EXTRAIT DU DÉCAMERON DE BOCCAGE
TEADDIT PAR MAltnB ANTOINB LXMAÇON.
ROUTtLLI IX Dt la DflnièoM Jounéc
n 7 eut à Parte, dans une hôtellerie, quelques gros marttuds italiens, les uns pour une affaire, et les autre»pour M autre selon leurs coutumes ; et ayant un soir entre les tires soupe joyeusement tous ensemble, ils oommencàrent defiser de plusieurs choses, et de propos à autre, ils vin* nt à parler de leurs femmes, qu'Us avaient laissées dans us maisons, dont l'un d'eux en se gaussant commença à re : a Je ne sais pas ce que la mienne fait , mais de moi sais bien que quand il me peut tomber ici entre mains lelque jeune garce qui me plaise, je laisse à part i'amour 16 je porte à ma femme, et prends de celle-ci le plaisir le je puis. » L'autre répondit : « Je n'en fais pas moins, f si je crois que ma femme pourchasse son aventure, elle bit : et si je ne le crois, aussi bien le fait-elle, et c est
416 APPENDIGS.
par ainsi à qui mieux mieux, d Le troisième conclut (jai en cette même sentence, et à la fin il semblait que tons iftt. cordassent en ceci que les femmes laissées de leurs mm ne voulussent point perdre de temps. D y en eut un Mob* ment, lequel avait nom Bernard Lomellin ' de Gènes, ifL dit le contraire, affirmant qu'il avait, par grâce spédakè Dieu, une femme la plus accomplie que dame de dieiafar ou écuyer qui fût par aventure dans toute l'Italie, pM qu'elle était de beau corsage, et encore fort jeune, adroh | et agile de sa personne, et qu'il n'était aucune chose ipi appartint à femme, comme travailler d'ouvrages de soie ri semblables choses, qu'elle ne fit mieux que nulle antre: é outre il disait qu'il ne se trouvait écuyer , ou servitor comme nous le voudrions dire, qui mieux servit, ni phi adroitement à la table d'un seigneur qu'elle faisait, oomai celle qui était de bonne grftce, sage et fort discrète; apièi ceci, il la loua de savoir très-bien manier, piquer et (esvaucher un cheval, porter un oiseau, et davantage, surit lire et écrire, et tenir un papier de raison, comme si dhell été un marchand ; et de ceci, après plusieurs louanges, 3 tomba sur le propos dont l'on devisait, affirmant parsermcn4 qu'on n'en saurait trouver une autre plus honnête et plus chaste qu'elle, au moyen de quoi il croyait coiainement que, s'il demeurait dix ans, ou bien toute sa vie hou de la maison, elle n'entendrait jamais à telle méchanoelé «nvec un autre homme.
Or, il y avait entre ces marchands qui ainsi devisaieri un autre jeune marchand appelé Ambroise de PlaisaDee\ qui commença à rire le plus fort du monde de cette donièii louange que Bernard avait donnée à sa femme, et en se do* quant lui demanda si l'Empereur lui avait donné ce privi* lége plutôt qu'à tous les hommes mariés : Bernard, uu [m
1 Poslhumus, dans Cymbeline, ^ lachimo.
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rendit que ce n'était pas l'Empereur , mais Dieu, qui pouvait un peu plus que l'Empereur, qui lui avait bit cette grâce.
^ A rheore» dit Ambroise à Bernard» je ne doute foiot que tu ne penses dire vérité ; mais» à ce qu'il me «Aie , tu as bien peu regardé à la nature des choses : face que si tu y avais regardé» je ne te sens point de si im entendement que tu n'eusses connu en icelle des cho- M qui te feraient parler plus correctement sur cette ma- Hn; el afin que tu ne croies pas que nous autres qui avons firié fort ouvertement de nos femmes» pensions avoir autre faune» ou faire autrement que toi» et qu'autre chose nous ait mus d'ra parler ainsi» sinon un naturel avertissement» je m un peu deviser avec toi sur cette matière. J'ai toujours aii dire que l'homme est le plus noble animal que Dieu oéa jamais entre les mortels» et la femme après. Mais Homme» comme chacun généralement croit» et aussi qu'il Il voit par effet» est le plus parfait : ayant donc plus de perfKtion» il doitsans fauteavoir plusde fermeté etde constance : MÛ a-t-il» parce que universellement les femmes sont |los variables» et la raison pourquoi» on la pourra montrer ftt plusieurs raisons naturelles» lesquelles pour le présent jinis résolu de laisser à part. Si donc l'homme est de plus (rude fermeté» et toutefois il ne se peut tenir qu'il ne condiBoende» je ne dis pas à une qui le prie» mais à en désirer Que qui lui plaise» et à faire ce qu'il peut pour en pouvoir jouir (chose qui lui advient» non-seulement une fois, mais nulle le jour)» qu'espères- tu que puisse faire une femme bigile de sa nature» aux prières» aux flatteries» aux dons et i mille autres moyens dont usera un homme avisé qui *aimera? Penses-tu qu'elle se puisse contenir? Certainement combien que tu nous le persuades, si ne crois-je point oatefois que tu le croies ; et toi-même tu confesses que ta emme est femme, et qu'elle est de chair et d'os comme
41 s AmroiGk.
soût les Mtrai : par qtioi, s'il en est )Uûsi» IdS mèmeft dédfs et les mème^ fofces que les autres ont pour ïé^imt à tds appétits naturels doivent être les siens ; au moyen de (poi il n'est pas impossible qu'elle soit très-honnéte, qu'elle ne fasse ce que les autres font, et n'y a chose possible qtti se doire ainsi nier, ou affirmer son contraire si opinl&tretaent eomme tu fais. ''
A qui Bernard répondit et dit :
^ Je suis marchand et non philosophe, et comme marchand je répondrai et te dirai que je connais ce que tu dis pouvoir advenir atiï folles qui n'ont point de honte : mais celles qui sont sages ont tant de soin de leur honneor qu'elles deviennent plus constantes que les hommes qui nâ se soucient point de le garder, et ma femme est de celle-là.
