L'ŒUVRE DE FR. VILLON
Nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, donné par fragments la presque totalité de l'œuvre du poète parisien. Il importe cependant de dresser ici la liste complète des poésies parvenues jusqu'à nous. Outre les deux longs poèmes qui ont fait la gloire de Villon, les Lais ou Petit Testament (1456) et le Grand Testament (1461), on possède encore le Codicille ou recueil de vers et ballades relatifs à sa prison de Meung et à sa condamnation à mort ; ce sont les pièces suivantes : Epître à ses amis, le Débat du cœur et du corps (1461), le Quatrain qu'il fit quand il fut jugé à mourir, VEpitaphe, la Requête au Parlement, la Ballade de l'appel (i 462-1 463). Enfin nous connaissons aussi quelques poésies diverses : les unes de jeunesse, écrites probablement avant le meurtre de 1455, comme les ballades des Contre- Vérités i, de Bon Conseil, des Proverbes, des Menus-Propos et le rondel sur Jenin T/li^enM; d'autres composées lors de son séjour à Blois, entre 1457 et 1460 : le Dit de la naissance Marie, la Double Ballade, le Problème au nom de Fortune et la Ballade du concours ; enfin sa Requête à monseigneur de Bourbon, envoyée sans doute de Roussillon, vers 1459-1460.
En plus de ces quatre parties, si nettement fixées par Auguste Longnon, c'est-à dire Petit Testament, Grand Testa-
I. Cette ballade pourrait bien être l'œuvre d'un faussaire : on ne la trouve que dans le manuscrit Fauchet, où déjà cinq ballades apocryphes en argot se sont glissées. Pour l'acrostiche, il faut compter le refrain, ce que Villon ne fait jamais ; enfin les rimes sont mêlées suivant cet ordre inusité : ababcdcd.
ment, Codicille et Poésies diverses, nous ne pouvons omettre une dernière catégorie de pièces authentiques de Villon : nous voulons parler des ballades en j argon- jobelin ou argot de la Coquille. Cette cinquième partie de l'œuvre ne contient que six poèmes (M. Auguste Vitu découvrit bien, en 1884, cinq ballades inédites dans le manuscrit de la bibliothèque de Stockholm; mais M. Pierre d'Alheim a prouvé, me semble-t-il, que l'on se trouvait en présence de l'œuvre d'un faussaire) . Suivant MM. Longnon, Schwob et Paris, ces ballades auraient été composées à diverses époques de la vie du poète : les unes pendant son exil de 1455, sur les routes de Dijon à Salins; les autres, pendant ses longs voyages jusqu'à sa prison de Meung. Cependant la ballade II fait allusion à la mort des deux fameux coquillards Régnier de Montigny et Colin de Cayeux. Or, nous l'avons vu, si Régnier fut pendu en 1457, Colin, par contre, ne subit la peine suprême qu'après les vols de Montpipeau, soit en 1461. Ne serait-il pas plus logique de supposer qu'avec ces six ballades argotiques nous sommes en présence de la dernière œuvre du poète ? Condamné à un bannissement de dix années, il dut rassembler quelques membres dispersés de la Coquille ; et c'est pour eux qu'il se plut à rimer en jargon quelques simples conseils de prudence. Mais qu'importe ! L'essentiel de son œuvre, qui contient un peu plus de trois mille vers, subsiste tout entier et fait encore les délices de tous les poètes et d'un grand nombre de lettrés.
Malgré la difficulté qu'il y a aujourd'hui à comprendre parfaitement la langue de Villon, cet écrivain s'af&rme le premier de nos poètes français. Boileau, lui-même, quoique fort peu aimable envers les « muses gothiques », n'a pas manqué de le reconnaître :
Villon sut le premier, en ces siècles grossiers. Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Boileau, certainement, en écrivant ces deux vers (que Théophile Gautier trouve ridicules parce qu'il les interprète mal), songeait surtout au fameux Roman de la Rose, dont la renommée seule durait encore, au milieu de l'oubli dédaigneux où
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avait sombré, au xvii» siècle, toute la poésie du moyen âge. Et certes il n'a pas tort ! Sa solide raison classique ne pouvait admettre le manque de composition et d'unité de l'interminable poème de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung. On doit avouer, en efiet, que ce poème célèbre, bible morale de tout un siècle, est terriblement ennuyeux et confus. Son intérêt réside aujourd'hui dans le charme de quelques détails parfaits ou savoureux.
