettre en cela un gros péché (1). »

L'iîcuieuse issue des controverses contribua, peut-être, à accréditer ce système. Sans doute aussi, les supérieurs sentirent, qu'en cette matière surtout, sur laquelle se fixait alors l'attention, il importait d'éviter les changements et la diversité des opinions (2). Aussi Aquaviva ne cessa-l-il jamais de recommander, dans ses lettres administratives, « de ne pas aller à des doctrines qu'on Jugeait à Rome peu conformes aux sentiments de saint Augustin et de saint Thomas, mais de s'en tenir à celle qui était généralement admise dans les écoles de la Compagnie et sur laquelle s'était appuyée la défense de Molina, science moyenne et congruisme de la grâce (3). » Bientôt même, il lui donna une sorte de consécration officielle , par ce décret daté du 14 décembre i6i3 :

« En traitant la question de l'efficacité de la grâce, on suivra l'opinion plus communément admise par les auteurs de la Compagnie et défendue dans les conférences de Auxiliis, en présence des papes Clément Vlll et Paul V. On devra donc soutenir qu'entre la grâce qui est appelée efficace et celle que nous nommons suffisante, il n'y a pas seulement une différence de résultats, l'une obtenant son effet par le consentement du libre arbitre aidé par elle, l'autre ne l'obtenant pas, mais encore une difiéi-ence antérieure au consentement, Dieu voulant absolument l'acte vertueux, et, dans ce but, choisissant des secours dont il prévoit l'infaillible efficacité dans les circonstances données. »

Les interprétations des supérieurs suivants adoucirent, il est vrai, ce décret, au point de le concilier avec le molinisme. Mais le texte en subsista, et, quarante ans après, l'observation en était encore prescrite par le troisième successeur d' Aquaviva, Piccolomini (4). Décret et prescription qui, sur cette question de la

(1) Note adressée au P. Albei-, assistant. — Arch. S. J. Coflex : Lusshis, Do gralia congrun.

(2) Aquaviva à Francisco de Quesada, piovincial d'Andalousie, 17 août IGIO. — Arch. S. J., Bœtic. Hpist. gennr. 1610-1620.

(.3) Aquaviva à Antonio de Padilla, rccl.de Salamanque, et à Cristoval de les Cobos, iJ nov. 1610. Arch. S. J. Castell. Episl. gêner. 1603-1612. (4) Piccolomini, Ordinalio pro studiis supei ioiJbus (lO&l).

grâce efficace, comme sur la question toute connexe de la prédestination, ne pouvaient qu'empêcher et empêchèrent, en effet, nos théologiens, à cette époque, de concevoir phis tôt la défaveur générale, qu'ils ont témoignée plus tard, pour l'opinion rigide des prédéfinilions et de la prédestination antérieure à la prévision des mérites (i).

D'après l'historien inédit Poussines, cette direction doctrinale d'Aquaviva, contraire au sentiment de plusieurs de nos plus illustres théologiens du temps, Maldonal,Vasquez,Valencia, Lessius, et donnée, malgré une forte opposition, doit être attribuée à l'influence, plus heureuse partout ailleurs, de Bellarmin (2). Certains passages des correspondances d'alors pourraient confirmer cette assertion. Ainsi Lessius, informé par Bellarmin, que quelques points du Concordia allaient être signalés comme peu sûrs par Aquaviva, rappelait à ce général le bon accueil qu'il avait fait lui-même, ainsi que l'ensemble de la Compagnie, à louvrage de Molina, et il ajoutait : « Mais je ne puis m'ôler de la pensée que, depuis quelques mois, il s'est fait à Home, à ce sujet, un changement notable dans les esprits et dans les jugements. » Allusion manifeste au crédit de Bellarmin, revenu à Rome quelques mois auparavant (novembre 1090) et déjà très opposé à la prédestination dépendante des mérites de l'homme (3). Il le fut toujours et de

(1) Ainsi, vers 1G20, les réviseurs généraux de la Compagnie, repoussant l'opinion de la prédestination conséquente à la prévision des mérites, comme nouvelle, disaient-ils, dans la Compagnie, comme introduite pai' \sz(\\xcz, Lessius, Becan, mais rejetée par la plupart de nos théologiens, comme conlraiie à saint Thomas, ajoutaient: « Elle entraîne avec elle beaucoup d'autres opinions théologiques, surtout en ce qui concerne la giàce efiîcace : et, si elle est admise, elle aura vite fait d'annuler le récent décret du P. (viande Aquaviva, établissant, entre la grâce efficace et la grâce suftisonte, une différence anlérieuie, et non pas seulement subséquente, à la coopération du libre arbitre aidé par elle, et entendant par grâce efficace celle que Dieu donne avec la volonté efficace d'opérer sûrement en nous le bien surnaturel. " (Home, Archivio di Stalo, fondo gesuitico : Censurx npiniouutn, t. I. p. 590). — En effet, il fallait choisir entre le décret d'Aquaviva, pris tel qu'il était, et l'opinion de la prédestination à la gloire dépendante de la prévision de mérites.

