‹ François VillonChapitre 3 sur 5 · DE LA LUXURE · texte numérisé non relu

DE LA LUXURE

S'ils n'ayment fors que pour l'argent, On ne les ayme que pour l'eure.

Et ni'eust il fait les rains trayner, S'il m'eust dit que je le baisasse...

Mais que ce jeune bacheler Laissast ces jeunes bacheletes ?

Non ! et le deust on vif brusler.

Faulse beauté qui tant me couste chier, Charme félon, la mort d'ung povre cuer,,

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Et nu à nu pour mieulx des corps l'aider...

Tout aux tavernes et aux filles...

Pas ne le dy pour vous le reprouchier...

Car en amours mourut martir,

Où mieulx te plaist qu'onneur ceste meschance.

Villon, le premier aussi, me semble avoir connu l'extrême dépit de la luxure. Elle est ce qui déçoit le plus, en ne cessant jamais de séduire.

Où commence la luxure? et qu'est-ce

enfin?

Innocente comme le plaisir, mais moins heureuse, la luxure est l'inquiétude passionnée des sens, et l'ardente recherche d'une satisfaction qui fuit toujours plus lointaine, si même elle n'est pas inaccessible. Elle est le luxe des puissances charnelles, leur propre cruauté et leur noir ennui. La luxure est la part de V esprit dans la volupté, et la folie de l'imagination amoureuse.

Combien d'amants se sont promis la

luxure, qui ne peuvent même pas s'assurer un peu de vrai plaisir. Les luxurieux sont rares, qui ne le sont pas seulement d'intention. Et comme ils manquent au propos pour lequel ils vivent , ils sont en faute, étant en défaut, et se sentent coupables. Leur péché n'est point tant de luxure, que de n'y pas suffire. Et ils sont damnés, non moins que V avare mourant de faim et de froid, une nuit d'hiver, sur son fumier d'or.

Le commun peuple, qui s'indigne contre la luxure, serait frappé d'étonnement, s'ils entraient dans l'âme luxurieuse du poète. Ils la verraient dévorée de désir, et vouée aux délices, comme aux tortures de l'imagination. Ha, belles victimes sans repos, de Villon à Baudelaire et à Verlaine. Je crois les grands artistes capables de tout, comme on dit ; et surtout de se vaincre ; mais non pas tons, ni en tout temps. Et enfin, leur curiosité est insa-

3; Villon. - S

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tiable, même quand ils refusent de la satisfaire.

Tous les vrais artistes, ou à peu près, sont doués de luxure ; ou atteints, si l'on veut. Je ne le dis pas pour les en vanter. Ni pour leur en faire reproche.

C'est pourquoi on incrimine volontiers leurs mœurs. Elles sont toujours un peu suspectes. On y soupçonne telles violences ou tels détours de l'instinct, qui sont les

fureurs de l'imagination.. Et l'on cherche ce qui pourrait bien être dit contre eux, quand il n'y a rien a en dire.

Mais la luxure se parle cruellement à elle-même, sans remuer les lèvres. Et

plus il est silencieux, plus son péché est intarissable en postulations secrètes, en

paroles intérieures. Car la luxure est toute pleine de remords. Et l'ironie n'est

pas plus forte, dans Villon, que n'est

partout présente la repentance.

Sans remords, il n'est pas de vraie luxure. Elle porte avec elle une supplication de Psyché, noyée dans les maléfices du désir.

Le remords charnel est la forme suprême du regret : non pas le repentir tout à fait ; mais le désespoir de manquer son rêve nourrit un regret terrible.

H est si propre a la luxure, quelle ne se conçoit pas sans lui. Et telle est sa tristesse. Car si la luxure pouvait être satisfaite, elle ne serait que l'habitude du plaisir, ce boueux si content du pavé et de toutes les rognures qu'il y pêche. Or, la luxure est le recours de l'imagination contre toute habitude. La luxure est d'abord l'appétit que l'habitude dégoûte.

Tout poète, tout artiste, en son temps de luxure, fait oraison :

« Seigneur, vous voyez la fureur de mon péché, et si j'en souffre.

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« J'y suis lié. comme la femme du sultan nouée au chat et à la vipère, dans le sac qu'on jette au Bosphore. J'en suis torturé, jusqu'à ce que je meure, comme le scorpion, qui fait l'anneau avec la scorpionne, pour quelle le dévore; comme les chiens cordés l'un à l'autre par le roide désir, et qui gémissent de ne pouvoir plus se séparer; ou comme le prince des abeilles, qui expire dam le corps de sa reine enivrante et fécondée.

