Le restant. — 2. Si on la contraint, violente
S'elle peut, elle se deslie,
Quant done, par plaisir volontaire, Chantée me fut ceste omelie, Estoit il lors tems de me taire?
Cet attrait est surtout sensible dans les ballades, où les mêmes rimes reviennent à chaque strophe : quand le poète réussit, sans employer de chevilles, de termes impropres ou de constructions forcées, à rimer richement d’un bout de la pièce à l’autre, — et cela lui est arrivé plus d’une fois, — la ballade atteint la perfection des joyaux les plus finement ciselés, et le lecteur subit un charme des causes duquel, le plus souvent, il ne se rend pas compte, mais que le poète a certainement voulu mettre dans son œuvre.
Grâce à toutes ces qualités, la poésie de Villon exerce sur nous le même genre de fascination que la prose de Rabelais, dont je ne sais quel pas= sionné disait quil n'avait pas besoin d'en comprendre le sens pour en jouir et s’en émerveiller. Leur phrase à tous deux est comme une formule magique, comme un sortilège où les mots doivent leur pouvoir, non pas tant à leur signification directe qu'à leur sonorité, à leur arrangement et à leur. mystère même. Les sujets des poèmes de Villon ont perdu depuis des siècles tout ce qui en faisait l’intérêt momentané et sont devenus tellement lointains que souvent les recherches les plus sagaces n’ont pu lever qu'un bien petit coin du voile qui les couvre; ils sont d’ailleurs si particuliers et souvent si déplaisants qu'ils ne peuvent exercer aucun attrait par eux-mêmes; sa langue a vieilli au point d’être en
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L'OEUVRE. 159 certains endroits inintelligible même pour les érudits; les formes de sa versification ont passé de mode; tout le milieu moral et intellectuel dans lequel il se mouvait a été profondément transformé ; — et cependant, grâce à la force et à la vie qu’on sent qui animent cette poésie si éphémère en apparence, ses strophes, lues ou répétées, nous produisent encore cet effet indéfinissable, mais incontestable, qu'éprouvent par un instinct commun, dans lequel ils sont sûrs de s'entendre, tous ceux qui sont sensibles à la vraie poésie, cet effet que la vraie poésie produit seule, et qu'elle produit toujours. Parmi ceux qui subissent ce charme, il en est, en petit nombre, qui s'efforcent de le pénétrer, et ceuxlà, plus ils poussent loin leur étude du texte qui les attire, plus ils découvrent à cette musique, captivante én elle-même, d’intentions accessoires, de résonnances profondes et d’harmoniques : c’est là le propre de toute poésie vraiment originale, et un des traits quiattirent éternellement autour de certaines œuvres, souvent fermées au vulgaire, les « amants des loisirs studieux ».
Telles sont les principales qualités de fond et de forme qui nous frappent dans la poésie de Villon. Mais celle qui les domine toutes, c’est la vérité de son inspiration, la sincérité de ses sentiments et la simplicité de l’expression qu'il leur a donnée. C'est par là qu'il s'élève au-dessus de tous ses contemporains, notamment d'Alain Chartier, de Martin Le Franc et de Charles d'Orléans. Il a résolument rejeté la friperie du Roman de la Rose, dans laquelle ils sont encore enveloppés, et que ce dernier, si bien doué
par la nature, n'a su que rajeunir en y cousant ses. paillettes. Il a donné à sa poésie un fond réel et une ; forme directe.
Ce n’est pas tout : au sentiment réaliste et à la. puissance plastique que nous avons signalés se joignait chez lui un don tout personnel de fantaisie. Les idées les plus folles lui passaient par la tête, et il savait les arrêter au passage et les fixer par des mots précis. Il se qualifie lui-même, et à bon droit, de « fils de fée » : la plus fantasque des fées l'avait. touché de sa baguette. Mais ce qui est remarquable, c’est que cette fantaisie s'épanouit sur le fond d'un : très solide bon sens. À cette époque de convention, de pseudo-chevalerie, de galanterie quintessenciée, il n'émet que des idées saines, Justes, bourgeoises | même, comme dans lés Contredits de Franc Gontier, où il rit au nez des faiseurs d'idylles sentimentales.
Cet esprit bourgeois se marque encore, et d’une manière fàcheuse, par l'absence totale, chez Villon, du sentiment de la nature, même conventionnel. On a remarqué que son œuvre poétique est peut-être la seule, même de son temps, où il n’y ait pas un coin. de paysage, pas un brin de verdure, pas un chant … d'oiseau : « Tous les oiseaux d'ici à Babylone » ne valent pas pour lui une bonne chambre bien nattée avec un repas succulent. Il a parcouru toute la France sans en rapporter une seule impression de campagne. C’est un poète de ville, plus encore : un poète de quartier. Il n’est vraiment chez lui que sur la montagne Sainte-Geneviève, entre le Palais, les collèges, le Châtelet, les tavernes, les rôtisse-
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L'OEUVRE. 461 ries, les tripots et les rues où Marion l'Idole et la grande Jeanne de Bretagne tiennent leur « publique école ». C’est pour le monde spécial qui fréquente ces lieux divers qu'il écrit, c'est par ce monde seul que, dans son temps, il pouvait être pleinement goûté. S'il n'avait pas eu les tragiques aventures qui interrompirent sa carrière normale, s’il s'était contenté d’être un écolier paresseux et un coureur de tavernes, il n'aurait peut-être fait que des poésies d'étudiant, comparables à celles que nous voyons éclore de nos jours dans les brasseries qui ont rem= placé les anciens cabarets. La souffrance n'aiguisa pas seulement son esprit; elle tira de son cœur des accents que nul n'avait fait entendre jusque-là. Fils du peuple, entré par l'instruction dans la classe lettrée, puis déclassé par ses vices, il dut à son humble origine de rester en communication constante avec les sources éternelles de toute vraie poésie. Mais sa poésie n'est pas une poésie vraiment populaire farcie d’allusions érudites et même de latin, elle n’était, dès qu’elle se produisit, intelligible qu'aux lettrés. Heureusement pour lui, il ne fraya que peu avec les grands et ne réussit pas à se faire de son art un instrument de fortune auprès d’eux. Il écrivit pour s’amuser, pour amuser ses pareils, et pour déverser la masse d'émotions, d'idées et d'observations qui lui emplissaient le cœur et la cervelle. Et il s’est trouvé par là même que, dans son œuvre pourtant bien brève, il a donné à son temps l'expression poétique la plus complète et la plus originale qui pût lui être donnée. La poésie du xv® siècle était condamnée à manquer d'inspiration épique, de grandeur morale et
de vrai sentiment de la nature. Elle n'avait pas d'a à déployer ni de chants sublimes à faire entendre; | quand elle essayait de quitter le sol, elle s’enlevait lourdement et retombait vite; elle ne pouvait que voleter près de terre et se Hé en pentes gazouil- * lements ou en prétentieux ramages. Elle n’était faite ni pour les sommets, ni pour les libres plaines, ni. pour les nobles avenues. C’est dans les rues étroites et bruyantes du quartier latin qu'elle a rencontré, z grâce à la vie ardente et heurtée d'un « fruit sec ». qui se trouvait avoir du génie et d'un « mauvais garçon » qui se trouvait avoir du cœur, le sujet et le. représentant qui pouvaient la faire sortir de sa banalité emphatique où maniérée et qui lui méritent, plus que tout le reste, l'attention de la postérité.
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