Où je puisse me réfugier
els
oo | se , NP CHSCT CE PET CEE 22 En LA
| L'OŒUVRÉ. | 449
révélé avec autant de franchise et de netteté, nous touche et nous passionne.
La poésie personnelle, quoi qu'on en ait dit, aura toujours une valeur et un attrait sans pareils : une valeur de document, un attrait de sympathie. Un poète moderne, qui, d’une qualité d'âme bien différente de celle de Villon, a cependant, comme lui, éprouvé l'irrésistible besoin de nous initier à ses « combats intimes », nous l’a dit admirablement, en parlant des amitiés lointaines que valent aux poètes leurs révélations sur leurs propres souffrances, et qui leur apportent une joie pure :
Et nous la méritons, cette ivresse suprême; Car si l'humanité tolère encor nos chants, C’est que notre élégie est son propre poème,
Et que seuls nous savons, sur des rythmes touchants, En lui parlant de nous, lui parler d’elle-même.
Cette poésie personnelle, l'antiquité l'avait connue, au moins l'antiquité romaine, car les Grecs n’ont guère confié à la Muse que des sentiments généraux, si on en excepte l'amour, qui lui-même est, au fond, le moins personnel des sentiments, et dont l'expression par un amoureux convient à tous les amoureux. La « satire » romaine contient une très large part d’autobiographie :, Lucilius, nous dit Horace, avait exposé en ses vers toute sa vie « comme dans un de ces tableaux que colportent les naufragés »; Catulle nous initie à mille incidents de son existence privée, et met à nu devant nous les contradictions de son cœur ; Tibulle et, à un moindre degré, Properce nous révèlent souvent leur vie et leur âme; Horace luimême nous livre à chaque instant des fragments
d'une confession générale, si on peut appeler ainsi des aveux où il entre si peu de repentir; puis ce trait éminemment romain disparaît dans l'art con-
ventionnel et dans l’imitation de la poésie alexandrine. Le christianisme, qui approfondit l'analyse des âmes, aurait dû développer ce genre, mais iln'a pas, dans la période antique, produit de poésie adéquate à sa valeur morale, et c’est en prose qu'il à inspiré, dans les Confessions de saint Augustin, l'un des plus saisissants examens de conscience que l'humanité ait produits.
Ce n'est en général que lentement que la poésie personnelle arrive à se faire jour : le moyen âge l'a peu connue, au moins en France, car Dante a rempli de sa puissante personnalité toutes ses œuvres, même les plus objectives en apparence. Chez nous la poésie lyrique, organe naturel de l'expansion de l’âme du poète en dehors de lui, a presque exclusivement servi de véhicule à des sentiments de pure convention, dont on apprenait la combinaison et l'expression comme on apprenait les règles de la construction des strophes et de leur mise en musique. Çà et là cependant nous trouvons quelques notes qui annoncent de loin Villon. Colin Muset nous fait connaître ses goûts de gentil bien-être et quelques épisodes de son existence vagabonde. Rustebeuf étale sous nos yeux, — mais peut-être avec l’exagération professionnelle, — sa vie précaire de jongleur et les petites misères de son ménage. Plus tard, Eustache Deschamps, dans beaucoup de ses innombrables ballades, se met lui-même en scène pour nous confier ses ennuis domestiques, ses mésaventures de cour, ses impressions de voyage,
PO 0 PE LS re tend v. k EU , AM PONT eur +
L'OEUVRE. 151 et nous parle librement de son physique, de sa santé, surtout de ses besoins d'argent. Christine de Pisan a laissé s'échapper dans ses gracieuses poésies, — dont la plupart ont sans doute, malheureusement, été composées au nom d’autres personnes, — plus d’un soupir sur son triste veuvage. Dans le monde factice qu'anime l'ingéniosité de Charles d'Orléans passe aussi un souffle de la vie réelle de l’auteur, vie qui eût été si vraiment poétique s’il avait su l’exprimer et d’abord, on peut le dire, la comprendre. Mais aucun poète ne s'était encore avisé de se prendre lui-même pour le sujet central de son œuvre, celui vérs lequel tout converge, et c’est ce qu'a fait l’auteur du Testament, car toutes les marionnettes dont il tient les fils dansent leur ronde autour de lui et sont en rapport intime avec celui qui les fait mouvoir.