« Sinon vous, Seigneur, rien ne peut m'arracher à cette prise profonde. Rien ne peut me sauver. Et nul ne peut rompre que vous, Seigneur, cette attache cruelle. »

Quelle que soit sa repentance, Villon bondit sur le premier espoir qu'il rencontre; et il se prend à rire. Il fait la cabriole devant le gibet, et le pied de nez au bourreau. La raillerie est sa luxure spirituelle, non moins vive que l'autre.

A deux doigts de la hart , il lègue aux aveugles des Quinze Vingts ses grandes lunettes, sans l'étui , pour qu'ils séparent, dans le cimetière, « les gens de bien des déshonnestes ». Il a horreur de la mort, mais il lui fait la nique. Il faut qu'il se moque, il faut qu'il beffle sa terreur même, et même sa chère vie. Passant de la mort à la volupté, sa?is cesse, et sans lassitude du désir à l'effroi, ayant celle-là . il a toutes les luxures.

C'est de quoi il est mort, sauvé d'être pendu.

Plus noir que mûre, plus maigre que

chimère.

Les yeux vifs comme émerillon. Tout brun, tout sec. Agile et prompt à la fuite, quand il faut; lent, quand il peut, et plein de nonchaloir. Un petit homme au regard perçant,- dans une orbite creuse. Le poil rare, et de bonne heure le front chauve. Il portait volontiers la tonsure, ne perdant rien à passer pour un clerc. Ça et la, dans ses prisons, on lui faisait la tête rase, chef, barbe et sourcil, comme un navet qu'on râpe.

Un grand crâne tondu, un front haut et nu; la figure longue et hâve; ni joues ni lèvres. Des os durs sous une peau

fendue, un vrai cuir de grande route, rôti par le soleil, tanné par le vent et les pluies. L'air équivoque de ceux qui toujours se cachent, ayant souvent quelque chose à cacher. Mais non pas les façons louches, ni l'œil fuyant qu'on veut dire. Villon est bien plutôt insolent. Même cauteleux, ce sourire en coin n'est pas timide : il en/bnee l'ironie, et il provoque. Maître François est poli, s'il lui plaît, il est courtois. Il a haute mine, pour un voleur ; et même pour un prince. Baissât-il la tête, il n'est pas si humble qu'il semble : l'orgueil de l'esprit brille làdessous, et peut-être le feu du poète.

Rieur de toute risée, et vite aux pleurs; très dur à tous les maux de misère, et tendre comme une femme à la peur, aux coups, aux cachots, aux supplices. Il a une forte santé de pèlerin, que n'a pas usée la débauche ni la prison. Tout plaisir lui plaît et l'appelle.

Il aime tout ce que la fortune donne, et qu'il n'a pas : il le prend.

Maigre, maigre! Tons les petits Parisiens furent maigres en ce temps-là : et ceux qui ne devinrent pas chanoines, le restèrent. C'est le temps, où les loups entraient dans Paris et mangeaient des enfants entre Vincennes et la Bastille. Maigre, fort maigre. Il a eu faim, bien des jours durant et des semaines, au pain sec et à l'eau crue; il a tâté des basses fosses; on lui a ferré les pieds dans un cep. On lui a fait boire bien de l'eau, à l'entonnoir de la question, pauvre Villon, lui, si bon buveur de vin morillon : et il le préfère d'Anjou et de Bourgogne.

De l'argent ! de V argent ! il lui faut de l'argent.

On vole comme on joue. Et on joue pour gagner de l'argent. Villon est joueur à perdre son âme, jusqu'à jouer sa mie. Un jour, il a laissé ses braies en gage. Il friponne pour faire la fête. Il est le pauvre qui veut avoir sa part de liesse. On ne fut jamais si peu stoïque ; on ne s'en soucia jamais moins. Le viveur, ou l'homme à la mode, l'est-it davantage sur le boulevard ?

Vous ne me ferez pas croire que la Grosse Margot soit d'une espèce si rare dans les palais et les hôtels des riches. Tout infâme qu'elle est, la Grosse Margot a des vertus que vos maudites vertus de la Cinquième Avenue n'ont pas, et moins

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encore si elles étaient jetées à la rue, réduites à leur corps sans chemise. A I femmes de maudisson, il ne manque un peu que t'enseigne. La Grosse Margot paie de sa personne.

Il lui faut de l'argent, à ce Villon. A

cous aussi.

Pour en avoir, vous ne volez, ni ne pillez? Tant mieux pour vous : c'est que vous en avez. Vous ne ruffiannez point ?

Voire.

Mais il tue ? — La belle affaire : c'est ce que vous ne feriez pas. D'ailleurs, il ne tue pas, ce qui s'appelle tuer : il se défend. Il se bat; il rend les coups. Il ne veut pas qu'on lui dérobe sous le bras gauche sa mie, ni sa vie.