Quelle différence ne trouvons-nous pas dans l'œuvre principale de François Villon, le Grand Testament! Nous nous obstinons, en dépit des affirmations de Gaston Paris, à voir là plus qu'un simple cadre que le poète pouvait remplir à sa guise. Ce poème est fort solidement construit et très logiquement ordonné; sa forme, celle d'un testament, est simplement accessoire ; elle sert à ouvrir comme à fermer d'une façon originale l'ensemble de la composition. Mais que l'on observe de près la marche lente et sûre de l'ouvrage, que l'on étudie la progression savante des strophes, la succession des idées, bientôt on s'apercevra de l'unité du poème et de sa réelle ordonnance. Il faut bien reconnaître que, seul, l'élément moral préoccupe l'écrivain, et que la forme même ne l'inquiète que secondairement. Villon part d'un fait personnel : sa rancune contre l'évêque d'Orléans qui le fit emprisonner tout un été. C'est, en somme, par un cri de haine que débute le Grand Testament ; mais, tôt après, le poète s'interroge, se reconnaît coupable et accepte le châtiment. Le débat s'élargit aussitôt; car, sa propre aventure, il la généralise, l'humanise en quelque sorte; c'est alors la destinée de l'Homme qui devient l'objet de sa méditation. Les admirables strophes sur la mort, suivies de la ballade des Neiges d'antan et de celle des Seigneurs du temps jadis, terminent la première partie du poème. Après quelques legs obligés par la forme même qu'il avait choisie, le poète poursuit ses réflexions morales sur l'inutiUté des tentatives humaines et s'en vient achever sa songerie dans le charnier des Innocents. Ces deux parties du livre s'équilibrent d'une façon parfaite. La Mort ouvre et ferme l'ouvrage, avec raison, « car à la mort tout s'assouvit ! »
L'œuvre de Villon est l'image même de cette époque, que
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caractérise admirablement la cathédrale. En effet le Grand Testament nous apparaît bien, proportions gardées, semblable à quelque cathédrale littéraire ; l'ensemble tout d'abord retient les regards et l'esprit par ses justes proportions, son élégance, la soUdité de ses assises et de sa musculature ; ensuite, seulement, on s'amuse à détailler, sous les porches, la multitude des statues et, accrochées aux flancs des tours, les gargouilles grimaçantes. Tous ces hors-d'œuvre que sont les legs disparaissent dans la noblesse de la composition d'où émane le double parfum de la vie et de la mort. Comme les flèches d'une cathédrale jaillies du scA., ce poème, avec ses deux méditations, s'échappe brusquement du cœur torturé de François Villon.
Oui, raisonnablement, Boileau fait commencer avec cet écrivain la littérature française. Au xv^ siècle l'inspiration délaisse les poètes. Parnassiens avant la lettre, ces rimeurs se contentent d'ouvrager la forme des poèmes, d'augmenter les difi&cultés rythmiques, d'inventer de nouvelles étrangetés de prosodie. Rutebeuf et Eustache Deschamps ne vivent plus que dans quelques mémoires; les jongleurs ne vont plus, de villes en villes, apprendre aux bourgeois assemblés de fières épopées ou d'âpres sirventes; la littérature semble morte depuis que les Anglais occupent le doux pays de France ! En ce xv^ siècle pourtant, une dernière fois avant la Pléiade, la poésie française voit s'épanouir trois fleurs splendides, diverses, mais émouvantes et si nationales ! Ce sont les œuvres de Charles d'Orléans, de François Villon et de Guillaume Coquillart ; en elles le vieux génie français s'affirme sous sa triple forme : aristocratique, populaire et bourgeoise. Comme d'habitude, d'ailleurs, la poésie populaire l'emporte sur ses rivales, l'une trop artificielle, l'autre trop bassement réaliste.
Charles d'Orléans, reclus aimable qui fit ses bons amis d'Ennui, de Nonchalance et de Mélancolie, exhala sa peine en de touchajites ballades et d'adorables, rondeaux : « Fruit suis d'hiver qui a moins de tendresse Que fruit d'été... Je suis celui au cœur vêtu de noir... » Objets et bijoux d'étagères, plaisants à voir et délicats à manier ! Un peu de l'âme ducale y demeure attaché, mais avec discrétion. Chez Guillaume CoquiUart, au contraire, nulle retenue dans la langue, ni dans l'imagination
La crudité de l'expression égale la crudité des tableaux ; nul idéal ne semble soulever ce bourgeois, toujours affairé, toujours turbulent. Il ne peint que ce qu'il voit, critique le luxe des Rémois, la débauche des Rémoises ou les méfaits des gens d'armes. Un court bon sens réaliste, voilà tout ce que l'on trouve dans son œuvre. François Villon possède, à un degré plus parfait, l'émotion délicate et pudique de Charles d'Orléans, la lucidité de vue de Guillaume Coquillart. Et ces dons lui servent à travailler une matière morale bien plus riche que celle de ses contemporains. Un seul lien réunit ces trois poètes : leur commun amour de la France. Le duc Charles, lorsqu'il était prisonnier à Douvres, avait sans cesse les yeux tournés vers la côte française, et son désir unique était
De voir France que mon cœur aimer doit.
Coquillart, de Reims, exprimait brutalement sa colère contre les princes révoltés, il se plaisait, le soir, à entendre glorifier
Les gestes des très chrétiens rois Qui par armes ont donné gloire
Au noble royaume françois !
Quant à Villon, il n'en finissait plus d'énumêrer tous les supplices qu'il souhaitait à
Qui mal voudrait au royaume de France !
