‹ François VillonChapitre 4 sur 5 · LE POVRE VILLON · texte numérisé non relu

LE POVRE VILLON

Au Charnier des Innocents, Dans Téternel tourbillon Où roule toute la terre, Où tout s'en va pourrissant, Feuilles et fruits, fils et mère, Tu dors, ô pauvre Villon :

C'est toi le plus innocent.

Les chats fourrés glapissant, Sorbonne, ce corbillon D'ànes et d'oies tant altières.

Les sots mîtrés, ni les cent Vertus, ni les cent vipères Ne te feront plus misère :

C'est toi le plus innocent,

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Tous ceux qui furent paissant Un quignon de vie amère Dans les pleurs et la misère Le cul nu, en guenillons, Te chantent avec ta mère :

Dors bien, mon pauvre Villon, C'est toi le plus innocent.

Plus gras et plus pourrissant Dans leurs hautains pavillons, Les rois sont au cimetière ; Leur chair pue et leur chef sent.

Bonne nuit et bonne terre, Dors bien, mon pauvre Villon :

C'est toi le plus innocent.

Princes de l'or et du sang,

Ici, au commun sillon,

Vos Louvres n'ont plus de pierres;

Le moindre est le plus puissant :

Plus que vous, il dure en terre!

Dors bien, ô pauvre Villon :

C'est toi le plus innocent.

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VILLON ET SON PEINTRE

VILLON ET SON PEINTRE

Il est à Paris un artiste, qui grandit peu à peu en force et en clarté, plein de patience et de réflexion, scrupuleux au travail, et s'il ne lest déjà, qui sera de l'ordre le plus élevé. Les premières œuvres du graveur Bernard Naudin (i) m'avaient beaucoup étonné et beaucoup retenu. Qu'on se figure un homme de Paris, en 1905, qui semble ne vivre que dans l'ombre de Rembrandt. Sans lui être parent le moins du monde, ni de la même famille, il T imitait ou le rencontrait jusqu'à faire sourire, obsédé par le noir et blanc du grand visionnaire, comme on a vu tant de musiciens dans l'envoûtement de Wagner.

Pourtant, j'avais confiance en ce disciple; je le sentais vivant par soi-même, et homme

(1) Les dessins de Bernard Naudin, au Musée des Arts Décoratifs, Pavillon de Marsan.

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de foi. Bernard Naudin gardait une saveur propre, jusque dans l'imitation la plus directe. Ses figures de femmes et d'enfants étaient bien à lui, et toujours d'ici. Je discernais une âme incisive, qui peut bien avoir des rencontres avec l'immense amour de Rembrandt, mais qui n'a certes pas le même fond ni la même origine. Et d'abord, moins de passion que d'esprit.

Naudin n'est pas tragique à la Shakspere. Il l'est à la française. Il porte la précision de l'analyse dans tous les sentiments, et même dans le macabre. Son sourire est la plus rare des élégances ; et l'élégance ne lui manque jamais : elle est sa marque. Je la compare à ces mots de délicieux dédain, que les marquises avaient pour la guillotine, comme on allait leur couper le cou.

Partout ce trait d'un œil aigu, ce regard qui pénètre, ce don des caractères; et dans la violence ou l'horreur même, cette exquise élégance qui est le parfum de tous nos raffinements.

Il va de soi qu'il aime la musique, et sans doute il est musicien. Cependant, sa dévotion

