‹ François Villon; drame historique en cinq actes et six tableauxChapitre 81 sur 92 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

N'ayant tente ni pavillon, croix ni pile, écuelle ni plat, ne possédant vaillant un ognon, en grand besoin l'été aussi bien que l'hiver, de petite foi et de large conscrience, pleins de mélancolie, pauvres de sève, ne mangeant figue ni date, étourdis et défaits par la faim, cherchant, tant jours ouvriers que dimanches à faire de l'alchimie avec la mâchoire, eux qui n'ont dent qui ne cliquette, prêts à se repaître de cœur dévot sans regarder à la faïence, petit ou grand madré, sans s'occuper si Ton est treize a table ni éplucher la chance, plus rusés que vieux rats et savants à tromper sans recourir à conseil d'avocat, ils vont, éternels vagabonds de la ville et des prés, avaleurs de frimas, se demandant, hélas ! s'ils seront jamais saouls et rêvant aux moyens de se procurer de façon subtile pain bis, vain frais tiré et pot au feu, proie happée par mômerie, pillcrie et piperie, galants sans souci aimant besogne faite, pour tout travail ne sachant que prendre et n'attendant autre héritage que les dons du hasard, résolus à tout sauf a payer leur écot autrement que par une chanson, en volonté

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de laisser leur hôte échec et mat et, pour rester blancs comme plâtre, prêts à fuir courageusement la cornette des sergents et l'indiscrète interview des espions, voulant éviter à tout prix la paille gluante des cachots massifs où le gosier n'est rafraîchi que par l'eau de la question et d'où, les fers aux chevilles, conduits par b roueur, on va en pèlerinage au mont sans joie, au perchoir où, cravatés de chanvre, les corps oleus se balancent au vent comme peaux chez le tanneur, tristes évêques des champs donnant bénédiction avec les pieds, amollis par les brouillards et ratatinés par le soleil dont le trop généreux dispensateur est le grand- Prévôt.

Tels sont les lamentables miséreux dont nous allons nous occuper.

Epoque inouie, unique, peut être, en l'histoire d un peuple.

Plus de cent ans durant, de 1328 à 1452, c'est la guerre, farouche, implacable, cruelle, sauvage, l'impitoyable guerre de terroir, la guerre pour le soi et le seuil, pour le pain et feau, pour la femelle et les petits, guerre aggravée de l'énervement d'armistices, de trêves, de paix provisoires, — paroles données, jamais tenues — plus nétastes que la lutte même en ce qu'on s'y émouse et démoralise. — Où est la patrie ?

Et l'on voit, sous le valois Philippe VI le malheureux, sous Jcan-le-bon, — et surtout le captif — sous Charles V-le-sage, — prince prudent et tacticien habile — sous Charles VI te mineur et le dément, sous Charles VIMe- Victorieux, enfin, tout le pays à feu et à sang, Ile de France, Bretagne, Normandie, Auvergne, Limousin, Poitou, Saintonge, Artois, Picardie, Champagne, Languedoc, Aunis, Périgord, Agenois, Rouergue, Angoumois, Bourgogne, Guyenne, tout le territoire, où les envahisseurs, Edouard III, Richard II et Edouard IV sont plus maîtres que le roi national. — Où est le pouvoir ?

Sur terre et sur mer, partout, effroyables défaites, Créci, l'Ecluse, Calais, — perdu en 1347, reconquis en 1558 — Poitiers, Auxerre, Cocherel, Auray, — Du Gucsclin (Du Claquin le bon breton) y devient le prisonnier de Chandos — Azincourt, Crevant-sur- Yonne, Verneuil, Orléans, — en la journée des harengs — Drcnor, Beaugency, Meaux, Rouen, Paris. — Où est le secours ?

Et tands que l'anglais nous taille ces deuils, l'ennemi intérieur, princes et grands, lutte de folle ambition et de vil intérêt, se disputant comme larrons en foire, s'extenninant en mesqines, en honteuses rivalités, en basses querelles de privilèges, d'héritages,

linge publiquement lavé dans le sang. Tout est trahison, guet-apens, meurtre, assassinat, crimes inqualifiables aujourd'hui qualifiés, poison, corde, fer, noyade. — Où est la loi ?

Le doute multiplie les schismes. Jean Wiclef pense que Dieu ne peut pas l'impossible : exécuté. Jean Hus pense comme Jean Wiclef : exécuté. Jérôme de Prague pense comme Jean Hus : exécuté. Hussites, Calixtins, Orébites, Orphelins, Adamites, Taborites. tous deux partageant même erreur, exécutés. — Où est la raison ?

Le tout, doux Jésus, au nom du Christ. — Où est kipitié ?

Seul, Du Guesclin ose demander à ses troupes d'épargner les vieillards, les femmes, les enfants, le pauvre peuple « qui n'est pas leur ennemi. »

Anarchie dans l'Eglise. Spectacle peu fait pour affermir la foi, seul reconfort du malheureux. Guerre ouverte. Prélats contre papes. Concile contre concile. A Bàle, huit évêques font un anti-pape, déclarant contumax et déposant le successeur reconnu de Saint-Pierre qui, de Florence, les condamne, eux et leur élu. Communions s'excommuniant. -— Où est Dieu ?

Noble exemple des orages d'en haut se traduisant par le soulèvement, d'ailleurs savamment fomenté, des masses, hordes affamées, affolées, inconscientes, excusables dès lors, des Flagellans, de la Jacquerie, des Maillotains, des Bourguignons, des Armagnacs, des Cabochiens, de la Pragueric.

Nul chaos comparable. Plus de repos jamais. Ce qui se déroule est fantastique, incroyable, indescriptible.

Un roi de France, captif en Angleterre.

Un roi d'Angleterre, sacre à Notre Dame de Paris. Un autre prenant le titre d'Héritier du trône de France. Et le présomptif légitime traité, dans les actes publics^ de « soi disant Dauphin. »

France est comme inondée. Des bandes étrangères y vivent, y font loi, y font souche. — Dam, cent ans « d accointance et de cousinage ». — Trente mille anglais la traversent, de Calais à Bordeaux, sans qu'on leur puisse livrer bataille, sans qu'on y songe. Nature les réduit à six mille.

Les Grandes - Compagnies, filii Belîal, guerratores de variis naiionibus, non habentes titulum, Malandrins, Tard-venus, Routiers, ravagent à leur gré, tout leur saoul. Jacques de Bourbon est par ces gens battu à Brignois sous Lyon. Un pape, Urbain V, désintéresse ces bandits par une forte somme pour épargner massacre et pillage à la cité avignonaise — qui est sienne, ayant été précédemment acquise moyennant quatre vingt mille

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florins d'or par marché passé, le 19 juin 1348, entre Clément VI, pape, et Jeanne, reine. Lui, l'ami de Pétrarque et du tribun révolutionnaire Rienzi, homme d'ambition, politique soucieux de constituer pouvoir temporel en France à défaut de la ville éternelle. Elle, femme détrônée, faisant argent de sa Comte de Provence po'-ir ressaisir la royauté de sa bonne ville de Naples, où on l'exècre. — Princes, alors, sont aussi gueux que les gueux.

Aussi, chaque jour, prestations nouvelles, s'additionnant. De la veille au lendemain, genre d'impôt de ces temps, arbitraire et fantaisiste, l'argent change de valeur, diminution progressive et continue, preuve tangible du malheur public.

