LE DOGE ET LES SÉNATEURS
Lui ! nous en sommes désolés.
SGiHE lil. 249
LE DOGE, à Olbello.
- Qu afez-YOus, de votre côté, à répondre à cela ?
BRABÂNTIO.
Rien, sinon que cela est.
OTHELLO
- Très-puissants , très-graves et très- révérends seigneurs, — mes nobles et bien-aimés maîtres, — j'ai enlevé la fille de ce vieillard, - c'est vrai, comme il est vrai que je l'ai épousée : —voilà le chef de mon crime ; vous le voyez de froDt, — dans toute sa grandeur. Je suis rude en mon langage, - et peu doué de l'éloquence apprêtée de la paix. — Car, depuis que ces bras ont leur moelle de sept ans, — ils n'oDt cessé, excepté depuis ces neuf mois d'inaction, — d'employer dans le camp leur plus précieuse activité ; — et je sais peu de chose de ce vaste monde — qui n'ait rapport m faits de guerre et de bataille. —Aussi, embellirai-je peu M cause — en la plaidant moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse autorisation, — je vous dirai sans façon et sans W - l'histoire entière de mon amour, et par quels phil- J^s, par quels charmes, — par quelles conjurations, par Çielie puissante magie — (car ce sont les moyens dont on ro'accuse) - j'ai séduit sa fille.
BRABANTIO
One enfant toujours si modeste ! - d'une nature si douce et si paisible — qu'au moindre mouvement — elle rougissait d elle-même ! Devenir, en dépit de la nature, - de son âge, de ^^n pays, de sa réputation, de tout, — amoureuse de ce qu'elle a^aitpeur de regarder! —Il n'y a qu'un jugement difforme ^ï très-imparfait — pour déclarer que la perfection peut Wlir ainsi — contre toutes les lois de la nature ; il faut forcément — conclure à l'emploi des maléfices infernaux — pour expliquer cela J'affirme donc, encore une fois, - que (est à l'aide de mixtures toutes-puissantes sur le sang —
ihO OTHKUiO.
OU de quelque philtre enchanté à cet effet - qu'il a agi su elle (23).
LE DOGK.
Affirmer cela n'est pas le prouver. - Des témoignage plus certains et plus évidents — que ces maigres appareo ces et que ces pauvres vraisemblances — d'ane probabîlit médiocre, doivent être produits contré loi.
PREMIER SfiNATEDR.
- Mais parlez, Othello. - Est-ce par des moyens équi voques et violents ~ que vous avez dominé et empoisooc les affections de cette jeune fille? — ou bien n'avez-vc^i réussi que par la persuasion et par ces loyales requêtes qu'une Ame soumet à une Ame ?
Je vous en conjure, — envoyez dherefaer ia damé a Sagittaire 9 - et faites-la parler de moi devant son pèrB; ^t vous me trouvez coupable dans son récita — que noD-aea lement votre confiance et la charge que je tiens de voiis -^ me soient retirées, mais que votre sentence - retombe lu ma vie même !
us DOGE.
Qu'on envoie chercher Dcsdémona !
OTHELLO, AIttgo.
— Enseigne , conduisez-les : vous connaissez le mito l'endroit.
iHgo et quelques officiers sortent.
— En attendant qu'elle vienne, je vais, aussi franchemet: que — je confesse au ciel les faiblesses de mon sang, -etf pliquer nettement à votre grave auditoire — comment j'J obtenu l'amour de cette belle personne, — et comment dlc le mien.
LK DOGE
- Parlez, Othello.
BCÉllB m. 25 1
OTHELLO
- Bon père m'aïmsit; il m'invitait souvent , -il me defflindail l'histoire de ma vie, - année par année, les batiilles, les sièges, les hasards - que j'avais traversés. — Je partounis (oui, depuis les jours de mon enTance —jusqu'au moment même où il m'avait prié de raconter. — Alors je pirlaide chances désastreuses, - d'aventures ëmoiivantes surlerre et sur mer. - rie morls esquivées d'un cheveu sur bbricbe menaçante, —de ma capture par l'insolent ennemi,
- de ma vente comme esclave, de mon rachnt, — et de ce ijui saivii. Dans rbisloire de mes voynges, - des antres proktàt, (les déserts arides, - d'ûpres fondrières, des rocs et dH DonlB^nes dont la cime touche le ciel, — s'oiïraient h monrécil : je les j plaçai. — Je parlai des cannibales qui i'tntr&^éroreat, -des anthropophages et des hommes qui Ml II t£le - au-dessous des épaules (54). Pour écouter ces fhoses, - Desdémona montrait une curiosité sérieuse; — ^MaA lus aO'aires de la maison l'appelaient ailleurs, ~ elle ^ dépêchait toujours au plus vite, — et revetiait, et de son oreillcsffamée — elle dévorait mes paroles. Ayant remarqué <*!«. - je saisis une heure favorable et je trouvai moyen
- il'arracher du fond de son cœur le souhait - que je '"' fisse la narration entière de mes explorations — qu'elle w œnnaissait que par des fragments sans suite. - J'y con- "Dlis. et souvent je lui dérobai des larmes, — quand jo Pirtai do quelque catastrophe - qui avait frappé ma jeu- "Wse. Mon histoire terminée, — elle me donna pour m* 1*1 ne on monde de soupirs: — elle jura qu'en vérilé cela ^tsil étrange, plus qu'étrangi-, - attendrissant, prodigieusement attendrissant ; - elle eût voulu ne pas l'avoir entendu. inais elle eût voulu aussi — que le ciel edt fait pour elle un P*reil homme ! Elle me remercia, - et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimait, -je lui apprisse seulement à répéter "ion histoire, - et que cela suffirait à la channer. - Sur cette
'2h2 OTIIKLLO.
insinuation, je parlai : -elle m'aimait pour les dangers que j'avais traversés, — et je l'aimais pour la sympathie qu'elle y avait prise. — Telle est la sorcellerie dont j'ai usé... — Mais voici ma dame qui vient ; qu'elle-même en dépose!