^Véritablement, dit Ambroise, si pour chaque fi)is qu'elles font ces folies leur venait tine corne au front (pi rendît témoignage de ce qu'elles auraient fait, je crois qu'3 y en aurait peu qui le voulussent fiiirô ; mais non^^ement il ne leur vient point de corne au front, mais à cé^ qui sont sages il n'y en paraît aucune marque ; et quant ) ca qui est de la honte et perte de leur honneur, cela ua coti' siste sinon aui choses qui sont sues , par quoi je ne fiib aucun doute que, quand elles le peuvent foire secriteffient, elles le font, ou bien que si elles s'en abstiennent, c'est âot* tise , et tiens ceci pour tout certain que celle est sêok chaste, laquelle n'a jamais été priée de personne, ou si dlâ a prié, qu'elle ait été ëconduite ; et combien que je connaisse par vraies et naturelles raisons qu'elles doivent être ainsi, toutefois je n'en parlerais si amplement comme je fais, si je n'en avais fait beaucoup de fois la preuve avec plusieurs femmes ; et si je dis davantage que, si j'étais auprès de cette tienne femme, et si sainte comme tu la fiais , je penserais la conduire bientôt à ce que j*ai autrefois conduit des autres.
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Mfd ftdié répondit :
ê dflMltre par parole pourrait trop durer ; car je is et tu y contredirais , et à la fin tout cela ne rit à rien ; mais puisque tu dis que toutes sont hoyables et que tu es si grand , je suis content, « je le tende certain de l'honnêteté de ma femme, M tranche la tète» si jamais tu la peux conduire le de chose qui te plaise ; et si tu ne le peut faire, hh que tu perdes autre chose que mille ducats d'or, foise déjà échauffé en ce propos répondit : omardy je ne sais ce que je ferais de ta tête, si j'a" pié la gageure ; mais, si tu as volonté de toir la de ceci que j*&i dit , mets cinq mille ducats d*or 18* qui te doivent être moins que ta tête, contre to miens ; et Ift où tu ne me limites aucun terme, je it obliger d'aller à Gênes, et dedans trois mois du e]e partirai d*ici, avoir fait ma volonté de ta femme, témoignage de ce en apporter avec moi de ses plus les choses, et tels et si grands indices que toi-même nras qu'il sera vrai : pourvu que tu me promettes foi que tu ne viendras cependant à Gênes et que tu icriras aucune chose de cette matière.
ard dit qu'il était content; et combien que les autres nds qui étaient là s'essayassent de détourner cette I, connaissant qu'il en pouvait advenir grand mal, s la colère des deux marchands était si allumée que, que les autres en eussent, ils s'obligèrent par belle I de leurs mains Tun à l'autre.
[d l'obligation fut faite, Bernard demeura à Paris, et se s'en vint à Gênes le plus tôt qu'il put ; et quand il smeuré quelques jours, et qu'il se fut informé finej nom de la rue, et des conditions de la dame ', il
jëne, dans CynU/eline.
qu'il vienne quand il lui plaira, et qo'il soit payé. Ceipl tit le lendemain jusques è un denier. Puis avec un eoQii|f ^ félon contre sa femme, il partit de Paris et s'en Tint |; Gènes. Toutefois, quand il fut près de la ville, il ne entrer dedans, mais demeura bien dix lieues Ma en une sienne maison ; et quand il y fut arrivé, il envoji Gènes un sien serviteur ^ en qui il se fiait grandemeat, mideux chevaux, et écrivit è sa femme, comme il était d( tour et qu'elle s'en vint avec lui le voir ; mais il secrètement au serviteur qu'aussitôt qu^il serait en lieu avec elle, il la tuât, comme mieux il aviaemrl, sans séricorde, puis qu'il s'en vînt à lui.
Quand donc le serviteur fut arrivé à Gènes et qull baillé les lettres et fait son message, il fut reçu de h avec grande chère ; et le lendemain elle monta à cheni le serviteur, et prit son chemin pour s'en venir à sa son ; et cheminant ensemble, et devisant de plu^ems ses, ils arrivèrent en une vallée fort profonde et couverte de hautes carrières et de grands àihres : et blant avis au serviteur que le lieu était propre pour foire sl^' rement le commandement et service de son maître, ta il dégaîiia son opée, et, ayant pris la dame parte bras, Imttr.
— Madame, recommandez voire âme à Dieu, car il
] faut mourir, sans passer plus outre.
La dame, voyant l'épce et oyant ces paroles, dk épouvantée :
— Pour Dieu merci ! dis-moi, avant que tu me toes^ Il quoi je t'ai offensé, par quoi tu doives me tuer. t
— Madame , dit le serviteur, vous ne m'avez en imé^, fcnsé ; mais en quoi vous avez offensé votre mari, je * le sais, sinon qu'il m'a commandé que, sans aucune aùi^ ricorde, je vous tue en chemin ; et si je ne le tùaù», i
* i'istiuio, dans Cyinbeline,
EXTRAIT DU DÉGAMÉROIf DE BOCGAGE. 4S3
l'a menace de me faire pendre par la gorge. Voas savez anbien ]e lui suis tenu et comme il n'est possible que je B contredise en chose qu'il me commande. Dieu me soit à hoin si je n'ai pas compassion de vous, mais je n j puis lin autre chose.
^ i qui la dame dit en pleurant :
— Hëlas, pour Dieu merci ! ne veuille pohit devenir ho- ■kidé d'une personne qui jamais ne t'a offensé pour comllbie à autrui. Dieu, qui connaît tout, sait que je ne fis bniis chose pour laquelle je doive recevoir une telle rëcomiHUe de mon mari ; mais laissons maintenant ceci. Tu peu, quand il te plaira, satisfaire en une même heure à In maître et à moi, ea la manière que je te dirai. C'est |iK tu prennes mes habillements et me donnes ton pour-
Êit et un chaperon d'homme et t*en retournes avec mes habillements à ton maître, etlui dises que tu m'as tuée ; ■Je te jure par cette vie que tu m'auras donnée que je m'élignerai et m'en irai si loin que jamais ni lui ni toi ni per-
tBe pareillement qui soit en ce pays, n'entendra nouvelle moi.
Le serviteur, qui n*avait pas grande volonté de la tuer, Itrint aisément pitoyable. Par quoi, ayant pris ses habillettents et lui ayant baillé un méchant pourpoint, et un chaînon, il lui laissa quelque argent qu'elle avait, et la pria lA'dle s'éloignAt de ce pays, la laissant i pied en cette vat- ^ ; pois s'en alla vers son maître, auquel il dit n'avoir seutHent accompli son commandement, mais aussi qu'il avait hsé le corps mort d'elle h la gueule de plusieurs loups. irnard, quelque temps après, s'en retourna à Gênes, et ^Dt le (ait découvert, fut fort blâmé.
la dame demeurée seule, et déconsolée, sitôt que la nuit t venue, s'étant contrefaite le plus qu'elle put, s'en alla I an petit village près de là, où, ayant recouvré d*une ^ille femme ce qui lui était nécessaire, elle raccoutra le
pourpoint à son dos» et Tacourcit; pais ayant bit de ■ chemise une paire de chausses à la marine, et s'étantt» due» et déguisée toute en habit d*uu marinier, s*eDili vers la mer» où elle trouva par fortune un gentilbolllmeclf^ talan qui se nommait seigneur Encarach, lequel était éohi cendu d'un sien navire qui était arrivé un peu loin de B I Àlbe, et était venu pour se rafraîchir à une fontaine» M lequel seigneur elle entra en parole» et s*aocorda de la sv» vir» puis monta sur le navire» se faisant appeler Sicoraièf^ Final ; et là fut mise en meilleur ordre d'accoatremeot, fil^ le gentilhomme, lequel elle commença à servir si bien flldÇ à propos, qu'elle lui fut agréable outre mesure.
