‹ François; V. Hugo traducteur. Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 140 sur 305 · TI · texte numérisé non relu

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Cette grande question que le moyen âge agita pendant ^siècles : l'homme est-il libre? revient, posée en d'autres '^nnes, dans le drame de Shakespeare. La théologie, partagée ^Me Pelage et saint Augustin, entre Abailard et saint Tho- ^Us, se demandait si le libre arbitre humain était concilia- ^a?eclagrAce divine. Le poëte, transportant la discussion fcbscolastique dans la physiologie, se demande si ce même Kbre aii)itre est conciliable avec la passion. La passion, ^Qodition d'être imposée à la créature par les sens, est pour Shakespeare la prédestination visible. Elle est, h ses yeux, k mobile suprême de l'action: elle est la plus formidable ^nation de l'inconnu ; elle est la puissance nécessaire ^ mystérieuse qui règle à son gré nos penchants et nos K^^Nilsions , nos goûts et nos dégoûts. Devant cette puis- SiBce, qui peut l'entraîner indifféremment vers le bien ou Wts le mal, l'homme n'est pourtant pas absolument inerte ; i li force pour ainsi dire extérieure de la passion il peut apposer la force intime de la volonté.

Mais, à en croire le poëte» ces deux forces sont bien loio d'être égales. Dans une latte contre la passion, la volonté est sûre d*ètre vaincne, grâce à riné?itable défection de soo meilleur allié, le désir. La volonté a d*a?ance perda la bataille. Elle ne peut pas dompter la passion. Que peut-dk donc? Elle peut la provoquer.

Oui, il faut reconnaître la loiqui nous est faite, quelque dure qu'elle soit. Dura lex, $ed lex. C'est oniquement on pouvoir de provocation que Shakespeare accorde h la volooté dans ses rapports avec la passion. lago est bien libre d'exciter la jalousie chez Othello; mais Othello n*est pas libre de la dominer. Lady Macbeth est bien libre de déchaîner l'ambition chez Macbeth ; mais Macbeth n*est pas libre de s'en défendre. Périlleuse situation faite à la volonté! Incapable de dominer son adversaire, elle n'est capable qoe de la défier. La résistance ne peut être de sa part qu'unestérile velléité. Impuissante à repousser la passion , elle oe peut que se livrer à elle et périr. Elle n'a d'initiatife qoe pour le suicide !

Telle est la morale de l'œuvre shakespearienne. Cette conclusion philosophique va ressortir avec un lumineoi éclat de l'examen approfondi des cinq grandes pièces que le pocte a consacrées à la plus haute des émotions humaines, à l'amour : La Sauvage apprivoisée. Tout est bien qui finit bien, Peines d'amour perdues ; Antoine et déopâtrCt Roméo et Juliette, — trois comédies, deux drames.

Dans la Sauvage apprivoisée, comme dans Tout est bie» qui finit bien, la volonté humaine, représentée ici par l'obstination de Petruchio et là par la patience d'Hélène, réussit à évoquer l'amour dans les deux cœurs rebelles de Catharina et de Bertrand.

Peines d'amour perdues et Antoine et Cléopàtre symbolisent la lulto désespérée de la volonté contre l'amour. Le roi de Navarre et Antoine s'évertuent vainement à combattre

IRTRODCCnoy. 9

la passioo qui les eDlnùoe, l'un» vers la princesse de France, riQtre, lers Qéopâtre. Tons deox succombent; et celle dooUe d^te se tennine, ici, comiquement, par les fiançailles du rc» ; li, tragiquement, par la ruine du triumvir.

Rmio et Juliette nous montre l'amour ayant la force irrésistible de Télément. En vain les deux prédestinés essajeraieot de se débattre, avec toute l'énergie de leur volonté, contre la passion éperdue qui les emporte Tun vers laotre; aussi ils ne le tentent môme pas. La fille des Capulets a aperçu an bal le fils des Montagus. Cela suffit : elle Taime avant de savoir qui il est.

~ Nourrice, quel est celui qui n'a pas voulu danser?

- Je ne le connais pas.

- Va demander son nom; s'il est marié, j'aurai mon Mtœil pour lit nuptial.

- Son nom est Roméo Montagu, fils unique de votre (Qnd ennemi.

