Ps. Cil
passe sur elle, elle meurt. Et le lieu qu'elle occupait ne la reconnaît plus... »
Quant du surplus je m'en desmetz ' :
Il n'appartient a moy, pécheur ; Aux théologiens le remetz Car c'est office de prescheur.
Alors les Frères prêcheurs, les Dominicains, en raison de leurs fonctions d'inquisiteurs, touchaient, en effet, des receveurs du roi des gages annuels pour leur « office » \
Non, François Villon n'est pas le fils immortel d'un ange ou d'une étoile : son père est mort, sa mère mourra ' :
Et le scet bien la povre femme, Et le fils pas ne demourra.
Or le poète évoque, de la plus poignante manière, une sorte de danse macabre où la mort entraîne à sa suite pauvres et riches, prêtres et laïques, nobles et vilains, et les dames aussi. Il dit, comme on ne l'a jamais fait, la douleur et le spectacle terrible de la mort : il se demande, de la plus mélodieuse façon, où sont les belles et nobles dames de jadis, les seigneurs d'autrefois, ceux d'hier que la mort venait de faucher ? Et pour donner encore plus de saveur archaïque à cette précieuse évocation, le poète use de vieux langage pour rappeler ces disparus d'antan, vêtus comme des prêtres et dorés comme les images des tombeaux^. Mais Villon, qui n'entendait guère mieux que nos écoliers la grammaire de l'ancien français, dira /f pour le, ajoutera partout 1'^ final qui distinguait jadis le cas sujet du cas régime '\
Lui, pauvre mercier de Rennes ^\ il se console ainsi en pensant à tant d'illustres disparus, papes, rois et fils de roi : une
2. Voir par exemple une quittance de frère Barthélémy Moreau, Dominicain, docteur en théologie et inquisiteur, à Colin Martin, receveur des finances en Saintonge, 25 novembre 145 1 (Bibl. Nat., Clair. 220, p. 62).
3. T., h. 38. — 4. Cf. ch. XIV (suite). — 5. G. Paris, François Villon, p. 100. 6. T., h. 42. — Cf. ch. xni.
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mort honnête ne lui déplaît pas, pourvu qu'il ait fait ses « estrencs ' ». Ce monde ne dure pour personne; et Villon exhorte le pauvre vieux désespéré à trouver un réconfort dans cette idée \ Qu'elles se consolent aussi ces misérables vieilles femmes, dont les griefs sont si justes et les regrets si amers que Dieu même ne saurait alléger leur douleur, ni réfuter leurs plaintes. Alors François nous rapporte l'admirable monologue de la « belle qui fut heaulmière », au temps du roi Charles VI ; et il adresse cette lamentation, en manière de leçon, aux belles filles et aux belles marchandes de son temps : qu'elles profitent donc de leur jeunesse ' !
Sa vie amoureuse lui apparaît lointaine. Le poète voit bien le grand danger qui menace l'homme qui aime, celui auquel il n'a pas échappé. Mais, comme il n'a peut-être pas le cœur de se le dire à lui-même, il suppose un interlocuteur qui le moralise : « Ecoute, Villon, ce sont des femmes mauvaises ; elles n'en veulent qu'à ton argent ; elles aiment tout le monde, et vite ; elles rient lorsque ta bourse pleure ; aime donc là où est le bien ^ !» A ce sage discours, François répondra par des plaisanteries. Les femmes qu'il aima furent d'honnêtes dames. A leur début seulement elles prirent chacune un ami secret pour éteindre des flammes plus chaudes que le feu Saint Antoine : elles se conformèrent en cela au décret de Gratien : « La faute est plus excusable si elle se cache >' ». Mais dans la suite ellespartagerentleuramour.il le sait bien, lui : il a éprouvé que celle qui n'en aimait qu'un l'a quitté (c'était lui !) et cette mauvaise femme aime tous les hommes aujourd'hui ! Qui pousse les femmes à se conduire ainsi? Nature féminine. Et
1. L'abbé Prompsault entend « pourvu que j'aie été et reu né comme le marchand qui vend la première pièce de ses marchandises ». — Le sens est pourvu que j'ai bien joui
"de la vie, locution en usage dans le vocabulaire amoureux. Cf. un passage des Arrêts d'amours de Martial d'Auvergne, XXII : « Cy devant gist le corps d'un vaillant amoureux, jadis bien renommé, qui fut piteusement estraintié de sa dame et qui reçut, elle, si bonnes est rainnes, qu'il en est piteusement mort xv jours après... ».
2. T., h. 45. — 3. T., V. 445-568. Cf. ch. V, §2.-4. T., h. 48, 49. 5. Secunda pars, causa XXXII. Cf. t. I, p. 44 n.
M^ François citera à l'appui de cette opinion, en équivoquant, le proverbe qui assure que six ouvriers font plus que trois'. Il en va de même dans une partie de paume : les amoureux ont le bond de la balle, les dames la volée, qu'elles prennent souvent aussi '. C'est la récompense de l'amour : toute foi y est violée, malgré les baisers et les caresses. Chacun le dit, suivant la chanson ancienne :
De chiens, d'oyseaulx, d'armes, d'amours Pour ung plaisir mille douleurs 5.
Comme il venait de tirer sa consolation de l'idée de la mort, en pensant aux illustres disparus, Villon songe maintenant à tous ces personnages de la légende et de l'histoire qui souffrirent de folles amours : Salomon, Samson, Narcisse, Sardanapale, David, Ammon, saint Jean-Baptiste. Avec une humilité, qui peut sembler n'être pas exempte d'orgueil, François marque sa place dans la suite de ce cortège.
Il parlera de lui, le pauvre Villon qui fut battu tout nu : ainsi les lavandières frappent leur linge au ruisseau. Qui lui valut cette correction ? qui lui fit, comme il l'écrit, « mâcher ces groseilles » ? Catherine de Vausselles, cette volage amie. Noël Jolis, qui fut le « tiers », le confident de ses amours, attrapa en cette circonstance quelques « mitaines de noces », c'est-à-dire des coups de poing ^. C'est égal, il est bien heureux celui que n'atteint pas le fol amour !
Et le pauvre poète nous décrit tous les manèges de la coquette qu'il a si tendrement aimée, le pouvoir qu'elle avait de lui faire croire tout ce qu'elle voulait. De ce temps-là il a conservé un surnom cruel : L'amant reinys et renyé K Aujourd'hui, M^ François maudit l'amour et renonce à suivre les amants: il
I. T., h. 50, 51, 52, 53. Cf. ch. V, § 2. — 2. Cf. ch. v, § i.
3. Cf. Bibl. Nat., fr. 2375, fol. 130 v». — Ce refrain a été fort célèbre au xv^ siècle. Voir Les sept tiiarchans de Xaples dans Montaiglon, Auc. poésies françaises, II, p. i lo-i 1 1 .
4. Voir à l'appendice la notice sur Noël Jolis et les ch. v, § 3, ix. L'explication de Marot « arrière de là » est à rejeter.