‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 10 sur 63 · XVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVIII PRÉFACE

31 janvier.

J'ai passé trois jours dans les procès du tribunal révolutionnaire et dans les sentences des juges du Parlement. Je bûche le recueil! des Inscriptions Grecques pour le dialecte ionien. Je vais faire un thème pour Goelzer. J'ai bien envie de me spécialiser définitivement en latin. J'ai déblayé du Plante ; j'ai presque fini le Prologue et mis au net mes notes critiques, grammaticales, syntaxiques, historiques, etc., etc.. Il y a une place épatante à prendre : maître de conférences de langue et littérature latine à l'Université de Bucarest.

Nous finissions par nous tourmenter de le voir se surmener à ce point. Nous nous inquiétons aussi un peu de sa santé. Il nous avait écrit : « Si je demande un certificat de médecin, c'est parce que, par ces temps de neige, il arrive fort peu de lait à Paris, et que les cartes sont servies les premières, quelquefois les seules. » Nous savions que cet aliment lui était presque indispensable et qu'il souffrirait d'en être privé. Il nous répondit :

12 février.

Mon cher papa, ma chère maman, rassurez-vous, je vais bien, mais je suis fort pressé. Je n'ai pas été chez Havet jeudi, il faisait trop froid. Le temps s'est réchauffé ; j'y vais demain... Les jours passent vite, très vite, trop vite /... Si j'avais le temps de faire du thème grec...

Et voici encore une lettre :

15 février.

Je siuis plongé dans l'étude des flexions de conjugaison chez Hérodote. Je me suis mis de l'Association des Etudiants. C'est une chose sérieuse, où je rencontre beaucoup de candidats à l'agrégation, aux Chartes, et avec qui on peut causer et travailler. Envoyez-moi 20 francs pour payer ma cotisation. A l'Association est {et encore bien peu actif) le seul bureau de placement pour des leçons particulières. Le tarif est le suivant : licencié, chez lui, 6 fr. l'heure ; à domicile, 8 fr. ; 30 fr. par mois pour une heure par semaine. Il existe un syndicat de professeurs libres ; l'Association des Etudiants est un syndicat des Etudiants pour lutter contre lui. — Je continue à corriger des vers de Plaute. J'ai eu une correction « ingénieuse », mais qui a été repoussée parce qu'il y çn avait une plus simple. J'ai à me débattre dans des recueils d'inscriptions, mais je crois que j'aurai des précisions intéressantes. Une édition philologique d'Hérodote n'existe pas, la meilleure (1906) est historique. Peut-être ferai-je un jour une édition d'Hérodote ; il n'y a à Paris actuellement qu'un élève de l'Ecole des Hautes-Etudes {que j'ignore, du reste)

BERTRAN DE LA VILLEHERVE XIX

et moi, qui étudions Hérodote. — Les gelées sont finies, la boue -recommence. — Bons baisers. B. de la Villehervé.

Je fais mon troisième thème pour Goelzer. Je commence à me dérouiller ; je ne me sers presque plus du latin-français.

Cette lettre est la dernière. Ecrite le samedi soir, 15 février, il la mit à la boite de la rue Jouffroy, le lendemain, en allant déjeuner boulevard Malesherbes chez Madame Godefroy. Nous la reçûmes le lundi 17 à midi. Nous étions en toute sécurité ; nous savions que la veille encore, il avait passé sa journée auprès de ses correspondants et amis.

Hélas ! là, tous, ce dimanche, tous paraissaient bien portants. Bertran était allé, l'après-midi, se promener place de la Concorde avec les enfants. Le soir, au dîner. Monsieur Godefroy, se sentant mal à l'aise, quitta la table après le potage. Bertran rentrait, par le Métro, rue du Bac. Le lundi, à 3 heures, M. Godefroy était mourant ; le mardi, Madame Godefroy était mourante ; tous deux atteints de la grippe. Bertran se sentit fatigué, le mercredi 19. // se coucha. Un ami, venu du Havre pour prendre une inscription, vint le voir et le trouva seulement un peu enrhumé. Le jeudi, se sentant, disait-il, ressuscité, il voulait aller à la Sorbonne. Madame Chambéry, chez qui il logeait, l'en empêcha. Le vendredi matin, de même, il voulut sortir : on l'en dissuada. Dans l'après-midi, il vomit son déjeuner et se sentit pris d'un frisson, qu'un grog et du thé suffirent à dissiper. Néanmoins, ne se trouvant pas bien, il se coucha de bonne heure. Madame Chambéry, croyant à une indigestion, lui fit prendre une purgation, le lendemain matin, puis envoya chercher le médecin, qui ne vint qu'à 6 heures du soir, et qui déclara que l'état était grave et qu'il s'agissait d'une forte grippe. C'est à ce moment que l'on nous télégraphia. La dépêche ne nous parvint que le dimanche 23, trop tard pour qu'il nous fût possible de prendre le rapide du matin. Nous ne pûmes trouver au Havre une automobile, qui nous eût permis d'être à Paris vers 3 heures. U fallut attendre le rapide de 5 heures du soir.

Pendant ce temps, Bertran était soigné par une de nos amies. Madame P.-H. Loyson, qu'il avait fait prévenir, tandis que de son côté Madame Chambéry tâchait de le faire prendre à Saint' Joseph, à Pasteiir, à Saint-Jean de Dieu. C'était plein partout !

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