- Il m'est donc né un prodigieux amour) puisqu'il faut <pe j'aime mon ennemi exécré!

Dans Roméo et Juliette, la liberté humaine n'existe plus. L'amour, c'est la fotalité.

Le poëte est indulgent à la créature. Il ne la condamne pas ici-bas, il ne la damne pas ailleurs. Il la regarde comme 00 être mixte, moitié chair et moitié esprit, moitié fange et moitié lumière, pétri de défauts et de qualités, susceptible le grandeur aussi bien que de bassesse, toujours faillible, lerfDCtible toujours. Les personnages tout d*une pièce t'axistent pas chez lui plus que dans la nature. Il ne croit as plus aux fanfaronnades de la vertu qu'à celles du vice. hakespeare n'admet ni les héros parfaits ni les coquins

irrémédiables. Chez lui les plus grandes figures, HamH OthellOy Posthumus, Timon ont toutes une plaie au flanc; les plus viles, h l'exception peut-être du prodigieux Richard III, ont encore une lueur au front. En dépit des aoathëmes de la chaire, il restitue au juif le titre d'homme que le prôtre lui a retiré. Il se platt à agacer de pitié la ooDsdeoce du bourreau. Il ennoblit la bête elle-même, et, dans sa tendresse universelle, il fait briller une larme humaine à l'œil du daim que poursuit le chasseur.

Le poète tend toujours la main à la créature : il l'aide i se relever, à se corriger, à se repentir. Sans cesse il cfaercbe, comme il le dit superbement, l'âme du bien dans les êtres mauvais, a soûl of goodness in things evU. Il se regarde comme le médecin des méchants; il les traite tour à tour par les rires et par les pleurs ; et parfois, quand le patient est déclaré incurable, quand il a résisté à tous les remèdes vulgaires, Shakespeare emploie le mal même pour guérir le mal, et il a rœours, comme dans la Sauvage apprivouée^k une homéopathie souveraine.

Voyez-vous cette fille qui passe? Eh bien! pas un galant ne veut l'épouser. - Elle est donc laide? — Non, elle est jolie. - Elle est donc vieille? — Elle n'a pas vingt ans. - Elle est donc idiote? — Elle a beaucoup d'esprit. - Elle est donc pauvre? ~ C'est le plus beau parti de tout Padoue. Son pi>re l'offre avec une prime splendide au premier soupirant venu. - Elle a donc la peste? — Non, elle n'a pasb peste, elle Test. En fait d'humeur, elle n'a que la mauvaise; remportcment est son tempérament. Elle est méchante, méchante comme personne, méchante pour le plaisir. Elle passe son temps à contredire, à médire ou è maudire. Elle traite ses gens comme des chiens et ses parents comme ses gens. Elle fait de son père un Géronte et desa sceur uneCendrillon.

Pamreel douce Biaiica ! pourquoi donc pIeure-t-elle?Ah!

c'est que sa scrar aînée Tient de la battre et de lui arracher ks ebereai, en lui enle?ant une coiffe de dentelles qui lui allait tfop bien . Catharina n*est pas une fille ; c'est une virago, ooeàiergumène, une barbare. Le bonhomme Baptista, qui «tan peu ganache, a fait tout au monde pour Thumaniser : irtcÛinëe, cajolée, dorlotée, gâtée. Concessions inutiles! Laforie en est devenue plus furieuse. Il reste au père un denâer espoir: la musique. Baptista a entendu dire que la . Ijm d'Orphée civilisait les bétes féroces et que la guitare d 'Amphkm attendrissait les pierres ; il donne donc à sa fille un (Rofassevr de musique, espérant que Catharina se laissera aneodrir par le luth de maître Licio. Fallacieuse illusion I A pane la leçon a-t-elle commencé que l'élàve a pris l'instrement et en a joué... sur la tête du professeur. Plus de mèdel Catharina est incurable. Qui donc essayera mainte- Mot d'apprivoiser cette sauvage? Quel est le dompteur infeépide qui osera approcher amoureusement de cette fauve lâeUeî Quel est le Daniel devant qui va ramper cette

IIODDe?

