PLAN DE L ÉDITION XV
réimprimer les ballades en jargon, qui trouveront mieux leur place dans un recueil des documents de l'argot ancien.
Titres. — Les Lais ont été appelés Testament du vivant même de l'auteur et avant la composition du Testament véritable ; dès l'éd. de 1489, ces deux œuvres sont appelées la première le Petit testament, la seconde le Grant testament-, avec G. Paris nous avons pensé qu'il fallait rendre aux Lais et au Testament leurs titres primitifs.
La tradition s'est établie parmi les éditeurs de Villon de donner aux poésies diverses et aux pièces insérées dans le Testament des titres particuliers dont certains sont devenus célèbres ; pourtant ces titres, souvent inexacts, n'ont aucune autorité : la plupart datent de Marot, quelques-uns ont été composés par des éditeurs du xix e siècle. Nous n'avons pas voulu les laisser en vedette et nous avons rétabli à leur place les titres, beaucoup plus généraux d'ordinaire, que nous ont transmis les mss. ou imprimés du xv« siècle ; on trouvera tout au long dans nos variantes les titres imaginés par Marot et ses successeurs.
Mais nous n'avons pas voulu renoncer entièrement à une tradition déjà longue et aux commodités qu'offraient ces titres modernes pour la désignation des pièces, aussi les avons-nous fait figurer sous forme abrégée, entre crochets et en manchette, au début de chaque pièce, à la gauche du titre plus ancien.
Texte. — Nous avons pris pour base de notre édition le texte de l'édition Longnon de 1892, nous y avons apporté, lorsqu'elles nous ont paru fondées, les corrections indiquées par G. Paris et accessoirement par d'autres critiques. Mais nous avons fait une revision soigneuse de toutes les sources et un examen nouveau de toutes les variantes qui nous a permis de modifier le texte sur certains points, de le défendre sur d'autres.
Nous avons apporté à la ponctuation un soin particulier et nous pensons avoir par là aidé à l'intelligence du texte. Nous avons enfin adopté une graphie un peu plus claire ' et plus uniforme que celle de notre modèle.
1. Notamment en substituant un ; au g employé d'ordinaire par les "sources devant les voyelles et m, par exemple dans clergon, dongon> escomgon, mengner.
KVî ixtRObucîioK
Variantes et notes. — Nous avons fait parmi les variantes un choix, rejetant les variantes de graphie et les particularités propres à une source isolée, relevant par contre avec soin toutes les variantes dès qu'une hésitation sur la véritable leçon était possible l . A ces variantes nous avons joint un petit nombre d'indications utiles à l'intelligence du texte, notamment des références aux auteurs latins ou français auxquels Villon fait allusion ; nulle part nous n'avons tenté un commentaire explicatif.
Index des noms propres. — Cet index est absolument complet, il contient même les noms qui ne figurent que dans les variantes ; les petites capitales y indiquent les noms de personnes ou les personnifications, les minuscules italiques étant réservées aux noms géographiques, aux titres d'oeuvres, etc. De même que le relevé des noms, le relevé des passages où ils se trouvent est complet, au moins dans notre intention. Il nous a semblé qu'un index ainsi conçu pouvait permettre au lecteur de mesurer l'étendue des connaissances historiques, géographiques et littéraires de Villon, en même temps que d'entrevoir le milieu dans lequel il vivait. Les notices jointes aux noms de cet index ne résument pas tout ce que nous pouvons connaître des divers personnages cités par Villon, mais seulement ce qui est nécessaire à leur identification ou ce qui peut éclairer les allusions du poète.
Les sigles L et T désignent les Lais et le Testament et sont suivis des numéros de vers ; D désigne les Poésies diverses, le chiffre romain qui suit est le numéro d'ordre de la pièce dans ce groupe de poésies tel que nous l'imprimons, le numérotage des vers recommence pour chacune de ces seize pièces.
Glossaire. — Nous y avons réuni les mots d'emploi ou de sens peu commun et ceux dont la connaissance était particulièrement nécessaire à l'intelligence de la pensée de Villon ; nous ne pouvions nous flatter ici ni d'éviter l'arbitraire, ni de supprimer tous les doutes ; nous espérons du moins avoir apporté au lecteur un
utile secours.