Le regretté Marcel Schwob, d'accord en cela avec la plupart des commentateurs, affirme que la caractéristique de Villon est la perversité, et non pas la nsûveté comme on avait bien voulu le dire. Certes on ne comprend guère ceux qui crurent découvrir dans les actes du poète l'indice de Vamoralité ! Il est vrai que sa biographie laissait alors beaucoup à désirer et que l'on pouvait, dans l'écolier parisien, ne découvrir qu'un aimable fripon. Mais si vraiment le poète n'avait été qu'un naïf, qu'un impulsif, comment expliquer l'intensité d'énaotion de son œuvre ? Comment avoir des remords, si l'on n'aperçoit pas
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le crime ou le péché dans les actes que l'on commet ? La vraie naïveté, qui se confond en somme avec l'inconscience, ne peut être esthétique. Mais Marcel Schwob, également, eut tort d'écrire : « C'est de sa perversité même que sont nés ses plus beaux vers. » Un sentiment pervers, pas plus qu'un sentiment naïf, ne peut créer de la beauté vraie.
Villon, paresseux, faible et déclassé, ne sut jamais se résoudre à réagir contre l'influence des divers milieux qu'il fréquenta. La lucidité de son intelUgence lui permettait de distinguer le bien du mal ; toujours il savait ce qu'il importait de faire, car le devoir ne l'effrayait pas. On peut même assurer que Villon désirait le bien ; ses repentirs sont sincères, ses promesses sérieuses. Mais la lucidité ne su£6t pas : il faut encore avoir la force de choisir et de réaliser les décisions prises. Nature faible, condamnée à subir l'emprise d'un maître, le poète, pour son malheur, reçut une éducation dont il devint orgueilleux et dont il s'autorisa pour refuser de servir. Or celui qui, rêveur sans force, ne veut pas accepter les ordres d'une intelligence peutêtre inférieure à la sienne, mais d'un caractère plus actif et plus ferme, loin de gagner la liberté qu'il désire, devient bientôt l'esclave méprisable et avili de toutes les circonstances fortuites, de toutes les passions les plus basses et de tous les plaisirs les plus grossiers. Aux instants de lucidité, des cris angoissés s'échappent des lèvres crispées, et l'on « tord ses poings douloureux ». Voilà le véritable élément de beauté : il réside tout entier dans cet effrayant débat ; il n'est pas dans la perversité, ni dans l'inconscience, ni dans les rechutes du pécheur, mais dans ces heures de clarté où l'âme se révolte et se juge ellemême irrémédiablement.
En même temps qu'elle nous révèle la conscience d'un individu, l'œuvre de Villon nous ofire à la fois l'image de la société de son temps. Elle sait faire surgir à nos yeux la vie même des difiérents groupes que fréquenta le poète. La faiblesse de maître François, nous l'avons dit, le livra sans défense à la séduction de « sociétés bien différentes; il fut écolier de l'Université, ami des procureurs, du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une vie paisible avec le chapelain de Saint- Benoît. En même temps il fréquentait les écoliers turbulents
et les compagnons de la Coquille ' ». Son génie poétique, fait surtout de sensibilité féminine, lui permettait, non pas d'ajuster sur sa face un masque de circonstance, mais bien de ressentir tour à tour des émotions contradictoires. Toutefois il faut s? garder de découvrir dans le Grand Testament, comme M. Marcel Schwob l'a fait, une satire ayant une « portée sociale » ou un pamphlet dirigé contre les financiers! Dans son admirable ouvrage sur le poète, M. Pierre Champion a nettement démontré com.bien cette supposition était erronée. « Tout ce qu'on en peut raisonnablement déduire, écrit le savant et intelligent biographe, c'est que Villon a passé sa jeunesse parmi de jeunes clercs de finance, qu'il a travaillé peut-être à leurs côtés, qu'il connaît parfaitement ce milieu. Il n'a pas traduit la plainte du peuple contre les élus, les receveurs de taille, les gabeleurs, les usuriers, même dans la mesure où un homme du peuple, comme Deschamps, a pu le faire avant lui. Il était beaucoup trop égoïste pour cela, et aussi trop poète. Mais aux jours malheureux de sa difficile existence, François s'est retourné vers ces gens riches qu'il a connus autrefois, il leur a demandé vTaisemblablement des secours; les uns ont été généreux pour lui, d'autres n'ont pas répondu à son appel. Il estime les uni honorables, les autres malhonnêtes. C'est là toute sa morale apparemment ^ . ■ Voilà la vérité. Avec M. Pierre Champion, nous pouvons conclure, sans crainte de nous tromper : « le Testament n'a donc pas une « portée sociale »; il n'est qu'un miroir de son temps : Villon ne fut ni un altruiste ni un réformateur. Il manquait seulement d'argent; ayant désiré beaucoup d'en avoir, il a maudit ceux qui lui en avaient refusé. » Que les moralistes gémissent! les poètes n'en continueront pas moins de chérir tout particulièrement leur (I povre escolier Françoys ».
Il nous reste, avant de terminer, à dire quelques mots sur la prosodie de maître François Villon.