Une tristesse qui va bien loin, parce qu'elle paraît nécessaire : elle accompagne une vue supérieure des passions. Voilà l'accent moderne, qu'on ne trouve nulle part chez les Anciens, si ce n'est dans la Bible. Et pour V avoir eu, avec une voix si puissante, Dante, le grand poète du moyen âge, vit encore parmi nous, et peut -être pour tous les temps.

Cette fatale tristesse descend dans l'homme à de telles profondeurs, qu'elle porte tous les palais enchantés de l'espérance et de V illusion. Le sentiment de la mort partout présente est l'une de ses

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racines : et l'autre, l'instinct de raillerie : le besoin de moquer la réalité et de bafouer le siècle, cet appétit d'ironie occupe la colère d'un grand cœur. Ainsi le Florentin superbe, qui aurait nourri sa fureur, sa rancune et ses dédains, s'il ne leur avait livré en pâture les vainqueurs de ce monde? L'ironie les flagelle, les macère, les cuit et les recuit. Elle donne le change à l'insatiable colère, comme si le bafouement réussissait enfin à corriger toutes les injustices de la terre, à punir toutes les prostitutions de l'opinion, et à en tirer vengeance.

Comme il a bien plus d'esprit que Verlaine, il est aussi bien plus riant. Verlaine est trop tendre pour rire : tous ses senti-

ments trempent dans les larmes, ou dans le sang pervers des baisers. Villon est d'humeur plus mâle.

Quel garçon c'est là! Comme on voit qu'il est jeune! Une folle gaîté traverse son Testament, suspendue aux legs comme une guirlande de lanternes, dans une nuit de fête; et les arceaux gothiques du cimetière sont illuminés comme les autres. D'ailleurs, la gaîté de Villon n'est pas si légère : elle est toujours bouffonne ; et au bout de la corde, il y a peut-être un pendu. C'est le don de l'esprit, qu'il ne cesse pas de saisir les ridicules de l'action, les facéties du hasard, et l'inépuisable dérision de la vie. Le jeune homme est plus sensible au diurne de /'existence qu'à la comédie; mais il s'en amuse presque également. Quand la passion ne prête pas son sérieux à la vie, et n'en fait pas une scène tragique, l'esprit de raillerie r voit une farce énorme. L'homme achevé,

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maître du drame et de sa propre ironie conclut souvent à la farce tragique.

Villon a tous les tons de la bouffonnerie. Il touche à la farce violente : je le crois capable de faire rire, et de ne rire pas. Plus d'une fois, c'est sa force comique, c'est sa jeunesse qui pousse l'éclat de rire : mais est-ce lui ? Le génie de la satire est le plus involontaire. On ne sait pas ce qu'eût été Villon dans son âge plus mûr.

Je ne vois rien, dans Villon, de cette étrange perversité qu'on lui attribue, plus qu'on ne la lui reproche. S'il était pervers, il ne serait pas si fort.

Au contraire, il est criminel avec innocence. Comme Verlaine, et encore plus.

Une perversité sans dessein n'est pas fort

coupable. Les actions ne sont pas si perverses que la conscience. Enfin la perversité nest point tant à méfaire, qu'au plaisir qu'on y prend.

On a fait de Villon un monstre de duplicité, de fourbe pateline, de souplesse et de mensonge. Je ne connais rien de si faux que cette vue. Dans ses vers, Villon est le plus sincère des hommes. Il ne se vante même pas de ses péchés ni de ses vices.

Beaucoup veulent être vrais, qui ne le sont pas de nature ; et c'est en vain, dès lors, qu'ils s'efforcent de l'être; ils dissimulent, à leur insu; le choix est fait en eux, et non par eux, de ce qu'ils doivent dire. Ou bien, ils se trompent sur euxmêmes; ifs se voient comme ils voudraient qu'on les vît. Ils sont incapables de se connaître. Villon est vrai, de nature. Il voit vraiment, et il fait voir. H peint Margot, la Belle Heaulmiêre, et Franc Gontier, à la Vélasquès, à la Goya.

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On trouve partout la perversité, si on la cherche : Elle est où on la désire : il n'y a qu'à l'y mettre.

Docte et non peuple.

Villon sait du latin. Il sait les lois. Il a lu les histoires, et les chroniques de son temps. Il sait les Écritures. Il sait beaucoup.

Parlant des Grecs et des Anciens, quand il se trompe, il semble le faire exprès. Ses erreurs sont délicieuses. On dirait qu'il en a joui, comme Shakspeare.

Il ne fait jamais le savant; il joue

plutôt l'ignorance. Il est ingénu, non pas

naïf Dans l'ingénu, il y a le génie. Si

poète, qu'il est bien capable d'inventer un

beau nom pour la rime, pourvu qu'il

sonne dans le lointain, avec grâce et mélancolie.

