Marcel Schwob, Spicilège (François Villon
2. P. Champion, François Villon, sa vie et son temps, t. II, p. 229-230. Paris, H. Champion, 1913.
Villon n'use jamais de l'alexandrin, complètement démodé depuis Rutebeuf ; ses deux mètres de prédilection sont l'octosyllabe et le décasyllabe. Outre la ballade et le rondel, poésies à forme fixe, il se sert couramment d'une suite d'octaves de vers de huit syllabes dont les rimes, féminines ou masculines indistinctement mêlées, sont disposées dans l'ordre suivant : ababbcbc.
Quant au rythme proprement dit, il faut noter que Villon n'élide jamais l'e muet précédé d'une voyelle et suivi d'une consonne ; à rencontre de Coquillart, toujours il lui donne la valeur d'une syllabe :
Elevées, propres, faictisses...
à ce point que, dans le décasyllabe, il ne l'élide pas à la césure, mais le compte comme quatrième syllabe :
Or s'esbsite, de par Dieu, Franc-Gontier...
Ce poète est, en somme, bien plus sévère pour sa prosodie que le duc Charles d'Orléans. On pourrait même le rapprocher des rhétoriqueurs si, chez lui, le souci de la forme alourdissait la pensée. Il n'en est rien, heureusement ; jamais on ne remarque le labeur, tant la strophe paraît spontanée. Et cependant, que l'on observe de près l'exécution de chaque couplet, de chaque vers : la rime est riche au point de faire envie à nos modernes parnassiens ! Toujours Villon recherche la consonne d^ appui ; s'il le peut, même, il ne manque pas de rimer sur deux syllabes (v. p. ex. la Ballade de l'appel et VEpitaphe). Quand il se contente d'une assonance, c'est presque chaque fois pour obtenir un résultat plaisant, pour forcer l'attention sur quelque gauloiserie.
Toutesfois, fais excepcion
Des patriarches et prophètes,
Car, selon ma concepcion,
Oncques n'eurent grant chault aux fesses...
Déjà maître François connaît toutes les ressources de comique que l'on peut obtenir par le seul jeu des rythmes et des rimes, indépendamment même du sens de la phrase. Il a des enjambements et des rejets capables de faire tressaillir d'aise l'ombre de Théodore de Banville :
Engrillonné poulces et dès Comme ung larron ; car il fut des Escumeurs que volons courir!...
...Esjoys toy, mon û\z, En ton adolescence, mais Ailleurs sers bien d'ung autre mez...
Mais on doit honnorer ce qu'a Honnoré l'Église de Dieu ! . . .
Aussi lorsqu'il use de toutes les richesses de l'harmonie verbale pour exprimer un sentiment ou une pensée vraiment poétique, Villon devient admirable ! Que l'on relise, au seul point de vue musical, la splendide Ballade des Dames du temps jadis : les rimes s'enchevêtrent, adorables, en lis, aine et ian, avec de nombreuses assonances et aUitérations dans le corps des vers ; c'est un murmure exquis :
La royne BLANche comme lis Qui CHANtoit à voix de seraine...
Il n'est pas inutile de faire remarquer enfin que Villon, de même qu'il orthographiait à la parisienne, prononçait ses vers comme un enfant de Paris. Il fait rimer indistinctement lef mots en ois avec ceux en ais, non pas, ainsi qu'on l'a dit, parce que ois se prononçait ais. La syllabe ois se prononçait alors oè, à peu près comme ouais ! (à la savoyarde) . Ce qui explique qu'un mot franchement en oi comme exploiz peut rimer avec laiz {fenestres avec cloistres..., etc.). Quant aux rimes en ar, comme dans ce passage :
Mes parens, vendez mon h2.\xbert, Et que l'argent, ou la plus part. . .