CHARLES. - ISABELLE
Charles. — Vous plairait-il, Madame, de m'apprendre qui vous êtes? ISABELLE, rejetant son voile en arrière. — Regardez, Monseigneur. chXrles. — Isabelle!... vous ici?... à celte heure? (A part.) Je m'en doutais.
Isabelle. — Ma présence vous étonne?
Charles. — En effet... Quoi motif si pressant vous amène donc près de moi?
isabklle. — Oh! vous le savez mieux que personne... Maître François Villon, arrêté sous vos yeux à l'imprimerie de la Sorbonne...
cnARLES. — Eh bien! Madame, maître François Villon sera pendu de- . main matin. Voilà tout.
Isabelle. — Lui?... Non pas, Monseigneur!... car vous le ferez mettre en liberté.
charles. — Vraiment?
Isabelle. — Je l'espère.
Charles. — Vous espérez en vain. Si vous l'avez oublié, je me rappelle, moi, je me rappelle... et jamais je n'oublierai... que cet homme... ce bandit... a osé m'insulteren votre présence.
Isabelle. — Pardonnez-lui, Monseigneur!... pardonnez-lui, je vous en conjure !... Ce serait une noble vengeance... et Dieu vous bénirait...
charles. — Assez, Madame !... assez! .t
ISABELLE. — Non... un mot encore!... (Charles fait un geste d'impatience.)
Comte de Meulan! ce n'est plus pour lui... ce n'est plus pour moi que je vous parle.
charles. — En vérité?... ni pour lui, ni pour vous? C'est donc pour moi?
Isabelle. — Précisément, Monseigneur... c'est pour vous.
charles. — Vrai Dieu ! noble comtesse ! que puis-je avoir de commun avec votre amant?
Isabelle. — A tort ou à raison, vous conspirez contre le roi, votre maître. L'entreprise est redoutablè. Il vous faut l'appui du peuple, ou du moins le semblant de cet appui. Faites gracier Villon... et, je vous le jure, vous aurez par lui tous ses truands.
charles. — Bah!... Nous les aurons sans lui, ue vous en déplaise... (A part.) C'est déjà fait. (Haut.) Et il sera pendu... J'y tiens.
Isabelle. — Prenez garde, Monseigneur !
chaules. —Des menaces?
Isabelle. — C'est vous qui m'y forcez. Mais puisque vous restez impitoyable quand je viens à vous humble et suppliante, je vous le déclare en face : c'est la guerre entre nous deux... une guerre à mort!
Charles. — Soit!... Mais vous ne triompherez pas.
Isabelle. — Je triompherai, messire... car le roi sera de mon côté.
charles. — Le roi ?
Isabelle. — Avant une heure, il sera prévenu de vos projets contre lui.
(Fausse sortie.)
charles. — Isabelle!... écoutez-moi...
Isabelle. — C'est inutile... comme vous tout à l'heure, à mon tour, je ne veux rien entendre.
charles. — Malheureuse !... mais vous oubliez donc que le sire de Ponthieu, votre époux, est mon complice?... Me trahir, c'est le perdre avec moi.
Isabelle. — Non pas, Monseigneur ! et, comme je liens à la liberté et à la vie de maître François, je...
charles. — Le roi vous refusera la grâce.
Isabelle. — Je l'ignore... Mais je suis bien certaine d'une chose : c'est que vous seul serez en péril... et que Louis XI, notre sire, ordonnera votre arrestation.
charles. — Franchement, Madame, je ne vous comprends plus. ISABELLE, le regardant en face. — Messire !... de quelle maladie est donc mort le feu comte de Montargis?
charles, troublé. — Le comte de Montargis?
Isabelle. — Oui... Vous ne répondez pas? Je vais vous en épargner !a peine... Charles de Meulan ! vous êtes un traître et un félon !... Le comte de Montargis était votre ami le plus intime , il vous avait ouvert sa bourse, sa maison, son âme... Eh bien ! il est mort... empoisonné par vous!...
charles. — Silence !
Isabelle. — Les songes de votre pupille sont donc un avertissement du ciel?
charles. — Je ne serai pas en reste d'audace avec vous, Madame!... Oui! le comte de Montargis est mort, empoisonné par moi... Mais cet aveu, par lequel je vous brave, cet aveu... vous êtes seule à l'entendre. Qu'en ferez-vous?... Je ne crains pas vos révélations... Il vous manque des preuves. ,
Isabelle, à part. — C'est vrai, mon Dieu!... Comment faire?... Oh! de l'audace à mon tour ! (Haut.) Vous vous trompez, comte de Meulan ! Toutes les preuves n'ont pas disparu... Il en est une que vous avez oublié de détruire. . .
charles. — Laquelle?... Voyons!... laquelle?... Mais parlez donc! Isabelle. — Oui !... je parlerai... devant le roi !... charles. — Malheur à vous, si vous le faites ! Isabelle. — Je le ferai.
Charles. — Non! vous ne le ferez pas... car, s'il vous échappe un mot, un seul mot contre moi, je vous dénonce comme adultère... et votre mari vous tuera.
Isabelle. — Eh! bien, j'accepte!... Ma mort contre la vôtre!... Au moins, Villon sera sauvé. J'y gagnerai encore : le ciel m'absoudra.
l'archer, entrant. — Monseigneur, le comte de Ponthieu vient d'arriver céans avec les personnages que vous attendez.
Charles. — Prie-les d'attendre une minute. (L'archer se retire.) Vous entendez, Madame? Votre mari est là...
Isabelle. — Oui! j'ai entendu... et je me réjouis de sa présence... Je vais tout lui apprendre.
CHARLES, terrible. — Non 1 femme !... car tU Vas mourir! (Il pousse le verrou de la porte du fond et s'élance sur Isabelle.)
Isabelle. — Charles de Meulan. ne m'approchez pas ! Charles, la saisissant par le bras. — Tu sais mon secret, il faut qu'il meure avec loi. (Lutte.)
Isabelle. — Me tuer! moi ! une femme !
CHARLES. — Oui !
Isabelle. — Vous ne serez pas lâche à ce point? charles. — Insensée !
Isabelle. — Assassin du comte de Monlargis, je...
cuarles. — Silence, misérable !
Isabelle. — Non ! au secours ! au secours !
CHARLES, ayant entraîné Isabelle près de la porte du premier plau à gauche, et faisant jouer le ressort secret. Meurs doue ! (La porte de l'oubliette se referme d'elle-même.) ISABELLE, disparaissant. — Ah !
chakles, seul. — Et maintenant, son mari peut entrer... Elle ne parlera
plus! (Il va à la porte du fond.) Landry ! (L'archer parait.) Faites entrer. (L'archer retourne à la porte du fond et introduit doute seigueurs masqués. Pendant que les conjurés
prennent place, Charles dit à l'archer :) A présent, va chercher les hommes que tu
sais. (L'archer se dispose a sortir, Charles l'arrête.) Tu n'as pAS Oublié le mot d'ordre?
l'archer. — Non, Monseigneur... Ces hommes me diront : Saint-Pol et bien public !
chahles. — C'est cela. Va donc... et reviens proinptement. (L'archer se
retire.)