Il nest pas du tout populaire. Sa verve fait croire à la verdeur du peuple; mais sa force jeune est à lui. Il a le ton cynique, parce qu'il a plus d'un ton.

Puis, cynique nest pas grossier, loin de là. Même avec l'accent des bouges, il ne parle qu'aux lettrés. Villon, comme tout poète français, n'a dès lors écrit que pour l'élite, gens d'esprit et de bonne culture. Il est parfois subtil comme Verlaine; mais comme il sied à la différence des temps, peintre autant que Verlaine est musicien. Il a le don de la couleur et du trait fort dans la lumière. Il n'est pas seulement réaliste à la flamande ou à l'espagnole; mais ayant médité ce qu'il a fortement vu, il ajoute son âme même à la peinture.

Amour.

Pourquoi ne veut -on pas qu'il soit martyr d'amour? Parce qu'il aime des femmes indignes? La belle raison. Et si elle est bonne, un tel amour plus qu'un autre est martyre. Il le dit au pied du gibet. Faudrait-il pas qu'il fût vierge aussi ?

Il aime la femme, on le sent trop, jusqu'à les aimer et les haïr toutes. Il ne peut pas se passer d'elles; il les désire autant qu'il les méprise. Ses baisers sont lacés d'invectives; et les injures cousent, d'un fil sanglant, ses lèvres aux lèvres qu'il caresse.

Il aime; il est trompé. Mauvais ruffian de gueuses, mal propre à son métier, voleur, volé, on ne l'aime que pour son

argent, quand il en a. JU bat les femmes, et il est battu comme linge qu'on essange. Celle qu'il chérit par tendresse, lui est dure et félonne. Ardent au plaisir, il désespère de V amour; et faute d'une amoureuse, il est toujours en quête de maîtresse, pour maudire son supplice ou pour sjr avilir sans merci. L'indignité des amours n'en bannit pas le martyre.

Villon, dans la crapule, ou à la cour d'Orléans, au cachot, sur les routes, reste toujours écolier, et toujours un peu de basoche. Il a vécu et grandi à flanc de Sorbonne.

Son monde est celui du Palais, pêlemêle les condamnés avec les juges, les grands prévôts et les crochet eurs, les

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pendeurs et les pendus. Il n'y a pas si grande différence, après tout. Qui regarde au fond de l'homme, il y voit le limon de la mère commune. Surtout en des siècles bien barattés par la discorde, comme ceux-là, où quelque violence vient toujours à point pour tout confondre, la crème avec le petit lait; et tout va par terre, devant que le beurre soit fait, le seau renversé dans la cour de la ferme, l'eau du puits par là-dessus, les brins de paille et le purin.

Est-ce que je calomnie ces docteurs et ces mortes hermines ? De quoi se plaindraient-ils, tous ? Bien leur prend d'avoir connu Villon, et de l'avoir mis à mal. S'ils ont encore un nom, c'est grâce à lui. Sans ce vaurien qu'ils ont tourmenté, nous ne pourrions même pas nous moquer de leurs trognes. Tant pis pour eux, s'ils l'ont traqué, s'ils l'ont mis à la torture, trop durs et sans pitié, Villon le leur

avait prédit : « Tel lui soit Dieu, qu'if m'a esté. »

La même fatalité pousse les os des pauvres hères aux Innocents, le long des murailles, jusque sur les galetas, et le pauvre écolier dans l'étroit chemin de la vie. Pipeur aux dés, quand on n'a pas de biens; compagnon de la Coquille, quand on ne peut siéger au Parlement ou dans une meilleure confrérie ; suppôt de taverne plutôt que de Sorbonne ; et pendu, faute de mieux. Ou faute d'être juge : il le dirait, je pense.

Comme il aime son cher Paris! Comme il le connaît! Toutes les rues, toutes les tavernes lui sont familières, toutes les boutiques. Les enseignes lui sont des

j)oiir;nts

paysages, ou comme de vieux amis : il les interpelle; elles lui parlent : il bouffonne avec elles, qui bouffonnent avec lui. Paris a déjà quinze siècles.

Pour Villon, Paris est déjà une Rome.

La ville des papes n'est guère plus ancienne que la ville des rois.

La mère de Villon était sans doute angevine. Lui, Villon, est Parisien de Paris, s'il en fut jamais un. Et là encore, le premier.

Merle plus que rossignol : merle de la montagne Sainte- Geneviève ou, depuis cinq ou six cents ans, toute la volière de V Occident s'exerce au chant de l'intelligence. Ici, compère Guilleri brave les dangers en toutes saisons. On n'arrive pas à lui casser les deux ailes. Sans perdre

la voix, il hante les bois d'une vie bien plus dure que celle des forêts, plus hérissée de caprices et de violences. Il perche sur les potences, et il siffle dans les charniers.

