‹ François-Thomas de Baculard D'ArnaudChapitre 48 sur 63 · LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

LE ROMANTISME

ce qui le leur rendait cher, était la parfaite conformité de sa nuance de sensibilité avec la nuance de sensibilité de son époque. On était sûr de plaire en le suivant et qu'il n'y avait pas de moyen préférable et plus simple de conquérir l'oreille du public et son cœur. Mais en matière de sentiments comme en toutes les choses humaines, les changements sont rapides. Ce qui était à la mode, un beau jour ne l'est plus. Ce sont d'autres tableaux qui nous émeuvent. Nous sourions de ce qui nous faisait pleurer. La nouveauté nous entraîne. Autres temps, autres mœurs. Les plus grands ne durent que par la perfection du style. Baculard n'avait pas travaillé pour la postérité. Il ne dura pas. Et, bien que souvent, en le lisant, on soit appelé à s'étonner, on ait des velléités de voir en lui, comme plusieurs l'ont voulu faire, un précurseur du Romantisme, il n'eut, il ne pouvait avoir, puisqu'on ne le lisait plus, aucune action sur le mouvement romantique.

Pour deux strophes de son Ode à la Solitude :

Que j'aime à voir la décadence De ces vieux chasteaux ruinez...

où il évoque les sorciers, les hiboux, les lutins et les pendus, on a fait aussi du bon gros Saint-Amand un précurseur du Romantisme ; on aurait pu en dire autant de Montchrestien à cause de la tournure lugubre de son génie et de ses épitaphes, de ses tombeaux et autant même de Scalion de Virbluneau que découvrit Théophile Gautier, et dont les amours étaient funéraires. De tels classements arbitraires ne sont que jeux de lettrés et ne tirent pas à conséquence. Ce qu'on lisait de romantique dans les Epreuves du Sentiment se borne à quelques lignes sur le cœur de l'amant mort (Lucie et Mêlante), une scène de cimetière (Anne Bell), l'indication d'une chambre tendue de noir (Adelson et Salvigni), un paysage funèbre (Lorezzo), un amour posthume et sépulcral (Liehman), et encore de tendres déclarations pour les bâtards (Valmiers). On pourrait arguer d'autre part de la passion de d'Arnaud pour le vieux temps, le vieux langage, la chevalerie. « On commençait à exploiter fortement les mines littéraires allemandes », remarque Bachaumont (1) ;

(1) Mém. Secr. 22 décembre 1764, ii, 132.

d'Arnaud n'était pas indifférent à l'Allemagne. Le siècle était affolé d'Anglomanie, d'Arnaud prit souvent pour scène de ses historiettes l'Angleterre dont, pareil à Beaumarchais, il ne connaissait pas fort bien les mœurs. Et qu'y a-t-il de plus ? que d'Arnaud avant Chateaubriand avait compris que la Religion serait, à qui voudrait, une source prodigieuse d'inspiration; qu'avant le drame de Lucrèce Borgia il avait risqué la vue d'un cercueil sur le théâtre, et que non seulement il s'y était permis des morts, mais y avait tout au long fait assister les spectateurs à des funérailles. Ce n'était pas assez. Pour rien, pour le plaisir, par goût du macabre, il précipita Euphémie toute vive dans une tombe ouverte sous ses pas. Dites encore, dites. Frère Euthime qui se tait pendant deux actes et par cela même excite une si impatiente curiosité, a précédé Homodéi, qui, dans Angelo. tyran de Padoue, fait pendant tout un acte semblant de dormir et n'intrigue pas moins le public. Et quels autres arguments ferez-vous en outre valoir ?

En se refusant au mélange du tragique et du rire, et donc à une peinture exacte de la vie pour garder, suivant lui, une certaine tenue, une certaine dignité à l'œuvre d'art, d'Arnaud que la Religion inspira, mais qui n'avait pas regardé la Cathédrale, et, jusqu'à son dernier soupir, ignora les gargouilles, reste à part du groupe où, comme annonciateur au moins, vous le vouliez faire entrer. Mais il s'en différencie bien plus encore par le but qu'il assignait à sa littérature, qui n'avait rien de commun avec celui que poursuivaient uniquement les Romantiques. Tandis que ceux-ci, embrassant le inonde, regardant le ciel, la rue et le foyer, n'aspiraient à être que des voix, des échos de tout ce que sentent, espèrent, regrettent, déplorent les hommes pleins de rêves et pleins de déchirements, avide sans plus de consoler et de guérir, Baculard d'Arnaud ne prétendait pas s'élever au-dessus des plus journalières réalités douloureuses. Les Romantiques s'égalaient, en leurs vœux les plus ardents, à des harpes éoliennes pour vibrer aux souffles qui passent et emporter dans des harmonies qui jamais ne cessent toutes les joies et toutes les souffrances. Ils résumaient leurs ambitions dans cette belle et glorieuse image de la Lyre dressée très haut sur l'Humanité et la contraignant à l'observation du Rythme. Baculard d'Arnaud s'était fait, ne comprenait,

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