Après la mort il n'y a plus de remise
Grigny, à Moutonnier, à maître Jacques Raguier, à maître Jean Mautaint, à « son procureur » Fournier, à Jean Trouvé, au Chevalier du guet et aux piétons sous ses ordres, à Perrenet Marchant, à Jean le Loup et à Cholet, aux trois « pauvres orphelins » Colin Laurens, Girard Gossouin et Jean Marceau, aux deux «pauvres clercs » maître Guillaume Cotin et maître Thibaud de Vitry !, aux « pigeons » pris en la trappe (enfermés au Châtelet), aux hôpitaux, aux vagabonds noctambules, à son barbier, à son savetier, à son fripier, aux Mendiants, aux Filles-Dieu et béguines, à Jean de la Garde, à un anonyme auquel il gardait rancune ?, à Mairebeuf, à Nicolas de Louviers.
Ces legs ont presque tous une forme éminemment facétieuse et fantaisiste ; il s’y cache déjà parfois une pensée plus profonde, mais ce qui y domine c’est la gaieté. Le premier est sérieux : en léguant à Guillaume de Villon sa renommée,
Qui en l'honneur de son nom bruit,
le poète veut lui prouver que les soins qu'il a donnés à l'écolier ne sont pas perdus, qu'il aura sa part dans la gloire déjà acquise au nom de Villon. Le second, adressé à sa maîtresse, est dans le goût conventionnel de la poésie d'amour imitée d'Alain Chartier; mais il est gracieux : à celle, dit-il,
Qui si durement m'a chassé...
Je laisse mon cuer enchassé,
1. Cf. p. 36. — 2. Il me paraît probable qu'il s’agit ici de ce Jean le Mardi qui accompagnait Philippe Sermoise dans l’échauffourée où ce dernier fut tué par Villon; ; peut-être aussi est-ce le Noël Jolis auquel il ne témoigne pas moins d'hostilité dans le Testament.
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L'OEUVRE. 123 Palle, piteux, mort et transi.
Elle m'a ce mal pourchassé, Mais Dieu lui en fasse merci!
Les autres sont tous des plaisanteries, que l’on peut diviser en trois groupes. Beaucoup consistent à léguer telle ou telle enseigne de Paris, et l'humour résulte de l'appropriation de chaque legs à chaque légataire, appropriation qui naturellement nous échappe quelquefois : nous comprenons que le poète laisse au boucher Jean Trouvé le Mouton, le Bœuf couronné et la Vache; au Chevalier du guet le Heaume et aux archers qui font les rondes de nuit la Zanterne; à l'épicier Jean de la Garde le Mortier d'or; nous supposons que maître Pierre de Saint-Amant dut à son goût de l'équitation de recevoir à la fois le Cheval blanc, la Mule et l'Ane rayé, et que Guillaume Cotin et Thibaud de Vitry aimaient le jeu de boule, puisqu'ils héritent de la Crosse et en outre d’un « billard » {à peu près synonyme); et si maître Jacques Raguier reçoit non seulement « le trou de la Pomme de Pin », mais encore l’abreuvoir Popin {ce n’est plus une enseigne), nous devinons que c'était un rude buveur, ce que nous confirme le Testament.
Ces facéties ont perdu de leur sel pour nous ; celles du second groupe sont plus neuves et nous amusent encore. Villon, qui s’est déjà arrogé le droit de distribuer à ses amis, comme étant son bien, les enseignes de sa bonne ville de Paris, répartit maintenant sa fortune personnelle, et il n'y regarde pas : à l’un il laisse cent francs « pris sur tous ses biens », mais, avec la prudence d’un homme pratique, il fait cette sage res-
triction :
Mais quoi? je n'y comprens en riens Ce que je pourrai acquerir !
Il se compromet moins encore en léguant « une poignée » de ses biens, qu'il prise à quatre blancs, et il ajoute avec un regard attendri pour les trois « petits enfants tout nus, pauvres orphelins dépourvus », auxquels il a fait ce don magnifique {on se rappelle que c’étaient de vieux usuriers) :
Ils mangeront maint bon morceau, Les enfants, quant je serai vieux!
En attendant il « ordonne » qu'ils soient pourvus de tout,
Au moins pour passer cest hiver.
A ses deux autres « pauvres clercs » il assigne un cens « sur la maison de Guillot Gueuldry ». En maint endroit il parle en grand seigneur, en chevalier, laissant à l’un trois chiens, à l’autre six, à celui-ci son « branc » (qui, il est vrai, est en gage), à celui-là son haubert, ou bien ses gants et sa huque de soie, à d'autres ses bonnets, ses chausses, son diamant: puis tout à coup le bohème reparaît quand il lègue à Robert Valée ses « braies », qui sont retenues pour
1. Il lègue encore bien d’autres choses à son ami Jaquet Cardon dans des vers où étincelle son humour :
Le glan aussi d’une saussoie (plantation de saules) Et tous les jours une grasse oie,
Et un chapon de haute graisse,
Dix muis de vin blanc comme croie (craie),
Et deux procès, que trop n’engraisse.
Quelle sage précaution, après lui avoir fait une vie si plantureuse ! et quel expédient sûr pour combattre l'obésité!