Philippe VI, ayant institué ou du moins très considérablement augmenté l'impôt de la gabelle, Edouard III, méprisant, dédaigneux, tout en créant l'Ordre de la Jarretière et en interdisant l'usage de la langue française dans les actes publics en Angleterre où l'on s'en était servi jusqu'alors, fait un calembour, surnommant son vaincu « l'auteur de la loi salique. »

Toute industrie morte. Plus de commerce possible. On guerroyé par nécessité d'employer les troupes. Des villes sont saccagées, brûlées, anéanties. Metz, entr'autres. Il faut bien que tout le inonde vive.

Folie et brigandage. Du haut en bas, tout le monde est coupable.

Elevé à l'école de tromperie, le peuple est devenu trompeur.

A Paris, creuset des révolutions, l'ordre, l'ordre divin, détraqué, toute hiérarchie disparait et, dans le tohu-bohu. « chacun se paye une tranche de ce qu'il ne sait pas faire » (1) — Nous avons vu cela — Etienne Marcel règne. Trente mille revendicateurs sont armés. Massacre continu. Conciergerie, grand et petit Châtelet, Université, Saint- Eloi, Fort-l'Evêque. Tyron, Bastille, Saint- Magloire. St-Martin-des-Champs, Le Temple, le pilori des Halles, (Pille-Ory : pilleoreille), toutes les prisons regorgent. Coupables et innocents mêlés. Et les captifs sont écharpés par la populace. Le prévôt de Paris, impuissant contre le flot, dit à ces hordes : « Mes amis, faites ce qu'il vous plaira. » Ce qu'il plait à ces « amis » de faire, c'est, en une seule journée, plus de quinze cents victimes. Un bourreau, Capeluehe, s'illustre — avant d être à son tour décollé par son valet.

(1) Gustave Courbet. — Lettre lue dans une réunion publique à I Athénée, le samedi 29 octobre i870, quarante et u.iième jour du siège de Paris, et publiée ensuite en brochure.

Il faut une Ordonnance interdisant les jeux de hasard. Il en faut une contre le luxe insolemment provocateur de la noblesse. 11 en faut une défendant les guerres privées.

Avec cela, peste, — peste venue d'Egypte, qui décime l'Europe et inspire à Boccace le Préambule de son Decameron — maladies contagieuses, infection, famine. Et nulle police.

Sur ce fumier sanglant, le vénitien Gabriel Condolomero, pape sous le nom d'Eugène IV, ayant consenti la procédure contre Jeanne dWrc, en 1431, l'année même où l'anglais brûle la bonne Lorraine, enfant du peuple qui vient de tout sauver, naît François Villon, François Villon, prédestiné maudit dont la mission sera d'être poète, poète flamboyant de ces jours ténébreux.

Charles VII est d'abord accablé. Mais des hommes se trouvent, dont un, grand entre tous, Dunois, heureux à Montargis, dévoué partout, habile toujours. — Et avec lui, Penthièvres, de Foix, d'Armagnac, d'Alençon, Artus de Bretagne connétable de Richemont, Louis III de Sicile. On sait profiter de l'impression enthousiaste produite par Jeanne, que l'attrait du miracle fait déclarer « la plus pure des saintes après la vierge », dont on réclamera dès 143 1 la béatification — pas encore obtenue sous raison que la vierge de Domrémy « n'a pas accompli de miracle dûment constaté ». Pas de miracle ?

Elle a ressuscité un peuple ! — Sans rien remettre au hasard, les généraux qui la conduisent ont l'air de la suivre. Sans nul commandement, elle paraît ordonner de tout. Son audace se communique à chacun et, en quelques mois, de février 142g à mai 1430, change la face des affaires.

Guerre prend donc fin, guerre intérieure s'entend, mais pour que, matériellement et moralement, le calme se rétablisse en haut comme en bas, il faudra trois quarts de siècle avant que, avec François i rr , le pays, vraiment relevé, se soit reconquis et que, France redevenue France, la patrie refleurisse. Il faudra tout d'abord le puissant et patient génie de Louis XI-lc-Urand — vraiment grand, celui-là — et, après lui, à travers des luttes imprudentes et de résultat douteux, mais offrant cet avantage de purger le territoire, deux rois seront encore nécessaires, le premier Charles VIII, « peu entendu, dit Commines, mais si bon qu il n'est point possible de voir meilleure créature », le second, Louis XII, dont le règne* fut pour le peuple le meilleur temps qu il connut », dit Saint- Gelais.

Transition dure à la gent miséreuse, privée des chances inhérentes aux calamités

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publiques où l'on pêche en eau trouble. Innombrables seront les déclassés. Sans parler des criminels échappés à justice ni des hommes d'arme se faisant brigands faute d'emploi, paysans, colporteurs, aventuriers, gens de chicane, bazoehiens, clers, avocats et même procureurs — tout, en litispendance, on ne plaidait plus guère — artisans, marchands, paresseux, fils déshérités, tout le contingent des chevaliers du pavé glissera facilement au vol. Estomac vide a la main prompte.

Et les industrieux que nécessité fait saillir du bois, affamés « qui pain ne voyent qu'aux fenestres », assoiffés « crachant blanc comme cotton », dont aucun n'a ce qu'il souhaite et à qui grand pauvreté ne permet pas grand loyauté, vomis par des repaires tels que l'abreuvoir Mascon et l'abreuvoir Popin, mauvais garçons et bonnes filles, six mille ribaudes avant bon bec, recrutées parmi les ouvrières de la grand'ville, expertes au bas métier, de se mettre en branle pour enjôler musards allant à la moutarde et alléger les fêtards naïfs à bourse bien garnie, leur faisant prendre cendre pour farine, paille pour foin et vessies pour lanternes, leur extorquant ces rares et précieux écus que, révérencieusement, ils dénomment <v beaux sires dieux », comme Murgcr appellera les pièces de cinq francs de « nobles étrangères. » Ceux-ci vendent des drogues plus que douteuses, ceux-là, porteurs du fausses bulles, agioteurs de la banque aux pardons, des Indulgences plus douteuses encore. Tous, « pipeurs, bézardeurs de dés, tailleurs de faulx coings, bateleurs, trahistres, cliquepatins, ribleurs savants en joncherie et jonglerie, » sont prêts à tromper et derrière et devant pour s'en aller ensuite esbaudir en repues franches à Vincennes, à Saint-Maur, à Bicètre, à Bagneux, à Bourg-la-Reine. à Boulogne, au Mont-Valérien, à Rucl, la nuitée pleine, de la vesprée â l'aurore, « menant joie, fêtes et danse tout en s'enivrant, non du meilleur et du plus cher, non de vin d'Epernay, de Reims, de Saint-Emilion ou de Beaune' mais de cervoise et de godale, ou de Morillon et de Chablis, vin (FArgenteuil, d'Aunis, de Jcrgeau ou de Meulan, moins ou plus frelatés par les taverniers brouilleurs de crus ; on joue letrémérol, — trois dés, comme le Zanzibar — la marelle, le brelenc, le glic et la séquence en des tavernes aux enseignes bizarres, Grosse- Margot, Ane-rayé, Anerouge, Lion d'Angers, Cheval blanc, où retentissent les grivoiseries en vogue, « Ma doulce Amour », « Marionnette », « Donnez voslre huys , Guilhïinette » . Gueux et Gueuses, en toute liberté, comme oiseaux

jardissent et font tels coups que, nuit venue, nul ne s'ose aventurer hors les murs.

Les jours de multiples exécutions, on va même a Montfaucon.