Entrent Desdêmona, Iago et les ofHciers de Tescorte.
LE DOGE
— Il me semble qu'une telle histoire séduirait ma fille même. — Bon Brabantio, — réparez aussi bien que possible cet éclat. — Il vaut encore mieux se servir d'une arme brisée — que de rester les mains nues.
BRABANTIO
De grAce, écoutez-la. — Si elle confesse qu'elle a fait la moitié des avances, — que la ruine soit sur ma tète si mon injuste blâme — tombe sur cet homme !... Approchez» gentille donzelle ! —Distinguez-vous dans cette noble compagnie — celui à qui vous devez le plus dobéissance ?
DESDÉMON A.
Mon noble père, — je vois ici un double devoir pour moi. — A vous je dois la vie et l'éducation, — et ma vie et mon éducation m'apprennent également — à vous rçspecter. Vous êtes mon seigneur selon le devoir... - Jusque-là je suis votre fille.
Monlrnm Oïliello.
Mais voici mon mari! - Et autant ma mère montra de dévouement — pour vous, en vous préférant à son père même, — autant je prétends en témoigner — légitimement au More, mon seigneur.
BRABANTIO
— Dieu soit avec vous! j'ai fini...
An Doge.
— Plaise à Votre Grâce de passer aux affaires d'État... - Que n'ai-je adopté un enfant plutôt que d'en faire un !...
A OlheMo.
— Approcho, More. Je te donne do tout mon cœur ce -
SGÈNK m. 253
que je t'aurais, si tu ne le possédais déjà, refusé — de tout mon cœur.
A Desdëmona.
Grâce à toi, mon bijou, - je suis heureux dans l'âme de D'avoir pas d'autres enfants ; — car ton escapade m'eût apprise les tyranniser— et à les tenir à l'attache... J'ai fini,
Monseigneur.
LE DOOE.
-Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime -qui serve à ces amants de degré, de marchepied — pour remonter à votre faveur. — Une fois irrémédiables, les maux sont terminés — par la vue du pire qui pût nous inquiéter naguère. — Gémir sur un malheur passé et disparu — est le plus sûr moyen d'attirer un nouveau malheur. — Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne poavons garder, — la patience rend son injure dérisoire. — Le volé qui sourit dérobe quelque chose au voleur. — C'est se voler soi-même que dépenser une douleur inutile.
BRABÀ^T]0.
- Ainsi, que le Turc nous vole Chypre ! — nous n'aurons rien perdu, tant que nous pourrons sourire! — Il reçoit bien les conseils, celui qui ne reçoit — en les écou- ^nt qu'un soulagement superflu. — Mais celui-là reçoit une peine en même temps qu'un conseil, - qui n'est quitte avec le chagrin qu'en empruntant à la pauvre patience. — Ces sentences, tout sucre ou tout fiel, — ont une puissance fort equifcque. — Les mots ne sont que des mots, et je n'ai ja- °^'souï dire - que dans un cœur meurtri on pénétrât par oreille. - Je vous en prie humblement, procédons aux «Œiires de l'État. -
LE DOGE
'-e Turc se porte sur Chypre avec un armement consioéfaJble. Othello, les ressources de cette place sont connues de vous mieux que de personne. Aussi, quoique nous ayons
là Qd lieuteiMit)t d'dtte capaeité bidtl proutéél, H cette arbitre souveraine des décisions, vous adre appel de suprême confiance. Il faut doûc que v( résigniez h a^sofnbfir Téclat de vôtre Nouvelle fort les orages de cette rude expédition.
OTHELLO
— Très -graves sénateurs, ce tyran, Tbabitude, de la couche de la guerre, couche de pierre et d*i lé lit de plume le plus doux pour moi. Je le déc je né trouve mon activité, mon énergie naturelle — <] nue vie dure. Je me charge ~ de cette guerre ce Ottomane. - Eti oonséquedce, humblement inôliûi votre gouvernement, - je demande pour ma fem situation convenable, - lés privilèges et lé trartenie son rddg, - avec une résidence et an train - en avec ÈBi naissance.
Le noùt.
Si cela vous platt, elle peut aller che2 son perd.
BftABAirtlO.
^ Je n\y consens pas.
OTHELLO
Ni moi.
DESt)ÈMONA.
— Ni moi. Je n'y voudrais pas résider, — dé pear voquer l'impatience de mon père — en restant souô $< Très-gracieux dôge, - prêtez à mes explications un» indulgente, -- et laissez-moi trouver dans votre suffr charte — qui protège ma faiblesse.
LE DOGE
Que désirez-vous, Desdémona?
DESDtMOIfA. .
— Si j'ai aimé le More assez pour vivre avec lui, volte éclatante et mes violences à la destinée - péi trompettérau monde. Mon cœur -est soumis au c