(2) PuuBsines. 1. VI, n' 21, et Schneemann, p. 303.

(3) Lessius à Aquaviva, Douai, 10 août 1591. Arch. S. J. Codex : Lessius, de yratia congrua, — \'ers la même époque, 5 oct. 1591, Bellarmin écrivait à Lessius: « J'ai lu voire lettre et votre opuscule sur la grâce efficace..., mais absorbé par l'achèvement de mon tome troisième, je ne répondrai que ce peu de mots: Je persiste dans mon sentiment : en aucune manière je ne puis admettre que l'efficacité de la grâce dépende de nous, ni que la grâce soit infailliblement donnée à quiconque fait ce qu'il peut avec ses forces naturelles, opinion que saint Augustin me paraît repousser quand il dit et répète que la grâce n'«st pas donnée à nos mérites, ni que liieu ait décrété de donner à un homme des seoours

plus en plus dans la suite et pour des raisons qui n'étaient pas toutes empruntées à la théologie. Ainsi, dans un écrit autographe se rapportant à l'époque des controverses de Auxiliis, il donne à celte question : « L'opinion de Lessius sur la prédestination peutelle se tolérer ? », une réponse très lermement négative, basée, entre autres motifs, sur celui-ci : « Si nous nous en tenons à l'autre opinion (la sienne), nous serons d'accord avec les dominicains, les franciscains et les auguslins, ce qui est bien à souhaiter ; autrement, nous serons en guerre avec tous ces ordres (i). »

Ainsi donc, si celte solide et consolante doctrine, où se complaisaient tant le cœur et la plume de saint François de Sales, fui rejelée par Bellarmin et par Aquaviva, ce fut, tout à la fois, par conviction et par tactique. En fut-il de même de Suarez, ou bien ne donna-t-il sur ce poinl ({u'un assentiment et un concours de complaisance, disons plutôl, de déférence religieuse envers un supérieur et un collègue éminent? Question intéressante à résoudie pour les admirateurs et les disciples du grand théologien, mais où nous devrons renoncer, avec les documents dont nous disposons, à donner autre chose que des indices et des probabilités.

Et d'abord, il est certain que Suarez, dans ses ouvrages, se prononce pour la prédestination antérieure à nos mérites, et par suite, pour le congruisme de la grâce (2). Il est vrai, qu'à voir

efficaces avant d'avoir absolument décrùlc son salut... » [ibid]. — Il est cei-tain cependant que, déjà avant Bellarmin ou en dehors de son inlluence, bien des théologiens de la Compagnie reculaient, pour d'apparentes raisons d'autorité, devant l'opinion de la prédétermination dépendante de nos mérites. Ainsi, en 1587, le P. Ilernan Pérez, l'un des réviseurs du commentaire de Molina in l*™ Partem, s'exprimait ainsi : « La première coprection à faire est de changer d'opinion au sujet de la cause de la prédestination que l'auteur place en nous et dans nos œuvres. Car l'opinion contraire de saint .\ugu3tin parait être aussi celle de saint Paul ; et dans l'ensemble des universités, de nos jours du naoins, je n'ai vu ni ne vois personne qui ose soutenir la véi'ité de la première. Ici même, dans ce collège de Coïmbre, un religieux, élève du P. Molina, est venu me raconter qu'il avait été malmené dans son couvent et repris par ses supérieurs pour avoir affirmé cotte opinion dans une soutenance de thèse ; et il eut beau dire qu'il l'-avait entendu exposer à Evora par le P. Molina, on ne lui défendit pas moins de la soutenir en la qualifiant do dangereuse. » — Hernan Pérez à Aquaviva, Coïmbre, .'Jl janv. 1587. Arch. centr. Soc. Jes. Lettres de Molina à ses réviseurs.