Construites sous Philippe Auguste — ou sous Philippe le Hardi — détruites seulement par la Révolution, les fourches patibulaires de Montfaucon, dites « la Grande Justice », étaient situées entre les faubourgs Saint Martin et du Temple, a peu près à l'endroit où se trouve le bassin de la Villette, à quelques centaines de mètres de la barrière du Combat. C'était un massif édifice de maçonnerie dont la base, parouart, haute d'environ six mètres, longue de quarante, large de dix, supportait seize piliers de dix mètres de hauteur sur lesquels plusieurs étages de poutres transversales où pendaient des chaînes destinées à accrocher une soixantaine de condamnés, macabres statues des sortes de hurmes, de cases ou niches de la funèbre colonnade. - A noter que niche vient de 1 italien nicchio, coquille, et que le Coquillard, par son genre d'existence, est tout désigné pour aller finir, lugubre farce dans la niche des fourches, bon à rien, propre à tuer.

Les Coquillards, bande recrutée parmi ce qui restait des Ecorcheurs de Bourgogne, dénoncés par leur chef, Dimanche-le-Loup, aussi nommé Bar-sur-Aube, pris a Dijon, en 1455, un an avant l'achèvement du Petit Testament, furent pendus ou bouillis sur la place du Morimont. Parmi eux, au nombre de soixante dix neuf notés par le procureur Jehan Rabicotel, étaient Colin de Cayeulx, dit Colin de I'Estoile et René de Montigny.

Une recrudescence du crime — ou des Arrêts — rendait-elle la place insuffisante à Montfaucon, comme en 1450 où l'on exécuta toute une bande de brigands, les cadavres, « desbuez et lavez, desséchez et noirciz, les yeux cavez par pies et corbeaux, la barbe et les soureilz arrachez, plus becquetez d'oyseaulx que dez à coulare », étaient jetés en un souterrain ouvrant au centre de l'enceinte.

En 1416, on fut en nécessité d'élever cîc nouvelles fourches non loin de l'église Saint Laurent, et d'autres encore, en 1457, dites le gibet de Montigny, dans les mêmes parages.

Et c'est p .r bandes joyeuses qu'on se rend à ces tueries de justice, y partant dès la veille, en chemin psalmodiant complaintes et cantiques spéciaux dans le genre de la troisième des Ballades du Jargon :

Es pélicans Qui, en tous temps,

laquelle est bien plutôt une manière de w chanson de métier » qu'une Ballade, puis on couche sur la dure au gazon pelé, s'y

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livrant à de grossières ripailles, entonnant vins et refrains et caressant les filles en attendant qu'on se gaudisse au spectacle des moues grimaçantes et des contorsions des patients qui, d'ailleurs, sont compagnons, amis, parents dont on s'honore, dont on admire et célèbre les exploits, qu'on imitera et qu'on ira quelque jour remplacer aux picons des hurmes, aux crochets aes niches ae justice.

Misère est noire conseillère. Le crime engendre le crime. On se rue aux vices avec la frénésie des désespérés, remettant tont ès griffes de monseigneur le Diable. Chacun fait du plus mal qu'il lui est possible, rien ne pouvant être pis. Partout de fausses Jeanne d'Arc, ribaudes au costume impudique, vendant leur soi-disant fleur d'innocence dans les églises même, devenues marchés de débauche, toute maison, pourtant, recelant un mauvais lieu, sans parler des ctuves, des établissements de bain « où tout se passe ».

On a beau brûler et enterrer vif, plonger en chaudière, rouer, écartcler, noyer les coupables, rien n'y fait. Nul supplice n'intimide plus. On s'habitue à tout, on se blase sur tout.

Il n'est trésor que de vivre à son aise mais, pour faire bonne chère et avoir bonne mine, il faut du carre, du bien ; donc, pour être curieux, nanti de monnaie, vendengeurs de costc, lisez pickpockets, se jetant sur les passants attardés, sauront, en la hurterie, en la bagarre, cueillir des feuilles, voler des bourses, à défaut de la forte somme contenant maille et blanc, menue monnaie de billon variant entre six et treize deniers, prise faisant mince d'argent mais ne laissant pas du moins tout à fait d.'scarieux, décavé, à gousset creux.

Trouvant trop maigre ce profit, les gueux s'adressent aux gras coffres, muets qu'ils obligent à parler. Autrement dit, ils forcent les caisses. Le papier-monnaie, alors inconnu, tout avoir consiste en métal trébuchant et sonnant enfermé dans des huches dont les fermetures ouvragées et compliquées sont chefs-d'œuvre de serrurerie. Un de ces coffres, précisément du temps de Louis XI, tout chargé d'écussons armoriés soutenus par des lions, des licornes et autres animaux chimériques autant que décoratifs, se trouve à l'Hôtel Cluny (n* 611). Ces meubles luxueux, ornementés, ciselés comme châsses et reliquaires, s'appelaient des Archas. Ce sont les Arques et Arquespetis, ou cassettes, coffrets, revenant à tout bout de vers en ces Ballades. Avant de parvenir à les ouvrir, il fallait travailler dur et longtemps. <v limer », devant la résistance de leurs combinaisons

savantes. Et voilà pourquoi les voleurs avaient pris pour patron le saint roi David — « David, fy roy, seige prophète » — qui, lui aussi, avait dansé devant l'arche ; voilà pourquoi ils nommaient Daviot le levier leur servant aux pesées nécessaires pour faire sauter les serrures. Ce petit instrument s'appelle aujourd'hui un « rossignol », mais David n'était-il pas aussi le patron des musiciens ambulants, lui, qui, en dansant, s'accompagnait en jouant de la harpe? Au reste, musique a toujours tenu grand place en l'argot qui nommait harpes Tes barreaux de fer grillant les fenêtres des cachots appelés aujourd'hui « violons ».

La clé en bronze d'un de ces « Fichet »

gothiques, aussi conservée au musée de Cluny (n" 8.725), offre cette particularité ue son anneau est une bague s'adaptant au oigt. et que la clé, renversée à l'intérieur de la main, ne gêne aucun mouvement tout en étant invisible et imperdable. En ces temps de perpétuel qui-vive, prudence justifiée, on ne laisse pas traîner ses clés.

Le^« Serrurier », d'ailleurs, est un surnom encore aujourd'hui familier aux voleurs.

Villon, de petite naissance, fort pauvre, d'intelligence vasle et officiellement gradé en Sorbonne par cette Université alors puissance souveraine, comme tant d'autres, se trouvera des droits et. dès lors, bachelier réfractaire, fréquentant les sans-vivres ses pareils, s'associera à la fortune de leur misère.

Vienne quelque bon tour à faire, sceptique spirituel, le bon parisien de sens moral quelque peu oblitéré, volontiers sera de l'entrepris2 et, de par sa supériorité même, fatalement, en deviendra l'âme, autant pour le gaudissement de la farce que pour les avantages de profit auquel, grand seigneur comme un poète qu'il est, il se plaira à donner large part à ses compagnons, à ses sujets, car il est leur providence et un peu leur roi, royauté de taverne ayant son attrait, son charme irrésistible, comme toute domination.

C'esioit la mire nourricière Di- cculx qui n'avoyent point d'argent.

dit le Xénophon inconnu de ce Socrate.

— Prenez, amis, mangez et buvez, ceci est la chair, ceci est le sang des sots, lesquels sont faits pour nos menus plaisirs.

La chair et le sang. oui. Du vol à l'assassinat, il n'y a que la promptitude de la main à la dague.

Inutile de controverser dans l'inconnu ni d'obscurcir par des éclaircissements. Donc, pas de biographie « établie sur des documents nouveaux » - suum quifjue / — et

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surtout échafaudée sur un point de vue personnel, la connaissance que nous avons des faits concernant notre poète étant très vague, les documents, rares et contradictoires. Hors de ce que l'impératif testateur dit de luimcmcj rien de certain.

Mais l'humanité demeurant toujours semblable à elle-même, les actions des hommes sont logiquement en rapport avec l'époque dont ils font partie et le milieu où les entraînent les circonstances — et leur passion, leur Dominante, comme dit la langue musicale.