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à Beethoven Ta mal servi. C'est la moindre partie de son œuvre, la seule où il enlle la voix, où il déclame. Ailleurs, on lui sent la foi. autant ou peut-être plus qu'il ne l'a; ici, où il est si fidèle, il parait moins croire à ce qu'il aime, que préoccupé de l'étude. Décidément, il faut laisser Beethoven tranquille. N'est-il pas bien temps qu'on en donne le conseil aux peintres et aux statuaires? Beethoven prête trop à l'anecdote, et à l'éloquence, cette anecdote de l'Apocalypse. Il n'est pas plastique. On veut faire un lion : et l'on n'a qu'un vieux chat malade. Certain sublime intérieur, qui ne s'accorde aucunement avec la taille et les allures de l'homme, mène droit à la caricature; et le héros est peint aux couleurs de sa propre parodie. Non, ce matou aux sourcils éternellement froncés, qui crache sans fin une arête qu'il ne peut digérer, ces joues maigres, ce front qui n'est pas un front, mais une coupole de lauriers, non, je ne reconnais pas le roi solitaire et familier de la musique au désert. Ce n'est pas le maître des Quatuors dans sa chambre, mais le fauve ébouriffé des chefs d'orchestre allemands ; car il n'en est pas un qui ne se fasse

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longuement, comme un comédien au miroir, la tête échevelée de Beethoven et ses yeux en fatales cavernes. Mais je ris de l'antre; et si je dis : « Bien rugi ! » c'est à Bottom.

Avec Naudin comme avec Watteau, la grâce de Paris est bien athénienne.

Dans la rue et dans les salons, à la guerre et dans les mansardes, jusque sur les lits d'hôpital, Bernard Naudin ferait prendre goût à ses personnages, fût-ce à l'horreur des plus hideux, et même à la bêtise des nigauds, s'il en était dans son œuvre. Mais y trouvât-on des méchants, on n'y verrait pas de sots. Le goût qu'on prend chez Naudin à ce qui nous dégoûte dans un autre, est le goût spirituel qu'il met partout : il n'y a point de forme, si malheureuse qu'elle soit, où il ne glisse quelque trait de sa propre finesse et de son élégance. Voilà ce qu'il ajoute à Goya, dans ce beau dessin de la Musique Espagnole, comme si la maréchale, et l'ambre de Watteau tempéraient l'odeur puissante de la tubéreuse. Là, d'ailleurs, est la faiblesse de Naudin : il n'est guère peintre, jusqu'ici. Chez lui, il y a beaucoup plus d'intelligence que d'instinct.

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Son goût n'est pas simple : mais il est exquis. Jamais son tact ne Le trompe. Il touche de l'ongle ce qu'il faut à peine efïleurer ; et il a une hache pour ce qu'il faut frapper avec la hache. Cependant, sa hache est aussi d'une forme élégante. Elle est d'acier fin autant que tranchant. Elle est montée avec grâce. Naudin est toujours moins brutal que cruel. Ses coquins, ses gueux, ses pires loqueteux, fils du ruisseau et fiancés de la Veuve, ont encore une espèce de charme. La plume de Naudin débrouille un grand mystère : Jusque dans l'infamie et l'extrême misère des individus, c'est la race qui reste élégante.

Enfin, Naudin a trouvé son sujet, que Rembrandt n'eût jamais choisi. Il a dessiné, sur le texte de Villon, une centaine «le planches, pleines de sens et d'esprit, presque toutes dans la forme la plus libre, et quelques-unes admirables, (i)

(i) Ce livre .sera l'un de* beaux qu'on ail publies depuis deux cents ans. Je ne ferai qu'un reproche aux caractères, dessinés par Bernard Naudin lui-même» l\> sont d'ailleurs magnifiques et rappellent l'admirable romain de Nicolas Janson. Mais la boucle de l'E final dérange l'harmonie des lignes, sans que cette fioriture ajoute rien a la beauté du texte.

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Il a compris l'immense portée de Villon. Il a pénétré bien avant dans l'homme et le poème. Il les a tant aimés, qu'il a pu les revivre. Il n'a pas été seulement celui qui commente ; mais un témoin, le compagnon de route qui a vu de ses yeux, et qui se souvient. Il a couché près de Villon, en prison et dans les meules. Il l'a suivi dans les galetas. Il a connu le visage de l'homme seul, quand il rêve ou réfléchit, et quand il dort. Quelles belles images Bernard Naudin pourrait nous donner, à présent, de Verlaine.