Yoos apercevez bien là-bas cet étrange cavalier qui trotiw sur la route de Vérone à Padoue ? Observez-le, et je vous dtte de ne pas crever de rire en regardant cette silhouette fri semble échappée du crayon de Callot. Cet hidalgo ébouriiEuit porte « un chapeau neuf et un vieux justaucorps, de liaîlles culottes retournées trois fois, des bottes ayant servi longtemps d'étuis à chandelles, une vieille épée sans poignée et sans fourreau. » Enfin il est assis « sur une selle feramnlue dont les étriers sont dépareillés ! i» Si le cavalier iOft de chez le fripier, le cheval arrive de chez Téquarrisaenr : il est « pelé comme un rat, atteint de la morve, affligé #«D lampas, infecté de farcin, accablé d'éparvins, couvert d*«vife8, perdu de vertigos, rongé de mites ; Téchine romfOBf les épaules disloquées ; muni d'un mors que retient ienle bride, d'une têtière en peau de mouton raccom-

modée par de gros nœuds, d'une sangle rapiécée six ibbei d'une croupière de telours réparée çà et là avec de la ficelle, i Le don Quichotte de ce Rossinante s'appelle Pdtrudiio et savez-yous quel est le nom de sa Dulcinée ? — CathaiSu! Ouiy cet original, ce lunatique, ce fou a demandé la min de Catbarina, obtenu le consentement du père, et c'est dans ce burlesque équipage qu'il prétend se marier. Yods comprenez râ)ahissement des bons bourgeois de Padoue en voyant apparaître un pareil fiancé. Les gens de la noce supplient Petruchio de revêtir un costume plus digne delà ci^ constance; mais Petruchio s'y oppose énergiquemeot : « Trêve de discours, hurle-t-il, c'est moi qu'elle épouse et non mes habits ! » Et il traîne au pied de l'autel sa fiancée stupéfaite. Toute la procession est entrée dans l'église. Le moment est solennel. Le prêtre demande onctueusement à Petruchio s'il consent à prendre Catharina pour femme : - Oui, sacredieu ! rugit Petruchio. A ce cri peu orthodoxe, le curé interloqué a laissé choir son livre; il se baisse pour le ramasser ; sur ce , Petruchio s'avance et lui aHonge nn tel horion que le prêtre va s'étaler à côté du livre. Devant cette incroyable violence, qu'a fait la terrible Catharina? Sans doute, elle qui naguère s'impatientait de rieo, elle a dû s'emporter fortement. Les deux époux ont dû se disputer, se quereller, se prendre aux cheveux. L'ogre et l'ogresse ont dû se dévorer. Nullement ; Catharina n'a rien dit, elle n'a pas murmuré, elle n'a pas soufflé. Gremio prétend môme Tavoir vue trembler quand Petruchio a jeté à la baibe du curé le fond de la coupe de communion ; est-il possible? Se pourrait-il que la farouche fût déjà effarouchée ! Nous le saurons bien tout à l'heure.

La fantastique cérémonie terminée, toute la procession s'en retourne au logis de Baptista. Un magnifique festivala été préparé chez le beau-père ; et chacun des convives a aiguisé son plus famélique appétit pour ce repas de Gamacbe.

DmODCCTM». 13

3 est dit que ees noces ne ressembleront en rien anx mains époosuDes. An moment de se mettre è table, Fetrocbio «nnwite ime résolution inooie, odie de ne pas s'y flwttre: des affûres urgentes, prétend-il, Tobligent à partir cwani ee soir; 3 partira donc ïïtec sa fénmie. A eette dëdaiatiQQ malsonnante, tons se récrient : il est inadmissifale ^'on dtner de mariage se passe de mariés. Pareille efaoae ne s*est jamais rae depuis qu'il y a des FMkraansà Padoue. On entoure Petrudiio; on le conjure de ne pas gftier une ftle'qui menace d*étre diarmanle. Baptisia le supplie de reste : — Impossible, mugit Petruchio. Le jeune Tranio intecède; même mugissement. Le Tieui Gremio intercède; rnAme mugissemoiL Alors Catharina, Catharina la médiante, Catharina l'intraitable, Catharina la maudite, s'avance ipers son mari et, lui serrant la main, lui dit de la Yoix la plus câline : Je TOUS en supplie !

— J*en suis fort aise, exclame Petruchio.

— Fort aisede rester?

•- Je suis fort aise que tous me suppliiez de rester, mais résolu à ne pas rester.