Point qui demeure certain, les termes de chicane sont familiers à V illon accoutumé de comparoire en justice, en esterie, pour s'y défendre et, s'il sait le nom de tous les malandrins, orphelins et cliquepatins. celui de toutes les filles et de tous les mauvais lieux, item connait-il celui de tous les représentants de l'autorité et de la loi, mouchards, soldats du guet, geôliers, geôlières même, greffiers, auditeurs, procureurs, lieutenant criminel, bourreau, celui de tous les corps de garde, de tous les cachots et de tous les gibets. — En 1456 comme en 1461, aux legs de ses Testaments, il mentionne les procureurs Fournier et Jehan Cotard et, naïve inconscience, tous deux les appelle mon procureur, un peu comme Jean Hiroux dit mon juge.

Point ^ui demeure certain, il se vit au pied du gibet et ne dut sa grâce qu'à l'esprit pratique de Louis XI, lequel, la part faite de l'époque, sachant le plus graud nombre plus ou moins coupable et ayant un pays à reconstituer, oubli volontaire des méfaits devant les mérites, eut la très politique science de n'y pas regarder de trop près, fermant les yeux sur le passé de ceux-là que nature avait doués d'une aptitude quelconque pouvant devenir utile au prestige, à la gloire de France.

Berger soucieux de son troupeau et le connaissant bien, Louis comprend qu'à cette nation dévoyée et assauvagie, une croyance est nécessaire qui la ramène à douceur. Or, par Jeanne d'Arc, pour qui ses contemporains ont un culte absolument religieux, comme par la vaillance de Jeanne Hachette, la femme triomphant, tandis que Sixte IV, pape, à qui le monde latin doit l'écrasement de Mahomet II à Rhodes, ordonne que la fête de l'Immaculée Conception soit universellement célébrée, le roi, dirigeant la dévotion vers la « Dame des Cieulx, mère des bons et sœur des benoitz anges, haulte déesse à qui pécheurs doivent tous recourir », institue l A ngélus y commandant que la prière de Y Ave Maria soit dite et sonnée matin et soir, à neuf heures, dans les trois cents égli-

ses et couvents de Paris et par tout le royaume. — Et comme, à ce politique, tout doit rapporter, il profite du pieux élan par lui créé pour éteindre la suzeraineté du comté de Boulogne en la conférant, de son autorité privée, à la Mère du Sauveur. C'est là tout à fait religion spirituelle.

Il s'occupe aussi des besoins matériels de son peuple, de ce qu'il aime, des plaisirs qui lui font prendre patience, du théâtre, surtout, qui le console par la satire. Rire est déjà se venger. Il sait le prix des auteurs oui sont alors Jean d'Abundance, Simon et Àrnoul Greban, Pierre Gringoire, Jean Michel, et l'utilité des Sotties et de leurs interprètes, les Sots. Il entre donc en lutte avec les Parlements, intolérants persécuteurs des clercs de la Bazoche et du Châtelet qui, pourtant, pavent, non seulement le Droit des pauvres, — Déjà ! mon Dieu ! — mais encore abandonnent une part au bourreau. Que dirait-on si, aujourd'hui. Monsieur de Paris prélevait un tant pour cent sur les crimes et délits fictifs commis nuitamment et même en plein jour par nos auteurs sur les bois de théâtre ?

Jean l'Eveillé est, pour crime de représentation, emprisonné. Plus libéral, l'évêque,

— qui tient au droit des pauvres — le fait relaxer.

Or Villon, qui, selon toute probabilité, finit entrepreneur de tournées dramatiques

— comme Plaute — Villon, tout le proclame, la forme de l'œuvre surtout pour qui a le palais fait aux crus littéraires, est l'auteur de cet exhilarant bijou venu jusqu'à nous, fine satire des gens de chicane, si connus du poète, et qui a nom La Farce de Maître Pal he lin.

Le jour où feu Villemain, ne sachant quel nom d'auteur mettre sous le chef d'œuvre, l'a purement et simplement attribué « à personne et à tout le monde », il a purement et simplement négligé de penser à sa forme, si personnelle, à la claire vivacité dn dialogue où le trait abonde, à la finesse de l'obtervation si profondément humaine, à la connaissance qu'a l'auteur de tous les patois, normand, picard, champenois, provençal, poictevin, turc, même, à l'aristocratie d'esprit qui sont les qualités dominantes du seul Villon à son époque.

Une preuve tirée du Grant Testament* CXLIII, huitain où le poète cesse de plaisanter, et qui, pour nous, est la signature de l'œuvre anonyme :

Item, ne sçay que â l'Hostcl Dieu Donner, n'aux povres hospitaulx ; Bourdes n'ont icy temps ne lieu, Car povres gens ont assez maulx.

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Chascun leur envoyé leurs aulx.

Les Mendions ont en mon ove ; Au fort, ils en auront les os :

A povtes gens menue monnoye.

« ont eu mon oye », c'est à dire la menue part leur revenant sur le droit prélevé pour eux sur les représentations de Pathelin, dont l'oie, célèbre encore aujourd'hui, était dans toute la fraîcheur de sa popularité en 1461, date , du Testament, la farce ne remontant qu'à 1457 ou l 45$-

Autre preuve : Dans la pièce LXXX XIX du Trésor des Chartres des Archives Nationales, JJ, 189, Lettres de rémission données au mois de septembre 1457, trente cinquième du règne de Charles vu, pour Régnier de Montigny. parmi les cinq forfaitures à lui reprochées, on lit :

« Aussi d'avoir esté en la compagnie d'un « nommé Jehan IcSourt, en la ville de Poic- « tiers, par devers ung marchant drappier, « feignant d'apeheter du drap, ouquel mar- « chant ils firent tant qu'ils eurent pour vingt « quatre escus de drap et vingt escus en ar- « gent ; et de ce lui fut baillé une bougecte « ou boîste en laquelle ils faignirent mectre « vingt nobles, mais ils lui entrejectèrent « une autre bougecte ou boiste où il n'y « avait rien qui vaulsist. »

Le poète n a pas manqué de connaître en tous fes détails l'exploit de son compagnon Montigny, or la bonne farce du coquillart est-elle pas l'idée-mère de Pathelin ? — idée u'on retrouve en la Repue du « Marchand e poisson ». Quand on est Villon, comment résister à la joie vengeresse de livrer au ridicule de la comédie toute la séquelle plaidoyante dont Saint Yves est le patron ?

Autre preuve, fortuite en apparence seulement. L'édition gothique, sans ponctuation, — in-8°, — sans lieu ni date, (mais qui est de 1497,) et non mentionnée par le Manuel des Libraires — que Prompsault considère « comme la première et la plus ancienne, la plus belle et la plus correcte », outre les Testaments, le Codicile et les Repues franches, de l'imprimerie de Jean Trepperel, contient la Farce de Pathelin, imprimée par la veuve de Jean Trepperel, petit fait selon nous positif et probant en la realité de la logique. L'amateur, contemporain de Villon, a réuni sous la même couverture, tout ce qui était du même écrivain.

Attribuer Pathelin à Pierre Blanchet ? — Au dire rien moins affirmatif de Godard de Beauchamps aventurant que » Pierre Blanchet pourrait être bien l'auteur de Pathelin », un rapprochement de dates répond : Blanchet, mort en 1519, est né vers 1459, à Poi-

tiers ; Pathelin est de 1457. Ecrire — et faire jouer a Paris — une telle œnvre avant sa naissance (ou même à dix ans, si l'on admettait, comme quelques uns, la date de 1467 pour la première de Pathelin), c'est bien jeune.

