ISABELLE. — VILLON
ISABELLE, rentrant. Somilies-noUS Seuls ?
villon. — Tout seuls ; qu'avez-vous à me dire, ma chère Isabelle ? • Isabelle. — Tenez-vous sur vos gardes, mon ami ! villon. — Pourquoi cela?
Isabelle. — J'ai vu tout à l'heure Charles de Meulan s'entretenir à voix basse avec le grand prévôt. Il s'agissait «le vous, car tous deux vous regardaient.
villon. — C'est très-flatteur pour moi.
Isabelle. — Vous riez? Moi, je tremble. Le comte Charles vous hait à mort.
villon. — Cela pourrait bien être. Mais il n'a pas affaire à un ingrat, vous pouvez le lui dire de ma part.
Isabelle. — C'est un ennemi puissant.
villon. — Bahî^e ne le crains guère... et bientôt môme , s'il plaît à Dieu, je ne le craindrai plus du tout.
Isabelle. — N'importe; de la prudence, je vous en Conjure... et n'irritez pas le comte à plaisir, comme vous venez de le faire encore , il n'y a qu'un instant. Oui ! mon beau poète aimé! De la prudence... si ce n'est pas pour vous, que ce soit au moins pour ceux qui vous aiment...
Villon, ému, et lui serrant la main. — Bonne et douce amie !
Isabelle.— -Ensuite, je dois vous apprendre une chose... que vous ignorez sans doute.
villon. — Qu'est-ce? Voyons.
Isabelle. — On cherche à séduire vos truands, à les entraîner, sans vous, malgré vous, dans la ligue du bien public.
villon, riani. — Ah! ah! ah!... sans moi et malgré moi!... Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien voir cela.
Isabelle. — A l'heure qu'il est, — je le sais par le sire Enguerrand de Ponlhieu, — les émissaires du comte .de Meulan sèment parmi vos frères l'or et les promesses... Oh! mon ami! soyez attentif... Défiezvous de tout le monde... même de vos compagnons... La trahison se glisse partout.
villon. — La trahison!... Allons donc! Elle n'entre pas au Trou de la Pomme de Pin. Que viendrait-elle taire au milieu de ces pauvres diables?... Elle est si hien hébergée dans les châteaux de vos grands seigneurs!... Rassurez-vous, Madame! Ma royauté n'est pas aussi brillante, mais elle est plus solide, peut-être, que celle de Louis XI, notre sire, que Dieu garde!... Mes vassaux ne conspirent pas contre moi... A propos, vous avez connu le feu sire de Morilargis, le père de cette belle Yolande?
Isabelle. — C'était un ami de ma famille... loyal de cœur, faible de caractère.
villon. — Comment est-H mort? Isabelle. — Subitement.
villon. — Et vous ne soupçonnez personne de l'avoir... un peu... aidé à mourir ?
Isabelle, surprise. Comment !... Vous aussi?... vous sauriez?
villon. — Est-ce que je ne sais pas tout?... Vrai Dieu! à quoi donc me servirait-il d'être roi des ribauds, si je n'avais pas une police un peu mieux faite que celle du roi de France? Après cela, je ne m'étonnerais pas que monseigneur Louis le Onzième fût au courant de ce petit mystère... trèsféodal... Mais il n'a garde de s'en chaloir. C'est pain béni pour notre sire, quand les grands vassaux se mangent entre eux. Aussi, n'est-ce pas tout à fait comme assassin, que je compte bientôt faire punir le coupable... Par saint François, mon patron !... tenez!... quand on parle du diable... (montrant Charles qu i arrive par le fond ) on voit apparaître Charles de Meulan.
Isabelle. — Mon ami !... par pitié !... rejoignons la suite du roi... Nous causerons de cela plus tard.
villon. — Certainement, nous en causerons. Tout ce qui touche à ce cher seigneur de Meulan m'intéresse au plus haut degré. (A Charles qui s'approche.) Noble comte ! on VOUS cède la place. (Il salue ironiquement, et sort par le fond avec Isabelle.)