L'esprit dut être sa grâce la plus forte, à ce folâtre de Villon. Autant que sa pauvre mère, il charmait sans doute les plus graves et les plus moroses. On s'amuse de lui voir toute sorte d'amis, et jusqu'à la femme du grand prévôt. Il était homme à beaucoup plaire, sans plaire tout à fait ; et à beaucoup déplaire, sans se faire haïr. On l'aimait avec dépit; cl l'on finissait par rompre, non sans regret.

// donnait à rougir de lui. Ses plaisanteries sont trop bonnes : ce ruffian, ce

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voleur, ce condamné à mort, ce trois fois pendu et dépendu, qui nomme ses légataires les plus austères personnages et les plus gens de loi! H charge les conseillers au Parlement de veiller aux legs qu'il prétend faire à des condamnés comme lui; et des théologiens reçoivent la sainte mission d'envoyer en jouissance de ses dons burlesques une bande de sacrilèges, de putes et de vauriens.

Comme Verlaine s'en va faire retraite à l'hôpital, ou comme il était recueilli par quelque ami, entre deux maladies et deux aventures sombres, Villon, d'une potence à l'autre et de l'une à Vautre prison, allait faire séjour à la Porte-Rouge, au cloître

Saint-Benoit, chez maître Guillaume , son « plus que père ». Ou bien, il se réfugiait chez sa mère, « povre femme ». N'allait-il pus pleurer avec elle ? Il s'asseyait à ses pieds. Elle prenait dans son giron cette tête folle, cette mauvaise tête, toujours très aimée t et toujours menacée. En larmes, elle se penchait sur le mauvais garçon, bon toutefois pour elle. Ce que les mères savent, quand tout le monde l'ignore, elle le savait, que son/ils n'était pas comme les autres, et victime plutôt que coupable ; elle le baisait, en pleurant, tantôt les cheveux, tantôt la joue, tantôt le front, lui reprochant tant de peine, qu'il lui causait toujours : car enfin, il faut bien aussi que fa mère fasse ses reproches. Et lui, voleur, escroc, meurtrier d'occasion, marlou, toujours enfant près de sa pauvre vieille, et pas /dus mauvais qu'un autre, il écoute la litanie en souriant douloureusement ; il caresse les mains

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portraiti

ridées au lavoir et au fourneau, toutes noires; et toujours finissant par faire rire la pauvre femme, il égayé les jeux rouges de pleurs pourtant ; il défronce, pour un instant, le vieux visage plissé par les ravines si longues et si creuses de l'angoisse. Et peut-être ne s'en va-t-il pas, qu'il n'ait dit avec elle Notre Père, ou quelque prière à Notre Dame.

Elle le savait bien, elle, que son garçon n'était pas si mauvais. Et si vif, si plaisant! Qu'il a d'esprit! Conseiller du roi, chancelier même, il aurait pu l'être, c'était l'avis de messire Guillaume, un tant homme de bien, vénérable, savant, et tout. Pauvre François, si gai, si triste, tout à caprice, hélas, un fol enfant .'Et les femmes l'ont perdu, Sainte Vierge, et les mauvaises compagnies.

Pense-t-on que Villon ait jamais été dupe des figures qu'il a prises ? Dupe, il ne peut l'être, pas même de ses passions. Partout où il passe, il regarde et il juge à sa façon, qui est de rire à demi, moitié plaisir, moitié ironie. Dès le début, avec les voleurs, avec les filles, comme avec les docteurs, il assiste en esprit à toute la comédie et à son propre personnage. Il y manque rarement, je crois : même s'il joue un rôle ignoble dans la farce, ou dangereux ; même s'il court le risque d'être pris au collet par le démon du drame.

Il me semble que, pour Villon, le plaisir du plaisir, la plus aiguë de la volupté est spirituelle : c'est la profonde

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raillerie; et qui sait, là où elle pique le cœur si subtilement, quelle le J'aii pleurer.

Ses amis, allant et venant, il en a de rencontre, et pas un, sans doute, solide et de bien fonds. Il aurait fallu être comme lui, de tous rangs et de toutes mœurs à la fois. Il s'amuse où il peut, et se donne ses aises où on l'incite. Il ne boude pas à la vie, la sachant si précaire et si courte, toute plongée dans la mort comme une touffe de joncs au milieu d'un océan.