U advint de là à peu de temps que ce Catalan naij^ avec une sienne charge à Alexandrie et porta certains tm^ cons passagers qu'il présenta au Soudan» lequel fit qodfilj fois dîner ce Catalan à sa table ; et ajant vu les tâgom * faire de^Sicuran» qui toujours servait son maître» dont lui plut fort» le demanda au Catalan» lequel» encore ipt fût mal volontiers» le lui laissa. Sicuran, en peu de tempii fit si bien, qu'il acquit non moins la grâce du Soudan qal avait fait celle du Catalan. Parquoi advint piàr succession di temps, qu'en certaine saison de l'année en laquelle il se fth sait en la ville d'Acre, qui était sous la sujétion du soudi^ une grande assemblée de marchands chrétiens et sarrasin^ comme si c*eûtété une foire où le Soudan avait de cootun^ afin que les marchands et les marchandises fussent ea 8è* reté, d'envoyer outre ses officiers ordinaires » aucun di siens plus grands ami^ avec des gens qui eussent la chaigeè la garde ; quand le temps fut venu, il délibéra d'y envoyer fr curan, qui savait déjà parfaitement la langue, et ainsi se fi4
Quand donc Sicuran fut venu à Acre, seigneur et ci|îtaine de la garde des marchands et de la marchandise, jit sant bien et soigneusement ce qui appartenait à son ofBod allant et regardant çà et là» il y vit plusieurs marchands!-
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I, pisans, génois, véoitiens et autres italiens» desquels lirifoisait votontiers, en souvenance de son pays. Or, tam fo» entre autres qu'étant lui descendu eu une pe de YénitieDs» il y Ta voir entre autres joyaux une a et une ceinture qu'il connut soudainement avoir été Mf dont il s'ébahit fort. Mais» sans faire autre sem-
demanda gracieusement à qui elles étaient, et si on niait vendre. Àmbroise de Plaisance était venu avec mp de marchandise sur un navire de Vénitiens, le- Kjêttt le capitaine de la garde demander à qui elles t, s'avança et dit en riant : — Monsieur, elles sont à Il ne veux point les vendre ; mais si elles vous plaije voos les donnerai volontiers. Sicuran, le voyant Ultra en soupçon si celui-ci ne l'avait point remarqué elqoe sien geste ; toutefois, avec un visage assuré, il t : — Tu ris par aventure, parce que tu vois que moi ib honmie de guerre, va ainsi demandant de ces vékiunme.
bioise répondit : — Monsieur, je ne ris point de cela, je ris du moyen par lequel je les gagnai. pii Sîcuran dit : — Bé! si Dieu me donne bonne ure, et si c'est chose qui se doive dire, dis-moi comta les gagnas. — Monsieur, dit Ambroise, ces chosesfurent données avec plusieurs autres par une gentille I de Gènes, nommée M** Genèvre, femme de Bernard lin, une nuit que je couchai avec elle, me priant que gardasse pour l'amour d'elle ; maintenant je m'en suis rire, parce qu'il me souvient de la sottise de son mari,
fut si fol qu'il gagea cinq mille ducats d'or contre que je ne ferais point ma volonté de sa femme, ce
fis et gagnai la gageure ; et lui qui plutôt devait puk-mdme de sa brutalité qu'elle d'avoir fait ce que tou- » femmes font, s'en retournant de Paris à Gènes, la fit lin» que je l'ai depuis ouï dire.
426 APPENDIGS.
Sicuran oyant ceci connut incontinent que edâ ataii été l'occasion du courroux et de la haine de son mari eaien elle, et s'aperçut clairement que celui-ci était entièremaitf occasion de tout son mal. Si pensa en soi*niôme de ne k laisser impuni. Sicuran donc fit semblant d'être fort aise de cette nouvelle, et prit une telle et si grande fomiUirité avec Ambroise que» par ses persuasions, il s*en alla^ qoaad la foire fut finie , avec Sicuran , et porta tout ce qu'il avait en Alexandrie, où il lui fit lever une boutique et lui mit de ses deniers entre mains. Par quoi lui voyant qa il J profitait grandement, y demeurait volontiers.
Sicuran, soigneux de vouloir rendre son mari Bemaid certain de son innocence, ne cessa jamais jusqu'à ce que par le moyen d'aucuns grands marchands génois qui étaient à Alexandrie, il ne l'eût fait venir par nouvdles occasions qu'il inventa. Lequel étant venu en assez pautre ordre, il le fit recevoir secrètement par aucun sien amit jusqu'à ce qu'il lui sembla être temps de faire ce qu'il entendait. Sicuran avait déjà fait conter la nouvelle par Ambroise devant le soudan, et lui en avait prendre ptai** sir. Mais depuis qu'elle vit Bernard son mari, elle, ajaat pris temps convenable, impetra tant de faveur du aoudaii que l'on ferait venir devant lui Ambroise et Beroardf et qu'en la présence de Bernard, si Ambroise ne voulait dire sans contrainte la vérité de oe qu'il se vantait avoir eu de la femme de Bernard , on la lui ferait oonfesaer paf force.
Au moyen de quoi, quand Ambroise et Bernard forent venus, le soudan, en la présence de plusieurs» avec un roda visage, commanda à Ambroise qu'il dit la vérité, comme il avait gagné à Bernard cinq mille ducats d'or ; et là était présent Sicuran, auquel Ambroise se fiait plus, qui, aiee un visage plus que courroucé, le menaçait de très-gri^ tourments, s'il ne le disait. Par quoi Ambroise, étonné
EXTRAIT DU DtGiMÉRO!f DE BOGGAGE. 437
d'an eftié et d'autre , et encore se Yoyant aucunement «ontFUDt » raconta entièrement , et au vrai , en la préleace de Bemalrd et de plusieurs autres, comme le tout mit été fait, tie pensant encourir autre peine qu'à nndre les cinq mille ducats d'or et les besognes qu'il mit pria». Et» quand il eut tout dit» Sicuran, comme oémteur du sOudan sur ce point, se tourna vers Bernard et hi dit : -^ Et toi, que fis-tu pour l'occasion de tel mensonge de la femme?