— Voyons, restez, si tous m'aimez.

— Grumio, mes cbcTaux !

Ce Je vous en supplie de Catharina est déjà un joli succès, conTenez-en. Cest la première parole sympathique qui soit encore sortie de cette bouche hargneuse. C'est le premier cri Traimeut féminin qu'elle ait jeté. Mais Catharina est loin d*étre appriToisée encore; et la preuTo, c'est que, doTant le refus formel de Petruchio , elle reprend son humeur opiniâtre : « Eh bien, soit! faites comme tous Toudrez. Moi, je ne partirai pas aujourd'hui, ni demain, ni aTant que cela me plaise. La porte est ouTerte, monsieur, Toici Totre chemin ! n parait que tous ferez un mari joliment maussade, puisque tous y allez si lestement. . . Messieurs, en aTant pour le dtner de noces! a

14 LES C0MÉDI£8 DK L AVOUR.

Cet instant critique ¥a décider de Tarenir des épom Si Petrachio code, adieu poar jamais sa légitime saprémitie! Toute sa vie il sera mené par sa femme, heurenx s'il D*esi pas battu par elle. Ce sera Catbarina qui, dans le méoagei portera les culottes. Mais Petruchioestàla hauteur du péril; il est homme et il prétend le rester, c Allons, Cateau, s'éeriet- il de sa voix la plus mâle, n'ajez pas Tair grognon, ne trépignez pas, n'ouTrez pas de grands yeux, ne tous irritez pas; je veux être maître de ce qui m'appartient. Catharinaest mon bien, ma chose, ma maison, mon moUlier, mcm champ, mon cheval, mon bœuf, mon ftne, mon tout! La voililj touche qui Tose. » Et, ce disant, il enlève sa femme d'one main, brandit son épée de l'autre et se fraye un passage ao milieu des convives ébahis.

Voilà les époux en route. La lune de fiel oommenee. htruchio a juché sa moitié sur le cheval que vous connaissez, et lui-même s'est mis en croupe derrière elle. Sous le poids peu idéal du couple romanesque, la haridelle fût d'abord assez bonne contenance; mais, après un trot de quelques milles, clic n'en peut déjà plus; ses pieds flageolent, et bientôt, cédant aux séductions d'un magni6que bourbier, elle s'étale, ayant Catharina sous elle. Pour réparer Tacddent, Potruchio laisse sa femme se dépêtrer toute seule et administre une raclée à ce maraud de Grumio qui accourait au secours. Catharina se relève et, s'oubliant elle-même, cédant au premier mouvement de charité qu'elle ait jamais éprouvé, elle dégage le malheureux valet des mains de son maître furieux. Confusion inexprimable; Petruchio jure, Catharina prie, Grumio crie et les chevaux fuient.

les époux se dirigent clopin dopant vers la maison conjugale, dont enfin ils aperçoivent à travers les arbres le toit hospitalier. H souffle une bise glacée, et Grumio a été dépêché en avant pour allumer un grand feu dans la salle à manger. Catharina a un froid de loup et une faim de diien.

Aussi, quelle fête de bien souper, de bien se chauffer et puis de bien dormir! Us arrivent. Madame est servie.

Le re|>as a Faspect succulent, et tous les plats ont un fumet WfÊBà. Tous deux prennent place ; Petruchio avise un mafoiiqM gigot : — Qu'est ceci, fait-il d'un air de dégoût? du nouton? — Oui, monsieur, hasarde un valet. — Qui l'a q^poftë? — Moi, monsieur. — II est brûlé, comme toute neiie viande ! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cui- ÉmerT... Comment, maroufles, vous m'osez apporter ça do foomeau ! Étoumeaux ! butors ! chenapans ! Allons, remportai ça, assiettes, verres et tout ! — Et, pour desservir plus fitoy PMndiio renverse la table. Il va falloir se coucher sans looper! — Pauvre Cateau, prends patience. Demain, on fera mieux, et pour ce soir nous jeûnerons de compagnie. Viaiis, je vais te conduire à la chambre nuptiale. — ' Et, ce dimit, il entraîne aux délices de la nuit de noces la mariée atedée.