Il a vraiment créé un type de Villon, qu'on ne peut plus oublier, et qu'on ne séparera plus du poète. Or, c'est beaucoup dire. Villon n'est pas ce qu'on croit. Il ne s'agit pas d'un poète plus ou moins grand. Qu'il en soit l'ébauche imparfaite ou l'essai accompli,Villon est, en France, le poète.

Ici, tous les personnages et toutes les scènes sont nourris de vérité et riches de poésie. Naudin se garde avec soin de la couleur locale; et il a trop de goût pour se mettre en peine de l'histoire. Il demande à son imagination la réalité vivante, qui n'est pas dans les

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documents. Il imagine ses hommes du quinzième siècle; et si l'on veut, il les invente; mais ils en sont bien, à nos yeux, étant tout ce qu'ils doivent être. On n'a que faire, en art. d'une recherche exacte. Le Théâtre en est la preuve : les gens n'y sont pas habillés, mais en costume; et ce qui n'est pas tableau, toujours est décor. La couleur locale est la mascarade.

Bernard Naudin fuit cet art de carnaval. Son accent est d'une émotion et d'une certitude rares. C'est le certain qui nous dégoûte de l'exact. La savante exactitude n'est faite que d'oripeaux. Que nous importe la perfection d'un costume, venu de Lahore ou de Byzance, après un voyage de mille ans, s'il faut le voir sur le dos d'une fillette, née d'hier, à Montmartre ? L'artiste trouve en lui, d'abord, autour de lui, ensuite, toute la réalité nécessaire. Le goût fait l'harmonie entre ce qu'il observe et ce qu'il imagine.

La charmante élégance de Naudin et sa force incisive suffisent bien aux figures qu'il dessine. Si ses gueux sont des héros, ils ne le doivent qu'à lui. La verdeur de son sentiment justifie la poésie de ses misérables. Et voilà

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donc, au milieu de cette cour, comme un roi qui chante, Villon, le poète proscrit.

Bernard Naudin est un homme qui médite et qui ne se contente pas du premier coup.

L'art des sacrifices n'a pas de secrets pour lui. Il en sait la valeur; il en pratique les vertus. Dans la planche des gibets, un seul de ses trois pendus, celui du milieu, est un vrai mort à la hart, dans toute l'horreur ricanante de la pendaison : la langue hors, avec la vie; et la pourriture proche, qui commence à errer de la tête aux pieds. L'autre mauvais garçon n'est vu que de dos; ainsi est sauvée la face. On la devine. Enfin, le dernier est à peine indiqué dans ses grandes lignes roides et funèbres. Combien la hideur de la mort et l'atrocité du supplice ne gagnent-elles pas à cette exception? Elles sont dix fois accrues d'être réunies sur une seule tête: et l'unique misérable qui l'exhale, fait sentir la puanteur du cadavre beaucoup plus que pour trois.

Et par là, ce Calvaire infâme évoque mieux le souvenir de l'autre. Les larrons de Montfaucon font paraître plus poignante la misère

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de l'homme entre deux. Et ils l'exaltent. La potence est plus haute ; et n'a-t-elle pas des bras ? Surgit alors la mémoire divine et le sublime exemple. Ainsi l'homme, criminel ou non, gibier de cachot mis et dressé en la hart, ou roi couché sur son lit de parade, l'homme est bien ce qu'il est, pourrissant entre deux morts obscurs : toujours dans la mort, et la grande victime qui les figure toutes : toujours l'hostie qui a besoin du salut; même si elle le porte, et qui appelle la rédemption pour tout ce qui trempe, comme elle, dans le plein vase de la nuit.