Paris, décembre 1910.
1. On n'a cependant négligé aucune des leçons erronées que présente, pour deux pièces de Villon, le ms. V> ce qui permettra au lecteur de juger combien semble p<u fondée l'opinion émise, à leur sujet, par M. Bijvanck (voir plus haut, p. vin).
i L'an quatre cens cinquante six,
Je, Françoys Villon, escollier, Considérant, de sens rassis,
4 Le frain aux dens, franc au collier,
Qu'on doit ses oeuvres conseilliez Comme Vegece le raconte, Sage rommain, grant conseilliez
8 Ou autrement on se mesconte...
il En ce temps que j'ay dit devant,
Sur le Noël, morte saison, Que les loups se vivent de vent
12 Et qu'on se tient en sa maison,
Pour le frimas, près du tison, Me vint ung vouloir de brisier La très amoureuse prison
16 Qui souloit mon cuer debrisier.
ni Je le feis en telle façon,
Voyant Celle devant mes yeulx Consentant a ma desfaçon,
20 Sans ce que ja luy en fust mieulx ; --
Dont je me dueil et plains aux cieulx, En requérant d'elle venjance A tous les dieux venerieux,
24 Et du grief d'amours allejance.
Villon, Œuvres.
iv Et se j'ay prins en ma faveur
Ces doulx regars et beaux semblans De très décevante* saveur
28 Me trespersans jusques aux flans,
Bien ilz ont vers moy les piez blans Et me faillent au grant besoing.
Planter me fault autres complans
32 Et frapper en ung autre coing.
v Le regart de Celle m'a prins
Qui m'a esté félonne et dure :
Sans ce qu'en riens aye mesprins,
36 Veult et ordonne que j'endure
La mort, et que plus je ne dure ; Si n'y voy secours que fouïr.
Rompre veult la vive souldure, *"~
40 Sans mes piteux regretz oïr !
vi Pour obvier a ces dangiers,
Mon mieulx est, ce croy, de fouïr.
Adieu ! je m'en vois a Angiers :
44 Puisqu'el ne me' veult impartir
Sa grâce, il me convient partir.
Par elle meurs, les membres sains ;
Au fort, je suis amant martir 48 Du nombre des amoureux sains.
vu Combien que le départ me soit
Dur, si faut il que je l'eslongne :
Comme mon povre sens conçoit,
52 Autre que moy est en quelongne,
Dont oncques soret de Boulongne Ne fut plus altéré d'umeur.
C'est pour moy piteuse besongne :
56 Dieu en vueille oïr ma clameur !
iv, 25 — xi, 88
vin Et puis que départir me fault,
Et du retour ne suis certain (Je ne suis homme sans desfault
60 Ne qu'autre d'assier ne d'estain,
Vivre aux humains est incertain Et après mort n'y a relaiz, Je m'en vois en pays loingtain),
64 Si establis ces presens laiz.
ix Premièrement, ou nom du Père,
Du Filz et du Saint Esperit, Et de sa glorieuse Mère
68 Par qui grâce riens ne périt,
Je laisse, de par Dieu, mon bruit
A maistre Guillaume Villon,
Qui en l'onneur de son nom bruit,
72 Mes tentes et mon pavillon.
x Item, a celle que j'ai dit,
Qui si durement m'a chassie Que je suis de joye interdit
76 Et de tout plaisir dechassié,
Je laisse mon cuer enchassié, Palle, piteux, mort et transy :
Elle m'a ce mal pourchassié,
80 Mais Dieu luy en face mercy !
xi Item, a maistre Ythier Marchant,
Auquel je me sens très tenu, Laisse mon branc d'assier tranchant,
84 Ou a maistre Jehan le Cornu,
Qui est en gaige détenu Pour ung escot huit solz montant ; Si vueil, selon le contenu,
88 Qu'on leur livre, en le rachetant.
xii Item, je laisse a Saint Amant
Le Cheval Blanc, voire o la Mulle,
Et a Blarru mon dyamant 92 O VAsne Royè qui reculle.
