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qu'il avait appris à parler poitevin avec deux « filles
très belles et gentes », qui demeuraient à Saint-Généroux; ce nom d'un village voisin de Parthenay était peu connu; le poète, après l'avoir situé vaguement dans les « marches de Bretagne ou de Poitou », ajoute, en imitant le langage poitevin :
Mais i ne di proprement ou
Iquelles passent tous les jours.
M'arme! i ne seu mie si fou!
Car i vueil celer mes amours.
Cette discrétion badine a peut-être quelque chose de sincère : Villon avait pu rencontrer à Saint-Généroux un accueil gracieux qui lui avait laissé un honnête et plaisant souvenir, et qui plus tard, après d’autres vicissitudes, le ramena dans ce pays hospitalier.
Coquillard, ou en tout cas ami des coquillards, Villon devait « travailler » avec eux. Nous avons vu comment, au printemps de 1461, Colin des Cayeux était arrêté à Montpipeau et bientôt pendu, et comment Villon, peu de temps après, était, pour un méfait sans doute indépendant, enfermé dans la prison de Meun, d’où le tira au mois d'octobre la grâce octroyée par le nouveau roi de France.
Que devint notre poète, quand il sortit, tout ébloui par le jour retrouvé, de son cachot ténébreux? Son premier mouvement dut le porter vers Paris. Il était Parisien dans l'âme, et l’on voit par son Testament que toutes les impressions de sa vie parisienne, déjà cependant assez lointaine, étaient restées gravées dans son souvenir, tandis que sa vie errante des dernières années n'y avait laissé qu'une trace fugitive.
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Il avait hâte de revoir son « plus que père », et sa mère, et, peut-être, sa « chère Rose », et tous ses amis. Il se proposait sans doute, comme on le voit par la ballade composée dans sa prison, de mener une existence plus réglée et de travailler à devenir « homme de valeur »; mais il entrevoyait aussi avec une joyeuse anticipation le retour à ses anciens plaisirs et aux compagnies dont il avait tant joui.
Il ne pouvait toutefois s'aventurer à Paris avec pleine sécurité. La grâce de Louis XI embrassait vraisemblablement, en une de ces formules générales qu’on trouve souvent dans les lettres de rémission, outre le fait spécial pour lequel Villon avait été emprisonné à Meun, tous ses délits antérieurs, en tant qu'ils étaient spécifiés dans la requête du suppliant (et dans le nombre était sans doute le vol du collège de Navarre). Mais Villon les avait-il tous énumérés ? On peut en douter, et dès lors il pouvait craindre qu'il ne surgit contre lui quelque nouvelle accusation. Aussi, après avoir fait dans la capitale une courte apparition, Jugea-t-il prudent de ne pas trop se montrer : il s'éloigna vite de Paris et alla écrire le Testament dans quelque retraite obscure.
C'est ce que nous montre l'expression qu'il emploie à propos de prétendus renseignements qu'il aurait recueillis sur les trois « orphelins » auxquels il avait fait un legs dans son premier poème :
Item, J'ai seu a ce voyage
Que mes trois povres orphelins Sont creus et deviennent en aage.
1. On a conjecturé que ce fut à Saint-Généroux, près de ses gentilles amies poitevines, et cela est assez plausible.
LA VIE. 65 C'est confirmé aussi par les vers où, invitant le tavernier de la Pomme de pin à venir se faire payer chez lui le vin qui lui était dû, il ajoute : Combien 1, s’il trouve mon logis, Plus fort sera que le devin.
D'ailleurs, comme on l’a remarqué, il n'avait pas eu le temps, dans son court séjour à Paris, de se renseigner sur bien des changements survenus depuis son « partement ». Il croyait que la Maschecroue tenait encore sa rôtisserie près du Châtelet, tandis qu'elle était morte, et il ne savait même pas que son protecteur d'autrefois, Robert d'Estouteville, avait cessé, depuis le 1% septembre, d’être prévôt de Paris (il le redevint en 1465), Au reste il dit lui-même, en parlant de ses anciens légataires :
Et s’aucun ?, dont n'ai cognoissance, Estoit allé de mort a vie 3...
Le Z'estament porte à plusieurs endroits la marque * de l'inquiétude où le poëte était en l’écrivant. Il fait allusion à ceux qui, après tout ce qu'il a souffert, ne jugent pas qu'il a encore assez expié :
Ceux donc qui me font telle oppresse #
En meurté 5 ne me voudroient veoir.
Il se plaint de Fortune, qui n’est pas rassasiée de le persécuter et qui veut sa mort :
Au retour de dure prison, Ou j'ai laissé presque la vie,
1. Toutefois. — 2. Et si quelqu'un d'eux. — 3. Entendez, naturellement, « de vie à mort ». Ce genre de plaisanterie charmait Rabelais, qui en fuit un fréquent usage. — 4. Per. sécution, — 5, Malturité,
Se Fortune a sur moi envie, Jugez s’elle fait mesprison f.