A qui Bernard répondit : -^ Me Tojant convaincu de mmmx pour la perte de mon argent^ et de la honte et logogne qu'il me semblait que je recevais de ma femme, je la fis tuer par un mien ^i^rviteur, et, selon qu'il me rapportit elle fut soudainement dévorée des loups.
Ces choses ainsi dites en la présence du soudan, et toutes pt lui ouïes et entendues, sans savoir encore pour quelle «ettion Sicuran avait ordonné et pourchassé ceci, ni è quelle fin il voulait tendre, Sicuran lui dit : — Monseigneur, YMB pouvez assez clairement connattre combien cette bonne deme se peut vanter d'être bien pourvue et d'ami et de niari, quand l'ami, en un instant, Ta privée d'honneur per mensonge, et a g^té sa renommée et détruit son mari, et que le mari, plus crédule à la fausseté d'autrui qu'à le vérité qu'il a par longue expérience pu connaître, l'a ieit tuer et manger aux loups ; et outre tout ceci, le Uen et l'amour que le mari et l'ami lui portent sont tels» qu'ayant longuement demeuré avec elle, nul ne la reconnaît. Nais, pour ce que vous connaissez parfaitement ce que chacun de ceux-ci a mérité , s'il vous plaît de |rice spéciale faire punir le trompeur, et pardonner à celui qui a été trompé , je le ferai venir en votre présence et la leur.
Le Soudan, délibéré de vouloir en ceci complaire du tout ï Sicuran , dit qu'il en était content, et qu'il fît venir la
femme, dont Bernard fut fort étonné» car il crojait po« certain qu'elle fût morte. Et Ambroise» prévojant déjà malheur, avait peur d'avoir pis que de rendre l'argent, sachant s'il devait plus espérer ou craindre que la dane dût venir là ; toutefois, il attendait sa venue avec grtoda merveille. Ayant donc Sicuran obtenu cette pennissîoi du Soudan, et s'étant jeté à ses genoux en pleurant, il p9dit quasi en un même instant la voix masculine, ensembb la volonté de ne plus vouloir sembler homme, et dit : — Monseigneur, je suis la misérable et infortunée Genèvn. qui suis allée six ans durant, coquinant par le monde ei guise d'homme, blAmée faussement et méchamment de m traître Ambroise, et par ce cruel et mauvais homme biillée à tuer par un sien serviteur et à manger aux loups*; poiSi déchirant ses habillements de devant, et montrant son seifli se fit connaître au soudan et à toute l'assistance qa'elli était femme, et, se tournant vers Ambroise, lui demaodi injurieusement quand ce fut que jamais il avait couché vm elle, ainsi qu'il s'était vanté auparavant. Lequel la reooanaissant déjà et devenu presque muet de honte, ne disait mot.
Le Soudan, qui avait toujours réputé cette femme poar homme, voyantetoyant ceci, devintsifort ébahi, que plusieurs fois il crut que ce qu'il voyait et oyait fût plutôt un songe que vérilé. Mais toutefois après que l'étonnement fut cessé ; connaissant la vérité, il éleva avec grandes louanges la vie, h constance, les conditions et la vertu de M^'Genèvre qui, jusques à cette heure, avait été appelée Sicuran ; et, lui ayaot fait apporter de très-honnétes habillements de femme et fait venir des femmes pour lui tenir compagnie, pardonna i Bernard son mari, suivant la requête qu'elle avait faite, la mort qu'il aviiit bien méritée ; lequel l'ayant reconnue, se jrta .'i SOS pieds en pleurant, et lui requit pardon, qu'elle lui octroya bénignement, combien qu'il en fût mal digne,
IXTftàlT DU DÉCAMtROX DE fiOCCACE. 4?9
I fil lever debout, l'embrassant tendrement comme son
m ioudan commanda incontinent après qu'Âmbroise lié en quelque haut lieu de la ville, à un pal et oint de Et ^ qu'il ne fût jamais dté de là, jusques à tant que de ■lêaie il tombât en pièces, et ainsi fut fait. Après ceci, mmanda aussi que tout son bien fftt donné à la dame, D*était si petit qu'il ne valût plus de dix mille ducats. 1» fit apprêter un très-beau festin, et en icelui fit bonrà Bernard comme mari de M** Genèvre, et à M'* Gens comme très-bonnéte femme, et lui donna tant en bai^ comme en vaisselle d'or et d'argent, et en deniers fluit, ce qui valait plus d'autres dix mille doubles duy et» leur ayant fait apprêter un vaisseau, après que la fiM finie, il leur donna licence de s'en pouvoir retourner lues quand il leur plairait : où ils retournèrent trèscs en grande joie, et y furent reçus avec grand honr» ^ mêmement M"* Genèvre, laquelle cbacun croyait morte, et toujours depuis, tant qu'elle vécut, elle fut liée grandement vertueuse.
Us Ambroise, le même jour qu'il fut empalé et oint de I, ibt non-seulement tué, mais aussi dévoré jusqu'aux nec très-grands tourments par les mouches, guêpes et BS dont le pays abonde, lesquels os demeurés blancs et lehés aux nerfs longtemps après, sans être remués, ren- BQt témoignage, à quiconque les voyait, de sa méchan-
il ainsi le trompeur demeura aux pieds de celui qui avait trompé.
EXTRAIT DES HÉGATOIIMITHI
DK J.-B. OIKALDI CIUTHIO
ItlS KM FRAMÇOU PAR GAMIBL CHAPKitS
NOUTCLLB ftl
JH la trtnsiè^e Ùécaàt,
Un capitaine More preod à femme ane citoyeAae dé VenÎM i wkà porte- enseigne l*accuse d'adultère i son mary : il tascheqnelepHl^i enseigne tue celay qu'il pensoit l'adultère : le capitaine tiesaMMii! il e!«t Bccnsé par le porte-enseigne, le More ne ennteife piiBt,ÉÉ y estant certains indices, il est bannj, et le méchaot poite^nsifMi pensant nuire à autry, se pourchasse & soy-mesme misérableiMiti|| mon.
