LA HEAULMIÈRE. - LE MASQUE
la heaulmière. — Votre seigneurie peut parler maintenant... Nous voilà seuls.
le masque. — Vous connaissez, m'a-t-on dit, maître François Villon , soi-disant poète ou écolier de l'Université de Paris ?
la heaulmière. — Oui... je le connais... un peu. (A pan.) Tenons-nous ferme. . . ça sent la prévôté.
le masque. — Savez-vous qu'il a une fort mauvaise réputation ? Il sera pendu quelque jour.
la heaulmière. — Vous croyez?
le masque. — Je le tiens de bonne source.
la heaulmière. — Tant pis !
le masque-. — Vous vous intéressez donc à ce vaurien ?
la heaulmière. — Pourquoi pas? Si Villon a des défauts, des vices môme, il a aussi d'excellentes qualités. Je l'ai vu , dans mainte occasion, faire preuve d'un plus grand cœur que certains gentilshommes de ma connaissance.
le masque, à part. Il sera plus difficile que je ne croyais de la faire parler. De la ruse , alors 1 ( Haut. ) Tenez , moi aussi, je m'intéresse à cet homme; et pour son bien... entendez-vous? pour son bien... je vous engage à me dire tout ce que vous savez de lui.
la heaulmière. — Mon Dieu! je sais... ce que sait tout le monde... rien de plus.
LE MASQUE. — Allons donc! (Lui glissant une pièc-îd'or dans la main.) Tenez !
voici qui aidera votre science. Répondez-moi franchement... Ne vient-il pas ici, depuis quelque temps, certaine dame? Avouez... je sais tout. la heaulmière, à part. — C'est le mari. (Haut.) Je n'ai pas remarqué cela.
le masque, à part. — Elle résiste !... 11 faut pourtant que je vérifie mes soupçons, et que je sache quelle est la femme que mes archers ont vue entrer dans cette maison. (Haut, avec brusquerie.) Par la mordieu! la vieille ! ce jeu-là pourrait vous coûter cher, à vous et à votre ami Villon... Jê vous le répète : comme vous, je m'intéresse à lui. Si je vous interroge, c'est pour le garantir d'un grand danger.
la heaulmière , à part. — Oui... ou pour l'y précipiter.
le masque. — Le mari se doute de l'intrigue.
la heaulmière, à part. — Le mari, dit-il !... Je m'étais donc trompée?... Faut-il parler, ou me taire?... Maudit François! dans quelle situation il me place !
le masque. — Vous vous taisez?... Donc, j'ai dit vrai. la heaulmière. — Oui... et non.
le masque. — Expliquez- vous.
la heaulmière. — Depuis quelques jours, en effet, Villon reçoit ici quelqu'un.
le masque. — Une femme?
la heaulmière. — Il n'y en a pas qu'une au monde, et, sans doute, ce n'est pas celle que vous croyez.
le masque. — On peut s'en assurer.
la heaulmière. — Comment cela ?
le masque. — Faites-moi son portrait. Je me charge de la reconnaître.
la heaulmière. — Mon métier n'est pas de dévisager les gens. Adressez-vous aux employés de M. le grand prévôt !
le masque, à part. — Vieille diablesse ! (Haut.) Est-elle brune ou blonde? grande ou petite?/
la heaulmière. — Ni brune ni blonde, ni grande ni petite.
le masque, à part. — Sorcière !... je ne sais qui me retient... (Haut.) Mais sachez-le donc! Voire silence, c'est la mort de Villon.
la heaulmière, à pan. — Si c'était vrai, pourtant!... Allons! je vais parler.
le masque. — Pouvez-vous me dire, au moins, le nom de cette femme?
la heaulmière. — Si j'ai bien entendu, elle se nomme Isabelle.
le masque joyeux, à part. — Ah! victoire!... C'est elle! (Haut.) Merci, la mère ! j'en sais assez maintenant... (d'un ton de menacé) et je prendrai mes mesures en conséquence.
la heaulmière, à part.— Oh! mon Dieu! qu'ai-je fait? Pauvre Villon!... je l'ai perdu peut-être.
le masque, à part. — Isabelle I... Ah ! ah !
la heaulmière, à part. — Essayons de réparer notre maladresse. Je vais envoyer à la recherche de Villon, et le faire prévenir de ce qui vient d'arriver. (Ellewrt à gauche.)
FRANÇOIS VILLON. ir,