Si ne perds pas la graine que je sume
En vostre champ, car le fruict me ressemble.
3. De Villeneuve-Bargemont, Histoire de René d'Anjou, t. II, p. 117. — De Quatrebarbes, Œuvres complètes du roi René, t. I^"", p. xciv et xcv.
^. Les éditions portent toutes : « Demourantes a Sainct-Genou, \\ Près Sainct-Julien des Voventes, || Marches de Bretaigne ou Poictou » (Grand Testament, huit. 94); mais on ne trouve pas de village de Saint-Genou en Poitou, ni en Bretagne. Nous substituons donc au premier de ces vers cette variante d'un ms. : « Demourant a Saint-Gencroii », parce qu'il y a dans le département des Deux-Sèvres (arr. de Parthenay, canton d'Airvault , une commune du nom de Saint-Généroux. Il est facile de comprendre que les éditions dérivent d'un ms. où l'abréviation de Gen[cr]ou avait été omise.
5. Voyez la ballade de l'appel de Villon dans laquelle le poète prétend avoir été jugé « par tricherie. » Cette ballade est adressée à un certain Garnier, qui, si l'on s'en rapporte au titre {La question que feist Villon au clerc du guichet) donné par l'auteur du ms. Fauchet à cette pièce, devait être le geôlier de Villon.
reste, par la lecture des six ballades en jargon qui semblent ne contenir que des instructions de Villon à ses compagnons de brigandage, et l'examen des pièces judiciaires relatives à deux individus dont le poète rappelle la fm malheureuse aux « enfants perdus » nous permettra de prendre une idée de la triste société dans laquelle il vécut alors.
Montigny ' et Colin de Cayeux^, tels sont les noms des deux suppliciés dont le sort doit être évité par les sujets de Villon. Le premier. Renier de Montigny, appartenait, sinon à une famille noble, du moins à une honorable famille parisienne ; aussi le Petit Testament le qualifie-t-il « noble homme J «.
Renier était né à Bourges vers 1429 ; il avait ,donc environ deux ans de plus que Villon. Son père, Jean de Montigny, fidèle au dauphin Charles, avait quitté Paris lors de l'entrée des Bourguignons en 141 8 et n'y rentra qu'avec son souverain après la réduction de la capitale en 143 5. A son office de pannetier du roi, il joignit alors la charge d'élu de la ville de Paris ; mais la mort ne tarda pas à le surprendre et il laissa, outre sa femme Colette de Vaubelon, un fils et deux filles, issus d'un premier mariage et fort jeunes encore, dans un état voisin de la misère. Renier, que les registres qualifient de clerc, contracta de dangereuses liaisons et fut arrêté plusieurs fois. En août 1452, il était condamné au bannissement par une sentence du prévôt de Paris pour avoir une certaine nuit, en compagnie de deux autres garnements, rossé deux sergents du guet à la porte de la grosse Margot 4, cette immonde créature dont Villon, quelques années plus tard, devint le chevalier si l'on en croit une de ses ballades. Il fut aussi emprisonné à Rcuen^ à Tours et à Bordeaux. A Poitiers, Renier commit une escroquerie digne de Patelin : il y acheta pour vingt écus de drap et se fit donner par le marchand vingt autres écus, ne lui laissant en retour qu'une boîte où il disait avoir mis vingt nobles. A Paris, il jouait au jeu de la marelle et fut poursuivi comme pipeur. Enfin, compromis dans une affaire plus grave, le meurtre de Thévenin Pensot, commis dans une maison du cimetière de Saint-Jeanen-Grève, il obtint une lettre de pardon. Rendu plusieurs fois comme clerc à l'évêque de Paris, il ne tardait pas à recouvrer la liberté. Mais
1 . « Montigny y fut, par exemple, 1| Bien attaché au halle grup. » (Ballade II du Jargon, str. 2.)
2. Voyez la « belle leçon de Villon, aux enfans perduz » (strophe I'"''), dans le Grand Testament.
3. Petit Testament, huit. 18. C'est sans doute la noblesse de Renier de Mon- tigny qui porte Villon à lui léguer trois chiens (neuf autres chiens sont aussi donnés dans le huitain suivant au seigneur de Grigny) . Il semble que Renier était réellement noble, autrement on ne s'expliquerait pas la qualification de « damoiselle, )' donnée à sa sœur Jeanne dans la lettre de rémission de septembre 1457.
