‹ François; V. Hugo traducteur. Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 9 sur 305 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

dlmogène, déplorent ce lamentable divorce, tout contribue menreilleusement à surfaire Posthumus. Car c'est en le louant qu'on espère soutenir le choix, si facile à battre en brèche, que la princesse a fixé sur un homme sans fortune et sans titre. Mais comment se fait-il qu'il vienne demeurer chez vous? Comment votre liaison a-t-elle pris racine?

PHIIARIO.

SoQ père a été mon compagnon d'armes, et je lui 'ai dû maintes fois la vie.

Eatre Posthumus.

PHIURIO.

Toici notre Breton ; accordez-lui l'accueil que des gentilshommes de votre éducation doivent à un étranger de sa qualité. Faites, je vous en conjure, plus ample connaissance rrec ce seigneur, que je vous recommande comme mon noble ami ; j'aime mieux laisser l'avenir vous démontrer ce qu'il vaat, que vous le dire en sa présence.

LE FRANÇAIS, à Postharoas.

Monsieur, nous nous sommes connus à Orléans.

POSTHUMDS.

Et depuis lors je suis resté votre débiteur pour une obligeance que je vous payerai sans cesse, sans jamais m'ac-

quitter.

LE FRANÇAIS

Monsieur, vous exagérez beaucoup mon pauvre bon vouloir: j'étais heureux de vous réconcilier avec mon compatriote. C'eût été grand dommage que vous vous fussiez rencontrés l'un l'autre, avec des intentions aussi mortelles, pour une affaire d'une si futile, d'une si triviale nature.

POSTHDMUS.

Pardon, Monsieur, j'étais alors un jeune voyageur; j'aimais mieux agir contrairement a l'opinion des autres que

me laisser guider par leur expérience dans chacune de mes actions ; mais maintenant que mon jugement s'est formé (ceci soit dit sans offenser personne), je déclare que ma querelle n'était nullement futile.

LE FRANÇAIS

Ma foi si ! elle Tétait trop pour être soumise à l'arbitrage des épées, surtout par deux hommes dont l'un, selon toute vraisemblance, eût abattu L'autre, ou qui auraient succombé tous deux.

lACHIMO.

Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander le sujet du différend?

LE FRANÇAIS

Nul inconvénient, je pense. La querelle, ayant été publique, peut être racontée sans que nul s'en formalise. C'était à peu près la même discussion qui eut lieu hier soir, quand chacun de nous fit l'éloge des belles de son pays. En ce temps-là, ce cavalier soutenait (et était prêt à signer son affirmation avec du sang) que sa maîtresse était plus belle, plus vertueuse, plus sage, plus chaste, plus fermement constante, et plus inattaquable que la plus rare de nos dames de France.

lÂCIIlMO.

Sans doute cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien l'opinion de ce gentilliomme doit être, à l'heure qu'il est, modifiée.

POSTBUMUS.

Elle garde encore sa vertu, et moi, mon sentiment.

lACHlMO.

Vous ne devez pas la mettre si fort au-dessus de nos femmes d'Italie.

POSTHUMUS

Quand j'y serais provoqué ici comme en France, je ne

SCÈNK IV. 99

rabattrais rieo de mon jugement sur elle, dussé-je passer pour son adorateur plutôt que pour son ami.

lAGHDlO.

Comparer une de yos femmes aux nôtres et la dire aussi sige et aussi belle, ce serait déjà trop beau pour une Bretonne. Si Yotre bien-aimée dépassait toutes les femmes que ju connues autant que ce diamant éclipse beaucoup de ttox que j'ai vus,

U Bontre TanoMO qae Posthomus porte à son doigt.

Je serais forcé, tout au plus, de la croire supérieure à un certain nombre de dames; mais je n'ai pas vu le plus rani diamant, ni vous, la femme la plus rare.

POSTHUMUS

Je Tai louée autant que je Testimais, comme je loue ce diamant

lACHmo.

Et ce diamant, combien Testimez-vous ?

POSTHUMUS

Plus que tous les biens de ce monde.

UGHDfO.

Ou votre incomparable est morte, ou la voilà évaluée audessous d'un colifichet.

POSTHUMUS

Vous vous trompez : l'un peut être vendu ou donné, s'il

eiiste assez de richesse pour le payer, ou de mérite pour l'obtenir. L'autre n'est pas un objet à vendre, mais uniquement le présent des dieux.

lACHIMO.

Que les dieux vous ont accordé !

POSTHUMUS

Et qu'avec leur protection je conserverai.

UCHIMO.

Vous pouvez la déclarer vôtre ; mais, vous le savez, des Oiseaux étrangers s'abattent parfois sur l'étang du voisin.

100 GYMBELINE.

Votre bague aussi, on peut vous la voler; si bien que, de vos deux bijoux inappréciables» le premier est frêle et le second fragile : un adroit filou ou un homme de cour accompli pourrait tenter de s'approprier l'un ou l'autre.

'posthumus.

Votre Italie ne contient pas d'homme de cour assez accompli pour triompher de l'honneur de ma maltresse, si c'est à cause de ce risque-là que vous la qualifiez de frêle. Je ne doute pas que vous n'ayez une provision de voleurs, et néanmoins je ne crains pas pour ma bague.

PHILÂRIO.

Laissons cela, Messieurs.

POSTHUMUS

Très-volontiers, seigneur. Ce digne cavalier, et je l'en remercie, ne me traite pas en étranger : nous voilà familiers au premier mot.

lACHIMO.

En une conversation cinq fois longue comme celle-ci, je me chargerais de conquérir votre belle maltresse, et de la faire céder jusqu'au plein abandon, si j'avais accès près d'elle et occasion de la courtiser.

POSTHUMUS

Non, non.

lACHIMO.

J'oserais là-dessus gager la moitié de ma fortune contre votre anneau, qui, je le crois, ne la vaut pas tout à fait. Mais c'est moins contre sa réputation que contre votre confiance que le pari est fait ; et, pour que vous n'en preniez pas offense, j'offre de tenter l'épreuve sur n'importe quelle femme au monde.

POSTHUMUS

Vous vous abusez grandement dans cette audacieuse conviction ; et je ne doute pas que vous n'obteniez le résultat mérité par votre tentative.

Page 1