XL
Fait au temps de ladite date Par le bien renommé Villon, Qui ne mengue figue ne date.
Sec et noir comme escouvillon ' ; Il n'a tente ni pavillon Qu'il n'ait laissé à ses amis, Et n'a mais qu'ung peu de billon Qui sera tantost à fin mis 3 .
I. Trouver. — 2. Êcouvillon, balai de four dont se servent les boulangers. - 3. Qui sera bientôt dépensé.
BIEN qu'à Angers de nombreux vols aient été commis vers cette époque, il serait téméraire de les vouloir attribuer au poète ou à ses amis les coquillards, car F.ançois Villon ne séjourna guère auprès de son oncle. Avec l'argent qui lui restait, il acheta de la mercerie i et, remontant vers Rennes, il se mit à la crier par les hameaux et par les bourgs 2 . Se corrigeait-il enfin ? Hélas non ! Il se dirigeait vers Rennes, espérant rencontrer sur les marches de Bretagne ou de Normandie quelques débris de la Coquille. En effet, cette même année, Régnier de Montigny et Colin de Cayeux se trouvèrent dans les prisons de l'archevêché de Rouen, tous deux accusés de vols sacrilèges. Colin, lui, s'échappa en crochetant les portes de sa prison: mais Régnier fut condamné à mort, puis pendu.
François Villon, sans doute prévenu, jugea pnident de descendre vers le Poitou. Il passa à Saint-Julien-des-Vouventes, puis à Ancenis probablement; il demeura quelques jours à Saint-Généroux, près Parthenay. C'est là qu'il fit la connaissance de deux gentes dames poitevines dont il garda longtemps l'aimable souvenir. Enfin de Saint-Maixent il remonta vers Tours, longea les rives de la Loi.'-e et vint échouer, on ne sait pour quelle raison, au fond de la prison de Blois !
Il n'y demeura guère.
Le 19 décembre 1457 naquit Marie, fille de Charles d'Orléans,
I. Le mot mercerie avait alors la signification générale de : marchandises, — 2. Supposition qui explique le vers dans lequel Villon se qualifie de « povre mercerot de Rennes ».
et, parmi les prisonniers libérés à cette occasion, se trouva maître François! . Or le poète, considérant qu'on doit dire du bien, le bien, s'empressa de dédier à sa libératrice un «dit » enthousiaste et une double ballade, pour lui témoigner sa reconnaissance. Charles d'Orléans, flatté, voulut bien accueillir le poète parmi ses familiers et le pensionner. Le duc Charles avait alors 63 ans; il était pieux, grave et triste. Lorsqu'il pouvait slarracher d'entre les bras de ses amis trop chers, Mélancolie et Nonchaloir, il se plaisait aux échecs, à la musique et au jeu des rythmes. Cette nonchalance, ce dégoût de l'action, ce penchant à se laisser vivre, que le duc avait rapportés de sa longue captivité en Angleterre, on les retrouve chez Villon, qui fut toujours un faible et un impulsif. Mais ces deux poètes ne s'entendirent pas longtemps. Villon d'ailleurs ne put se plier aux exigences de la politesse servile et courtisanesque. L'obséquiosité des Faret, des Fraigne et des Fredet2 révoltait l'écolier. Aussi bientôt se ût-il supprimer ses gages. Mais
Nécessité fait gens mesprendre Et faim saillir le loup des boys !
Villon, feuilletant quelque jour un manuscrit où les poètes écrivaient leurs ballades et rondeaux, découvrit que l'année précédente un tournoi poétique avait eu lieu, et que Charles d'Orléans avait donné en concours un poème, dont le premier vers le fit longtemps méditer :
Je meurs de soif auprès de la fontaine.
Il composa à son tour, sur ce sujet, la ballade suivante, qui le fit rentrer en grâce auprès de son seigneur :
JE meurs de seuf auprès de la fontaine, Chault comme feu, et tremble dent à dent;
I. Ici j'ai suivi Marcel Schwob. Mais des recherches patientes et une intelligence subtile ont permis à M. Pierre Chaunpion d'apporter sur cette partie de la vie du poète des clartés nouvelles. — Tous les villonistes, d'ailleurs, doivent consulter le remarquable ouvrage de M. Pierre Champion : François Villon, sa vie et son temps. Paris, Honoré Champion, 1913, 2 vol. in-S". — 2. Trois des poètes familiers que Charles d'Orléans pensioonait.
En mon païs suis en terre loingtaine ; Lez » ung brasier frissonne tout ardent ; Nu comme ung ver, vestu en président ; Je riz en pleurs, et attens sans espoir ; Confort reprens en triste desespoir ; Je m'esjouys et n'ay plaisir aucun; Puissant je suis sans force et sans pouvoir; Bien recueully, débouté ^ de chascun.
Rien ne m'est seurs que la chose incertaine;
Obscur, fors ce qui est tout évident ;
Doubte ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gaigne tout et demeure perdent ;
Au point du jour, diz : « Dieu vous doint bon soir ! »
Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir;
J'ay bien de quoy, et si* n'en ay pas ung 5 ;
Eschoicte^ attens, et d'homme ne suis hoir;
Bien recueully, débouté de chacun.
De rien n'ay soing, si mectz toute ma peine
D'acquérir biens, et n'y suis prétendent ;
Qui mieulx me dit, c'est cil qui plus m'attaine'.
Et qui plus vray, lors plus me va bourdent^ ;
Mon amy est, qui me fait entendent
D'ung cigne blanc que c'est un corbeau noir ;
Et qui me nuyst, croy qu'il m'ayde à povoir;
Vérité, bourde aujourd'huy m'est tout un;
Je retiens tout : rien ne sçay concepvoir ;
Bien recueully, débouté de chascun.
