SCÈNE II
VILLON, entrant et jetant sa toque avec desespoir. — Malédiction !
jehan, courant à lui. — Ah !... voici François... Bonjour, frère... Il y a
bien longtemps que nous t'attendons... Quel bonheur !... te voilà revenu. villon, ù part. — Pauvre enfant! pauvre mère ! marie, à Villon. — Eh bien, mon ami !... quellcsnouvelles? villon. — Comme hier... comme ce matin... comme toujours... Rien! marie. — Oh ! mon Dieu ! ayez pitié de nous !
villon. — Dieu, ma mère?... Est-ce qu'il y en a un? Y croyez-vous encore?... Quant à moi, je n'y crois plus.
'marie. — François! mon lils!... je t'en supplie... ne blasphème pas (montrant Jehan) devant cet enfant, surtout !
villon. — Oh! pardon, ma mère! pardon!... je deviens fou... Mais je n'ai pas, moi, votre douceur chrétienne, votre évangélique résignation. — Quand je vous vois souffrir tous les deux, — vous, une sainte, — lui, un ange, — malgré moi la rage me monte au cœur, et l'imprécation déborde sur mes lèvres... Alï! si j'étais seul à endurer les tortures de la faim... je ne me plaindrais pas... Je suis homme, après tout, et je me sens le courage de tenir tête à la douleur... Mais vous ! mais Jehan !... Oh ! voyezvous, ma mère, quand je songe a tout cela, ma tête s'égare, et le génie du mal s'empare de moi... Je comprends alors, oui! je comprends qu'on vole pour nourrir sa famille... car il est une chose plus affreuse ençore , que le crime... la misère !
marie. — François ! mon ami ! tais-toi, de grâce !... tais-toi !
villon, sans l'entendre. — La misère !... spectre hideux qui vous enlace, qui vous étouffe dans ses bras de fer!... la misère! satellite de la mort, qui vous pousse au tombeau par le froid et par la faim !...
MARIE. — Je t'en prie, François, calme-tOI... (Joignant les mains et tournanl
les yeux vers le crucilix.) Notre Père qui êtes aux cieux... que votre nom soit sanctifié... que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel... Sauveur du monde! ne maudissez pas mon fils... pardonnez-lui du haut de votre croix... il ne sait ce qu'il dil ni ce qu'il fait... (Se tournant vers Villon.) Ah! François!... tu m'as fait bien mal... Il me semble... que j'ai quelque chose... de brisé... là... dans le cœur... Mes enfants... approchez... tous les deux... plus pfès... plus près encore... je ne vous vois pas...
VILLON, éperdu, se jetant à genoux devant elle. — Ma mère!... ma pauvremère!
marie. — Écoute, François... Dieu me rappelle à lui... je sens que je
Vais mourir... (Villon fait un. mouvement pour l'interrompre.) Non... laisse-moi
parler... Tu me promets d'être fidèle à mon dernier vœu ? villon. — Oh !... je le jure !...
marie. — Merci!... Eh bien! je te recommande Jehan... Pauvre petit!... privé de sa mère, que deviendrait-il, si son frère l'abandonnait? Oh ! ne l'abandonne jamais... jamais, entends tu !... sois son père... sois sa mère!
VILLON, prenant Jehan dans ses bras. — Mon petit Jehan ! mon frère bien-
aimé! devant notre sainte mère qui nous écoute et nous bénit... j'en fais - le serment,., quoi qu'il arrive, jamais, non, jamais je ne t'abandonnerai... Ma vie entière t'appartient... Pour toi je deviendrai meilleur ; pour toi je
1» ERANÇOlS VILLON.
veux ôlre riche, honoré, célèbre!... Tu seras heureux, un jour... fût-ce au prix de tout mon saug... El maintenant, frère ! embrasse-moi !
JEHAN, l'embrassant. — De tout mon CŒUr !
villo.n, déposant Jehan. — Ktes-vous contente, ma mère? marie. — Oh ! oui... tu m'as rendue bien heureuse... Dieu te pardonnera, car ta mère t'absout... il te bénira, car elle te bénit... Jehan! viens
à ton tour. (L'enfant s'approche.) Tu m'aimes bien, n'est-ce pafc? (Elle l'embrasse.)
jehan. — Oh ! oui !.".. je t'aime bien, va!
MARIE, détachant de son cou une petite médaille d'argent qu'elle passe au cou de l'enfant. — Tiens !... garde toujours cette petite médaille... C'est un saint héritage de famille... Elle me vient de ton aïeul Érace, <jui, dans le temps, avait fait un pèlerinage à Rome... Elle a été bénie par Notre-Saint-Père... Un jour, elle le portera bonheur... Oh !... mon Dieu!... mon Dieu!... il me semble que j'étouffe... je ne puis plus respirer... Comme tout est sombre!... Ah! je m'en vais... Adieu... mes enfants... adieu!... Nous nous reverrons... dans le ciel... je l'espère. (Elle meurt.)
villon. — Morte !... morte !... Oh! c'est horrible..; Les privations l'ont tuée... Oh ! la misère !
jehan* étonné. — François, je ne comprends pas... Qu'a donc notre mère?.. Elle ne parle plus... On dirait qu'elle dort...
villon, avec amertume. — Oui... elle dort... (à part) du sommeil sans rêves.-., du sommeil dont on ne se réveille plus !...
jehan. — Frère ! frère !... Voilà que ça me reprend... J'ai faim !
VILLON, avec rage. — Oh! de l'argent, cette fois!... De l'argent et du pain... à tout prix ! Je ne veux pas qu'il meure, lui !... Non ! je ne le veux, pas !... C'est assez d'une viclime! (Il s'élance pour sortir.)
jehan, l'arrêtant . — François ! mon frère !... où vas-tu?
VILLON, avec égarement. — Où je vais?...
jehan. — Oh ! je t'en prie... Reste avec moi... J'ai peur !
villon. — Ne crains rien, mon petit Jehan, ne crains rien... Sois bien sage et ne fais pas de bruit... pour ne point réveiller notre mère... Je reviens dans une minute. Je vais te chercher à manger... (il sont précipitamment.)