SCÈNE H
LES MEMES. — ULRICH, entrant par la gauche.
Ulrich. — Eh bien?
gertrude. — Doucement, messire... Ne la réveillez pas. ulrich, baissant la vo». — Depuis quand dort-elle ainsi ? gertrude. — Depuis trois heures, à peu près.
Yolande, rèvant. — Arrière!... arrière!... assassin félon!... Vous me faites horreur!
ULRICH, faisant un pas vers Yolande. — Que dit-elle ?
gertrude, le retenant. — Ce n'est rien... elle rêve.
YOLANDE. — Oui ! Oui ! mon père... VOUS serez Vengé. (Elle murmure encore quelques paroles sans suite, puis elle se calme peu à peu.)
ULRICH, à part, en la contemplant. — Oh ! qu'elle est belle ! YOLANDE, s'évcillant. — OÙ SUis-je?
Ulrich. — Ne craignez rien, noble damoiselle. Vous êtes en sûreté.
Yolande. — C'est vous?... vous, messine 1 ?... Oh! non... je n'ai plus
peur. (Elle descend de son lit de repos. A Gertrude.) Tu étais là, nourrice?
gertrude. — Je ne vous ai point quittée.
Yolande. — Et tu n'as pas dormi ?
gertrude. — J'ai prié. La prière repose comme le sommeil. yolande. — Bonne Gertrude !
ulricu, à Yolande. — Vous n'avez plus aucun mal? Yolande. — Aucun, messire.
gertrude. — En ce cas, nous pouvons partir.
yolande. — Oh! pas encore, nourrice... laisse-moi remercier un peu mon généreux sauveur...
GERTRUDE, à pari, en allant s'asseoir sur le lit de repos. — Allons , qu'elle fasse à
sa volonté... je ne sais rien lui refuser. (Elle s'endort peu à peu.)
yolande, à Ulrich. — Je suis heureuse, messire, de pouvoir vous exprimer librement toute ma reconnaissance !... Élevée loin du monde, j'ignore si la franchise est un crime à ses yeux; ma voix est toujours l'écho fidèle de mon âme... Messire Ulrich ! vous êtes un noble cœur ! Tenez , laissezmoi serrer cette main loyale qui m'a sauvé l'honneur et la vie ! (Ell« lui prend
la main.)
Ulrich, éperdu. — Oh!... quel que soit le service que j'ai eu le bonheur de vous rendre, le prix que j'en reçois ne serait pas trop payé de tout
mon Sang... (Yolande le regarde avec surprise.) Pardon !... pardon de mon au-
dace !... Mais, si vous saviez !... c'est la première fois qu'une douce parole de femme se fait entendre à mon oreille...
yolande. — Et votre mère ? *
Ulrich. — Ma mère ! (Baissant la tète.) Je suis orphelin !
yolande, émue. — Vous aussi?..: Que je vous plains !
ulrich. — Oui... j'étais à plaindre encore il y a quelque temps... mais aujourd'hui... •
yolande. — Aujourd'hui ?
ulrich. — Je suis heureux.., car je vous parle enfin... à vous, qui, depuis l'instant où je vous ai vue pour la première fois, avez été toute ma vie, toute ma pensée... à vous, que j'épiais chaque soir quand vous alliez prier à Saint-Jacques !...
YOLANDE, naïvement. — Oh 1 je VOUS ai bien VU.
ulrich. — Vous m'avez vu?... vous m'avez remarqué?... Serait-ce vrai?... puis-je croire à tant de bonheur ?... Eh bien ! ce que mes regards vous disaient alors en silence... il faut,., dussé-je m'attirer votre courroux, votre haine... il faut que je vous le dise à genoux, devant Dieu qui nous écoute. — Yolande... je vous aime !
yolande. — Messire...
ulrich, avec amertume. — C'est vrai... j'ai tort de vous parler ainsi, et j'aurais dû me souvenir que je n'ai pas de blason. yolande. — Oh ! pouvez-vous croire ?...
