JUGEMENTS SUR VILLON
Villon est le premier poète à la moderne : le premier où l'on reconnaisse l'âme du poète étonnant, tel que la France l'a conçu, tel que Paris l'a créé, tel qu'il est resté, et tel qu'il devait cire depuis maître François. Les étrangers n'arrivent pas à le comprendre, si leur entendement ne s'est pas éclairé de la lumière antique...
Les émotions de Villon sont violentes et profondes. Mais elles ne le privent pas de raison, si elles le privent de volonté.
André Suarès (F. Villon, 1913).
Avoir vingt-cinq ans; être très pauvre; éprouver qu'on a devant soi l'avenir que vous assurent la santé, la joie de vivre, de belles relations, un esprit vif, capable de désarmer l'homme le plus rigide, de faire réfléchir Je plus sérieux, de surpasser en gaieté le plus joyeux; avoir le goût de la volupté décuplé par la pensée de la mort; éprouver qu'il y a un plaisir dans chaque chose, dans une chanson, dans un beau rythme, dans une rime étincclante; aimer l'aspect et le bruit du monde, le geste des hommes, comme on adore le tendre corps de la femme; savoir traduire toutes ces impressions avec le sûr instinct de son oreille et de son cœur; se trouver dans sa mauvaise fortune et dans ses amours semblable aux héros des livres qu'on vient de lire, à ceux de la Bible, de la Grèce et de Rome; rêver de posséder Didon, la reine de Carthage; rire du pédantisme et du fatras de l'École; être jeune enfin en ayant déjà beaucoup vécu, observé toutes sortes de conditions; pouvoir haïr de toutes les forces de son âme; se montrer bon ou mauvais, suivant l'heure; se sentir à la fois d'église et Si'culier; avoir jusqu'à ce jour éprouvé toutes les gâteries d'un brave homme de chapelain et la tendresse d'une pauvre femme de mère : tel pouvait être alors vraisemblablement, au moral, l'état de M^ François Villon.
Pierre Champion {François Villon, 1913).