De-cette poésie qu'il avait inaugurée il est resté longtemps le seul représentant. Les poètes du xvi° siècle étaient trop occupés à copier les modèles grecs, latins et italiens pour avoir le loisir de regarder en eux-mêmes : seul Du Bellay a mis un peu de son âme dans deux ou trois sonnets, qui par là même se détachent du reste de son œuvre. Regnier parle de lui-même avec une franchise qui rappelle celle de Villon, et qui par endroits est aussi pathétique ou aussi cynique, mais Regnier est en tout un isolé. Au xvrr° siècle, attaché avant tout à l’expression noble, élégante et juste d'idées générales, il n'y a que La Fontaine qui laisse çà et là percer quelque trait naïf ou charmant sur sa façon de comprendre et de goûter la vie, sur son âme indolente, voluptueuse
et tendre. Il faut franchir tout le xvim° siècle — purement intellectuel — pour retrouver dans André Chénier, élève des élégiaques latins, mais les dépassant en profondeur, la sincérité des cris sortis du cœur et l'expression passionnée des ivresses et des dégoûts de la vie. Cependant la poésie personnelle avait jailli en Allemagne dans les ZLieder de Gœthe et devait arriver à une rare perfection dans ceux de Heine. Les poètes anglais en faisaient un instrument d'analyse minutieuse avec Wordsworth ou, avec Byron, une orgueilleuse provocation. En France elle s’éveillait avec Lamartine, bien que ce noble poète n'ait livré à sa lyre que la partie la plus vague, la plus généralement humaine, de ses sentiments. Alfred de Vigny, dès son début et jusqu'à la fin, a fait retentir sur la sienne la plainte altière de son âme orgueilleuse et solitaire. Quant à Victor Hugo, sous forme d'épanchements personnels, il a développé des thèmes plutôt qu'il n'a exprimé des émotions, sauf dans la partie de son œuvre consacrée à la plus grande douleur de sa vie. Alfred de Musset, qui se piquait d’avoir « un cœur humain à lui », différent de celui des autres, a été dans la première moitié du siècle le vrai représentant de la poésie personnelle, et lui a donné un charme à la fois exquis et troublant. Puis sont venus trois poètes bien différents, mais qui tous
trois ont cherché leur inspiration dans leur être .
intime et dans les luttes que s’y livrent des sentiments contradictoires, Baudelaire, Sully Prudhomme et Verlaine. Le dernier seul est de la vraie lignée de Villon, et je reparlerai de lui en étudiant l'influence de celui-ci; mais tous trois ont en commun avec l’au-
teur du Testament d'avoir, si l’on ose dire ainsi, fait leur lyre de leur propre cœur. Le premier vivait cependant à l'époque où Gautier et Leconte de Lisle enseignaient à la poésie l’impassibilité; le second avait appartenu à ce groupe des Parnassiens qui, sous l'inspiration de ces maîtres, regardait la poésie comme l'expression aussi parfaite que possible des choses éternelles et déclarait indignes d'elle les petites aventures de la vie réelle de chacun: le troisième a été le précurseur de cette école qui, en n'exprimant les sentiments que par des symboles, leur enlève par cela même toute individualité. Mais la nature chez eux a été plus forte que l’enseignement ou le milieu :
Puisque c’est (on métier, misérable poète,
dit Musset avec un juste sentiment du destin invincible auquel obéissent les poètes ainsi doués, Puisque c'est ton métier de faire de ton âme
Une place publique, et que, joie ou douleur, Tout demande sans cesse à sortir de ton cœur...
Eh bien! ce besoin, qui pousse, comme Musset l’a dit ailleurs si magnifiquement, le poète à offrir son cœur en pâture aux autres hommes, Villon est le premier qui l’ait ressenti, et c'est par là que son œuvre est surtout originale et qu'il mérite le nom de premier des poètes modernes.
Il mérite celui de poète et même, çà et là, de grand poète, par des qualités variées. La plus saillante, celle qui le caractérise peut-être le plus, est la facilité avec laquelle il passe d’un ton à l’autre, entremélant sans cesse le plaisant au sérieux, allant du rire aux
ot ADR pi A'e-e D dd" M'A 4 2,7" D: 4
larmes avec une brusquerie apparente qui sans doute | est chez lui surtout instinctive, mais qu'il a certainement dirigée avec intention pour produire un effet artistique, comme l’a fait, seul après lui avec autant de maestria, un poète qui, supérieur assurément, lui ressemble en plus d'un point, Henri Heïine. Ce mélange fait parfois, chez l'un comme chez l’autre, l'effet d’une dissonance aiguë, quand, par exemple, une rêverie mélancolique se termine par un sarcasme ou qu'une facétie burlesque sert d'introduction à l’effusion la plus émue. Mais cette dissonance est un effet voulu, qui, en secouant les nerfs du lecteur, accroît et rend plus vibrante l'impression qu'il s’agit de leur communiquer. On a dit avec raison, je l'ai déjà remarqué, que « je ris en pleurs » est la vraie devise de notre poète.
Il a ensuite le don d'observer la réalité extérieure et d'en rendre surtout l'aspect pittoresque ou comique. Pour ne rappeler que les exemples cités plus haut, il a vu en poète et il a su peindre en artiste les vieilles accroupies autour de leur petit feu de chènevottes, et les femmes assises dans l’église sur le repli de leurs robes, et les écoliers modèles tenant leurs pouces dans leurs ceintures, et le bon Jean Cotart allant se coucher en trébuchant, et les crânes entassés dans les charniers des Innocents, et les squelettes des pendus balancés par le vent aux poutres de Montfaucon.