Et le décret qui articulle
Omnis utriusque sexus,
Contre la Carmeliste bulle 96 Laisse aux curez, pour mettre sus.
xiii Et a maistre Robert Valee,
Povre clerjot au Parlement, Qui ne tient ne mont ne vallée, 100 J'ordonne principalement
Qu'on luy baille legierement Mes brayes, estans aux Trumellieres, Pour coeffer plus honnestement 104 S'amye Jehanne de Millieres.
xiv Pour ce qu'il est de lieu honneste,
Fault qu'il soit mieulx recompensé, Car Saint Esperit l'admoneste,
108 Obstant ce qu'il est insensé ;
Pour ce, je me suis pourpensé Qu'on lui baille l'Art de Mémoire A recouvrer sur Maupensé,
112 Puis qu'il n'a sens ne qu'une aulmoire.
xv Item, pour assigner la vie
Du dessusdit maistre Robert,
(Pour Dieu, n'y ayez point d'envie !)
116 Mes parens, vendez mon haubert,
Et que l'argent, ou la plus part, Soit emploie, dedans ces Pasques, A acheter a ce poupart
120 Une fenestre emprès Saint Jaques.
xii, 89 — xix, 152
xvi Item, laisse et donne en pur don
Mes gans et ma hucque de soye A mon amy Jaquet Cardon, 124 Le glan aussi d'une saulsoye,
Et tous les jours une grasse oye O ung chappon de haulte gresse, Dix muys de vin blanc comme croye, 128 Et deux procès, que trop n'engresse.
xvii Item, je laisse a ce noble homme,
Régnier de Montigny, troys chiens ; Aussi a -Jehan Raguier la somme 132 De cent frans, prins sur tous mes biens.
Mais quoy ? Je n'y comprens en riens Ce que je pourray acquérir :
On ne doit trop prendre des siens, 136 Ne son amy trop surquerir.
xviti Item, au seigneur de Grigny
Laisse la garde de Nijon, Et six chiens plus qu'a Montigny,
140 Vicestre, chastel et donjon;
Et a ce malostru chanjon, Moutonnier, qu'il tient en procès, Laisse trois coups d'ung escourjon,
144 Et couchier, paix et aise, es ceps.
xix Et a maistre Jaques Raguier
Laisse l'Abruvouër Popin, Pesches, poires, au Gros Figuier 148 Tousjours le chois d'ung bon loppin,
Le trou de la Pomme de Pin, Clos et couvert, au feu la plante, Emmailloté en jacoppin ; 152 Et qui voudra planter, si plante.
xx Item, a maistre Jehan Mautaint
Et maistre Pierre Basanier, Le gré du seigneur qui attaint
156 Troubles, forfaiz, sans espargnier;
Et a mon procureur Fournier, Bonnez cours, chausses semelees, Taillées sur mon cordouannier,
160 Pour porter durant ces gelées.
xxi Item, a Jehan Trouvé, bouchier,
Laisse le Mouton franc et tendre, Et ung tacon pour esmouchier
164 Le Beuf Couronné qu'on veult vendre,
O la Vache : qui pourra prendre Le villain qui la trousse au col, S'il ne la rent, qu'on le puist pendre
168 Ou estrangler d'ung bon licol !
xxii Item, au Chevalier du Guet,
Le Hèaulme luy establis ;
Et aux piétons qui vont d'aguet 172 Tastonnant par ces establis.
Je leur laisse deux beaux riblis,
La Lanterne a la Pierre au Let.
Voire, mais j'auray les Troys Lis, 176 S'ilz me mainent en Chastellet.
xxiii Item, a Perrenet Marchant,
Qu'on dit le Bastarl de la Barre, Pour ce qu'il est très bon marchant,
180 Luy laisse trois gluyons de fuerre
Pour estendre dessus la terre A faire l'amoureux mestier, Ou il luy fauldra sa vie querre,
184 Car il ne scet autre mestier.
xx, 153 — XXVII, 2lé
xxiv Item, au Loup et a Cholet
Je laisse a la fois ung canart Prins sur les murs, comme on souloit, 188 Envers, les fossez, sur le tart,
Et a chascun un grant tabart «De cordelier jusques aux piez, Busche, charbon et poix au lart, 192 Et mes houseaulx sans avantpiez.
