‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 11 sur 63 · XX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE

Après bien des difficultés, il fut enfin accepté à l'hôpital de l'arrondissement, Laënnec. Il y fut transporté le dimanche, à midi et demi. Il ne se croyait pas malade au point oii il était ; il pensait qu'au bout de quelques jours, il rentrerait rue du Bac. Dans la voiture d'ambulance qui l'emportait, il se montra très gai, il dit des choses aimables aux dames qui l'accompagnaient ; il leur fit promettre de venir le voir souvent. Hélas ! elles durent le quitter à la porte de la salle réservée aux grippés. L'une d'elles l'embrassa en lui disant : « Je vous embrasse pour votre maman. »

Jusqu'au samedi il n'avait pas voulu qu'on nous prévînt. Le samedi, quand on lui annonça qu'on l'avait fait, il dit : « Quelle plaisanterie ! Vous allez inquiéter ma mère ! » Cependant, le dimanche matin, il fut content que la dépêche fût partie. Il se montrait tout heureux. Il se doutait bien que nous allions arriver aussitôt. Il nous attendait pour le soir même.

Hélas ! notre train quittait Le Havre à 5 heures ; et, à 6 heures 20, il s'éteignait brusquement, le cœur s'étant arrêté tout d'un coup, pendant qu'on lui faisait une injection de sérum.

Mais, nous ! quel voyage ! Nous étions dans ce rapide qui nous paraissait d'une lenteur désespérante. A cet instant même où. il nous quittait, je fus saisie d'une angoisse épouvantable ; quelque chose, d'inconnu me bouleversa, me révolutionna toute. Il fallut ouvrir la vitre du compartiment et je dis : « Ah ! qu'ai-je donc ? Pourvu qu'il ne soit pas arrivé un malheur à Paris ! » // était juste 6 heures 20. A partir de ce moment, qu'il nous parut plus lent encore, ce train ! qu'il nous parut lent, le taxi qui nous conduisait de la gare Saint-Lazare à la rue du Bac ! Et c'est dans cette voiture même où je laissais le Maître, que Inontêe en hâte jusqu'à l'appartement, je redescendis, dans une sorte d'inconscience, apprendre à celui que la plus petite émotion pouvait tuer sur-le-champ l'épouvantable malheur qu'on venait de m'annoncer. — Comment ne sommesnous pas morts, tous deux sur le coup ? Comment avons-nous eu la force de gravir ensemble les marches de l'escalier ? Comment avons-nous pu passer toute la nuit dans ce salon, à nous faire raconter dans tous ses détails l'histoire de Ces derniers jours, de ces dernières heures... Il s'étaif opposé à ce

BERTRAN DE LA VILLEHERVE XXI

qu'on nous avertit plus tôt, parce qu'il craignait que, pour ce malaise, disait-il, sa maman ne vînt le chercher ; cela l'aurait empêché d'aller à un bal, son premier bal, qui devait avoir lieu le 2 mars... Le dimanche, avant midi, il dictait une lettre pour son professeur, M. Puech ; il s'excusait, le docteur lui ayant trouvé de la grippe et de la congestion pulmonaire, de ne pouvoir, le lendemain, aller faire une conférence dont il était chargé...

Et comment avons-nous pu résister à l'affreux spectacle qui nous attendait le lendemain lundi seulement, à la première heure, quand nous le vîmes sur le lit d'hôpital, déjà atteint de cette cyanose qui devait le rendre méconnaissable au bout de vingt-quatre heures, comme tous ceux qu'abattit cette peste pulmonaire qui, en trois jours, empoisonne le sang et asphyxie l

Il était parti, tout seul, nous laissant seuls avec notre inconsolable douleur.

Ah ! mon pauvre chéri, si tu t'étais douté que tu allais nous quitter ! que tu ne reverrais plus ton papa dont tu étais si fier ! que tu ne reverrais plus la maman que tu adorais, — si tu avais su, que tu allais délaisser avant d'y être entré, cette carrière que tu t'étais voulue et que tu étais si heureux d'avoir choisie, ah I mon doux Bertran, quelle agonie effroyable tu aurais eue I Dieu t'a fait la grâce de l'épargner cela.

Tu savais bien, mon enfant, que tu étais tout pour nous, le but de notre vie, le souci de toutes nos heures.

Nous avions placé en toi tous les rêves et tous les espoirs ; hélas ! je sais aujourd'hui, Bertran, et tu le sais sans doute maintenant aussi, que mourir avant sa mère, c'est emporter deux vies

Ce furent ensuite les longues, les pénibles démarches pour obtenir de remporter dans sa ville natale les chères dépouilles de celui dont plus tard elle eût été fière. L'état de guerre subsistait encore. Il nous fut cependant donné d'y réussir, au bout de quelques jours. C'est en de tels moments que des sympathies de vrais amis sont réconfortantes. Dans le petit salon de l'Hôtel Corneille, voisin de Louis-le-Grand et de la Sorbonne, qu'il fut émouvant de voir M. Régnier, M. Puech, eux qui pleuraient leurs fils tués à la guerre, venir pleurer avec nous notre fils.

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