(1) Roma, Archivio di Stato, MSS. Gesuitici, Censurée librorum, t. III, fol. 75. — De fait l'opinion de Bellarmin fut soutenue par les jésuites dans les congrégations dn Auxiliis: à une question posée par les Dominicains, ils répondirent nettement: « Talis U8US (liberi arbitrii) pra;scitus non est ratio prajdestinationis. » V. Meyer, Hist. Congr. do Aux., 1. III, c. viii.

(2) Voir par ex. De Deo, 1. II, c. xxiu, 1. V, c. iv, notamment n* 8. (Édit. Vives, t. p. 4.31, .507 et .599.)

le soin qu'il met à atténuer, par sa théorie de la réprobation négative ou non-prédestination des réprouvés, la dureté de son opinion, on se prend à penser qu'il ne l'adopte pas sans quelque répugnance; mais entin, à moins de preuves, tout au moins de présomptions sérieuses, on doit admettre qu'il tenait réellement ce système en lui-même pour préférable à tout autre. D'autant plus que, partout et en tout, dans ses livres et dans ses lettres aussi bien que dans sa vie, il apparaît comme un homme d'mie très sincère loyauté, d'une très grande indépendance de pensée et de langage, ne se préoccupant que de la vérité, sans en subordonner la recherche ou la manifeslalion à des considérations étrangères. En voici un exemple, qui se rapporte précisément aux controverses sur la grâce . Au moment où il allait l'aire paraître son volume Opuscala, le P. Padilla écrivait :

« Je regrette vivement que dans cet ouvrage Suarez se montre en désaccord d'opinions avec Molina. Il est vrai que c'est en des points qui n'ont pas, à mon sens, beaucoup d'importance. Mais ce qui en a beaucoup, c'est de nous diviser, surtout dans un écrit qui a pour objet la cause même que nous soutenons, et qui prétend, lui aussi, la soutenir. Il semblera, à ceux qui réfléchissent peu, que Suarez est un adversaire de Molina, et que, voulant le défendre, il ne l'a pas pu. Je lui ai soumis bien des motifs d'agir autrement ; mais je ne le vois pas disposé h faire ce que sembleraient demander les circonstances (1). »

Ainsi, sur des points secondaires, Suarez se refusait à modifier, ou simplement à taire son opinion, même en vue d'un grave intérêt. Est-il vraisemblable qu'il l'ait fait en une question aussi sérieuse que celle de la prédestination ? On ne saurait l'admettre, à moins que des données positives n'y autorisent. Or, celles qui peuvent être alléguées se réduisent aux suivantes.

En premier lieu, il est sur que le désir d'Aquaviva et l'avis de Bellarmin devaient avoir pour Suarez une toute autre autorité que le conseil de Padilla. Très obéissant et très modeste, il put fort bien, à l'égard de son premier supérieur et d'un maître déjà illustre, se montrer plus condescendant qu'il ne l'avait été à l'égard d'un simple collègue. D'autant plus que Suarez reconnaît

(1) Antoine de Padilla à un Père non désigné. — Valladolid, 11 mai 1599. (Grenade, Arch. de l'universilé, K. 1. t. 5, n'7).

expressément que l'opinion dont il s'écarte, celle de la prédestination conséquente, est probable, bien que moins probable, à sou sens, que celle qu'il adopte (i). Dès lors, bien plus lacile devait être pour lui un accommodement aux circonstances, que s'il avait dû abandonner une opinion jugée certaine pour une opinion fausse à ses yeux.

Ajoutons que, pas plus (pie Bellarniin et Aquaviva, il ne se refusait à voir, dans la llièse de son choix, l'utilité et l'opportunité qu elle pouvait offrir en vue des controverses de Auxiliia. Ainsi, dans le premier de ses opuscules, publiés au fort de ces controverses, après avoir résumé les raisons théologiques de ses préférences, raisons surtout d'autorité, il ajoute :

« Enfin, si nous rejetions la prédestination antécédente, on nous reprocherait de la rejeter comme plus favorable à la prédétermination physique et, par suite, de sacrifier l'autorité (ie TÉcriture , de saint Aug-ustin, de saint Thomas, etc., aux intérêts de notre cause doctrinale (2). »

Ailleurs, dans la lettre à Aquaviva où il répond aux reproches d'attaquer Vasquez, il dit plus fermement encore :