xxv De rechief, je laisse, en pitié,
A trois petis enfans tous nus Nommez en ce présent traictié, 196 Povres orphelins impourveus,
Tous deschaussiez, tous despourveus, Et desnuez comme le ver ; J'ordonne qu'ilz soient pourveus, 200 Au moins pour passer cest yver :
xxvi Premièrement, Colin Laurens,
Girart Gossouyn et Jehan Marceau, Despourveus de biens, de parens,
204 Qui n'ont vaillant l'ance d'ung seau,
Chascun de mes biens ung fesseau, Ou quatre blans, s'ilz l'ayment mièïïïx.
Hz mengeront maint bon morceau,
208 Les enfans, quant je seray vieulx !
xxvii Item, ma nomïnacion,
Que j'ay de l'Université,
Laisse par resignacion 212 Pour esclore d'aversité
Povres clers de ceste cité
Soubz cest intendit contenus ;
Charité m'y a incité, 216 Et Nature, les voiant nus :
xxvm C'est maistre Guillaume Cotin Et maistre Thibault de Victry, Deux povres clers, parlans latin, 220 Paisibles enfans, sans estry,
Humbles, bien chantans au lectry ; Je leur laisse cens recevoir Sur la maison Guillot Gueuldry, 224 En attendant de mieulx avoir.
xxix Item, et j'y adjoings la Crosse,
Celle de la rue Saint Anthoine, O ung billart de quoy on crosse,
228 Et tous les jours plain pot de Saine,
Aux pijons qui sont par essoine Enserrez soubz trappe volliere, Mon mirouër bel et ydoine
252 Et la grâce de la geolliere.
xxx Item, je laisse aux hospitaux
Mes chassiz tissus d'arigniee, Et aux gisans soubz les estaux,
236 Chascun sur l'oeil une grongniee,
Trembler a chiere renfrongniee, Megres, velus et morfondus, Chausses courtes, robe rongniee,
240 Gelez, murdris et enfondus.
xxxi Item, je laisse a mon barbier
Les rongneures de mes cheveuhc, Plainement et sans destourbier ; 244 Au savetier mes souliers vieulx,
Et au freppier mes habitz tieulx Que, quant du tout je les délaisse, Pour moins qu'ilz ne cousterent neufz 248 Charitablement je leur laisse.
xxviii, 217 — xxxv, 280
xxxii Item, je laisse aux Mendians,
Aux Filles Dieu et aux Béguines, Savoureux morceaulx et frians,
252 Flaons, chappons et grasses gelines,
Et puis preschier les Quinze Signes, Et abatre pain a deux mains.
Carmes chevauchent noz voisines,
256 Mais cela ne m'est que du mains.
xxxiii Item, laisse le Mortier d'Or
A Jehan, l'espicier, de la Garde, Et une potence Saint Mor,
260 Pour faire ung broyer a moustarde.
A celluy qui fist l'avant garde Pour faire sur moy griefz exploiz, De par moy saint Anthoine Tarde !
264 Je ne luy feray autre laiz.
xxxiv Item, je laisse a Merebeuf Et a Nicolas de Louvieux, A chascun l'escaille d'un œuf,
268 Plaine de frans et d'escus vieulx.
Quant au concierge de Gouvieulx, Pierre de Rousseville, ordonne, Pour le donner entendre mieulx,
272 Escus telz que le Prince donne.
xxxv Finablement, en escripvant,
Ce soir, seulet, estant en bonne, ~ Dictant ces laiz et descripvant,
276 J'oïs la cloche de Serbonne,
Qui tousjours a neuf heures sonne Le Salut que l'Ange prédit ; Si suspendis et mis cy bonne
280 Pour prier comme le cuer dit.
IO
xxxvi Ce faisant, je m'entroublié,
Non pas par force de vin boire, Mon esperit comme lié ; 284 Lors je sentis dame Mémoire
Reprendre et mettre en son aumoire Ses espèces collateralles, Oppinative faulce et voire, 288 Et autres intellectualles.
