‹ François Villon; drame historique en cinq actes et six tableauxChapitre 31 sur 92 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ULRICH. — VILLON. - LOI IS XL — CHARLES DE MEULAN. — TRISTAN L'H ERMITE.— ISABELLE. — SEIGNEURS ET DAMES DE LA COUR.

ulrich, allant au-devant du roi. — Oh! Sire, que n'ai -je été prévenu d'un tel honneur!

louis xi. — Pàques-Dieu ! c'est précisément ce que je ne voulais pas. J'aime à surprendre mon inonde.

villon, à pan. — Bien pensé, mon roi! C'est le moyen de savoir la vérité.

louis xi. — Du reste, mon maître, je n'ai qu'à vous féliciter, et tout marche beaucoup mieux dans votre imprimerie... (regardant Charles et les autres seigneurs )... que dans mon royaume.

Charles, piqué. — Monseigneur n'est donc pas satisfait de la manière dont je commande les troupes qu'il m'a confiées î

louis xi. — A bon entendeur, salut !

villon, a part. — Bravo! bien appliqué!

louis xi, à Ulrich. — Courage, mon jeune maître! L'œuvre que vous

avez entreprise est grain le. Aussi, vous pouvez compter sur ma protection. Elle ne vous fera jamais défaut.

clrich. — Je tâcherai de m'en rendre digne. Que Monseigneur, en attendant, veuille bien agréer de ma part un faible mais sincère hommage... cet exemplaire de la dernière édition sortie de mes presses. (Il fait signe à un

ouvrier qui lui passe un livre richement relie en maroquin rouge, et doré sur tranche. Ulrich fléchit le genou, et le présente au roi sur un coussin.)

louis xi. — Quel est cet ouvrage?

ULRICH. — La Bible, Monseigneur.

LODIS XI , prenant le livre,- et faisant signe à Ulrich de se relever. — Pâques-Dieu !

vous avez eu raison de me l'offrir. C'est le livre des livres. Il renferme des leçons pour tous, grands et petits, suzerains- et vassaux. (Aux seigneurs de sa suite.) Tenez , Messeigneurs!... justement, je tombe sur un passage des psaumes, dont je vous engage a- faire votre profit... Écoutez et comprenez... (il lit) : « Ils ont conspiré tous ensemble contre le Seigneur et contre son élu... Mais Dieu m'a établi roi sur la sainte montagne. Il m : a dit : Tu es mon fils, et je te donnerai leurs domaines pour héritage. Tu conduiras les rebelles avec une verge de fer, et, s'ils te résistent, tu les briseras... comme on brise le vase du potier. » (Momeut de silence.) Recevez mes compliments, Ulrich l'imprimeur! Votre édition est superbe. Elle reproduit dignement ces paroles d'un prophète et d'un roi.

cuarles. — Quant à moi, Monseigneur, si j'osais donner un conseil au roi de France, je lui dirais : Sire! soyez prudent, et ne vous hâtez pas trop dans la faveur que vous promettez à cette invention d'Allemagne.

villon, à part. — Oh! oh ! sire de Meulan , vous en voulez à l'imprimerie presque autant qu'à la royauté. Pour un noble seigneur féodal , c'est assez naturel.

cuarles. — Prenez garde, Sire! Bien des "esprits turbulents et ambitieux se feront de l'imprimerie une arme redoutable. Quand les manants sauront lire, il n'y aura plus moyen de régner sur eux... Prenez garde encore une fois, monseigneur Louis le Onzième! vous pourriez avoir à vous repentir un jour d'un patronage irréfléchi.

villon, à part. — Mort-Mahom ! la belle langue de vipère ! Attends un peu. (Haut.) Eh quoi! Sire! vous souffrez qu'on ose ainsi, devant vous, maudire ce que vous bénissez !... Comment ! l'imprimerie vient à peine de naître, et déjà l'on vous conseille de la mettre à mort! Oh! mais n'importe!... Elle fera comme Hercule : elle étouffera les serpents qui attaquent son berceau... L'imprimerie, mon roi, c'est l'ennemie mortelle de l'ignorance ; c'est le soleil de la pensée , qui luit pour tout le monde... Aveugle qui ne la voit pas! impie qui cherche à l'éteindre !...

louis xi. — Quel est donc ce volcan qui fait éruption?

villon. — C'est un homme du peuple, Sire.! un homme du peuple qui comprend son roi. C'est un enfant de la bonne ville de Paris, qui aime le

FKANÇOIS VILLON. .i7

Louvre et qui déteste les châteaux. Me permettez-vous de continuer, Monseigneur?

louis xi. — Continuez, mon maître ! continuez.

Charles, à part. — Voilà des paroles qui te vaudront la corde, (il parle

bas à Tristan l'RYrmite , en regardant Villon. Isabelle s'en aperçoit et les observe avec anxiété.)

villon. — Oui , Sire ! maintenez hardiment à l'imprimerie la haute protection qu'il vous a plu de lui octroyer. Car, avec l'imprimerie, commence pour le monde une ère nouvelle de science et de liberté!

ULRICH , venant serrer la main de Villon. — Bien , mon ami ! C'est noblement

parlé !

villon. — Défendez l'imprimerie, Monseigneur! sauvez-la, qui qu'en grogne ! La France et la postérité en tiendront compte à votre mémoire. Un jour, on dira : — Le roi Louis XI, notre sire, a fait dans sa vie deux grandes choses. Il a châtié l'orgueil des grands vassaux, et il a permis à l'imprimerie de s'établir eu France. Vive le roi Louis XI !

ulrich et ses ouvriers. — Vive le roi !

louis xi , à Villon. — Pâques-Dieu ! mon maître , vous parlez comme saint Jean Bouche-d'Or ! Je me souviendrai de tout cela , et d'abord je vous remercie.

villon. — Il n'y a pas de quoi, Monseigneur.

louis xi, à Ulrich. — Dites-moi ; je viens de voir fonctionner votre imprimerie. Mais avec vous j'en comprendrai mieux le mécanisme. Venez me l'expliquer, (a sa suite.) Nobles seigneurs et nobles dames ! quand le roi de France cherche à s'instruire, il est bon que chacun suive son exemple, (il sort avec Ulrich; tout le monde les suit.)

ISABELLE, bas à Villon. — Restez... il faut que je VOUS parle. (Elle sort avec la suite et rentre aussitôt.)

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