L'attribuer à Antoine de La Salle ? — Mais celui-ci. né vers 1898, mort en 1462, en dépit de la Dame des Belles Cousines, de Change pour Change et des Quinze joies de Mariage, restant de la vieille école des romans de chevalerie en ce qu'il est sentimental et allégorique, est le prosateur d'un roman plein de tendres soupirs, « le P*tit Jean de Saintrè », dont conception, forme, style, dont l'esprit est sur tous les points antipodique à celui qui vivifie Pathelin. De plus, se mettre tout à coup à versifier si frétillante, pétillante et vivante folie sur le coup de cinquante neuf ans, c'est bien vieux.

Kn se conservant le poète, le roi voitjuste, car le poète en son œuvre aide le roi. Tandis que le porte-couronne défricheur qui avait tout son Conseil dans la tête entreprend de créer la patrie, le porte-parole qui avait toute poésie en son cœur commence de fixer la langue nationale.

Cette langue, il la trouve comme France elle même, bouleversée, disloquée, déformée par l'importation, importation d'en bas, corrompue, vocables de toutes provenances, anglaise, italienne, allemande, espagnole, flamande, manière de patois composite vraiment babélique.

L'effort de Villon est donc prodigieux. — On connaît ses deux Testaments , franche et naïve confession le peignant tout au vif et peignant son époque, on connaît son œuvre, personnelle et intime, ayant les fines arrêtes, la sécheresse distinguée des primitifs sans la roideur gothique, son œuvre vivante et moderne. Par son génie du terroir et de la langue mère, par le côté humain de son inspiration, ,souvent s'envolant très haut, par la sincérité de son émotion et la philosophie de son cri douloureux, Villon est le créateur de cet esprit de France, net, vigoureux, bien portant qui, à travers les âges, a produit Malherbe. Régnier, La Fontaine, Molière, B^ileau, Voltaire, Musset, Beaudelaire, Coppée, tous ceux assez forts pour être simples.

De plus Villon, qu'on accuse de libre-parler, est au contraire un délicat. Consultez les manuscrits de l'époque, à commencer par les sermons, regardez de près les peintures des missels et l'ornementation scupturalc des églises, certaine porte de Saint-Maclou à Rouen, exemple entre mille.

Malheureusement, si le poète entend la valeur et la couleur des mots, l'harmonie du

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nombre et le charme du rythme, ventre affamé n'a pas d'oreilles. 11 est donc affilié à ceux-là pour qui, tout étant à craindre, une langue spéciale est nécessaire, rigoureusement indispensable.

Cette langue, régulièrement formée, méthodique, syntaxée, c'est le Jargon ou Jobelin, langue double, douteuse et ambiguë, appui de tous les souffreteux, idiome énigmatique fait pour déjouer spoliés et justiciards.

Chaque corps de métier, chaque association a son argot spécial ou, parfois, se rencontrent ce que nous nous permettons d'appeler des similitudes par opposition.

Un exemple :

Chez les francs mitoux dont les pudeurs ne marchandent pas pour faire remarquer leurs marquises qui, pourtant, n'ont pas besoin d'enseigne, les femmes s'appellent des marques.

Chez les francs- maçons, plus réservés, « toute personne du sexe qui reçoit les affections de l'un de leurs frères s'appelle Clan- « destine », du moins en l'an 1808 : Vocabulaire des francs-maçons \ suivi des Constitutions générales de l'Ordre, etc.... par un franc-maçon. (179 pages in- 16, Paris, chez Petit, Ncpveu et Martinet.)

Chaque école a son langage. Celui de nos Saint-Cyriens est tout particulièrement intéressant. Remarquons-y ce double sens bien argotique où, par une ironie matérielle faisant moralement honneur aux trésors purement intellectuels du professeur de Belleslettres, celui-ci est appelé « l'homme riche ».

Villon n'eut trouve mieux.

Tout peuple a son argot.

L'historien Fluvius Blondus, mort en 1463, soutient que, chez les romains, plèbe et grands avaient même langage, croyant prouver son dire en déclarant que, s'il en eût été autrement, orateurs et dramatices n'eussent point été entendus de tous. Fausse preuve.

Molière n'exclut pas Tabarin, les prédicateurs sont compris des voleurs. Et Léonard Bruno, mort en 1444, lui répond qu'au théâtre le peuple voit et n'écoute pas. Au reste, à en croire Cicéron et Varron, tout au moins y avait-il à Rome une langue populaire dont ils citent des exemples et ne sait-on pas que le vivace et vivant orateur des Catilinaires, familier aux arcanes de la rhétorique, comme tout véritable écrivain ne se pouvant empêcher de jouer avec les syllabes, sens, forme, sonorité, couleur, ainsi qu'Aristophane, Shakespeare, Hugo, s'amusant au calembour et se plaisant à percer à jour tous les mots de sa langue, lui qui, un jour, devait avoir la langue percée, volontiers allait rechercher

dans la conversation des mariniers d'Ostie l'origine de certains vieux mots détournés de leur sens primitif.

Les voleurs ont partout et toujours tenu une grande place dans le monde. En font foi le rôle important de Sarvilaka dans le Mritchtchakati « le Chariot de terre cuite », drame indien du roi Soudraka, traduit, en vers, par Méry et Gérard de Nerval (lequel se pendit en cette môme rue de la Lanterne où avait flori le Cabaret de la Pomme de pin), et représenté à l'Odéon en 1850, ainsi que le Conte merveilleux remontant à douze cent trente sept ans avant l'ère chrétienne et rapporté par Hérodote en Euterpe, chapitre CXXI du livre II.

^ Sans nul doute, les larrons de la ville des Césars avaient donc leur jargon.

Mais, pour dire comme notre poète, laissons le mouticr où il est.

Si l'argot, langue dans la langue, idiome de la misère, est né avec 1 humanité, pour le Jargon proprement dit, qui nous occupe, à quelle époque peut-on faire remonter son origine ? — Pour la première fois, le mot Jargon se rencontre en la XXII 0 fable du Dit d'Ysopet, de Marie de France qui vécut en Angleterre de 1216 à 1272 et dont le Lais du Frêne est une première version de Grisèlidis :

Lors tuit diseient en lor jargon Que cil oisax qui si canteit...

Quand les hommes de vol approprièrentils le mot à leur gazouillement Très probablement vers le commencement du X\ r ° siècle.

Jargon, — Rothwœlch, mendiant, étranger, en allemand — jargon, mot que chaque savant distillateur ès-lcttres a extrait d'une racine différente, Ménage de B^&c^oo^uwy;, employé par Homère, Iliade, chant II, vers 867, et de Barbaricus, employé parSalluste au sens d'étranger, par Plaute, Tacite, Virgile, Lucrèce, Columelle et Claudien pour exprimer toute chose sauvage, non civilisée; Furetièrc, réfuté par Granval en son Cartouche, d'Argos; le Duchat, en ses notes sur Rabelais, de Ragot, fameux bélitredu temps de Louis X!l, Clavier de YErgo des écoles ; plusieurs de grœcum. Pourquoi pas ? Cur non ? Cheval vient-il point d'Eouus?

Pour Molière, le père Bonhours, Condillac, jargon caractérise l'incompréhensible, la recherche, la prétention.

Quant au lieu de sa naissance, ni là ni là précisément, mais un peu partout. Pas de patois qui n'ait lien de parenté avec le jargon ?

En Normandie ? — Peut-être bien cette

LA. PLUME

façon de déguiser sa pensée en bossuant la parole a-t elle été inventée par les vauriens de la bonne ville de Rouen. En l'argot d'aujourd'hui, jargolle ou jergolle ne veut-il pas dire la Normandie, jargollicr ou jergollier, un normand ?