Los (lames eussent eu grande pitié de l'accident de h Florentine, si l'adultère par elle commis ne Teust faii^san* bler digne de toute peine, et trouTerent que la patience di gentil-homme avoit esté grande, et qu'il avoit wgSB0k faict, sur ce Curtio dist, son tour de parier estant venu, il M croy point qu'il soit en la puissance des hommes etdfl femmes de fuir la passion d'amour, pour ce que la naW humaine v est tant disposée, que souvent elle se taitsetfir tres-puissantc, malgré nous, en noz cœurs.
Ce neantmoins croy-ie bien eslre au pouvoir d'un» femme honneste, quand elle se sent enflammée d'un tel feu, de choisir plustost la mort, que par une des-hones* volonté, t^isoher la pudicité, que les femmes doivent soigneusemet garder.
nnurr dis HioiTMiaTHi de gutthio. 431
Et cnj que oelles errent moins, lesquelles délivres et nples du sainct lien de mariage, exposent leurs corps au iét de chacun» que la femme mariée» qui commet aduler aieç un seul.
Mais comme la susdite receut peine digne de sa faute, isi advient il aucune fois» que sans aucune faute» une plie et aimaUe femme» par les embusches d*un meschât nr» et par une trop grande crédulité» reçoit la mort d*un flte mary cooune vous verrez manifestement, par ce que vous raoonteray.
n 7 avoit à Tenise un More fort vaillant» lequel pour m demonsirë aux affaires de la guerre une grande pruioa» et vivacité d'esprit» estoit fort aymé des seigneurs de oise» lesquels surpassent toutes les republiques qui fuit ODoques» à recompenser les actes vertueux. Avint qu'une vertueuse dame de grande beauté appellée idamone» attirée non pas d'un désir ou appétit féminin lii de la vertu du More» s'énamoura de luy : et le More iaeu de la beauté et de la noble pesée de la dame, s'en- IM auaaî de l'amour d'icelle» et eurent amour tant favo- Hi, qu'ils se marièrent ensemble» encores que les parens ih fenune fissent ce qu'ils peurent» à ce qu'elle print un Ère mary» que luy : et vesquirent ensemble, en si grande im et tranquillité» tandis qu'ils furent à Venise que iamais kie dirét un mot^ de travers.
Or les seigneurs de Yenise firent change de gens d'armes, i'ib ont ooustumes de tenir en Cipre» choisirent pour câline et chef des soldats qu'ils y envoyèrent» le More, leel estoit bien aise de Thonneur qu'on lui faisoit (qui ne 4oiuie qu'aux personnages vaillans, nobles et fidèles] et lotmoins n'estoit il trop content, quand il pensoit à la mde distance et à la difficulté du chemin, duquel Disdeme se trouveroit offencée.
Cèle dame qui n'avoit autre bien au monde que le More»
43? APKXDICE.
et qui estoît fort contente du tesmoignage que sod mÊtj avoit eu de sa vertu, par une tant puissante et noble repahi* que ne pouvoît voir Tbeure que son mary se mîsl en chena avec ses soldats, pour aller quant et luy en an liaa tant hi^ norable et estoit fâchée de voir le More en peine» et ne i|i> chant l'occassion elle luy dist un îour, en taUe.
Que signifie mon mary, que depuis qœ la vous a donné un tant honorable degré, tous estes tout » lancolique ? L'amour que ie vous porte, dist le More à Dih demone, trouble mon contentement de rhonneor qoe Fq receu, pour ce que ie voy nécessairement que de deux cluses, en doit avenir une, ou que ie vous meine avec mof» aux dangers de la mer, ou bien, que pour ne tous mettn en malaise, ie vous laisse à Venise.
La première me seroit fort fâcheuse, Tautre masmi hair moy mesme, pource que vous laissant, ie laisaBuois M vie.
Disdemone ayant entendu cela, dist: perm^ta-vM qu'une telle chose vous trouble l'esprit?
Ah mon mary quelles pensées avez vous? Pourquojie vous veux faire compagnie là où vous irez, quâd bien ie devrois passer en chemise par le feu, comme .ie dois aller pir eaux avec vous, en une navire seure et bien garnie: et quâd bien il y auroit du dâger et des travaux, ie n'en feo pas avoir meilleur marché que vous, et penserois queiM ne m'aymeriez gueres, si vous me laissiez à Venise, poorne m'avoir en vostre compagnie sur la mer, ou si vous persaidiez que i'aymasse mieux demeurer icy en asseanDOk qu'estre avec vous participante d'un mesme danger.
Et pour céte cause, ie veux que vous vous aprestiezies voyage, avec toute la ioye, que la qualité du degré qoevoei tenez mérite.
A l'heure le More tout ioyeux, ietta les bras au coldesi femme, et luy dist avec un affectueux baiser, Dieunoosooa-
EXTRAIT DES HÈCATOMMlTfll DE ClMIilO. 435
« loDg temps en céte amitié, ma femme, et bien tost » il s*equippa pour partir, et entra, avec sa femme et ( ses gês en une galère, et ajrat fait mettre les voiles au se mit en chemin, et s'en alla, avec une grande bonace a mer, en Cipre.
lAaj^cj avoit en sa compagnie un porte-enseigne, de -belle présence, mais de la plus méchante nature, que ais fut homme au monde: et le More Taymoit fort, fant aucune cognoissance de ses méchancetez. kr combien qu'il fust de cœur tres-vile, il couvroit ntmoins par ses hautes et orgueilleuses paroUes et par nesenoe, tellement la vilité et couardise, qu'il avoit enné de dans le cœur, qu'il se monstroit à sa semblance un tor, ou un Achille.
!b méchant avoit semblablement mené sa femme en Cit laquelle estoit belle et honneste ieune femme, et pource die estoit italienne, la fnnme du More l'ajrmoit fort, et se lit la [dus part du iour avec elle.
!d la mesme compagnie estoit un caporal, que le More loit beaucoup.
éloj-cy alloit fort souvent en la maison du More, et igeoit souvent avec luy et avec sa femme. l pour câe cause, la femme, qui cognoissoit que son 7 l'aymoit tant, luy monstroit signes de très-grande lié : de quoj le More estoit fort aise, e méchant enseigne ne se souciant point de la foy donà sa femme, de l'amitié, foy et obligation qu'il avoit au e, devint fort amoureux de Disdemone, et s'apliqua du à voir s'il en pourroit iouir.
i n'osoit pas se découvrir, craignant que le More le 1, s'il s'en appercevroit : et par divers moyens il s'efa, le plus secrettement qu'il peut, de faire cognoistre à femme qu'il l'aymoit.
lais elle a^oit tout son cœur au More, ne ponsoit aucu-
nement n'y à l'enseigne, n'y à autre ; et tout ce que cftwcy faisoit, pour l'enflammer de Iny, ne senroh de rien.