xxxvii Et mesmement l'estimative,
Par quoy prospective nous vient, Similative, formative, 292 Desquelz bien souvent il advient
Que, par leur trouble, homme devient Fol et lunatique par mois :
Je l'ay leu, se bien m'en souvient, 296 En Aristote aucunes foiz.
xxxviii Dont le sensitif s'esveilla Et esvertua Fantasie, Qui tous organes resveilla,
300 Et tint la souvraine partie
En suspens et comme amortie Par oppression d'oubliance Qui en moy s'estoit espartie
504 Pour monstrer des sens l'aliance.
xxxix Puis que mon sens fut a repos Et l'entendement demeslé, Je cuidé finer mon propos ; 308 Mais mon ancre trouvé gelé
Et mon cierge trouvé soufflé ; De feu je n'eusse peu finer; Si m'endormis, tout enmouflé, 312 Et ne peus autrement finer.
XXXVI, 28l — XL, 320 II
xl Fait au temps de ladite date
Par le bien renommé Villon, Qui ne menjue figue ne date. """
316 Sec et noir comme escouvillon,
Il n'a tente ne pavillon Qu'il n'ait laissié a ses amis, Et n'a mais qu'ung peu de billon
330 Qui sera tantost a fin mis.
i En Tan de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'eus beues, Ne du tout fol, ne du tout sage,
4 Non obstant maintes peines eues,
Lesquelles j'ay toutes receues Soubz la main Thibault d'Aussigny . . .
S'evesque il est, seignant les rues,
8 Qu'il soit le mien je le regny.
il Mon seigneur n'est ne mon evesque,
Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche ; Foy ne luy doy n'hommage avecque,
12 Je ne suis son serf ne sa biche.
Peu m'a d'une petite miche Et de froide eau tout ung esté ; Large ou estroit, moult me fut chiche :
16 Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté !
ni Et s'aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le mauldis,
Non fais, se bien le scet comprendre ; 20 En riens de luy je ne mesdis.
Vecy tout le mal que j'en dis :
S'il m'a esté misericors,
Jhesus, le roy de Paradis, 24 Tel luy soit a l'ame et au corps !
i, i — vu, 56 13
iv Et s'este m'a dur et cruel
Trop plus que cy ne le raconte,
Je vueil que le Dieu éternel 28 Luy soit donc semblable a ce compte . . .
Et l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour noz ennemis ;
Je vous diray : « J'ay tort et honte, 32 Quoi qu'il m'ait fait, a Dieu remis ! »
v Si prieray pour luy de bon cuer,
Par l'ame du bon feu Cotart !
Maisquoy ? ce sera donc par cuer, 36 Car de lire je suis fetart.
Prière en feray de Picart ;
S'il ne la scet, voise l'aprendre,
S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tart, 40 A Douai ou a l'Isle en Flandre !
vi Combien que s'il veult que l'on prie
Pour luy, foy que doy mon baptesme !
Obstant qu'a chascun ne le crye, 44 Je ne fauldrai pas a son esme.
Ou Psaultier prens, quant suis a mesme,
Qui n'est de beuf ne cordoen,
Le verselet escript septiesme 48 Du psëaulme Deus laudem.
vu Si prie au benoist fils de Dieu,
Qu'a tous mes besoings je reclame, Que ma povre prière ait lieu 52 Vers luy, de qui tiens corps et ame,
Qui m'a préservé de maint blasme Et franchy de ville puissance.
Loué soit il, et Nostre Dame, 56 Et Loys, le bon roy de France !
vin Auquel doint Dieu l'eur de Jacob
Et de Salmon Ponneur et gloire ; Quant de proesse, il en a trop,
60 De force aussi, par m'ame ! voire ;
En ce monde cy transitoire, Tant qu'il a de long et de lé, Affin que de luy soit mémoire,
64 Vivre autant que Mathusalé !
ix Et douze beaux enfans, tous masles,
Voire de son chier sang royal, Aussi preux que fut le grant Charles,
68 Conceus en ventre nupcial,
Bons comme fut sainct Marcial !
Ainsi en preigne au feu Dauphin !
Je ne luy souhaitte autre mal,
72 Et puis Paradis a la fin.
x Et pour ce que foible me sens
Trop plus de biens que de santé, Tant que je suis en mon plain sens.