En Poitou ? — Enfant de Paris, Villon se vante de parler aussi « ung peu le poictevin », que deux dames lui ont appris. Mais poictevin et jargon sont même chose à peu

Êrès. C'est en Poitou que se tenaient les tats Généraux des mercerots, des bisouars où se discutaient les « causes » de la vaste association commerciale. Or, les francs larrons qui fréquentaient les importantes et célèbres foires telles que celles de Fontcnay et de Niort étaient des nomades conservant entre eux leur langage spécial en quelque province qu'ils opèrent.

En Vendée ? — Pas davantage quoique nous retrouvions nombre de mots du jargon en ce patois où l'oie mâle s'appelle un far et le coq un fait, où gargogliâer répond à jargonner ; bagogliàer, oagoulàer , bègauâer, à babigner et babiller ; gouaillàer à gayeulx, trompeur : gouràer, à gourer, tromper ; buffâer, souffler, à ruffle, rafale ; avrà'e, terre qu'on laboure, a arerie, prairie (d'où errer) muerai petit polisson, à macquin, grand polisson.

Toutes ces variantes, Villon les connaît, lui qui sait aux rustres parler le jobelin, aux ouvriers le pathelin et aux mignons donner l'accolade, il sait même aussi quelques mots d'anglais, by god ! comme Figaro, Goddem\ Le fond de la langue. Et, en anglais, un substantif, un adjectif, un verbe actif et un verbe neutre, Cant, ont les sens analogiques de narquois et d'argot, d'oblique, de tourner et d'enjôler ou jargonner.

Poète dos humbles de la rue, à ses heures « de la pinsc et du croq », |ViIlon a laissé six Ballades, uniques spécimen de cette écriture, composées selon toute vraisemblance entre le Petit Testament qui est de 1456 et le Grant qui est de 1461.

Ballade, le mot lui-même tient du Jargon en ce qu'il est d'importation étrangère, venu de l'Inde, où les danseuses chantant étaient appelées Balladières (et non Bavadères), et par nous emprunté à l'Italie où l'avaient introdu.t les zingari qui le tenaient des Arabes.

Pour l'irrégularité et les négligences des Ballades du Jargon, alors que les vingt-neuf Ballades de l'Œuvre sont si parfaites, à quoi bon s'y étendre ? Telles elles sont, telles nous les prenons.

Une observation :

En la Ballade V r les mots xawppieux, cm feux et marner//* riment avec emboureux;

en la Ballade VU, ce même dernier mot rime avec jowttx, dieux, mieux, curieux et maricux. On sait combien Villon est à la fois l'esclave et le maître de la rime ; ne peut-on supposer qu'emboureux s'écrivait et se prononçait ernbour/cux. Ceci dit uniquement pour ceux-là plus soucieux de la philologie que du sens poétique.

Ces six Ballades, le regretté Auguste Vitu les a, pour la première fois et avant qui que ce soit, déchiffrées, accompagnant son « essai de traduction » d'un vocabulaire analytique du plus haut intérêt, publié en 1884, et que l'Académie Française a eu toutes raisons de couronner (Prix Archon-DespJrouses.j

L'éminent écrivain a, pour la première fois aussi, publié et expliqué cinq autres ballades provenant d'un manuscrit du fonds français de la bibliothèque royale de Stockholm, recueil anthologique où se trouve copie des deux Testaments, ainsi que de neuf pièces de Villon et où, sur 280 feuillets in-4 0 , les Ballades du Jargon en occupent trois, de 25 à 27. Ces dernières, traitées de pastiche, contestées, peuvent l'être. Néanmoins, le devoir littéraire s'imposait d'autant plus à l'éditeur critique de les joindre à son étude sur le Jargon du XV'' siècle, qu'inconnues de tous, elles font cependant partie de notre trésor national, le manuscrit dont nous parlons remontant au XIV" siècle et ayant appartenu à Claude Fauchct, historiographe de Henri IV, esprit exact et judicieux, grand amateur et connaisseur ès-lcttrcs, auteur d'un intéressant ouvrage sur l'Origine de la langue française, où sont cités des vers de 127 poètes antérieurs au XIV' siède et qui, né à Paris en 1529, devait tout naturellement s'intéresser k la tradition Villonnesquc très vivace encore à cette époque. — Notre Interprétation des six premières Ballades était achevée quand parut le travail philologique d'Auguste Vitu. Sans nous vouloir préoccuper de l'authenticité discutable des nouvelles venues, nous avons fait pour elles ce que nous avions fait pour les autres, les trouvant, d'où qu'elles émanent, pittoresques et intéressantes.

En volonté de ne prouver ici nulle érudition et trouvant superflu de commenter ce qui s'explique de soi, nous nous bornerons à dire l'indispensable, montrant que même alors qu'il enseigne la spoliation et l'assassi nat, le poète a ucs ailes, indiquant à grands traits l'esprit du Jargon, nous arrêtant seulement à quelques particularités intéressant les mœurs.

Paris, à cette époque la ville la plus sale du monde, cloaque sans nul éclairage, la nuit, c'est la nuit tout à fait, noire et morne. L'hiver, les loups de la forêt de Boulogne

LA PLUME

viennent enlever les enfants jusque dans les ruelles avoisinant la tour de Xygeon, située à peu près où est le Trocadérô. Le rouvrefeu, c est l'ouvre-crime et, par les rues tortueuses aboutissant à la Seine, linceul qui marche, les cherche-fortune, chevaliers du mal faire, redoutant le clair-parler autant que le clair de lune, leur morte saison, ont ce fallacieux auxiliaire, perfide et décevant, le brouillard, pareil A leur argot.

Jargon n'est-il pas un brouillard ? A gens de nuit convient langage obscur. S'éclipser dans 1 inintelligible, c'est le salut.

Le brouillard, c'est le Dieu protecteur, c'est la disparition, l'évaporation, l'incognito, l'impunité. C'est l'asile.

Grâce à lui, ni vu ni connu, je t'embrouille.

Toute une famille de mots en dérive, à tout instant employés, sans cesse avec de nouvelles nuances d'acception.

Abrouart, c'est le brouillard, \abroue, c'est la brume, brouer, c'est fondre sur la victime choisie, être broueulx, c'est fuir (comme une ombre), s'embrouer, c'est, pendu, entier de la lumière du jour dans le noir de la mort où le cadavre, devenant lui-même broueulx, mangé par le broullas, se balance, nageant, sous la nue, de l'aube à la nuit, du jour verdoiant — « L'aurore grelottante en robe rose et verte », dit Beaudelaire — à la sortie, souffleté par la frissonnante rafale, en proie à la fressone du ruffle, à tous les vents, à toutes les bises, bisac et bisans, avant de s'en aller du tout à néant.

Le crime une fois commis, dans le brouillard, il importe de n'être pas * mis à l'ombre ». Prendre, oui ; être pris, non.

Le grand Can, où le Jargen a-t il emprunté l'expression ? Au mot Khan — en en changeant l'orthographe — mot d'origine mongole ayant deux acceptions, la première <v Chef suprême », la seconde <v marché public », marché entouré d'une colonnade et de nombreuses cellules (comme le gibet de Muntfaucon)? — ou, pour désigner celui qui

a tout pouvoir , au verbe anglais to can ?

le grand Can, avant en jargon deux sens aussi, désignera donc tout à la fois et le soleil auquel vous expose le grand Prévôt et le grand Prévôt qui vous expose à ce soleil, sens double et double sens classique en tous les argots où, le plus souvent, chaque nx ta plusieurs acceptions, opposées seulement en apparence, de très juste rapport, en réalité.