Par là, d'abord, il est propre à toute société : son caractère le destine à la compagnie d'un prince, et V acoquine aussi bien à des gueux. On lui sent une étonnante souplesse d'esprit. Il est courtois et

ordurier, exquis et graveleux. Il sait plaire : c'est son talent et sa perte

Mais enfin la crapule est mieux son

fait que la cour des ducs : parce qu'il est

pauvre; parce qu'il est libre, comme on

ne le fut jamais, à la Montaigne. La

passion de la liberté est une espèce de

folie dans la mauvaise fortune ; et elle y

tourne souvent à crime. Les amis de

Villon sont pendus. Et plus d'un : Colin

des Cayeux, Régnier de Montigny, Gui

Tabarie, ils ont bel et bien tiré la langue

à Montfaucon, les camarades.

Dans cette sorte de tempérament, wi élément se cache qui reste innommé. Gêné par la misère, l'insatiable est presque toujours cynique. On ne peut rien changer dans un homme comme Villon, nature indomptable et fuyante, si vive et si diverse. Elles sont bien faites pour un siècle où tout est en question, où la règle cède partout au souffle du hasard, et sous le

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pouce de la violence. Les nécessités de la vie marquent Villon pour la chute; et comme la fleur de lis sur l'épaule, elles le désignent au désordre et à la gueusaille, si ce n'est au bourreau.

Il faut bien comprendre que cette âme si faible et si forte ensemble, si indolente à tout ce qui la gêne, si prompte à son plaisir, anime une chaude charnure de jeune homme. Sans nom, sans biens, sans espérance, le feu du génie est alors un maléfice. Villon s'est dû voir hors de tout rang. N'ayant rien de social, il n'avait pas ce qu'il faut pour faire une fortune régulière. L'idée seule de peiner toute sa vie dans l'ennui d'une charge séculière, pour finir en bon vieux prêtre, comme son père Guillaume, ou devenir un puant cafard, avare et froid, comme Thibault de Vitry et maître Cotin, l'eût fait sortir au galop d'une société, où tout est prévu, moins le génie, et d'ailleurs où le génie

seul n'est pas légitime, ses droits n'étant en effet fondés que sur lui.

Ainsi, la crapule peut être la seule société, où l'homme non social fasse valoir ses droits, et çiçe un peu à l'aise. Même s'il y a la nausée, du moins il vomit à son heure. L'homme à double et triple nature, à cent visages, qui ne fait jamais que ce qui lui plaît, c'est le poète même. Souvent leurs destins sont contraires, et les artistes laissent les figures les plus différentes dans la mémoire des siècles. Mais à ce trait profond, ils se ressemblent; et à tous les degrés, du pauvre écolier au prince des esprits, le même homme se fait connaître, qui ne se laisse point ployer à la commune contrainte .

On le fait ou trop pervers, ou trop puéril. Il n'est ni l'un ni l'autre, étant

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pervers à ses heures, et enfant le reste du temps. Qu'on le prenne en vrai poète : il est tout ce que la nature veut qu'il soit. Les contraires sont en lui. A l'occasion de ce qu'il est, on sent tout ce qu'il peut être. Enfant pervers, il ne l'est pas plus ni moins que Verlaine. Je ne puis oublier que nous n'avons rien de lui, passé l'âge de trente-trois ans. Quel vrai poète, surtout dans l'infortune, n'est pas un enfant pervers, du moins avec les rêves qui le hantent et la femme qu'il caresse ?

Les êrudits ne savent pas comment sont faits les poètes et les musiciens. Ils ne connaissent que les livres, ou ces énormes rochers de rhétorique, les poètes illustres, dont on fait le tour, une toise à la main. Musiciens et poètes de nature, ils sont comme les femmes, mais pour une moitié seulement. Il faut qu'ils obéissent à la lune, que leurs sentiments aient une issue, enfin qu'ils éclatent. Leurs émotions ne

sont jamais si violentes, que pour avoir été contenues. Elles se gonjlent en unjlot <[ui les emporte, et où ils s'abandonnent . quoi qu'ils fassent. C'est une de leurs perversités de s'y livrer, tout en sachant parfois qu'ils pourraient s'en défendre, et souvent qu'ils le devraient. C'en est une autre, puissance d'homme, celle-là, qu'ils préparent le lit à la marée, et qu'ils ouvrent au flot une issue calculée et prèscrite.

Ni femme, ni enfant, malgré tout, en ce qu'ils voient faire. Il n'est pas d'artiste qui ne soit, pour la moitié, son propre témoin. Là, ils s'entendent rire; et là, ils s'écoutent pleurer. Ils goûtent leurs propres larmes; si, plus douces; ou si, plus amer es. Ce n'est pas qu'ils en jouissent toujours : loin de là; mais ils éprouvent le sel, ils pèsent le miel de ces pleurs ; ils veulent savoir la teneur de fiel ou de nectar qui y entre.

portraits

• Enfin, il faut qu'Us donnent carrière à

leur nature, et qu'elle se débonde. Dans

ces excès, qui sont la joie douloureuse ou

la nécessité de leur vie, ils font taire leur

raison et leur jugement. Mais ne croyez

pas qu'ils les étouffent : ils ne les

empêchent pas de veiller. La raison tient

la chandelle, comme messire Georges

Dandin lui-même, au commandement de

sa cruelle compagne, laquelle est toute

chaude encore de son amant, et a nom

Angélique, étant la cruauté d'amour.