4. Arch. Nation., X" 25, à la date du 21 août 1452 (reg. crim. du Pari.).
la justice se lassa de retrouver toujours sous sa main ce pécheur incorrigible. Dans l'année 1457, Renier participait à plusieurs vols sacrilèges, faisant le guet pendant que ses compagnons enlevaient deux burettes d'argent en Péglise des Quinze-Vingts, puis un calice et un petit livre d'heures dans l'église de Saint-Jean-en-Grève. Emprisonné au Châtelet de Paris pour la deuxième fois, il était encore réclamé le 24 août 1457 par l'évêque de Paris ; mais cette réclamation n'ayant pas été accueillie, il fut condamné à mort. Renier en appela au Parlement ; mais peu confiants dans la bonté de sa cause, ses parents intercédèrent pour lui, et, en considération des services de sa famille et par compassion pour sa sœur qui allait devenir mère, une lettre de rémission lui fut accordée '.
Il est douteux toutefois que la condamnation prononcée par le Châtelet n'ait pas été exécutée, car le Parlement paraît avoir refusé l'entérinement de la lettre de rémission. Les registres criminels de cette cour renferment un curieux résumé de la plaidoirie de Simon, procureur du roi, qui déclarait la rémission subreptice, se fondant sur l'omission de certains cas graves dans l'exposé des lettres, et de celle de Popaincourt qui défendait le condamné ^. En tout cas, Montigny était pendu à l'époque à laquelle Villon composait ses ballades en jargon. En 1470, le souvenir de ce malheureux était encore vivant dans le monde judiciaire, et nous voyons alors Ganay, le procureur du roi, le rappeler devant le Parlement au sujet d'un clerc, prisonnier au Châtelet, et réclamé par l'évêque de Paris 3.
L'histoire de Colin de Cayeux, quoique moins connue, n'est pas plus édifiante que celle de Renier de Montigny. Fils d'un serrurier. Colin avait été mis à l'étude, mais il se laissa entraîner de bonne heure dans le crime. « Larron, crocheteur, pilleur et sacrilège, être incorrigible, »
1. Les renseignements sur les antécédents judiciaires de Montigny sont empruntés à cette lettre de grâce donnée en sept. 1457 (Arch. Nat., JJ 189, pièce 199, f" 96 v°) et aux plaidoiries des 23 août et 10 septembre 1457, relatives à sa réclamation par l'évêque de Paris et à l'entérinement de la lettre de rémission. {lbid., Xza 28.)
2. Archives Nationales, X^a 28. — On trouve en outre, dans ce registre, à la date du 3 novembre 14^7, une déclaration de Jean Avenel, prêtre chapelain de Saint-Jean-en-Grève, qui « se tient content et pour restitué d'un galice » nagueres malpris et enblé par Renier de Montigny et Nicolas de Launoye en » lad. église de Sainct Jehan. »
3. Ganay, pour le procui-eur du roi « allègue de Turgis et de Montigny qui )) estoient clercs non mariez, qui furent requis par l'evesque, /'/; judicio contra- )> didorio, mais il en fut débouté. — Bataille dit que Turgis et Montigny avoient )) esté plusieurs fois prisonniers, ce que n'a esté le prisonnier dont est question. » (Arch. Nation., X'a 831 i, f» 206 v"). — Nous devons faire observer que le Turgis dont on parle ici n'est pas Robert Turgis qui figure dans Villon, mais un certain Christophe Turgis qu'on retrouve dans les registres criminels du Parlement.