C'est la raison pourquoi en la première Ballade, voulant accoler les deux acceptions du mot Can, pour une unique fois, nous avons ajouté un pied, deux syllabes, au décamètre original,

Que le grand Çan ne vous fasse essorer

le traduisant par un alexandrin :

Que Soleil ou Prévôt ne vous fasse essorer.

Après le grand Prévôt viennent les sousordre, les subalternes. Ceux-là, selon les textes, tous différant, sont les Spàlicans ou Espèlicans. Villon n'ayant pas été imprimé de son vivant, — A Paris, on ne commeneca à se servir de l'invention du docteur Faust qu'en 1470 et ce, grâce au vouloir initiatif de ce Louis XI, dévoré du désir d'innover, code, monnaies, poids, mesures unifiés, postes, expositions industrielles. & — nous avons traduit le mot par espions de cans, nous autorisant des perpétuelles variantes des copies et des éditions pour couper en deux ce mot d'exemple unique et y voir une déformation voulue et raisonnéc de l'anglais ial, espion, r.ous autorisant surtout de Villon lui-même en sa Ballade de l'Appel, à laquelle un autre ordre d'idée nous ramènera tout à l'heure, et où, lui que la nécessite de la rime ne gène jamais par cette raison qu'il est poète, déclare dans X Envoi, qu'un peu plus il était pendu

comme ung espic

comme un epion ou, selon certains commentateurs, comme un épieur, ce qui, pour la racine ici proposée, est tout un.

De fait, ceux-là, sans uniforme, sans la cornette dénonçant les soldats du guet, sont mouchards, agents provocateurs, rusés matois plus pervers et redoutables que chat noir en la nuit ou chat blanc sur la reige, habiles à faire parler malgré eux et par traître surprise ceux qu'ils flairent et recherchent pour les livrer quand passe la Sevmc, patrouille de sept hommes, six hommes et un caporal, à l'un des deux cent vingt archers du prévôt. On ne saurait trop « cognoistre quand pipeur jargonne», trop fuir ces moutonniers forts à vous compromettre en procès, ni trop éviter de se laisser enterver par ces enterveux, expresion que nous avons traduite par tire aveux, y reconnaissant le mot aujourd'hui revenu d'Angleterre chez nous, mais jadis importe de chez nous en Angleterre où l'on en a fait interviewa', comme a fait flirt de notre fleurcter, attorney de notre atournJ, budget de notre bougecte, petite bourse, et, puisqu'il s'agit d'interview, reporter, de notre verbe rapporter , dans le sens où le prennent les enfants.

Rien de surprenant, l'Anglais avait pendant près de vingt ans occupé la capitale où le Connétable n'était rentré que le vendredi de la quasimodo de l'an 1436.

Kn leur ronde, ces agents, ces angclz — auge s'est conservé au même sens : ange • gardien, le sergent de ville <v protégeant

LA PLUME'

un ivrogne » — parviennent-ils à saisir leur proie, ils vous passent aux mains les menicles, les menottes, les poucettes, vous cngrillonnant les doigts, — nous avons toujours le cabriolât, en corde à boyau, qui coupe, ou en fer tressé, qui broyé — vous fixent aux pieds les farges, les fers, les ceps, instrument fermé à clé sur la cheville, puis la prison s'ouvre, et, après un dur séjour sur les « gluyons de feurre » sur les joncs, paille gluante des cachots, — le Glui est encore aujourd'hui le nom d'une grosse paille de seigle — apparaît, sinistre figure, le tourmenteur, préposé à la question et autres épouvantements.

Sans parler des bagatelles préparatoires telles que la ceinture à pointes comme celle trouvée au château de Pérussae, près Primeroi, et conservée au musée de Cluny, (n- 3.648) nombreux, varies, inimaginablement imaginés, ingénieux, terribles sont les supplices dont le gibet soulage.

Le blasphémateur, marqué au front d'un fer chaud, a, pour la récidive, langue et lèvres percées au fer rouge. N 'omettez pas la nuance.

L'hérétique est brûlé vif — et l'hérésie est facile en ces temps d'ignorance où nul n'est censé ignorer Aristotc, personne n'ayant le droit de penser, même sans s'en douter, autrement que ce grand maître d'école du moyen-âge, païen pour la première fois traduit par un arabe, Aboul-Walid-lbu-Boschd, vulgairement Avcrrhoes, au xir siècle de l'ère chrétienne !

Un premier vol, vous voilà des ences circuncis, les oreilles coupées. Au deuxième, il y va de l'amputation d'un membre (au choix de qui ?) Au troisème, pendaison.

Qui vole en une église ou, de nuit, soustrait cheval ou jument, aveuglé.

A l'incendiaire, les yeux sont arraches.

Encore une nuance.

Pas de potence pour les faux monnayeurs, la chaudière d'huile bouillante établie au lieu dit « Place aux pourceaux », située sur cette intéressante Butte Saint-Roch dont l'avenue de l'Opéra est venue aplanir tous les souvenirs.

La femme d'un voleur ou d'un assassin, par ce seul fait qu'elle est sa femme, brûlée vive.

Et, singulière clémence, rappelant les Instituts de Tamerlan et h loi Béranger, clémence qu'on est surpris de rencontrer en ces coutumes barbares, la mère une première fois infanticide est livrée à la justice ecclésiastique qui enjoint la pénitence ordonnée par les Canons. La récidive, — la seule idée de prévoir pareille cas peint toute une époque — par exemple, mène au bûcher, <s com-

me coutumière du fait. *

Comme clerc non marié de l'Université, Villon relevait de cette justice ecclésiastique, privilège très à considérer, cette juridiction se montrant aussi indulgente et bénigne que la juridiction criminelle était sévère et cruel'e.

En dernier ressort vient Miître Henry Cousin, tourtnenteur juré de la prévôté de Paris, le bourreau, dénommé Vemwureux ou remboureux parce qu'il vous passe au col le « gorgerin d'Ecosse », cache-nez funèbre, la fatale cravate dont l'huis est de chanvre, vous étouffant dans la filasse, vous livrant aux affres de l'agonie, vous mariant avec la mort, service rendu à la société qui vaut au marieux, à l'exécuteur, de s'adjuger, maigre prise, la défroque de l'exécuté, lequel n'a le plus souvent ni robe ni pourpoint, d'hériter des objets volés (étonnante jurisprudence) et surtout le droit de havage, c'est-à-dire l'autorisation de prélever, non avec la main vu l'ignominie de son utile profession mais à l'aide d'une sorte de croc, crochet ou cuillère, le ùavet, une poignée la havre, sur les grains se vendant aux marchés de la capitale.

Notons qu'au premier dizaindela Ballade I, rapport délicat prouvant quel ciseleur de pensée était Villon, celui-ci, rapprochant le Beffleur, voleur au boniment, de ce Havage ou droit au grain, transposant une lettre, écrit : Bleffeur, évoquant ainsi la vieille forme Bleif, blé. — Respectant l'idée charmante du poète apportée par cette métathèse, nous avons traduit bleffeur par glaneur et havage par le pain du bourreau.

Notons de plus que le premier exemple en France d'un seigneur condamné au supplice infamant de la corde est celui de Remistang, sous Pépin, et que ce genre de châtiment ne fut aboli que par François I er comme en fait foi un Edit du 1 1 janvier 1535 lui substituant la roue, de beaucoup plus douloureuse, horrible et barbare que la potence.

En ses deux Testaments, souventes fois, comme dans le Jargon, Villon, en belles leçons aux enfants perdus, conseille à ceux de mauvaise vie d'éviter d'être de la confrérie.