«J'ai publié mon Opuscula aiwec la confiance de servir également la cause de Dieu et celle de la Compagnie et d'empêcher que notre doctrine sur la grâce ne devînt odieuse, en {combattant ceux qui veulent que notre prédestination à la gloire soit Teftet de nos mérites : opinion que Vasquoz embrasse si résolument, qu'en propres termes il dit que soutenir l'opinion contraire, c'est n'avoir rien compris à saint Augustin. Or, l'ont soutenue non seulement saint Thomas et presque tous les scolastiques, mais tous ceux, ou peu s'en faut, qui, de saint Augustin à nous, ont écrit sur cette matière. Je me suis donc vu forcé, par l'objet comme par- le but de mon livre, d'insister sur celte (juestion, d'autant plus qu'elle est connexe avec beaucoup d'autres (3). »

Il est donc manifeste que Suarez, lui aussi, trouvait à son opinion une plus grande valeur défensive et qu'il se félicitait, à cause de cela, de l'avoir adoptée. Mais l'avait-il adoptée à cause

(1) Voir par ex. Do Vera inlelliycnlia auxilii effii;»cis, cap. XIII, au commen. cernent. (Édit. Vives, t. X, p. 371). — Opuscula : opusc. I. De Concursu, 1. III, c. xvi, numéros Set '3. (Édit. Vives, t. X[, p. 244).

(2) OpuscAilH, Opusc. I, De Concursu, I. III, c. XVI, n* 20 (Éd. Vives, l. XI, p. 249). (.S) Suarez à Aquaviva, Coïmbre, 12 fcvr. IGOO. — Arch. S. J.

de cela ? Ce serait dépasser la force de ces textes que d'en tirer cette conclusion, pour la donner comme certaine.

Voici, cependant, un fait qui pourrait lui apporter quelque appui, s'il était suffisamment établi. D'après Schneemann, Lessius affirme plusieurs fois dans ses lettres que Suarez enseigna d'abord, au collège romain, l'opinion, dont il s'écarta plus tard, de la [)rédestination fondée sur la prévision des mérites : affirmation que l'exactitude habituelle de l'auteur doit nous empêcher de négliger, alors même qu'il ne nous aide à la contrôler par aucune indication précise (i). Or, Lessius, élève de Suarez à Rome, pouvait dire mieux que personne quelles y furent les opinions soutenues par son maître. Nous savons de plus que Suarez enseigna alors, pendant l'année scolaire i582-i583, le traité de la grâce, qui amène naturellement la question de la prédestination. Il faut observer aussi que, durant les cinq années de son séjour au collège romain, il y vécut à côté de Bellarmin. Il put donc très bien en venir à abandonner l'opinion qu'il avait apportée d'Espagne, pour adopter celle d'un collègue plus âgé que lui et jouissant d'une grande autorité. Mais, le fait fùt-il admis que Suarez i)assa, en effet, d'un système à l'autre, resterait à établir, pour enlever au second l'appui de son nom, qu'il le fit plutôt par complaisance ou par une stratégie de circonstance, que par une conviction nouvellement acquise. Malheureusement, pour éclairer ce point nous ne pouvons rien ajouter à ce que nous avons déjà dit (2).

(1) Schneemann, c. lij (p. olO) : « Quse quidein (qucestio de pr.TdcsIinalione electorum el bene l'actorum piabdefiuitione) a principio Societatis Iheologos divisit. Quorum alteri ut Toletus, Maldonalus, Suarez dum Romae theologiam docuit, Lessius, Vazquez, Valentia, adultes volebant post prœvisionem meritorum ad gloriara praedestinaii ; alleri. ut Suarez cum in Hispaniam redisset, ac poslca Antoine, Deum prius ad gloriam certumque gloriai gradum eligeie existimabaul, deinde prœdetinire opéra bona quibus eum gradum consequerentur, tum denique deligere eam graliarum seriem qua illa ipsa opeia prœstaturi esse prievideientur. »

(2) D'après Lessius, Bellaimin aurait lui-même le premier donnv à Suare/ l'exemple de ce changement d'opinion. II dit dans une lettre à Aquaviva: « Suarez lui-même, au livre III de rion De Auxiliis, c. xvi, n" 18, a donné mon opinion pour vraiment probable, cette opinion qu'aujourd'hui il condamne comme fausse, pour ne rien dire de plus. Nous sommes hommes et avons nos entraînements. L'illustrissime cardinal Hcllarmin, lui aussi, soutint autrefois la probabilité de cette même opinion sur la prédestination a la gloire fx prœvisis mcritis, au temps des controverses de Louvain, et il insinue encore qu'elle est probable au livre II de son traité du libre arbitre, c. xv. Je ne comprends pas pourquoi elle lui déplaît aujourd'hui au point d'y voir presque une erreui-. .Mais j'espère que mon

