SCÈNE F
Dame MARIE, malade, presque mourante , assUe dans le fauteuil. — Le petit JEHAN.
jehan. — Mère! j'ai bien froid... Mère ! j'ai bien faim... marie. — Un peu de patience, mon enfant...
JEHAN. — Oh ! je n'en puis plus... (Touchant sa poitrine.) Si tu Savais...
là... comme ça me fait mal!... (il pleure.)
marie, à part. — Et pas un morceau de pain à lui donner !
jehan. — Est-ce que François, mon frère, sera longtemps encore avant de revenir?
marie. — Je ne crois pas... Tiens ! va regarder à la fenêtre; tu l'apercevras peut-être dans la rue. (A part.) C'est toujours un mojen de le distraire un instant.
jehan. — Oui, bonne mère. Tu as raison. J'y vais, (il court à la fenêtre.)
marie , à part. — Mon Dieu ! je ne voudrais pourtant accuser ni votre bonté, ni votre justice. Mais qu'a donc fait ce pauvre enfant, pour souffrir ainsi du froid et de la faim? Pourquoi l'avoir appelé dans ce monde, si sa vie, comme celle de sa mère, ne doit être qu'un long martyre ? Et François qui ne renlre pas!... Il aura échoué, sans doute. 11 n'aura trouvé que des cœurs sourds, que des bourses fermées. Allons ! tout est fini !... x Nous n'avons plus qu'à mourir. Mourir!... j'y suis préparée depuis longtemps, et ce n'est pas pour moi que j'ai peur de la mort... Mais lui, lui !... mon pauvre petit Jehan!... que va-t-il devenir? Oh! mon Dieu I mon Dieu !...
JEHAN , reculant de la fenêtre, et courant effravé ver» sa mère. — Ah ! mère î. ..
cache-moi !... cache-moi vite !
marie. — Qu'y a-t-il donc?... Comme lu es pâle ! jehan. — J'ai peur !
marie. — Peur?... Et pourquoi ?
jehan. — Parce que... Viens à la fenôtre... tu verras... marie, à pan, tristement. — Il oublie que je ne pnis plus marcher. jehan. — Tu ne veux donc pas venir?
marie. — Ce n'est pas la peine. Dis-moi seulement ce qui t'a fait peur.
jehan. — Tu sais bien?... Cette bohémienne, si vieille et si laide... marie. — La mendiante du porche de Saint- JaCques-la-Boucberie ? jehan. — Oui, mère. Eh bien ! elle est encore en bas, dans la rue... Elle m'a regardé... ses yeux brillaient comme deux charbons ardents. marie. — tu as mal vu, j'en suis sûre.
jehan. — Non, non! je ne me suis pas trompé. C'est elle. — Un jour... tu t'en souviens?... j'ai désobéi à mon frère, à toi aussi... Comme vous m'avez grondé tous les deux !... Pendant que François était sorti, je me suis échappé de la maison; je suis allé jouer, sous le porche de Saint- Jacques, avec les enfants de maître Jehan Tronne, le boucher de la rue des Écrivains. La bohémienne était assise sur une borne, à l'entrée de l'église; elle nous 'regardait... Tout à coup elle m'a fait signe; elle a voulu m'attirer près d'elle : mais je me suis sauvé... Depuis ce temps-là, chaque soir, elle vient rôder sous notre fenôtre... On dit que c'est une bien méchante femme , une sorcière , qui a des rendez-vous avec 4e diable.
marie. — Rassure-toi, cher ange ; elle ne peut te faire aucun mal. Ton frère n'est-il pas là pour te défendre? D'ailleurs, le bruit court dans le quartier qu'elle va partir avec d'autres païens de sa nation, pour s'en aller tout au loin, tout au loin, vers un grand pays qui s'appelle l'Allemagne... Ainsi, dans ^ous les cas, tu n'as plus rien à craindre.
jehan. — Tu crois, bonne mère?
marie. — Oui. Mais, vois-tu, mon petit Jehan, si tu veux que je t'aime toujours bien, si tu veux que le bon Dieu là-haut soit toujours content, il faut être sage et docile , il ne faut plus désobéir à ton grand frère François.
jehan. — Oh ! non, petite mère!... non !... sois tranquille... je ne lui désobéirai plus... plus jamais!