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c'est ainsi que s'exprime à son égard le procureur du roi, Cayeux fut rendu deux fois à l'évêque de Paris, le 9 février 1450 et le 14 septembre 1452. En 1456, il fut arrêté par le guet du Châtelet. Il fut aussi pris en Normandie, s'évada de la prison de l'évêque de Bayeux, et crocheta de même pour s'échapper des prisons de l'archevêque de Rouen. A Paris, aidé de quelques autres bandits, il vola un trésor conservé dans la chapelle du collège de Navarre et enleva à un religieux augustin 500 ou 600 écus, ainsi que de la vaisselle d'argent. Enfm, dans l'été de 1460, Colin de Cayeux, arrêté dans l'église de Saint-Leu-d'Esserent, au diocèse de Beauvais, par le prévôt de Senlis, fut d'abord confié à l'évêque de cette ville, dont il quitta les prisons pour être transporté à la Conciergerie à Paris. Le 28 septembre, on discutait au Parlement la réclamation de l'évêque de Beauvais, dans le diocèse duquel on l'avait pris, et celle de l'évêque de Senlis qui l'avait eu momentanément en garde : le procureur du roi, Barbin, déclarait Colin incorrigible et lui déniait comme tel le droit de jouir du privilège de clerc '. Bien qu'un an après Villon nous apprenne par une ballade du Grand Testament que Cayeux avait subi le dernier supplice, il ne paraît pas que sa condamnation à mort ait été prononcée en septembre 1460. Ce n'était pas sa visite à l'église de Saint- Leu-d'Esserent qui devait le conduire à la potence, mais bien les« esbats» qu'il allait prendre, se fiant sur l'appel au Parlement, à Rueil, au diocèse de Paris, et à Montpipeau, au diocèse d'Orléans ^.
On conçoit aisément qu'avec de tels compagnons Villon était sur la route qui conduisait à Montfaucon. Cependant son cas était certainement moins grave que ceux de Renier et de Colin, puisque le Parlement se montra miséricordieux à son égard et commua sa peine en celle du bannissement. Les vers suivants :
Rigueur le transmit en exil.
Et luy frappa au cul la pelle.
Nonobstant qu'il dist : J'en appelle !
qui font partie d'un rondeau du Grand Testament, permettent de placer sa grande condamnation avant 1461 5.
1 . Tous les détails qui précèdent sont empruntés au registre criminel du Parlement, coté X'a 28, à la date du 27 sept. 1460.
2. C'est du moins ce qui résulte de ces vers de la « belle leçon de Villon aux enfants perduz » :
Se vous allez à Montpippeau
Ou à Ruel, gardez la peau ;
Car pour s'esbatre en ces deux lieux,
Cuyaant que vaulsist le rappeau,
La perdit Colin de Cayeulx.
3. Villon a employé ici le mot exil dans le seul sens qu'il ait actuellement, sens qu'il avait déjà au moyen-âge (Du Cange, Glossarium média et inf. latin.,
217] F. VILLON ET SES LÉGATAIRES l'J
Mais ici surgit une nouvelle question. Villon était-il banni du royaume ou seulement du ressort de la prévôté de Paris ? Nous inclinons vers ce dernier sentiment, déjà suivi par M. Campaux, malgré Rabelais, car il est certain que les paroles de l'auteur de Pantagruelne doiventêtre acceptées qu'avec une grande défiance en ce qui concerne Villon '. On ne trouve, du reste, dans le Grand Testament écrit postérieurement à ce bannissement, aucune trace d'un séjour quelconque à l'étranger. Bien plus, il semble qu'à l'époque qui précéda son emprisonnement à Meung-sur-Loire, il voyageait sans asile dans le centre de la France. Ce fut dans ces pérégrinations forcées qu'il participa à un concours poétique ouvert par le duc d'Orléans : la ballade que Villon composa à cette occasion renferme
un vers :
En mon païs suis, en terre loingtaine
oi:i l'on a vu, avec raison suivant nous, une allusion à son bannissement^. On ignore si la ballade de Villon, qui est transcrite ainsi que celles de ses concurrents dans les manuscrits des poésies de Charles d'Orléans, attira sur le malheureux fugitif la commisération du duc. C'est, du reste, le seul document certain qui constate entre les deux poètes des relations que l'on a sans doute beaucoup exagérées ?. Cependant, on ne peut nier que d'un vers de l'envoi, il semble résulter qu'autrefois Villon avait touché des gages chez le duc d'Orléans et qu'il en désirait le rétablissement 4.
édit. Henschel, t. III, p. 1^1, aux mots Exïliamis et Exiliatio), bien que sa signification la plus ordinaire fût alors ravjge, destruction, ruine.