(Quoiqu'il en soit de sa pensée inlime, on peut regretter que lui-même, et surtout que ceux dont l'influence ou l'autorité put lui en imposer, se soient attachés à une doctrine, plus commune encore, il est vrai, de leur temps, mais qui devait èlre, dans la suite, de plus en plus discréditée. La défense de Molina fut peut-être par là facilitée, vu les idées alors dominantes : c'était'un trop mince avantag:e, sans parler de la vérité théorique, pour compenser les deux inconvénients capitaux, qui, par le fond même, sont inhérents à cette doctrine

« C'est là, lisons-nous dans un écrit du temps, c'est là une opinion par trop dure, et, si on y réfléchit, elle peut facilement faire tomber dans le désespoir. Aussi, dans la prédication, n'est-il g-uère possible de l'exposer et de l'expliquer au peuple : vice essentiel, à mon sens, et raison décisive pour qu'elle ne soit pas, non plus, enseig-née dans les écoles (1). »

Et dans un autre écrit :

écrit, après plus mûr examen, cessera de lui déplaire. Le temps et le chue de la discussion feront peu à peu mieux briller la vérité » (Lessius à Aquaviva, Louvain 4 sept. 1611 : Rome, Archivio di ëtalo, MSS. Gesuilici, Censurée librorum, t. I, p. 54). Sur ce point important d'un changement d'opinion de Suarez, complétons nos informations. Il est étonnant que Lessius n'en parle pas dans certaines circonstances où il lui eût été, semble-t-il, fort utile de le faire. Ainsi, répondant plus tard aux censures f'urmulées sur son de Prxdcstinutione, par Suare/, il n'oppose pas son professeur d'autrefois à son censeur du moment, réplique pourtant bien naturelle. De môme, dans une lettre écrite à Paul V pour défendre son livre, Lessius s'exprime ainsi: « Je sais que le Père Fr. Suarez et quelques autres théologiens soutiennent l'opinion contraire à la mienne. Mais c'est à dessein que j'ai combattu celle de Suarez, sans le nommer toutefois, la tenant pour fausse, et, de plus, n'y trouvant point coumie dans l'autre le moyen de réfuter les hérétiques et de rassurer la conscience des fidèles. » Ici encore nulle allusion à des variations doctrinales de son réviseur. Mais après tout, ce silence pourrait èlre attribut' à une louable délicatesse de procédés à l'égard d'un ancien maître, qu'il ne voulait pas montrer en contradiction avec luinaême, ou encore à la crainte que ce changement même d'un théologien éminent ne lui fût objecté cornn)e une présomption peu favorable à sa thèse. — Voici encore qui pourrait paraître contrediie l'affirmation de Schneemann. En 1582, dernière année du séjour de Suarez à Home, les principaux théologiens du collège romain eurent à délibérer sur certaines opinions, dont l'ranrois de Dorgia avait défendu de s'écarter dans l'enseignement, prés de quarante ans aupaiavant. La IG"" était celle-ci : « PrœdestinatJunis non datur causa ex parte nostra. » Suarez est mentionné, aussi bien que Bellarmin, comme ayant été d'avis qu'il fallait maintenir l'ordre de Borgia imposant cette opinion. (Rome, A.rch. di Stato, MSS. Gesuitici Censurai opinionuni, t. 1, fol. 1). Peut-être pourrait-on répondre que la proposition était manifestement vraie et s'accordait avec tous les systènies catholiques, si on l'entendait de l'ensemble de la prédestination, non seulement à la gloire, mais aussi à la grâce : il semble toutefois qu'alors on ne donnait guère au mot cette extension.

