L^AMITIÉ DE VOLTAIRE
Je VOUS prie de donner à d'Arnaud soixante livres de ma part, sans rien lui promettre de plus, sans le décourager aussi, sans lui lire ma lettre, sans entrer avec lui dans aucun détail. Donnez-lui seulement cet argent ; assurez-le de mon amitié ; dites-lui que j'ai reçu la lettre qu'il m'a écrite enfin au jour de l'an et que je l'en remercie, quoique j'aie eu un peu de peine à la déchiffrer (1).
Suite, au 21 février :
Voici un petit mot de lettre pour notre grand d'Arnaud, et pour qu'il ait de quoi payer le port, donnez-lui, je vous prie, vingt livres «n attendant ce que nous lui donnerons en avril.
Et suite encore, de La Haye, au 7 octobre, ce qui est plus surprenant :
Un louis d'or à d'Arnaud. Qu'il compte sur mes soins ; je travaille pour lui, mais il faut attendre (2).
Cette constance jusque là est surprenante parce que le libraire du Sauzet, ancien Jésuite, avait donné ce Coligni comme une œuvre de Voltaire ; qu'on le crut d'abord, à l'orthographe adoptée qui était celle du maître (Français pour François, etc.)f et que Voltaire fut très froissé qu'on lui attribuât cette tragédie assez pauvre, aussi pauvre que violente. On connaît sa protestation auprès de M. de Cideville : « Mon Dieu ! pourquoi me parlez-vous de la tragédie soi-disant de Coligni ? Il semble que vous ayez soupçonné qu'elle est de moi. » (3) Et il explique que le du Sauzet « libraire de Hollande et par conséquent doublement fripon, » à débiter une telïe drogue, sous le nom qu'il dit, se prouve « d'une insolence absurde. » Et finalement Voltaire nomme « le bon enfant » auteur de « cette pitoyable rapsodie, » ajoutant : « Heureusement pour lui sa personne et sa pièce sont assez inconnues. »
Après cela, et puisqu'il lui est un juge à ce point sévère, quand il l'avait si longtemps estimé doué de génie, on n'aurait pas été étonné qu'il se fût beaucoup moins intéressé à Baculard et peut-être même plus du tout. Mais des conséquences survinrent qui nécessairement devaient remettre Voltaire en ses premières dispositions. La personne et la pièce perdirent bientôt
(1) Moland, xxxv, 3G0.
(2) Moland, xxxv, 519.
(3) Beuchot, uv, 83.
BIOGRAPHIE DE BACULARD d'aRNAUD 13
le bénéfice de leur obscurité. D'Arnaud, une fois connu, — ce qui avait pris quelque peu de temps, — on n'attendit plus qu'un prétexte pour l'arrêter. Le premier serait le bon. Il s'en offrit un.
Déjà en effet la police avait connaissance d'un imprimé dont elle désirait ardemment savoir qui était l'auteur, qui l'imprimeur, les deux ayant échappé à toutes ses recherches. (1) Or, au commencement du mois de février, dans Paris, chez la nommée Frissart, domestique de la dame Chauvin, elle mit la main sur trente exemplaires d'un effronté Ballet intitulé l'Art de /... ou Paris f...tant, l'imprimé justement après lequel on était en chasse et que les rapports policiers s'accordent à qualifier des plus licencieux et plein d'obscénités. (2)
Comme bien on pense, il fut procédé à une enquête, et l'enquête révéla que les trente exemplaires avaient été apportés chez ladite Frissart par un colporteur du nom de Guillaume Dacier ; que d'après ce Guillaume, un Aucheneau (ou Auchenon) avait, plusieurs jours durant, eu le manuscrit de ce ballet dans sa poche ; que, d'après celui-là, on lui avait à lui-même offert depuis un nombre d'exemplaires ; que l'édition, faite pour Osmont, libraire, sortait des presses d'un imprimeur de Moulins, et que cet imprimeur s'en était chargé sur la proposition et par l'entremise d'un fils de famille, le sieur Durey d'Harmoncourt de Morsan.
Personnage sans doute assez peu intéressant, ce fils de famille n'avait reçu qu'une éducation laissant fort à désirer, si l'on en juge d'après le dossier de ses affaires particulières. Il y est dit que « son précepteur le menoit en plein jour dans une maison de la rue de Seine suspecte. » On y voit aussi (f 130) qu'en octobre 1732, « il entretenoit une jeune fille de 14 ans sur la parroisse Saint Gervais et faisoit beaucoup de dépence pour elle. » Il est vrai par contre qu'on trouve aux mêmes papiers une attestation que cette jeune fille de 14 ans, la demoiselle Chalot, était très sage et n'avait jamais quitté le couvent des Religieuses hospitalières de Saint Joseph à la Rocquette lès
(1) Lettre de M. de Maurepas, Versailles, 21 janvier 1741.
(2) Sur toute cette affaire, consulter le dossier conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, B, 11, 480.