Parquoy cétuy pensa, que c'esloît, pource qu'elle estoîl Favanture amoureuse du caporal de la compagnie et s'ana de s'en desfaire, et changea l'amour qu'il portiMt i h femme, en une très-grande baine, et se mrt soigneueement à penser, comme il pourroit faire, le caporal de la compignie estant depesché, s'il ne pou^oit iounr de céte femme, que le More n'en iouist pas aussi.
Et pensant diverses choses, toutes méchantes oa mavaises, en fin délibéra l'accuser d'adultère, à son mary, ci donner à entendre que l'adultère estoit le caporal de la compagnie.
Mais cétuy scachant l'amour singulière, que leMoreptx^ toit è Disdemone, et l'amitié qu'il avoit avec le caporal, il cognoissoit apertement, que s'il ne trompoit le More, afN grande finesse, il estoit impossible luy faire croire n'y Foi ny l'autre.
Et pour céte cause, il se mit à entendre que le temps et le lieu luy ouvrist le chemin à une tant méchante et mdheureuse entreprise.
Bien tost après, le More priva le caporal de son degrf, pource qu'il avoit mit la main à l'espée, en garde, contre un soldat, et l'avoit fort blessé ; dequoy INsdemone fut Ken fâchée, et avoit tasché beaucoup de fois de le remettre en grâce avec son mary.
Cependant le More dist au méchant enseigne, que si femme le fachoit tant, pour le caporal de la comp^p», qu'en fin il scroit contraint de le reprendre.
Le méchant homme trouva occasion, de là, de remetW la main à la trahison par luy ourdie, et dîst.
Disdemone a para\'anture occassion de le voir volootiers.
Et pour quoy dist le More.
Je ne veux pas, respondist l'enseigne, m'entremesfcrda i
Le More voyant l'instance que derechef sa femme hj avoit fait, en faveur du caporal, pensa que les paroflesqM renseigne lui avoit tenues^ eussent voulu signifier que Ks^ demone fust amoureuse de luy : et s'en alla à ce méchial tout fâché et triste, et commença à s'efforcer de le mettiez train de parler à luy plus apertement.
L'enseigne ententif à la ruine de céte pauvre feniMb après avoir feint ne vouloir dire chose qui fust pour lif déplaire, se monstrflt vaincu des prières du More, disL
Je ne peux nier qu'il ne me face bien mal, d'aioirk.; vous dire chose, qui vous soit, sur toute autre, îdànm, mais puis que vous voulez que ie vous la die et puis que II soin que ie dois avoir de vostre honneur, comme de moi seigneur, m'incite aussi de vous le dire, ie ne veuimûoH' nant faillir ny à vostre demande, ny à mon devoir.
Vous devez donc sçavoir, que votre femme n'est fichée di voir le caporal en vostre mauvaise grâce, pour autre àM que pour le plaisir qu'elle a avec luy, quand ilvaeniQitre maison, comme celle, qui est déià ennuyée de voitn taint noir.
Ces parolles trans percèrent le cœur du More.
Mais pour en sçavoir davantage (encores qu'il creustestrs vray tout ce que l'enseigne luy avoit dit, pource soup;0B qui luy estoit déià venu en l'esprit), il dist, avec un mauvais visage, je ne sçay qui me tient que ie ne te couppeoélB langue tant hardie de donner tel blasme à ma femme.
A l'heure l'enseigne dist.
Je n'attendois pas autre recompense de ce mien aimibb! office, dist l'enseigne, mais puisque ma faute et le désir qui: i'ai de vostre honneur, m'ont porté si avât, ie vous redyq* TaiTaire va ainsi que vous l'avez entendu, et si vostre femmfli faiguant vous aimer, vous a tellement bandé les yeux, (fl vous n'avez veu ce que vous deviez voir, ce n'est pasàdin^ pourtant que ie ne vous die la vérité : car le mesme caponl
IXTRÂrr DES HÉGATOMinTHI DE GIIITHIO. 437
) l'a dit, comme celuy qui ne pensoit sa félicite parfaite, i De la decouTToit à quelqu'un.
Et aiouta, si ie n'eusse crains vostre courroux, ie l'eusse if quand il me dist cela, pour le recompenser comme il ritoit.
Hais puis que de tous faire sçavoir ce qui vous, touche Il qu'à aucun autre, m'en fait voir tant pauvre salaire, ie odrois m'estre teu, pource que si ie l'eusse faict, ie n'eusse s encouru vostre mauvaise grâce.
i l'heure le More tout fâché, dist.
Si tu ne me fais voir ce que tu m'as dit, assure toy que ie féraj oognoistre, que mieux t'eust valu estre né muet. Cela m'eustesté aisé, dist le méchant, quand il venoit en itre maison, mais maintenant que vous l'avez chassé, non «ir ce faict, mais pour une bien plus légère occassion, il Bsera fort malaisé : car combien que i'estime qu'il ioùisse I Disdemone, quand vous luy en donnez la commodité et loisir, il le doit taire à céte heure, plus secrettement et ec plus d'advis, qu'il ne faisoit du commencement, se ijant hay de vous.
Mais encore ne perday-ie pas l'espérance de vous pouvoir ire Toir ce que vous ne voulez pas croire : et ce dit, ils detitirent.
Le pauvre More s'en alla en la maison, attendant que le ar vint que l'enseigne luy fit voir ce qui le devoit rendre iamais misérable.
Mais la chasteté de la femme du More mettoit l'enseigne I grande peine, pource qu'il luy sembloit ne pouvoir pas )Qver le moyen de faire croire au More ce qu'il luy avoit l faussement : et le méchant tournant son esprit en divers droits, il pensa une nouvelle malice.
La femme du More alloit souvent, comme i'ay dit, en la lîson de la femme de l'enseigne, et se tenoit avec elle une DD6 partie du iour.
A raison de quoi cetuy-cy voyftt qu'elle portoit aocoM fois un mouchoir, qu'il sçavoit bien que le More luy nà donné, lequel estoit subtilement ouTré à la moresque fi que céte femme aymoit fort et le More aussi ; il pensa dsk luy oster secrettement, et de là préparer la dernière nmiB, et comme il eust une petite fille de trois ans, que Disdemone aymoit biô, un iour que la pauvre femme estoit aUl en la maison de ce méchant, il print la petite fille entre lei bras et la bailla a céte femme, qui la print, et la mit oooln la poitrine.