(1) Dictée d'un professeur de la province du Rhin. Rome, Archivio di Stai^o, MSS, Gesuitici, Censurai opinionum, t. III, fol. 121. — Ce professeur avait raison. Rien n'est fâcheux pour une doctrine philosophique comme de ne pouvoir se présenter dépouillée des oripeaux de l'école sans être repoussée par le bon sens. Ainsi quel est l'homme qui ne répondrait bien vite au prédéterministe : « Je n'ai pas eu le choix de ma détermination, donc je n'ai pas été libre, je ne suis pas responsable de mon acte. »

CHAP. 1 1 . — LES CONTROVERSES « DE AUXILIIS )) A ROME !^-jJ

« 11 y a en Hollande, parmi les ministres de l'hérésie, deux partis, l'un qui affecte de suivre en tout Calvin, l'autre qui se sépare ouvertement de lui. Le premier se sert, pour défendre sa doctrine, des arguments par lesquelles Suarez combat celle de Molina . L'autre combat ce mémo Calvin par les arg-uments de Lessius et de Molina. Donc, de l'aveu des deux partis, c'est l'opinion de ces deux théologiens qui est opposée à celle de l'hérésiarque (1). »

Certes, toute la théologie de Suarez, sans excepter sa doctrine sur la prédestination et la réprobation, est bien loin de fournir un appui aux erreurs de Calvin. Néanmoins, nous ne voyons pas sans quelque peine que l'opinion, regardée par les disciples de l'hérésiarque, comme moins éloignée de la leur, et, par les catholiques, comme si peu consolante, puisse se prévaloir de l'adhésion de Suarez peut-être, à coup sur de l'autorité de ses écrits.

Mais, si nous quittons la question de la prédestination pour revenir à celle de la grâce efficace, sur ce terrain, nous n'avons qu'à nous applaudir du rôle qu'y joua celui dont nous écrivons la vie, d'accord avec Molina, avec Bellarmin, avec l'ensemble des théologiens et des supérieurs de sa famille religieuse. Tous défendirent, de toute leur conviction et de toute leur science, le domaine psychologique de l'homme sur les déterminations qui dirigent son activité.

Et ces luttes sont un des litres de gloire de l'ordre. On lui a reproché, on lui reproche encore, à toute occasion, d'être l'ennemi de la liberté. Ceux qui ont dit, ceux qui répètent cela, montrent qu'ils ne connaissent son institut et son histoire que par les pamphlets de haute ou de basse littérature. La vérité est, qu'en tout et de toute manière, la Compagnie de Jésus eut à cœur de défendre la liberté, d'en maintenir, sans déchéance et sans amoindrissement, la dignité et les prérogatives. Elle l'a fait dans l'ordre spéculatif, soit philosophique, soit théologique, en repoussant tout concours, toute grâce, qui ne laisserait pas à la volonté le choix et la pleine responsabilité de ses actes. Elle l'a fait dans l'ordre pratique ou moral, en enseignant, plus d'une fois à ses dépens, ce probabilisme, qui ne fait céder le pouvoir directif de

(1) liapport du P. Scribaai, recteur J' Anvers, au ganérul, sur l' opinion de Lcsiiu: de prœdestinalione. — Arch. a. J.

la raison individuelle, qu'en face d'une loi certaine. Elle Ta fait dans l'ordre social et politique, en marquant aux pouvoirs civils les limites qu'ils ne sauraient dépasser sans créer pour les sujets ' le droit de ne plus obéir. On ne manquera pas d'objecter que, par son ascétisme, saint Ignace s'est attaché à détruire cette liberté et l'on mettra sous les yeux le cadavre, qu'il présente comme l'idéal du religieux obéissant. Mais on oublie qu'il laisse à ce cadavre une singulière vitalité ; on oublie que cet ascétisme n'est qu'une doctrine d'exception, destinée à un tout petit nombre ; on oublie surtout qu'il a pour base la liberté, puisque le vœu d'obéissance n'a de valeur et n'est accepté, qu'autant qu'il est fait avec une entière spontanéité et une pleine indépendance. En un mot, la Compagnie de Jésus a bien mérité de tous ceux qui attachent quelque prix à leur privilège le plus noble d'êtres intelligents, maîtres de leurs énergies et arbitres de leur sort ; bien mérité de ceux qui veulent en garder la légitime jouissance, puisqu'elle a combattu toutes les théories qui tendaient à le restreindre et à l'altérer; bien mérité aussi, et mieux encore, de ceux qui veulent le consacrer à Celui de qui ils le tiennent, puisqu'elle s'est employée k conserver, sans mutilation et sans corruption, dans toute son intégrité et toute sa vigueur, selon l'antique loi des sacrifices, la victime destinée à l'autel.

De ce mérite la part qui revient à Suarcz doit être mesurée à celle qu'il prit aux luttes doctrinales, résumées dans ce livre. On a vu que, moins active que d'autres en apparence, elle fut en réalité plus magistrale et plus efïicace.

A de jeunes Religieux. . . i

Avant-propos v

Bio-bibliographie xm

Chronologie delà vie de Suarez xix

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