— Dupes, — pour Villon, qui a la morale lacédémonienne, les dupes sont quelquefois les volés mais bien plutôt ceux des voleurs assez niais et maladroits pour S3 laisser prendre — dupes, à l'improvistc greffis (Hollandais <'r/y)V//) augart, saisis au garrot, ainsi que par la catharreuse grippe qui, elle aussi, rend tout roupieux, mis comme oisillons en cage, vous serez semblables

Aux pigons qui sont en essoine Enserres sunbs trappe volière,

la plumé:

en vain criant : Haro ! la gorge m'ard ! Puis à, coups d'e>courgon serez battus comme à ru telle, comme toile au ruisseau. Est-ce pas payer plus cher encore qu'aux usuriers de la rue des Lombards ? Beaux enfants, chacun de vous m'écoute, si vous allez vous ébattre à Montpippeau ou à Rucl, gare à votre peau.

Potence n'est pas un jeu et, le mauvais coup fait, repentailles sont vaines. Perdre corps et âme pour si peu ! Vin ne se boit pas deux fois ; vite argent s'apetisse et ne repousse pas. Jamais mal acquis ne profite.

Gardes vous bien de ce niait liasles Qui noircist gens quand ils sont morte; Esiheve<s-le, c'est mauvais mors Passee-vous en mieulx que pourrez,

Montfaucon, c'est la Roquette, à la différence qu'au lieu d'être « raccourci », on est « allongé », les pieds éperdus cherchant en vain le sol. Aussi le gibet et la peau, le pel, ne faisant qu'un, l'idée du pendu revient-elle sans cesse dans les ballades du Jargon avec le ressouvenir symbolique qui s'impose de toutes les expressions habituelles aux tanneurs, « aux bonsmièges», artisans rnégissiers faisant des cuirs ce qu'ils veulent, les étendant sur les chevalets pour les parer — d'où parouart, le piédestal, l échafaud, le dé en maçonnerie dans lequel était fixé l'arbre peu ou prou dégrossi servant de potence — et les mettant au vent pour les blanchir et essorer.

Comme nous avons l'écorché de Michel- Ange, nous avons le long sire mal assis, le pendu de Villon, car le poète sait à fond l'anatomie du lamentable tremblc-au-vent qui, le veuille ou non, farci, comme l'oiseau de proie captif, d'ung lourd plumbis à coing, saisi à la j'arte, à la gorge, pris du tremple et rouppieux, pris de la tremble et roupie au nez, loin de la dure, au-dessus de la terre et dominant la foule, éprouve les affres de la suerie, l'angoisseuse agonie où le gosier est mis à siège, faisant au plus endurci faire la baboue, moue de babouin, avant que, le suc rompu, l'épine dorsale brisée, il reçoive la giffle du ru fie ad vis, lé visage souffleté de toutes les intempéries.

Quant à en appeler au Parlement d'une sentence du Châtelet, c'est contre tout usage établi et nul n'y avait même songé avant Villon.

Lui premier, « se bandant contre la tricherie d'un jugement arbitraire », osa pousser le cri : « J'en appelle » en l'éloquente Ballade signalée plus naut.

Et voilà comment, en réclamant l'appel, le poëte, audacieux faisant faire aux lois un pas immense, a contribué, lui coupable, à humaniser la justice, à civiliser les codes.

Cette Interprétation, quoiqu'en vers, n'est pas une belle infidèle, ces vers étant un calque, ce qu'en peinture on appelle une copie exacte, faite aux carreaux, où tout, rigoureusement, est respecté, l'idée et la» forme, la rime et le mot, le mètre et le nombre et jusqu'aux ellipses, aux allitérations, aux assonnances, aux effets obtenus à l'aide du heurt, du tintinabulement des lettres, consonnes ou voyelles, par le grand artiste que fut Villon.

Le souci et la difficulté ont été pour nous de nVtrc pas moins intelligibles que le texte.

Sur 354 vers, aucun mot moderne équivalent n'existant qui donnât à la fois et le sens et la rime, nous avons changé six rimes produisant 24 vers, et, en réalité, 18 seulement, celui du Refrain, changé en deux ballades, se répétant chaque fois pareil, nous attachant à toujours conserver le sens strictement exact comme en ce vers de la Ballade VI, deuxième huitain :

Prenez du blanc, laissée du bis.

traduit par

Ne prenez pas objets sans prix.

A la troisième strophe de la IP ballade de Stockholm, nous avons traduit :

Gueulx gourgourans par qui gueulx sont gourez par

Gueux grommelants par qui gueux sont gourés, si le verbe gourer, tromper, n'existe plus, le substantif goure signifiant encore aujourd'hui en pharmacie toute drogue falsifiée et aussi une attrape et l'adjectif goureur, goitreuse, désignant celui ou celle qui falsifie les drogues ou qui trompe, qui attrape en un petit commerce.

Les rimes changées sont les suivantes et l'on voudra bien considérer que l'une d'elles arques revient trois fois, une autre, marques, deux fois, ce qui réduit notre licence forcée au changement de quatre rimes seulement.

Dans la ballade 111, Arques et Marques, I fur mes et Grumes ; dans la ballade IV, Arques et Marques. Harpes et Arques ; dans la ballade V, le mot du refrain Marieux, remplacé par Bourreau donnant le sens exact sans la rime et naturellement, ses quatre correspondants : Rouppieux, Carrieux, Rouùpieux çï Emhonrreux ; dans la ballade VIII , le jnot du refrain Staricles, remplacé par Sicaires, donnant le sens exact sans la rime et, naturellement toujours, ses quatre correspondants, Besicles, Menicles, Bouticles et Vcronicles.

Enfin, dans la ballade X, premier vers du deuxième huitain, une rime à laquelle nous

LA PLUME

n'avons pas satisfait, Sauve, ce mot ainsi écrit au temps de Villon, rimant en auve, nous l'avons purement et simplement traduit par Sive, sens exact, les cinq autres rimes correspondantes épuisant toutes les consonnances possibles en auve que nous avons tenu à conserver.

Intéressante serait l'étude de la prononciation d'alors, où l accent parisien — ce qu'on appelle de nos jours le «, Raglagla de la Bastille » — disait seuf pour soif, sercher pour chercher, parde pour perdre, guières pour guère, farrer pour ferrer, tartre pour tertre, one pour on. quie pour qui, etc. fait dont nous n'avons pas à nous montrer surpris plus que de raison, nous qui prononçons femme comme grzmnic, alors pourtant que le mot s'écrit comme gnnme.

Et maintenant, voici le singulier Sermon sur la montagne — gibet, de l'arabe djebel, montagne — où sont édictés les commandements du crime.

A titre de curiosité, nous reproduisons, scrupuleusement copié par notre ami et collaborateur Léon Lebègue, l'artiste délicat bien connu et justement apprécié des amateurs de spirituelles fantaisies, un portrait de Villon, lithographie de Rulmann faite en 1830 « d'après une gravure en bois en tète des œuvres publiées par Marot ».

Bien qu'aucun des exemplaires connus des éditions Marot ne renf erme ce portrait que les curieux trouveront au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, en la collection générale de portraits, fond de Bure, s'il est bien loin du poète « plus maigre que chimère » popularisé par la jolie statue d' Edcheto, peut-être est-il à proposde se ressouvenir des changements opérés par l'âge entre le premier consul et le Napoléon de Sainte-Hélène, entre V Hugo de /$jo et celui du retour d'exil , entre le de Banville des Odes funambulesques et celui des derniers jours, lequel n'est pas sans analogie avec le personnage de Rulmann, vigoureux, sensuel, spirituel et narquois. — Après les noires années du mal faire, vigueur et santé n'ont-ils pu revenir au solide parisien aux temps plus tranquilles et souriants de l'âge mûr î

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