Les valets sont restés seuls maîtres du champ de bataille où 38 dtnent. — Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil? inéerie Ifathaniel. — Nathaniel, répond Pierre qui n'est pas Uta, il la massacre avec sa propre humeur, He kUk her in ker awn kutnaur.

Pierre a dit là le mot de la comédie.

Oui, c'est la massacrante humeur de Catharina qui rf^iombe sur eUe avec la virile violence de Petruchio. Ce SOBI toutes les bourrasques de sa vie passée qui rejaillissent contre elle en ouragan. Le lendemain de ses noces, elle se phinl à Grumio des duretés de son mari. Mais elle-même, eomment traitait-elle son père et sa sœur? Elle se plaint de ea que Petruchio la contredit toujours. Eh ! ne contrariaitaOe pas tout le monde? Petruchio jure , peste , grogne, gioode. Ah ! c'est affreux I Mais hier c'était elle qui jurait, pestait, grognait, grondait. Qu'elle réfléchisse donc et elle reeoniiattra dans les blasphèmes de Petruchio l'écho de ses

16 LBS COMÉDIES DK L'AMOUR.

imprécations. Sans doute, c'est un crève-cœur pour la jeam mariée de se voir enlever cette belle robe h mandies liilladées et cette ravissante toque de velours qui lui iraifiot û bien. Mais que Catbarina se souvienne de la jolie coift de dentelles qu'il y a deux jours elle arrachait si brutaknait à Bianca ; et, si toute conscience n'est pas éteinte chez die, elle se dira que, dans sa rigueur apparente, l'époux reod k l'épouse ce que la fille a fait au père, ce que la soour a fut! la sœur. Si Petrucbio Ta enfermée dans cet enfer, c'est qu'elle était un démon!

Mais que Catbarina se rassure ; cet enfer est loin d'iln éternel, et elle n'a qu'un mot d'amour à dire pour le changer en paradis.

Ainsi Catbarina est guérie de sa mauvaise bumeur pir la mauvaise bumeur de son mari. Grâce à cette homéopi* thie conjugale dont la recette toute-puissante est aujoard'hai connue de tous les ménages , la jeune convalescente reprend peu à peu la saine nature de son sexe, la bonté, l'aiïabilité , la bienveillance, l'bumilité, la tendresse, la résignation, la timidité, la grâce, ces forces de la faiblesse. Elle se débarrasse de cette virilité maladi?e dont elle a vu les excès et elle redevient femme. En redeTenant femme, elle recouvre tous ces titres augustes que la famille réserve à ses élues. Elle ressaisit le triple diadème des affections ; elle ressent Tamour filial qui fait les Cordélia, l'amour conjugal qui inspire les Desdémona, en attendaDi qu'elle éprouve cet amour maternel qui exalte les Constance. Elle reprend son rangparmi ses pareilles, et, pourleurprouvor qu'elle en est digne, elle leur fait elle-même la leçon. Elle s'adresse à toutes les femmes et leur prêche le deToir avec l'enthousiasme exalté d'une convertie : « Fi ! fi ! détendez ce front menaçant et rembruni. Cet air sombre ternit votre beauté. Une femme irritée est comme une source remuée, bourbeuse, désagréable, trouble; et, tant qu'elle est

INTRODUCTION. 1î

ainsi, nul» si altéré qu'il puisse être, ne daignera y tremper sa iène. Votre mari est votre seigneur, Totre yie, votre gardien, votre chef, votre souverain, celui qui s'occupe de vous et de votre entretien, qui livre son corps à de pénibles labeurs et sur terre et sur mer, veillant la nuit dans la tempête, le jour dans le froid, tandis que vous dormez chaudeinentan logis. Il n'implore de vous d'autre tribut que l'amour, la mine avenante et une sincère obéissance, trop petit Amnpte sur une dette si grande ! d