I1 me semble que par raison Elle deust bien estre assouvie!
Se si pleine est de desraison Que vueille que du tout devie ?, Plaise a Dieu que l’ame ravie En soit lassus 3 en sa maison!
Le même sens résulte du passage où il dit, en parlant de maître Guillaume de Villon, qu'il l’a tiré de maint « bouillon » (tourbillon, et au figuré péril) et qu'il ne se réjouit pas « de celui-ci », du péril présent :
Si lui requier a genouillon
Qu'il m'en laisse toute la joie.
C'est dans ces dispositions, mêlées de contentement et de repentir, de crainte et d'espérance, qu'il écrivit le Z'estament. Il y mit sa vie tout entière, tous ses souvenirs et tous ses sentiments. Il ne le laissa pas circuler, probablement, avant d’être sûr de pouvoir se montrer à Paris sans danger : il aurait trop risqué, en le publiant plus tôt, d'appeler sur lui l'attention de la justice.
Nous ne savons comment Villon fut rassuré sur ce qui lui causait tant d'inquiétude à la fin de 1461 ; peutêtre ses amis, et notamment (malgré la requête du poète) Guillaume de Villon, intervinrent-ils encore une fois. Quoi qu'il en soit, il revint à Paris avant la fin de 1462 et reprit son ancien logement au cloître Saint-Benoit. Il y a malheureusement des raisons de croire que, loin de tenir les bons propos
- 1. Si elle a tort. — 2, Que je meure tout à fait, — 3, Làhaut,
formés dans la prison de Meun et renouvelés dans le Testament, il mena bientôt, à l'insu de son vénérable protecteur, une vie aussi déplorable que celle
de ses plus mauvais jours. C’est en effet à cette
époque qu'il paraît avoir fait ses ballades écrites dans le jargon des coquillards. Toutes ces pièces forment un groupe naturel et doivent avoir été composées en même temps et pour la même bande. Or, dans la première, il est parlé de Paris (Parouart en jargon), dans la deuxième de Rueil. D'autre part, dans la seconde, le poète rappelle le supplice de ses amis Regnier de Montigny et Colin des Cayeux : ce dernier ayant été pendu, comme on l’a vu, en 1461, la ballade en question est nécessairement postérieure à cette date. Les ballades, dans leur ensemble, ont donc été écrites après le Testament et quand Villon habitait Paris. Ainsi il était redevenu un membre actif de la Coquille, dont le nom revient souvent dans ces tristes pièces, et il s’en était fait le poète officiel, célébrant, dans leur langue, les exploits des
coquillards et prévenant ses camarades, en homme
expert, contre les dangers du métier. Il était retombé
in profundum malorum, comme disent volontiers les
dossiers du temps, et on pouvait prédire qu'il irait quelque jour rejoindre au gibet ses amis Regnier et Colin.
C'est en effet ce qui deux fois, coup sur coup, faillit lui arriver, la première fois bien peu de temps après sa rentrée à Paris. Dans les premiers jours de
* novembre 1462 il était enfermé au Châtelet, nous ne
savons depuis combien de temps, sous une inculpation de vol, L’inculpation, — chose vraiment sur-
prenante, — n'était pas fondée, ou du moins elle ne put pas être établie, et il allait être relàché, quand un incident se produisit qui suspendit sa libération. La Faculté de théologie avait gardé l’amer souvenir du vol qui, en décembre 1456, l'avait dépouillée de quelques centaines d'écus d'or. Ayant appris que l'un des auteurs de ce vol, — connus par la déposition de Gui Tabarie, — était détenu au Châtelet et allait être relâché, elle mit opposition à la levée de l’écrou, et fit interroger Villon sur cette vieille affaire. Celui-ci avait dû prendre soin de faire comprendre le vol du collège de Navarre dans la rémission générale accordée par les lettres de 1461 : il avoua donc sans se faire prier la part qu'il y avait prise, et reconnut en avoir tiré cent vingt écus d'or. Mais si la rémission royale éteignait pour ce fait l’action criminelle, elle ne pouvait éteindre l’action civile de la partie lésée. La Faculté, munie d'un double de l'interrogatoire, réclama la somme au prisonnier. Où le pauvre diable aurait-il trouvé cent vingt écus d'or? Le grand bedeau se contenta de lui faire signer l'engagement de rembourser cette somme en trois ans par paiements échelonnés d'année en année. Il est évident que cet engagement aurait été dérisoire s'il n'avait pas été pris sous la garantie de gens solvables, et cela montre que Villon avait encore des parents ou des amis qui lui portaient un réel intérêt. Il vit ainsi s'ouvrir devant lui les portes du Châtelet; mais il les avait à peine franchies qu'ilallait les repasser de nouveau, et se trouver bien près, cette fois, de ne quitter sa geôle que pour la potence.
Par un beau soir de ce même mois de novembre
A RD nr en : Po