76 Si peu que Dieu m'en a preste,
Car d'autre ne l'ay emprunté, J'ay ce testament très estable Faict, de dernière voulenté,
80 Seul pour tout et irrévocable.
xi Escript l'ay l'an soixante et ung,
Que le bon roy me délivra De la dure prison de Mehun,
84 Et que vie me recouvra,
Dont suis, tant que mon cuer vivra,
Tenu vers luy m'humilier,
Ce que feray tant qu'il mouvra :
88 Bienfait ne se doit oublier. '
vin, 57 — xv > l2 ° l 5
xn Or est vray qu'après plainz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Après tristesses et douleurs, 92 Labeurs et griefe cheminemens,
Travail mes lubres sentemens,
Esguisez comme une pelote,
M'ouvrit plus que tous les Commens 96 D'Averroas sur Aristote.
xiii Combien qu'au plus fort de mes maulx,
En cheminant sans croix ne pille, Dieu, qui les pèlerins d'Esmaus
100 Conforta, ce dit l'Evangile,
Me monstra une bonne ville Et pourveut du don d'espérance ; Combien que le pécheur soit ville,
104 Riens ne hayt que persévérance.
xiv Je suys pécheur, je le sçay bien ;
Pourtant ne veult pas Dieu ma mort.
Mais convertisse et vive en bien, 108 Mieulx tout autre qu'en pechié mort.
Combien qu'en pechié soye mort,
Dieu vit, et sa miséricorde,
Se conscience me remort, 112 Par sa grâce pardon m'accorde.
xv Et, comme le noble Rommant
De la Rose dit et confesse
En son premier commencement 116 Qu'on doit jeune cuer en jeunesse,
Quant on le voit viel en viellesse,
Excuser, helas ! il dit voir ;
Ceulx donc qui me font telle oppresse 120 En meurté ne me vouldroient veoir.
l6 LE TESTAMENT
xvi Se, pour ma mort, le bien publique
D'aucune chose vaulsist mieulx, A mourir comme ung homme inique
124 Je me jujasse, ainsi m'ait Dieux !
Grief ne faiz a jeunes n'a vieulx, Soie sur piez ou soie en bière :
Les mons ne bougent de leurs lieux,
128 Pour ung povre, n'avant n'arriére,
xvii Ou temps qu'Alixandre régna,
Ung homs nommé Diomedès Devant lui on lui amena,
132 Engrillonné poulces et des
Comme ung larron, car il fut des Escumeurs que voions courir ; Si fut mis devant ce cadès,
136 Pour estre jugié a mourir.
xviii L'empereur si l'araisonna :
« Pourquoi es tu larron en mer ? »
L'autre responce luy donna :
140 « Pourquoi larron me faiz nommer ?
Pour ce qu'on me voit escumer En une petiote fuste ?
Se comme toy me peusse armer,
144 Comme toy empereur je feusse.
xix « Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement, Qui si faulcement me fortune,
148 Me vient tout ce gouvernement.
Excuse moy aucunement Et saiche qu'en grant povreté, Ce mot dit on communément,
152 Ne gist pas trop grant loyauté. »
xvi, m — xxni, 184 17
xx Quant l'empereur ot remiré
De Diomedés tout le dit :
« Ta fortune je te mueray 156 Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fist il. One puis ne mesfit
A personne, mais fut vray homme ;
Valere pour vray le nous dit, 160 Qui fut nommé le Grant a Romme.
xxi Se Dieu m'eust donné rencontrer
Ung autre piteux Alixandre Qui m'eust fait en bon eur entrer, 164 Et lors qui m'eust veu condescendre
A mal, estre ars et mis en cendre Jugié me feusse de ma voix. Nécessité fait gens mesprendre 168 Et faim saillir le loup du bois.
xxn Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre galle
Jusques a l'entrée de viellesse 172 Qui son parlement m'a celé.
Il ne s'en est a pié allé
N'a cheval ; helas ! comment don ?