La Sauvage apprivoisée devait devenir facilement populaire. Cette comédie de mœurs traitait de la façon la plus ^nsante un sujet intéressant pour tous ; elle abordait publiquement le problème des rapports intimes entre l'homme ^ la femme, et elle le résolvait, sous une forme excentrique, ^ la sati^action du bon sens général. S'adressant au peuple, de lui pariait son langage. Dans la Sauvage apprivoisée^ ^^ des premières pièces de Shakespeare, le style du maître ^ ainsd prosaïque qu'il peut l'être. Excepté dans le prolo- ^ où le lyrisme naissant du jeune poëte prend déjà des ^^, le dialogue affecte partout l'expression directe, le mot ^taely la locution famiUère. Peu de métaphores, point d'i- ^^ges. Le naturel de la phrase en est la seule parure. En ^^^^^(ilant tous ces personnages attablés chez Baptista, vous ^^iriez entendre de bons bourgeois de la Cité causant au ^o de leur feu, vers la fin du règne de la reine Bess. L'au- ^tir a si bien su déguiser son style que beaucoup de con- ^^^is6eurs s'y sont trompés. Le commentateur Farmer est ^''^êiQeallé jusqu'à déclarer la pièce apocryphe. Heureusement que l'authenticité n'en est pas douteuse ; sans quoi P^t-être nous aurions vu la critique en masse rejeter de 1 ^Bwm de Shakespeare cette charmante comédie de jeu- ^^®S6e. Mais la Sauvage apprivoisée^ bien que non imprimée du Tivant de l'auteur, a été insérée dans l'édition générale ^ i623. Et voilà qui suffit. Le ciel préserve les poètes des

18 LKS COMÉDIES DK L'AXOCR.

commentateurs ! Il n'est pas d amis plus dangereux. To^ Voltaire : que de mal n'a-t-il pas dit de Corneille sous {vétexte de Tannoter ! — Ne pouvant sérieusement contester su œuvre à Shakespeare, qu'ont fait les critiques ? Os lui en ont contesté l'idée première. Ils l'ont accusé de plagiat Osl'ooi accusé d'avoir frauduleusement copié une pièce qui depuis longtemps appartenait au répertoire anglais et qui anit âé jouée avec grand succès par la troupe du comte de Vmr broke, sous ce titre : Une Sauvage apprvmsie. Dans cette vieille comédie , que l'imprimerie nous a conserfée dès 1594 \ on retrouve en effet les principaux incidents de h pièce signée Shakespeare : Ferando fait sa cour i Catherine juste comme Petruchio à Catharinà ; il l'épouse avec lamime humour grotesque ; il la dompte par les mêmes r^résailles; il éconduit avec la môme brutalité le mercier et le tailiesr chargés de la parure de noces ; enfin, au dénoûmeot, 1 gagne de même le pari fait avec ses amis par la soumissifli exemplaire de sa femme. Dans toutes ces scènes, Shakespeare s'est contenté de broder le canevas primitif. Le prologue même, ce prologue exquis où le bonhomme Sly fait ud si beau rêve, n'est que Tamplificatioû du prologue de la pièce originale. Shakespeare est donc un plagiaire, allezvous vous écrier? Oui, si la pièce originale n'est pas de lui. Non, si elle est de lui.

Voilà la question. Comment la résoudre? La vieille comédie est anonyme.

Les jurés de la critique anglaise ont longuement déballa ce procès, et, à l'exception de Pope qui a protesté, tous odI condamné Shakespeare sans l'entendre. Les uns l'ont déclaré coupable d'avoir volé Greene, les autres, d'avoir volé Marlowe, d'autres, d'avoir volé Peele. Mais où sont les preuves du vol? elles n'existent pas. Au contraire, toutes lesprésomp-

I Voir aux noies les exlrnils que j'en ai tradaits.