Ce traistre que ioûoit excellament de la main, luy lendi la ceinture, le mouchoir, tant accortement, qu'elle ne im apperceut point, et s'en alla tout ioyeux.
Disdemone, ne scachant point cela, s'en alla en la maisoB, et pensant à autres choses, elle ne s'avica point da ax»choir :
Mais delà à quelques iour, le cherchant, et ne le tn»vant point, elle avoit grande peur que le More le luy deonndast, comme il feissoit souvent.
Le méchant enseigne, s*en alla, en temps commode, m caporal, et luy laissa finement le mouchoir dessous le lictet le caporal ne s'en apperceut point sinon le matin ensuivant, que se levant du lict, estât le mouchoir tombé à terre, il mit le pied dessus, et ne scachant comme il ravoilensi maison, le cognoissant appartenir à Disdemone il deliben le luy bailler : et attendant que le More fust sorty de la d» son, il s'en alla à l'huis de derrière, et y frappa. La fortunet qui sembloit avoir conivré avec l'enseigne, la mortdecéH pauvre femme, voulut qu'à céte heure là, le More s'en fi* à la maison, et entendant frapper à l'huis, il se mitàbb* nestre et tout irrité dist, que frappe là?
Le caporal ayant entendu la voix du More, cragnantqol ne descendist à son dam sans respondre un mot, se mit* fuir.
^ÊT^voÊfear qui tny tnontoit an visage, que le Mon ^B ^Mk. «Ile courut au cofro, e( fît semblant do le àxi- ^r-^ ipres l'avoir long temps cherché, elle dist.
^msçij pss comme ie ne le trouve mainlenant! foc ^MMravBDlure.si ie l'avois di$t-ii, pourquoi vons l'euïi(»« itaanàé^ Mais vous le chercherez uueautre fols pht
iW-
Ctstant party, il commença à penser, comme il derail fcv iDOiirir sa femme, et le caporal aussi de maoïere qu'oa te le uusl de leur morl.
Et T pensant nuict et iour, il ne pouvoît faire que» tanne ne s'apperceusl, qu'il n'estoit envers elle tel, qu'3 (voit coustunie d'estre.
Elle Idj disl bien souvent, qu'avez vous, qui tous traubll ainsi ? de manière que lA ou vous vous Eouliez estre le pie plaisant homme du monde vous estes maintenanl si iii«Uc(k lique!
U More trouvoil plusieurs excuses, mais elle ne s'en no- Uotoit aucunement.
Elcombié qu'elle sceusl que le More ne deust estre bà» pir aoean sien méfait, elle crai^oit neantmoins, qu'iln hsl(OD0<ré d'elle, et disoit aucune fois à la femme dal'enjâguttj* oe sçay que mon marv a trouvé il avoit couilam ftgn ta mon endroit tant aimable, maintenant dqHiii M(t« pra de iours en <;«. il est devenu tout autn, i'ij aitit peor que ip ne donne ciemple aui ieiines filles deH ^ aHÎtr, conlro la volonté de leurs parons, et que les (an- ^s juliennes n'apprennent de moy, de ne s'accompigiKf jlmiiiiin que la nature, le ciel, et Is manière de viireniJ
■lê pource que ie sçay qu'il est amy de vostro msij,* 9 Kit communique ses affaires, ie vous prie q\ii^ si 'Ms iCDifoda aucunes choses de Iny, de laquelle «oiuBt
BXTRilT DES HtCATOMMITHI DE GllRTfflO. 441
poininafiser, tous me la dissiez, etnemerefùsiezfostreaide. La femme de renseigne qui sçaoit le tout, comme celle de laquelle le mary s'estoit voulu ayder, pour faire mourir la femme du capitaine, mais elle n'y avoit oncques voulu conttotir, craignant son mary, n*osoit dire mot, elle luy dist seulement gardez vous de donner aucun soupgon de vous à vostremary, et mettez peine, qu'il vous cognoisse loyalle, et plaioe d'amour en son endroit.
Ce que ie fiais, dist-elle, mais cela ne me sert de rien. Le More ce pendant cherchoit de plus en plus le moyen de se certifier de ce qu'il n'eust voulu trouver: et pria l'enseigne de faire en sorte qu'il peust voir le mouchoir, en la puissance du caporal, et bien que cela fust fâcheux au traitre, il luy promit neantmoins de mettre toute peine de Tac^ner de cela.
Le caporal avoit une femme en sa maison, qui faisoit de
menreilleux ouvrages sur la toile, laquelle voyant ce mou-
^cir, et entendant qu'il estoit à la femme du More, et qu'il
'oyseroit rendu, se mit à en faire unsemblable, et en tirer
^ patron, devant qu'elle l'eust : et tandis qu'elle faisoit
^» l'enseigne s'apperceut, qu'elle estoit au droit d'une
Rostre, et qu'elle pouvoit estre veùe de ceux qui passoient
P^^ la rue, et ponrtAt il le fit voir au More lequel estima et
^^^ pour certain que sa femme qui estoit tres-hôneste, fust
«^'ultere.
Gt arresta, avec l'enseigne de la tuer et- le caporal aussi et ^'^sans ensemble du moyen de ce faire, le More le pria de '^^^ le caporal, promettant qu'il luy en seroit à iamais ^Migé, et comme il refusa de vouloir le faire telle chose ^Ocime très-mauvaise, et dangereuse, pource que le capo- ^^ n'estoit moins accord que vaillant, après l'en avoir bien P^i<, et luy avoir baille une bonne somme d'argent, il Tin- ^^Ui i dire, qu'il tenteroit la fortune.
Céte resolution prinse, le caporal sortant un soir de la
àmmiCM.
mdfoa d'une imttia, eitaiil nuict, reoadigM apnkp^ lay avec Tespée en k main, el luy d6na im eony awaih bas pour le faire dwir: et quand il fntlondié» jlaaM^^ pour achefer de le tuer.
Le caporal qui ealoit courageux, 9jmA tiié m ainai bieaBé qu'il eatoit, a'eafait drené pour ae cria a haute loix: ieania mort, ie anis mati aeri,
Parquoy renseigne entendant du peuple aeourir A quea aoldata qui ealoirat logea là entour, il ae milA puia retournant, il fitaemblant d'estre
El ae mettant entrée ka autraa, il<fid bianqiia>di qu-il avoit en la iambe, il mourroit, eleombioDqu*M« trea iojeux, il s'en ioKioatracontriate atee le s'il euat erié aon frare. .1 i
Le matin cela fat ^Mindu par tonte la ^iUa, et mone, qui ne peoaoît point que de làluidenat fie mraatn bien frchéed'untelaccideBt;4equ0f eut d'elle une tna-manvaise opinion! et a'en aOa renseigne, et luy diat
Ma méchante femme est tant fadiiée de Taocident ^» poral qu'elle en deviendra foUe. 1
Et commet, dist-il, pourriez vous penser autrameat, m qu'il est son ame? Son ame, répliqua le More, ie Inj bien Tame du corps, car ie ne m'estimerais paa hoiuM>n n'ostois céte méchante du monde.