luucii. — Mais ce blason... ce blason qui me manque pour faire de moi votre égal aux yeux de la foule... ce blason, je puis le conquérir... le roi le donne... Oh! Yolande, un mot!... un seul mot d'espoir !... Et pour vous, s'il le faut, je remuerai le monde... je ferai de grandes choses... je me rendrai digne de votre amour... Si vous me repoussez... si le pauvre enfant du peuple qui a osé lever ses regards jusqu'à vous... n'obtient en retour que votre mépris... c'est bien!... je me résignerai... je souffrirai sans me plaindre... J'en mourrai peut-être... Oui !... j'en mourrai... Mais je vous aimerai toujours... Oh! regardez-moi bien en face... et voyez si je puis vous mentir !
Yolande. — Non, Ulrich ! je vous crois. .. car je vous juge d'après mon cœur... Vous m'aimez, dites-vous?... Vous m'aimez !... hélas! Dieu vous en préserve !
ulrich. — Ah ! mon sort est décidé... vous ne m'aimez pas !
yolande. — Je ne vous aime pas?... Oh! mon Dieu ! il dit que je ne l'aime pas! Ingrat !... mais c'est précisément parce que je vous aime, que je ne veux pas vous entraîner dans ma destinée fatale... C'est parce que je vousaime, que je vous supplie de m'oublier... Mon amour serait votre malheur.. . voire mort peut-être... Et vous ne devez pas mourir, vous si jeune, si brave et si bon !... vous, devant qui s'ouvre encore un avenir immense de bonheur et de gloire. Non! vous ne devez pas mourir... Oubliez-moi.
ulrich. — Vousoublier !... Est-ce possible?... Dites au fleuve d'oublier sa pente, à la rose d'oublier son parfum, au rossignol d'oublier ses chants, mais ne diles pas à mon cœur d'oublier votre amour... Vous m'aimez, n'est-ce pas?... Oh! répétez-le moi...
yolande. — Oui !... je vous aime !
l'lrich. — Dame de ma pensée, merci!... Désormais, je me sens la force de briser tous les obstacles... Vous êtes riche, je suis pauvre ; vous êtes noble, je ne suis qu'un manant... Eh bien! je vous le jure, moi aussi, je serai riche ; moi aussi, je serai noble. Vous m'aimez ! tout est là !
yolande. — Mon Dieu !
ulrich. — (ju'avez-vous? Pourquoi ces larmes?
yolande. — 0 mon doux ami !... je tremble.
ulrich. — Enfant!... ne suis-je pas,à côté de vous?
yolande. — Oui... mais il faudra nous quitter... il faudra que je retourne auprès de mon tuteur Charles de Meulan... et la pensée de revoir cet homme me fait frémir.
ulrich. —Il est donc bien terrible?
yolande. — Oh ! vous ne le connaissez pas... Introduit, je ne saiscomment, chez mon père, le noble sire de Montargis, il sut capter peu à peu sa confiance... Puis, un jour, comme je revenais de voyage... en rentrant au château de mes ancêtres, je trouvai nos serviteurs en deuil... Mon père Vivait succombé, pendant mon absence, à une maladie mystérieuse... et son testament établissait le comte Charles mon tuteur.
ulrich. — Soupçonneriez-vous un crime?
yolande. — Écoutez... à chaque instant, le fantôme livide de mon père m 'apparaît en songe. Tout à l'heure encore, je l'ai vu... et toujours, toujours sa main décharnée me montre Charles de Meulan.
ulrich. — Par le Christ! il s'éclaircira, cet affreux mystère !
yolande. — Que Dieu vous entende! Mais vous ne savez pas tout.
ulrich. — Vous m'effrayez! Qu'y a t-il encore?
yolahde. — Chaque jour, cet homme m'accable de ses obsessions. Avide d'une fortune dont il n'a que le dépôt, il veut... après avoir tue le père... il veut épouser la fille!
ulrich. — L'infâme!