Soudainement s'en est voilé 176 Et ne m'a laissié quelque don.
xxiii Allé s'en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir, Triste, failly, plus noir que meure, 180 Qui n'ay n'escus, rente, n'avoir;
Des miens le mendre, je dis voir, De me* desavouer s'avance, Oubliant naturel devoir 184 Par faulte d'ung peu de chevance.
Villon, Œuvres. 2
l8 LE TESTAMENT
xxiv Si ne crains avoir despendu
Par friander et par leschier ;
Par trop amer n'ay riens vendu 188 Qu'amis me puissent reprouchier,
Au moins qui leur couste moult chier.
Je le dy et ne croy mesdire ;
De ce ne me puis revenchier :
192 Qui n'a mesfait ne le doit dire.
xxv Bien est verte que j'ay amé
Et ameroie voulentiers ; Mais triste cuer, ventre affamé 196 Qui n'est rassasié au tiers,
M'oste des amoureux sentiers.
Au fort, quelqu'ung s'en recompence, Qui est remply sur les chantiers ; 200 Car la dance vient de la pance.
xxvi Hé ! Dieu, se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle, Et a bonnes meurs dédié,
204 J'eusse maison et couche molle.
Mais quoy ? je fuyoie l'escolle, Comme fait le mauvais enfant.
En escripvant ceste parolle,
208 A peu que le cuer ne me fent.
xxvn Le dit du Saige trop le feiz
Favorable, bien n'en puis mais, Qui dit : « Esjoys toy, mon filz,
212 En ton adolescence » ; mais
Ailleurs sert bien d'ung autre mes, Car « Jeunesse et adolescence », C'est son parler, ne moins ne mais,
216 « Ne sont qu'abus et ignorance ».
xxiv, 185 — xxxi, 248 19
xxviii Mes jours s'en sont allez errant
Comme, dit Job, d'une touaille
Font les filetz, quant tisserant 220 En son poing tient ardente paille :
Lors, s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Si ne crains plus que riens m'assaille, 224 Car a la mort tout s'assouvit.
xxix Ou sont les gracieux gallans
Que je suivoye ou temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans, 228 Si plaisans en faiz et en dis ? 1
Les aucuns sont mors et roidis, D'eulx n'est il plus riens maintenant :
Repos aient en paradis, 232 Et Dieu saulve le demourant !
xxx Et les autres sont devenus,
Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres ;
Les autres mendient tous nus 236 Et pain ne voient qu'aux fenestres ;
Les autres sont entrez en cloistres
De Celestins et de Chartreux,
Botez, housez, com pescheurs d'oistres.
240 Voyez Testât divers d'entre eux.
xxxi Aux grans maistres Dieu doint bien faire,
Vivans en paix et en requoy ;
En eulx il n'y a que refaire, 244 Si s'en fait bon taire tout quoy.
Mais aux povres qui n'ont de quoy,
Comme moy, Dieu doint patience ;
Aux autres ne fault qui ne quoy, 248 Car assez ont pain et pitance.
xxxii Bons vins ont, souvent embrochiez,
Saulces, brouetz et gros poissons, Tartes, flaons, oefz fritz et pochiez,
252 Perdus et en toutes façons.
Pas ne ressemblent les maçons, Que servir fault a si grant peine :
Hz ne veulent nuls eschançons,
256 De soy verser chascun se peine.
xxxiii En cest incident me suis mis
Qui de riens ne sert a mon fait ; Je ne suis juge, ne commis
260 Pour pugnir n'absoudre mesfait :
De tous suis le plus imparfait, Loué soit le doulx Jhesucrist !
Que par moy leur soit satisfait !
264 Ce que j'ay escript est escript.
xxxiv Laissons le moustier ou il est ; Parlons de chose plus plaisante :
Ceste matière a tous ne plaist,
268 Ennuyeuse est et desplaisante.
Povreté, chagrine et dolente, Tousjours despiteuse et rebelle, Dit quelque parolle cuisante ;
272 S'elle n'ose, si la pense elle.
xxxv Povre je suis de ma jeunesse,
De povre et de petite extrace ; Mon père n'ot oncq grant richesse, 276 Ne son ayeul, nommé Orace ;
Povreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaulx de mes ancestres, Les âmes desquelz Dieu embrasse, 280 On n*y voit couronnes ne ceptres.