‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 49 sur 63 · LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

LE ROMANTISME

n'admettait qu'une Règle : ne rien écrire qui ne serve à la Morale ; et comme il lui était arrivé quelquefois, à ses commencements, de se donner de moins sévères objectifs, venu à l'âge des réflexions, il désavoua de ces choses-là trois volumes. Simplement.

Et pourtant ce moraliste se réveillait à de certaines heures avec des soucis et des inquiétudes d'art ; il se contentait mal des timidités de la Melpomène alors en usage. Il aurait désiré que le parterre eût fait plus de fête à VAtrée de Crébillon et à la coupe pleine de sang de Plisthène ; il se désespérait que l'abbé Nadal, auteur rampant, retenu, il en convient, par la faiblesse de sa versification, n'eût pas eu le courage d'aventurer sur son théâtre l'apparition de Samuel. Lui, aurait aimé, comme Shakespeare dans Richard III, faire paraître des Ombres. Il les eût montrées dans une obscurité éclairée par intervalles au moyen de coups rapides de lumière ; elles se fussent ensuite perdues dans les ténèbres. Hamlet, voyant se lever de la terre et y rentrer à plusieurs fois le spectre de son père, ce n'est pas par le seul jeu de l'acteur que le spectateur en aurait eu connaissance, mais ce spectre,^ il l'aurait véritablement entrevu par l'emploi du même artifice.

Ne soyons pas dupes de ces hardiesses. Fontenelle dans Enée et Lavinie avait sorti le spectre de Didon ; et d'Arnaud, dans la préface de Fayel où nous prenons ces documents, n'a cure que des moyens pratiques d'exhiber des fantômes, qui ne fussent pas ridicules. Il est metteur en scène. C'est encore ainsi que la tragédie de Voltaire, la Mort de César, ayant peu de succès à Paris, lui d'Arnaud suppose que c'est que le public répugne à voir, étendu sous ses yeux, le cadavre ensanglanté du Dictateur, et il suggère de le présenter voilé ; — on apercevrait seulement les pieds, dit-il gentiment. Pour tourner d'autres difficultés, il n'y aurait point de procédés matériels : il aura recours au style, à l'éloquence, à la poésie, et c'est là qu'il est dans le vrai.

En terminant ce travail, on nous permettra une dernière citation de d'Arnaud : (1)

(1) Fayel, préface, p. xx, Paris, Delalaln, 1777.

« Médée, sur le théâtre d'Athènes, porte le couteau dans le sein de ses deux enfants : je la ferois voir sur le nôtre, amenée à cet excès de fureur par mille ingratitudes de la part de Jason, dans un violent accès de rage immolant un de ses fils, jetant avec précipitation le poignard, embrassant avec transport l'innocente victime, faisant éclater des sanglots, des convulsions de douleur, pressant contre son sein l'autre enfant, le couvrant de ses baisers, l'inondant de ses larmes ; Jason s'offriroit à sa vue, il reculeroit à rasi>ect d'une femme égarée de désespoir qui tiendroit, comme je l'ai dit, un de ses enfans dans ses bras, et dont l'autre seroil à ses pieds: « Perfide, s'écrieroit-elle, est-ce à toi de trembler ? Approche, sois sans pitié, tu vois tes attentats ; oui, c'est toi qui as commis tous mes crimes ; c'est toi qui as pu égarer le bras maternel, qui l'as poussé, qui l'as conduit dans le sein de cette misérable créature ! oui, barbare, c'est toi qui as enfoncé le couteau dans le cœur de mon enfant. » Elle releveroit aussitôt ce corps ensanglanté, l'embrasseroit encore en s'écriant, et en l'arrosant de nouvelles larmes. »

Ne prenez pas garde à ses incorrections, la page est intéressante et juste, le discours de Médée, de la fièvre qu'il faut.

Et c'est là, à n'en pas douter, ce que Baculard d'Arnaud a écrit de plus romantique.

-3se-

Page 1