C'est pourquoi ils voient le bien et font le

pire. Ils savent presque toujours ce qu'il

faudrait faire, et font ce qu'il ne faut pas.

Ce qu'on appelle leur faiblesse est la

force sans frein de leur nature cachée, et

le mors aux dents de leur propre secret ,

dès qu'ils rendent la bride.

XYII

Villon sait bien sa mauvaise vie. Mais il est bon de savoir comme lui qu'il n'en pouvait pas avoir une autre.

Au plus bas de l'échelle, les misérables sont les serfs de la misère. Ils sont enchaînés dans la galère du pain quotidien. Et ils n'en peuvent pas sortir.

Au plus haut, dans l'ordre des esprits, la pauvreté continue, ou la maladie, ou une passion indigne, voilà trois chaînes inviolables, que la plus forte volonté ne lime et ne descelle pas. Si Verlaine avait pu mener la vie de petit commis à l'Hôtel de Ville, il n'eût jamais été Verlaine. Et il l'eût été plus souvent, s'il n'avait pas dû consumer tant de jours détestables dans le dénûment et à l'hôpital.

Qu'on ne rie pas de Villon accusant la pauvreté de sa mort et de ses crimes. Il me fait frémir. Lui, toujours si vrai, il lâche l'aveu que de plus grands n'osent pas faire. La misère ne tue peut-être pas le génie; mais elle le déforme, et l'entrave; elle en fait ces chênes et ces cryptomères que les Japonais élèvent dans un dé à coudre.

Pour gagner sa vie, on perd ses raisons de vivre. La grande vocation d'une âme libre est une raison de vivre si puissante, qu'elle ne peut jamais s'accorder avec le besoin de gagner sa vie. Encore moins de s'y soumettre. Les habiles, eux, naissent pour bien gagner leur vie; et le succès les vante.

Il y a donc un parti héroïque, dans le

déshonneur de Villon et la faiblesse de

Verlaine : ils se' sont sacrifiés à leur

propre génie. Il en est, peut-être, qui se

désespèrent de ne le pouvoir pas : c'est

leur faiblesse, qu'Us ont trop d'honneur. Avec une âme à la Goethe, qui serait Gœthe sans prince, sans fortune, sans Weimar, et qui serait capable de donner vingt ans de sa vie à la théorie des couleurs, et à Faust un demi-siècle?

Il faut être vrai : les poètes ne sont pas des corps glorieux. Ils- sont des esprits plus ardents que brûle et tourmente davantage V ardente gaine du corps.

Une profonde connaissance de la vie fait la raillerie de Villon si profonde : connaissance qu'ont seuls les pauvres, quand la pauvreté na pas détruit les forces spirituelles, comme il arrive si souvent.

Les hommes à conscience ou à imagi-

;3 Villon. - :.

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nation criminelle savent ce que les esprits paisibles ne soupçonnent pas. Les poètes sont du petit nombre, qui visite les abîmes, ou qui rêve d'y descendre.

Tout bien et plein de mal, tout mal et plein de bien, amer et doux, repris de justice et sans méchanceté pourtant, assassin et sans violence, Villon se fiche de tout.

Une dérision passionnée de la vie l'emporte ; et un amour infatigable de vivre anime sa dérision.

Sa propre passion doit lui paraître dérisoire. Mais l'ironie ne réussit pas à la détruire. Elle a plus de force que d'âcreté. Villon est un jeune homme : il l'aurait fallu voir à cinquante ans.

Il ne croit à rien, selon l'ordre et les lois du monde. Mais il peut croire à tout, selon son propre sentiment.

Cependant la vanité universelle et l'universel hasard le font amèrement sourire.

Sa dérision s'y retrempe. Il se voit luimême dans le néant, à force de voir le néant du monde. Nihiliste achevé, sa malice parisienne le porte à s'en gausser, même dans le désespoir. Il a tant d'esprit, que l'horreur de la vie le cède aux ridicules; la raillerie l'attache au plaisir, loin de l'en détourner. Pour rire au cimetière, il n'attend pas d'y être forcé, là-dessous. Villon, souvent, c'est Yorick à Paris.

L'erreur emporte les hommes çà et là, comme le vent les feuilles. La pauvreté est la source de toute injustice. Elle fait la faiblesse ; le mal s'en suit, avec le crime. Elle tue même l'amour.