Dans son portrait par lui-même, Naudin a le visage creux et usé avant le temps, des yeux mordants et caressants, le cheveu rare, une grande bouche spirituelle, le tront rêveur : une tête de prêtre, qui a beaucoup regarde' la misère des humains, qui l'a sans doute éprouvée et beaucoup confessée, sans dire si elle L'a secourue. Il a donné de ses traits à Villon; et

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bien que Villon se soit décrit petit homme et menu, Naudin l'a voulu faire de haute taille. On en devine les raisons, et il en tire un si juste parti qu'on les approuve. Plus grand, Villon en est plus dangereux et plus hardi. Plus maigre aussi, il paraît plus cynique. Ses longues jambes fauchent mieux l'espace. Il doit avoir le coup de pied plus vif et plus étendu dans les rondes bedaines et les usages bien assis. Il lui va, cet air de puissante sauterelle, qui bondit par-dessus les lois et les idées reçues, jusqu'à ce qu'on la cloue à la muraille, et qu'on l'empale à quelque bon procès, bien en règle et bien aigu.

La raillerie de Villon, telle que Bernard Naudin l'a conçue, est trempée de tristesse. Elle est parfois terrible, comme un regard rieur dans une atroce souffrance. Cette gaîté hante trop les charniers, les cours de justice, les cachots, les magistratures fourrées d'her-

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mine et d'hypocrisie, pour n "être pas amère. Toutes les chambres de la question lui sont familières, qui sont les logis changeants de la vie pour les pauvres, les criminels, les malades et tous ceux qui souffrent. Or, si un homme a conscience, il est toujours un malade, et toujours à la question. Il soutire; et que sert de dire qu'il souffre par sa faute?

Villon le fait sentir dans son rire hardi, cruel poète. Dante, au Purgatoire, traverse cette région souveraine de la vraie poésie. Mais il est trop pur; et les reproches de Béatrice, sa grande âme questionnante, peuvent bien lui arracher des larmes, et le faire rougir : ils ne le mettent pas à la torture. Ses péchés ne l'engagent au purgatoire, que dans la contrée la plus voisine du paradis. Ses plus grandes fautes sont encore nobles. Ses vices, sa colère, son âpre soif de justice, son âme altérée de vengeance, tout part chez lui d'une grandeur naturelle et de la pureté première. Et toutes ses faiblesses plongent dans le plus dur orgueil.

Villon est assez souillé pour connaître les lieux de la contrition. Il ne se repent peut-être pas; mais il sait, il pèse toutes les raisons qu'il

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aurait de s'enfermer dans les remords, s'il n'était, pour sa peine dernière, au-dessus du repentir, le sachant aussi vain que le péché est nécessaire.

La tristesse de Villon est un monde nouveau. Elle s'est formée lentement dans la Bible, et dans les chants de l'Église. Villon embrasse la cruelle nécessité de vivre et d'être ce qu'on est : d'être impur, d'être infâme, d'en jouir avidement et d'en souffrir. Plus il raille, plus il est amer; mais il se moque aussi de son amertume. Bernard Naudin l'a bien vu rire à son propre enterrement : il rit de lui, il rit de vous; il rit de ce qu'il n'a pas et de ce qu'il vous laisse ; il rit de sa misère et des legs qu'il vous en fait; et dans la mort où le voici, il rit de la vie, comme il a ri de tout, ayant été si constamment dans la mort, pendant le temps qu'il a vécu.

A tout reproche, Villon répond par la souffrance. Bien plus, il nous fait répondre pour lui. S'il pleure sur lui-même, et s'il crie à l'aide, il ne vante pas ses larmes. Il s'en rirait plutôt; à la barbe des bourreaux, pour achever d'être libre, sa souffrance se raille en les raillant. Il a fallu quatre siècles, pour qu'on

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allât plus loin dans l'émotion et la connaissance de soi. Telle est l'étonnante nouveauté de Villon et sa prise originale sur nous : il a le génie de la douloureuse conscience. Non seulement Yorick. Villon, c'est le Bon Larron à Paris. Et tel il fut, selon moi, tel il est à présent dans les images de Bernard Naudin, né pour le povre Villon et pour nous le rendre.

Décembre 1912.

Villon. — a.

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