Avec ce don d'observateur et de peintre, il a de la gaïté et de l'esprit. Même quand on ne saisit pas exactement le sens de ses plaisanteries, on en rit involontairement, tant il est visible qu'il s’en amuse, tant on
CC ‘AR, , r re er) : 3 = VE 7: 1 È A
Fete L'ŒUVRE. | 155
devine l'effet qu'elles devaient produire sur ceux qui
les entendaient pleinement, tant l'agencement même des mots, souvent imprévus, est plein d’enjouement communicatif. Lisez par exemple ce huitain, où il ridiculise un personnage dont nous savons seulement qu'il était sergent à verge au Châtelet; nous entendons d'ici les risées des auditeurs familiers avec la victime et nous voyons le dépit de celle-ci :
Item, donne au Prince des Sots,
Pour un bon sot, Michaut du Four,
Qui a la fois 1 dit de bons mots
Et chante bien Ma douce amour!
Je lui donne, avec le bonjour;
Brief, mais qu’il fust ? un peu en point, Il est un droit sot de sejour #,
Et est plaisant... ou il n’est point.
Ses plaisanteries ne sont pas toujours délicates, ni fines, il tombe souvent, et sans le faire exprès, dans une basse trivialité, comme font d’ailleurs presque tout ses contemporains, et il abuse du jeu de mots, bien qu'il en tire parfois d’heureux effets *. Mais il a une verve jaillissante qui entraîne et à laquelle on pardonne ses écarts. Sa langue est inégale : obscure, empêtrée et maladroite quand il veut l’élever au style noble, elle est souvent d’un tour vif et aisé, d’un jet dru, d’une précision merveilleuse. Le besoin de la rime, qui revient si rigoureusement dans ses huitains sur trois rimes et surtout dans ses ballades, le fait
1. De temps en temps. — 2. S'il était seulement, — 3. Dispos, frais (se dit proprement d'un cheval bien reposé).
4. La reine Blanche ou blanche comme lis, où blanche est nom propre ou nom commun, est un vers délicieux par son équivoque même.
tomber dans des superfluités ou des impropriétés; mais quand il est dans ses bons moments il choisit ses mots avec un rare bonheur et n'en admet ni d'inutiles ni de faibles. Sa syntaxe est trop souvent imparfaite et négligée : c'est son plus grand défaut d'écrivain et l’une des plus grandes causes de l'incertitude et de l'obscurité de son texte. On dirait qu'il a mis une sorte d'affectation d'insouciance à commencer l'un et l'autre de ses poèmes par une phrase qu'il a laissée inachevée : Je, François Villon, escolier, n'est le sujet d'aucun verbe; Æn l'an trentiesme de mon aage entame une phrase, qui est interrompue par une incise, Nonobstant maintes peines eues, etc., et qui ne se termine pas. Cette maladresse à construire des propositions un peu longues ou une chaîne de propositions était commune alors et s'est prolongée fort tard. Regnier, en cela comme en d'autres choses, est fâcheusement l'émule de Villon : il est telle de ses satires qui, elle aussi, débute par un commencement de phrase resté suspendu en l'air. Il a fallu les soins attentifs et minutieux des puristes du xvi1° siècle pour astreindre les écrivains à mettre dans leur syntaxe l’ordre et la dépendance qui ont tant contribué à donner à l'élocution française cette clarté qui la distingue entre toutes.
La versification de Villon n’est pas ce qui contribue le moins à l'effet produit par sa poésie. Ses huitains alertes et bien troussés, coupés en général en deux moitiés distinctes que relie la rime commune à la première et à la seconde, se détachent avec un rythme et un relief saisissants. Pour la rime il se permet beaucoup de licences. Il° fait rimer, à la
La la ss
“ar RTE ? c SR 7” VU.
parisienne, er avec ar, oi avec ai et avec é, et supprime au besoin l’e atone qui suit une voyelle (Troies rimant avec trois); il associe quelquefois, ce qui est plus critiquable, une voyelle longue avec une brève, ostes avec sotes ; il se permet même souvent des demi-assonances, faisant rimer, sans tenir compte de la différence des consonnes internes, fuste avec [usse, rouges avec courges, enfle avec temple et même peuple avec seule et Grenoble avec Dole; mais jamais il ne néglige l'identité parfaite des finales {qu'il obtient parfois, il est vrai, en ajoutant une s irrationnelle), et il recherche constamment la consonne d'appui, ce qui ajoute à ses vers beaucoup de charme et de pouvoir mnémonique, quand cette recherche y est conciliée avec le choix juste des mots et des tournures. Des strophes comme les deux que je cite au hasard, qui se gravent dans la mémoire dès qu'on les a lues, doivent une grande partie de leur valeur à l'emploi de rimes riches, portant sur des mots qui semblentnécessaires, et dont le choix satisfait l'esprit comme leur assemblage captive l'oreille :
Ou sont les gracieux gallans
Que je suivoie au tems jadis,
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en fais et en dis?
Les aucuns sont mors et roidis,
D'’eux n’est il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis, Et Dieu sauve le remenant1!
Que vous semble de mon appel, Garnier? fis je sens ou folie?
Toute beste garde sa pel :
Qui la destreint, efforce ? ou lie,