La jeunesse perdue, l'occasion unique du bonheur, un souffle, un vol, un peu de sable qui s'éparpille. Et pourquoi? On ne sait même pas comment. Et toujours la

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mort, partout et pour tous. Oh sont les belles amoureuses ? Où sont les aman I s ? Où les grands de la terre ? Où les petits ? Où vais-je moi-même, dit et redit Villon? La mort fait la même réponse à toute question. Et l'horreur de toute question, c'est que, moins celle-là, il n'y a pas de réponse. Moi seul pour moi, pense Villon ; et ce n'est rien. Il considère la nullité universelle avec une sérénité mêlée de terreur, et fort étrange. Il s'y plonge, comme pour éprouver toute sa faiblesse, la folie et la méchanceté des hommes.

Mais les connaître ainsi, c'est pardonner. De là, cette tristesse et cette moquerie aiguës, et cette indulgence sans limites. Il n'y a rien de plus terrible, parfois, que l'indulgence de l'esprit qui nie, si ce n'est l'indulgence d'une âme tout intelligente. Villon conclut à la mort comme à la réalité unique, et à la volupté, ici-bas, comme paradis.

// croit donc à son malheur, plus qu'à son indignité. Il ne se sent pas si coupable, sinon contre soi-même. Et puis enfin, il {'a mourir; et qui lui vient à Vaide ? Or, criminel si l'on veut, condamné, misérable, il n'oublie pas Jésus, qui est pourtant contre les puissants, contre le riche et les heureux.

Villon n'est pas grand poète par la splendeur des images, ni par l'invention du poème. Mais il l'est par la profondeur du sentiment. Il a mis une force admirable dans l'expression de deux ou trois sentiments éternels. Il s'y est jeté tout entier, comme la fille du fondeur chinois dans le métal en fusion, pour fondre son propre sang et donner sa propre voix au son unique de la cloche.

Il signe affreusement de son nom l'envoi

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de sa ballade à Margot. Le rire de l'écolier cynique ne donne pas le change sur le fond ténébreux de sa pensée : elle tient le milieu entre Dieu secret et l'atroce nullité du inonde. Toute l'ignominie du néant est à l'enseigne de la fille, dans ce lit où tous les hommes passent, comme la Seine entre ses deux rives, se flattant d'y contenter leur amour de la vie.

L'ung vault l'autre.

Ordure amons, ordure nous assuit; Nous deffuyons onneur, il nous deffuit, En ce bordeau où tenons nostre estât.

Et pour moi, je sais bien qui Villon met au bordeau : c'est la vie.

Ou aller enfin, à travers ce charnier ? et à qui recourir, si Dieu ne demeurait pas la seule espérance ?

Oui, dans ce néant sans bornes et sans exception, Dieu seul nous reste, et Notre Dame à mi-chemin. Tout comme sa mère, la pauvre femme, Villon ne se connaît pas d'autre refuge, pas d'autre asjie, ni d'autre forteresse , que la 1 ierge, « Nostre Maistresse ». Se moquant des prêtres, il ne tourne pas l'Eglise en ridicule : il se garde d'elle, craintif et narquois, prudent et docile, ambigu et retrait. Il est religieux désespérément.

Mais il l'est de la bonne manière : cette magnifique intelligence abdique. Sans perdre une once de son poids, elle se retire devant le cœur enfant . I 'oit à par où M lion est si moderne. Il mord comme Veau forte dans les pensées du néant. Le poète est alors, à mon gré, l'homme par excellence : celui qui pénètre, entre tous, la condition de tous; qui en pâtit pour tous, puisqu'on/ rc nous il en a passionnément conscience. Et sa charité fleurit de

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ses transes égoïstes. Le « povre petit escollier » a pitié de fous les pauvres, comme lui. Il oublie l'indulgence terrible, que la vue du néant lui inspire; ou plutôt, il en réserve la tendresse à tous ces petits que la misère foule et que le mal atterre. Il a compassion des malades et des captifs, des suppliciés et des filles. Il ne rit pas cruellement de la potence ni de l'hôpital. Il réclame, au nom de Dieu, qu'on pense un peu à lui. Il a pitié de soi, sans vanité et sans complaisance : ce regard pour soi-même est ce qu'on peut concevoir de plus juste et de plus vrai : soi, le pauvre que Von connaît le mieux. Et, au bout du compte, dans cette mort où il est déjà jusqu'au cou, criant à toutes gens merci, il implore une douce pensée, et c'est le repos perpétuel qu'il demande. Mais certes tous les amants de la vie, tous ceux qui savent ce qu'il en coûte de vivre sans compter, qui ont versé des

trésors dans une heure, et de tout leur bonheur nourri les avides instants d'une chère folie, ceux-là diront toujours plus d'un verset et plus d'un psaume pour l'âme du pauvre petit écolier, qui fut nommé François Villon.

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