Et devisans ensemble, s'il la ou du glaive» l'enseigne dit, i'ay trouvé un bôet
La maison où vous demeurez est tres-vielle, et le de vostre chambre a beaucoup de fentes ! il dut que battions Disdemone, avec une chausse plaine de saUAb qu'elle en meure a fin qu'en elle n'apparaisse s^ meurtrisseure et coup: quâd elle sera morte, nous tomber udb partie du plancher, et luy romprons la foignans qu'une poutre en tombAt, la luj ait rompue it
EXTRAIT DES HtCàTOMMITHl DE GIIITHIO. 443
brfe : et en céte manière, personne n'aura aucun soupçon àb n>u8 : et chacun estimera qu'elle sera morte par une inftrtmie.
Le cruel conseil fut agréable au More, et ayftt attendu le %Dps oonfenable, estant une nuit couché avec elle et ayant éSà caché l'enseigne en une garderobe, prochaine, l'en- MÎgiie, suivant le mot du guet, fit ie ne sçay qu'el bruit, m U garderobe, et le More Tayant entendu, dist à sa famé, as ta oay ce bruit ? ouy, dist elle.
Levé toy, dist le More, et voy que c'est.
U pauvre Disdemone se leva, et aussi tost qu'elle fut au- Jfm de la garderobe, l'enseigne en sortit, lequel estant fort il poissant, luy donna un grand coup do chausse plaine d'arène, sur l'eschine, et la fit tomber, sans pouvoir à peine Mitre hors soa haleine.
lais elle appela le mieux qu'elle peut le More, pour luy aider : lequel estant sorty du lict, luy dit.
Méchante femme, tu as le salaire de ta des-honnéteté ; on Me ainsi celles, lesquelles fiiignans aymer leurs maris, har font des cornes.
La pauvre femme entendant cela, et se sentflt arrivée 4 11 fin» pource que l'enseigne luy avoit redoublé un coup. éAf qu'elle appelloit la iustice divine, en tesmoignage de sfoy, puis qu'elle ne pouvoit a voy* celle du monde : et apidlant Dieu à son ayde, au troisiesme coup elle demeura lorte et tuée par le méchant enseigne.
Et pois Tayans mise dedans le lict, et luy ayans dépecé et hké la teste, ils firent tomber le plancher de la chambre, HkHore commença à crier à l'ayde, secours, pource que )i maison tombait ! les voisins accoururent à céte voix, et 4iDt découvert le lict, ils trouvèrent céte femme dessouz ^ pooltres, morte ! ce qui fut fort déplaisant à chacun poor la bonne vie d'icelle.
444 imWDlCE.
Le lendemain Disdemone fut enseTelie, au grand rapA de ce peuple.
Mais Dieu qui regarde iustementles cœurs des bomiiMBi ne voulut pas qu'une si grande méchanceté demeorast impunie.
Car le More, qui avoit aimé sa femme plus que sa lii^ s'en voyant privé commença à la désirer tant, que conun insensé, il l'alloit cherchant par tous les endroits de sa nuison, et considérant en soy-mesme que renseigne avoit erif cause, qu'il avoit perdu avec sa femme, toute la douceordi la vie, et encore soy-mesme, il eust le méchant en si grue haine, qu'il ne le pouvoit pas regarder, et s'il n'eusl m crainte de l'inviolable iustice des seigneurs de Yeniae,! l'eust manifestement tué.
Mais ne le pouvant faire seuremôt, il luy esta l'enseigoib et ne le voulut plus en sa compagnie, et de la survint eotn eux deux une très-grande inimitié.
Parquoy l'enseigne s'adonna du tout à nuire au Mor6,fll ayant trouvé le caporal qui estoit guary, et qui alloitafee une iambe de bois, au lieu de celle que il luy avant tnnchée, il luy disl.
Le temps est venu que vous pouvez vous venger de 11 iambe que l'ô vous a couppée, et si vous voulez venir avee moy à Venise, ie vous diray qui est le malfaicteur ! Carii n*oscrois pas le dire icy, pour plusieurs respects, et i'ente' moigneray un iugement pour vous.
Le caporal qui se trouvoit fort offencé, ne sçavoitpoin^ quoy, remercia l'enseigne, et s'en alla à Venise, quant etiaj.
Où quand il furent arrivez, il luy dist, queleMorelflJ avoit tranché la iambe, pour l'opinion qu'il avoit, qu'il coochast avec Disdemone: que pour céte mesme occassioni l'avoittuée, et puis fait courir le bruit que le plâcber tombé l'avoit occise.
Le caporal ayant entendu cela, accusa le More à la se»-
IXTRÂIT DES HÉGATOMMITHI DE GINTHIO. 445
ie, et de sa iambe couppée, et du meurtre de Disde* ,et ameDa pour tesmoing renseigne, qui dist que l'un itre estoit vray, pource que le More luy avoit commutout, et Tavoit voulu induire à faire le mal, qu'ayant sa femme par ialousie, il luy avoit conté la manière avoit tenu, pour la faire mourir, i seigneurs Vénitiens, ayant entendu la cruauté usée barbare, envers une leur citoyenne, firent prendre le en Cipre, et le firent amener à Venise, et par plusieurs lens tascherent d'en tirer la vérité, is surmontant par son courage, tout martyre, il nia si constamment , que Ton n'en peut tirer aucune •
Deantmoins il fut condamné à perpétuel exil, où en fin occis par les parens de Disdemone, comme il méri-
oseigne s'en alla en son pays, et ne voulant faillir à sa une, il accusa un sien compagnon, disant qu'il l'avoit s de tuer un sien ennemy, qui estoit gentil-homme : à I de quoy cétuy-là fut prins, et luy fut baillée la gesne, int ce que disoit l'accusateur, l'enseigne fut aussi , en telle manière, qu'il fut tout rompu, par l'inteet estât sorty de prison et mené en sa maison, il jt misérablement.
Dieu fit telle vengeance de l'innocence de Disdemone. femme de l'enseigne, qui sçavoit le fait, recita tout ipres qu'il fut mort, comme ie vous l'ay raconté.
PIN DE l'appendice.