‹ François VillonChapitre 7 sur 50 · Pendant ce temps. — 2. Brouets réconfortants · texte numérisé non relu

Pendant ce temps. — 2. Brouets réconfortants

les juridictions. A l’effusion de sa reconnaissance envers « Louis, le bon roi de France, » — auquel il souhaite le bonheur de Jacob, la gloire de Salomon, la longévité de Mathusalem, et (ce qui aurait peut-être moins enchanté Louis XI) « douze beaux enfants, tous mâles », — il ne mêle l'expression d’aucune autre gratitude. Il semble donc qu'il ait dû sa liberté au roi seul : il avait pu, sachant l’arrivée de Louis à Meun, lui faire tenir une supplique exposant son cas.

Ce n'était pas seulement à l'occasion de leur avènement ou de leurs entrées que les rois accordaient des remises de peine comme celle qu'obtint notre poète. La chancellerie royale expédiait journellement des « lettres de rémission », obtenues par faveur, à la suite de recommandations puissantes et d'ordinaire bien payées. Cet usage, ou plutôt cet abus, — qui rendait toute Justice incertaine et permettait souvent aux malfaiteurs les plus dangereux de renouveler vingt fois leurs exploits, — se trouve avoir ouvert à l'histoire des mœurs aux xive et xv° siècles une source des plus riches et des plus variées. Les lettres de rémission reproduisent en effet la supplique présentée par celui qui les obtient ou par ceux qui parlent en son nom, et il était de règle que cette supplique exposât dans tous ses détails, — afin qu'on ne pût en contester l'identité, — le délit ou le crime dont on demandait le pardon. Le récit n'était sans doute pas toujours absolument sincère : d'ordinaire il atténuait autant que possible la gravité du fait et de ses conséquences; toutefois il ne s’écartait jamais beaucoup de la vérité, de peur

qu'on ne fit révoquer la rémission comme obtenue subrepticement, et il était en tout cas très exact dans les circonstances indifférentes à la culpabilité, De là vient que les lettres de rémission nous ont conservé une foule de petits tableaux de mœurs d’une vie et d’une couleur incomparables. Nous voudrions

bien avoir celle que Louis XI accorda à Villon

nous y apprendrions non seulement ce qui lui avait valu d’être enfermé dans une prison si rigoureuse, mais encore sans doute plus d’un fait de sa vie antérieure, car les lettres de rémission mentionnent souvent, pour les absoudre, des délits antérieurs à celui à l’occasion duquel elles sont données. Malheureusement elle s’est perdue, comme bien d’autres documents qui nous auraient permis de reconstituer cette vie dont les étranges vicissitudes avaient nécessairement laissé dans les archives judiciaires des empreintes bien plus nombreuses que celles qui ont été Jusqu'ici découvertes.

Tâchons cependant, à l’aide des pièces officielles qui ont été retrouvées et de ce que le poëte nous dit de lui-même, de nous figurer la façon dont avait vécu jusque-là le prisonnier que Louis XI, sans savoir probablement le don qu'il faisait à la poésie française, arrachait en octobre 1461 aux sombres oubliettes du château de Meun.

Villon, en sortant de prison, avait trente ans, nous

l'avons déjà vu. S'il commence son Testament, com-

posé peu après, en disant :

En l’an trentiesme de mon aage,

c'est pour avoir un vers bien frappé et un chiffre

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1% s FRANÇOIS VILLON.

rond, Il était donc né en 1431. Sa vie de débauche 4

et de misère, autant sans doute que les souffrances de la prison, l'avait émacié et flétri et lui donnait l'apparence d’un vieillard :

Qu'est ce a dire ? que Jeanneton

Ne me tient plus pour valeton!,

Mais pour un vieil usé roquart ? :

De vieil porte voix et le ton,

Et ne suis qu'un jeune coquart 8.

Il se représente comme « plus noir que müre, plus maigre que chimère », et, en léguant son corps « à notre grande mère la terre », il fait cette remarque à la fois souriante et lugubre :

Les vers n’i trouveront grant graisse :

Trop lui a fait faim dure guerre!

Au reste il n'avait jamais été gras. Déjà dans son premier poème, à l’âge de vingt-cinq ans, il nous dit qu'il est « sec et noir comme écouvillon ». Malgré cela, il avait un fonds de santé solide. S'il fait son testament, c'est qu'il se sent faible

Trop plus de biens que de santé;

et il reconnaît, en s’en étonnant, que la prison de Meun ne l’a pas rendu malade. Déjà auparavant il souhaitait de rencontrer un usurier auquel il pût « vendre de sa santé ».

François Villon n’était pas né avec ce nom qu'il devait à la fois déshonorer et illustrer. Les noms

patronymiques où « surnoms » étaient loin d’avoir

1. Jeune homme, — 2, Cheval hors de service. — 3, Qu'un jouvenceau,

A0 LA VIE. RE AAS alors la fixité qu'ils ont reçue plus tard des exigences officielles, Le père de notre poète paraît en avoir eu

deux, celui de « des Loges » et celui de « de Montcorbier »; ce dernier lui venait sans doute de son pays d'origine : Montcorbier était un village du Bourbonnais (aujourd'hui disparu). Il était probablement venu, comme le faisaient déjà tant de provinciaux, chercher à Paris une fortune qu’il n’y trouva pas, ear il « n'eut oncques grande richesse », non plus que ses ancêtres. Îl avait épousé une femme qui ne semble pas avoir été plus fortunée que lui. On peut croire qu'elle était angevine; nous savons du moins qu'un oncle de François était religieux à Angers, et le poète paraît avoir eu de bonne heure des relations avec l'Anjou.

Malgré sa « pauvre et petite extraction », François de Montcorbier ou des Loges devait avoir, soit du côté paternel, soit du côté maternel, des parents dans une assez bonne situation. Maître Guillaume Villon ou de Villon, auquel il dut tant et dont il prit par reconnaissance le surnom, était sans doute l’un d'eux. Il est permis de supposer que quand le facétieux écolier écrivait :

Je laisse, de par Dieu, mon bruit 1 A maistre Guillaume Villon,

Qui en l'honneur de son nom bruit, Mes tentes et mon pavillon,

il jouait, suivant son habitude, sur l’'équivoque de

tente et tante ?, et indiquait que Guillaume hébergeait

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