tioDssoDt A h décharge de Shakespeare. II est un faitqu'au-

cun critique ne conteste, c'est que le grand poëte anglais

<^vait l'habitude de revoir et de remanier ses œuvres. Il a

l'etoochéffami^l, et, fort heureusement pour sa mémoire, la

première esquisse était signée de lui, sans quoi les experts

Ai^us D*aurai6ût pas manqué de l'attribuer à tout autre qu'à

soQ véritable auteur. Il a refiait le Rai Lear^ et, par bonheur

^licore, l'éditeur, Nathaniel Butter, n'a pas oublié de mettre

ie oom du poëte en tôte de l'in-quarto de 1608. Il a refiiit

^ foyeues épouses de Windsor et, par une chance fortu-

^p son éditeur de 1602 a eu autant de mémoire que son

^<eur de 1608; sans quoi, nous aurions eu peut-être de

savants mémoires pour nous prouver en trois points que les

deux chefs-d'œuvre de Shakespeare étaient d'un autre. EnGn

Sitskespeare a rebit Roméo et Juliette^ mais cette fois, il a

commis une imprudence grave : le libraire John Danter

n'ayant pas pensé à nommer l'auteur en tête de l'édition ori-

{ûttlede 1697, rien n'empêche la critique de déclarer que

Shakiespeare a copié Roméo et Juliette sur l'œuvre anonyme

de c|uelque contemporain. Voilà la déclaration que la criti-

9f^ anglaise non-seulement pourra, mais devra faire, pour

P^ qu'elle soit conséquente. Le cas de la Sauvage apprivoi-

^ est exactement celui de Roméo et Juliette. Soyez logi-

V^^ ! Si vous af&rmez que la conception de la première pièce

0 appartient pas à Shakespeare, ne lui attribuez pas la con-

option de la seconde. Quanta moi, qui ai foi dans la probité

du génie, j'affirme à priori que le poëte n'a pas plus volé

cette comédie, qu'il n'a dérobé ce drame. Je ne suis pas de

^x qui condamnent sans preuve, même un grand homme.

^» le génie peut tout, excepté calquer. Nul autre que

Michel Ange n'a pu esquisser les fresques de la chapelle

&ntitie. Nul autre que Shakespeare n'a pu ébaucher ces

compositions magistrales, la Sauvage apprivoisée^ Roméo et

^^iette. Rendons au poëte ce qui est au poëte. Cessons de

lui contester son œuvre et bornons-nous modestement à l'admirer.

Donc Shakespeare a deux fois mis la main à la Saumge apprivoisée f et, comme toujours, la retouche a été d'un maître. Le lecteur a déjà pu voir par lui-même quel progrès immense il y a du premier Hamlet au second HanUetf du premier Roi Jean au second Roi Jtan. Eh bien, que le lecteur compare l'esquisse de la Sauvage apprivoisée arec l'œuvre définitive, et il reconnaîtra la même supériorité éclatante. Partout le dialogue a gagné en naturel et en vivacité ; la phrase gauche a pris de la tournure; le mot jusque-U émoussé s'est changé en trait. Ce n'est pas le style seul qui a pris un mouvement nouveau, c'est l'action elle-même.

Dans la Sauvage of^privot^^ primitive, le père Alfonso, qui tient la place de Baptista, a trois filles, Catherine, Emilia et Phylema. Ainsi que je l'ai déjà dit, Kate a pour amant Ferando, qui se charge de l'apprivoiser comme Petruchio. Quant aux deux sœurs puînées, Emilia et Phylema, éll( ont pour galants, l'une, Âurelius, et l'autre, Polydor, amoureux insipides, qui font leur cour de la fiiçon la plui monotone en attendant qu'ils épousent. Pour rendre cette i conde intrigue décidément amusante, qu'a fait Shakespeare n n'a laissé à Catherine qu'une sœur qui a pris le nom i-^Me Bianca, et il nous a montré cette sœur unique poursuivie trois prétendants, Lucentio, Hortensio et Gremio, qui toi les trois la courtisent sous des travestissements divers, d à cette modification que nous devons cet imbroglio étou ^r dissant qui donne à la pièce l'air d'une comédie italienne. Nous y avons gagné cette scène inoubliable que Beaomairchais a imitée dans le Barbier^ la scène où Lucentio tradaîf si drôlement ce dystique : f ->f

Bac ibatSimoîSy hic est sigeia teUus ; Hic steterat Priami regia celsa senis.

t Hae ibat^ comme je vous l'ai dit, Simm^ je suis Lucen-

^* Au; estf fils de Yincentio de Pise, Sigeia telluSj ainsi

déguisé pour gagner votre amour; hic steterat^ et ce Lucen-

^o qui est venu vous faire la cour, PriamU est mon valet

Tranio» regia^ qui a pris ma place, celsa senis^ afin de mieux

tromper le vieux Pantalon. »

Induction libre à laquelle Hortensio, digne rival de Lu- <^ntio, réplique par cette explication non moins libre de ^ S^mme:

c Gamme. Ut. Je suis l*ensemble de tous les accords,

A. Ri. Unis pour déclarer la passion d'Hortensio.

B. Mi. Bianca, acceptez-le pour époux,

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