I. Près de. — 2. Renvoyé. — 3. Sûr. — 4. Si a le sens ici de : pourtant. — 5. Et pourtant je n'ai rien. — 6. Héritage. — 7. Afflige. — 8. Bernant.
Envoi
Prince clément, or vous plaise sçavoir Que j'entens moult, et n'ay sens ne sçavoir; Parcial suis, à toutes loys commun ; Que fais-je plus? Quoy ? Les gaiges ravoir; Bien recueuUy, débouté de chascun.
Les gages que lui donnait le duc Charles, il ne les toucha pas longtemps. Tandis qu'il paradait ainsi à la cour de Blois, s'apprenant à ployer l'échiné devant les princes et à tourner un madrigal pour les dames de compagnie, à Paris, son ancien condisciple Guy Tabary était appréhendé, mis à la question et obligé de révéler le vol du collège de Navarre.
Aussi dès le commencement de l'année 1458, l'Official lançait un mandat d'arrêt contre le poète. Charles d'Orléans, que sa captivité en Angleterre avait dû rendre indulgent et bonhomme, conseilla à maître François de s'éloigner au plus tôt et de se rendre à Moulins auprès de son cousin Jean II de Bourbon.
Voici donc François Villon quittant la livrée princière pour endosser de nouveau les habits du pèlerin.
A Bourges, il rencontra par hasard ua ancien camarade de l'Université, François Perdrier. Mais ce dernier, devenu écuyer, se souciait peu de renouveler connaissance avec un malandrin; il dénonça même Villon auprès de l'officialité de la ville.
Cependant le poète ne dut pas être inquiété longtemps, car il reprit sa marche sur Moulins ^ . Jean II de Bourbon lui donna six écus et l'engagea vivement à aller passer quelques mois dans sa terre de Roussillon en Dauphiné, hors du royaume de France. La route est longue de Moulins à Roussillon et les six écus furent tôt dépensés ! Une fois dans la petite ville
I. Il est à remarquer que les villes d'Angers, de Blois et de Moulins étaient alors le séjour de trois princes-poètes, le roi René, le duc d'Orléans et Jean II de Bourbon, qui se plaisaient à accueillir chez eux tous les lettrés de France.
dauphinoise, Villon profita du premier courrier pour faire tenir à monseigneur de Bourbon la requête suivante :
LE mien seigneur et prince redoublé, Fleuron de Lys, royalle geniture, François Villon, que travail a- dompté A coups orbes ^ , par force de bature. Vous supplie, par ceste humble escripture, Que lui faciez quelque gracieux prest. De s'obliger en toutes cours est prest ; Si ^ ne doubtez que bien ne vous contente : Sans y avoir dommaige n'interest.
Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
A prince n'a ung denier emprunté.
Fors à vous seul, vostre humble créature.
De six escus que luy avez preste,
Cela pieça3 il meist en nourriture.
Tout se paiera ensemble, c'est droiture.
Mais ce sera legierement et prest :
Car, si du gland rencontre en la forest
D'entour Patay, et chastaignes ont vente,
Paie serez sans delay ny arrest :
Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Si je peusse vendre de ma santé
A ung Lombart4 , usurier par nature,
Faulte d'argent m'a si fort enchanté.
Que j'en prendrois, ce cuides, l'adventure.
Argent ne pens à gippon^^ n'a sainture;
Beau sire Dieux! je m'esbaïz que c'est,
I. Coup orbe : qui meurtrit sans faire de plaie. — 2. Suivant le contexte, si peut signifier : si, ainsi, pourtant, certes et tellement. — 3. Depuis longtemps. — 4. Usurier italien. — 5. Pense. — 6. Voir page 19, note 2.
Que devant moy croix' ne se comparoist, Si non de bois ou pierre, que ne mente; Mais s'une fois la vroye' m'apparoist, Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Envoi
Prince du Lys, qui à tout bien complaist, Que cuidez-vous comment il me desplaist Quand je ne puis venir à mon entente?
Bien entendez; aidez moy s'il vous plaist; Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Suscription de la dicte requeste.
Allez, lettres, faictes ung sault; Combien que n'ayez pié ne langue, Remonstrez, en vostre harangue, Que faulte d'argent si m'assault.
Ne recevant point de réponse, s'ennuyant à mourir dans ce pays éloigné, le poète imprudent retourna à Moulins, d'où cette fois il dut être éconduit. Il décida de remonter sur Paris, en passant par Orléans ; mais se souvenant de son aventure à Bourges, il se dirigea vers Nevers et Sancerre. En 1461 il se trouvait donc à Orléans; là, il fit la connaissance d'une fillette nommée Macée qui, — dérision ! — lui vola sa ceinture et sa bourse 3 ! Dégoûté d'une ville semblable où les pipeurs étaient pipés, maître François quittait le pays, lorsque à dix-huit kilomètres de Meung-sur-Loire, à Montpipeau, il rencontra l'ami Cohn et plusieurs Coquillards. CoHn de Cayeux, l'été précédent, avait été arrêté, dans l'église de Saint-Leu-d'Esserent, par le prévôt de Senlis. Transporté à la Conciergerie de Paris, il fut réclamé parl'évêque de Beauvais, dans le diocèse duquel il avait
I et 2. Villon équivoque ici sur la croix qui se trouvait sur le côté droit des monnaies. Seule cette croix pour lui est la vraie. — 3. Selon M. Champion, il s'agirait ici d'un certain juge provincial, nommé Macé d'Orléans.