m'a nourri
favori du duc de Berry jadis détesté du peuple :
se remémorant tout à coup les mauvais traitements subis à Meun, il s’écrie :
.… Quant j'en ai memoire,
Je pri pour lui (et reliqua)
Que Dieu lui doint (et voire, voire)
Ce que je pense, et cetera!
« Oh! ajoute-t-il, ce que je pense, ce n’est pas du mal, ni pour lui, ni pour son lieutenant, ni pour son official, qui est gracieux et plaisant, ni pour le petit maître Robert (sans doute un assesseur de l'official) : je les aime tous... autant que Dieu aime les Lombards {les usuriers)! »
Mais il ne se plaint, en somme, que de l’excessive rigueur de sa prison : il ne proteste pas de son innocence. Il avoue même son méfait quand, dans le poème composé peu après sa délivrance, il assure que, si un généreux protecteur lui « changeait sa mauvaise fortune en bonne, » il ne mériterait plus
de reproche, et qu'il ajoute :
Necessité fait gens mesprendre !
Et faim saillir ? le loup du bois.
Dans sa prison même, réfléchissant à son passé si orageux, à son présent si triste, à son avenir si incertain, il composait la ballade où il représente son cœur l'interpellant et lui disant des vérités auxquelles il essaie en vain de se soustraire. Le cœur se désole de le voir
retrait 3 ainsi seulet, Com povre chien tapi en reculet#,
1. Se mal conduire. — 2. Sortir. — 3. Retiré. — 4, Dans un renfoncement,.
lui dit qu'il s’est attiré ces maux par sa « folle plai-
sance », ét, lui rappelant qu'il a trente ans déja, lui demande quand il sera enfin « hors d'enfance » et se décidera à devenir un « homme de valeur ». Le poète allègue que ses maux lui viennent de la planète Saturne, sous la domination de laquelle il est né (on attribuait à cet astre la plus fâcheuse influence). Mais le cœur lui réplique, en s'appuyant sur l’autorité de Salomon, que l’homme sage est maître de sa destinée et sait subordonner les influences célestes à sa volonté. Villon ne proteste que faiblement, car là comme ailleurs il est sincère, et il promet de suivre les conseils qu'on lui donne, c'est-à-dire de se remettre sérieusement à l'étude et de travailler à se refaire une vie régulière.
Il espérait donc que sa captivité ne serait pas de longue durée, et qu'il pourrait bientôt retrouver ses amis. Il leur avait adressé, au début de son emprisonnement, une étincelante ballade, qu'il trouva sans doute moyen de faire parvenir au dehors, et qui nous introduit dans le monde où il vivait d'ordinaire, quand il n'en fréquentait pas un autre bien pire, dont, à bon escient, il ne dit rien ici. [ fait appel, pour le tirer de sa fosse, pour lui tendre un « corbillon » dans lequel il remontera au grand jour, à toute la joyeuse bande des poètes, des chanteurs, des bons vivants, qui doivent faire preuve d'esprit de corps envers un des leurs. Ces jolis vers prouvent que dans ce monde frivole il était déjà célèbre et aimé :
Chantres chantans a plaisance, sans loi, Galans, rians, plaisans en fais et dis,
a LEE CRE vi À re is -
Courans, alans, frans de faux or, d’aloi, Gens d’esperit, un petit estourdis,
Trop demourez, car il meurt entandis 1!
Faiseurs de lais, de motès et rondeaux, Quant mort sera, vous lui ferez chaudeaux ?!
Ou gist il n'entre esclair ne tourbillon :
De murs espois on lui a fait bandeaux.
Le laisserez la, le povre Villon?
Jeuner lui faut dimenches et mardis,
Dont les dens a plus longues que rasteaux.
Après pain sec, non pas après gasteaux, En ses boyaux verse eau a gros bouillon; Bas en terre, table n’a ne tresteaux :
Le laisserez la, le povre Villon?
De ces « gens d'esprit », de ces chanteurs, de ces galants, plus d'un pouvait sans doute avoir accès en haut lieu, intercéder pour le captif et lui faire obtenir « grâces et royaux sceaux ». C'est en tout cas ce qu'il obtint au mois d'octobre 1461, par un enchaînement de circonstances qu'il n'avait guère pu prévoir.
Le 22 juillet de cette année, le roi Charles VIT finissait sa triste existence, et son fils Louis, réfugié auprès du duc de Bourgogne, se hâtait bientôt de rentrer en France : ilse faisait sacrer à Reims, se rendait à Paris et peu après parcourait la Touraine, l'Orléanais et d’autres provinces ; au commencement d'octobre il était à Meun. C'était l'usage que les rois, après leur sacre, fissent, dans les différentes villes où ils entraient, des remises de peine {comme on en fait encore aujourd'hui à certaines fêtes); Villon
bénéficia de cette coutume, bien que prisonnier de
l'évêque, la grâce royale étant au-dessus de toutes