Journal d'un bourgeois de Paris, p
et les anciens partisans des Bourguignons ne manquèrent pas de dire que les seigneurs de France étaient devenus comme des femmes, qu'ils n'avaient de hardiesse que contre les pauvres laboureurs et les marchands. Pour comble de malheur, la nouvelle administration refusait d'accepter les pièces anglaises, bourguignonnes, flamandes et bretonnes, qui étaient cependant la seule monnaie que le peuple eût alors entre les mains '. 11 fallut donc se procurer de nouvelles pièces : ce fut le beau temps pour les changeurs qui spéculèrent sur l'émission des monnaies'' ! Or depuis longtemps, dans le sentiment populaire.
1. « Ne de revue... ne que se ilz fussent à i]'^ lieues, mais que les gouverneurs soubz leurs umbres faisoient tailles sans cesser, disant que le roy et ses subgectz, mais qu'ilz eussent l'argent, qu'ilz yroient conquester toute Normendie ; mais quant la taille estoit cuillie et qu'ilz l'avoient par devers eulx, plus ne leur en challoit que de jouer aux dez, ou chacer au boys, ou dancer, ne ne faisoient mais, comme on soulloit faire, ne joutes, ne tournois, ne nulz faiz d'armes pour paour des horions... Et quant ilz virent que le povre peuple n'avoit plus de quoy paier la taille, ilz firent crier que nulz ne prinst plus quelque monnoye que ce fust, ne de Bourgongne, ne d'Angleterre, ne de Flandres, ne de quelque autre pais, que celle qui auroit ung chappellet autour de la croix ou de la pille. Hélas ! le pouvre peuple n'avoit pour cellui temps que celle monnoye qui fut deffendue à prendre, dont il fut tant grevé que c'est grant pitié à panser » (Ibid., p. 370, ad a. 1444). M. Tuetey note que seules les monnaies suivantes furent reconnues : les deniers d'or appelés cens ; les deniers grands blancs ayant cours pour 10 d. ; les petits blancs de 5 d. ; les doubles petits deniers tournois et les parisis noirs (Cf. aussi les Ordonnances, XIV, p. 325, 357, 380; Dieudonné, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 191 2). — Cette question du change de la monnaie a frappé beaucoup les pauvres gens. Il y a nombre de plaisanteries de cet ordre dans les équivoques de Villon ; leur tradition sera encore vivante chez Jean Molinet (Parnasse satyrique, p. 292-293). L'angelot est une équivoque sur la monnaie de ce nom et le petit fromage que les fromagiers criaient à Paris (Bibl. Nat., fr. 2575); Targes et escus sont che:( les fourbissewrs, dit le même texte : ce sont des pièces du tournoi amoureux (le fourbisseiir de harnoys est celui qui fait l'amour) et aussi des monnaies (la large figure sur les écus de Bretagne) ; les plaques nous présentent une équivoque nouvelle -.plaques voit on sur jambes fort rongneuses (Ibid.). Voir ch. xiv.
2. Bibl. Nat., fr. 5909, fol. 166. — Cette réglementation, qui parut si rigoureuse au peuple, avait été prise pourtant dans son intérêt. Le roi dénonçait les spéculateurs qui avaient fait passer en France du billon, de l'argent et de l'or pour les convertir en pièces étrangères dont ils faisaient monter le cours, « tellement que de présent ne court en la pluspart de nostre dit royaume que lesd. monnoies et autres qui ne sont de nosd. monnoies, ou grant dommage de nous et de tous noz subgetz » (Ordonnance du mois d'octobre 1443). — Sur les pratiques des changeurs, voir aussi Michel Menot, Scrniones, 1530, fol. 87 r".
usurier et changeur étaient d'une même engeance '. Pour entretenir une armée régulière, on avait établi des aides permanentes qui furent données à ferme à ces nouveaux collecteurs, les élus sur le fait des Aides. Ceux-ci devaient vivre de leurs gages et ne commettre aucune exaction, après avoir acquitté leur charge : mais en fait ils en usèrent très librement, et il n y eut pas de personnages plus méprisés que ces officiers de finance à qui on souhaitait le gibet ^
Une autre classe d'officiers également détestés furent les grenetiers des greniers à sel. Depuis que ce commerce avait été confisqué par le roi (1372), le grenetier achetait sa charge comme l'élu des finances. Tout le sel devait être amené au grenier pour v être vendu ; mais, suivant la demande, selon les besoins de la consommation, les grenetiers agissaient comme des spéculateurs et s'entendaient avec les marchands Ml ne faut pas oublier non plus que les pratiques de l'usure, c'est-à-dire du prêt à intérêt, n'étaient reconnues ni par l'Eglise-^, ni par les petites gens qui en souffraient et ne pouvaient cependant s'en passer. Les gros marchands enfin vendaient de tout : ce qui paraissait abominable dans un temps où l'on ne devait exercer qu'un commerce ; ils usaient souvent de contrats déceptifs au sujet des hypothèques, des achats de rentes ' :
1. Recueil gâterai de fabliaux, éd. Montaiglon et Raynaud, IV, p. 212 : X'esloil useriers uc changierc.
2. Soient riches gens dissolus, — Trainés .iu gibet les eslus, — Soient en gloire les damnés, — En enfer les bons amenés, — duant Dieu fera son jugement — A l'huis de Paradis. Amen.
(Bibl. Nat., fr. 2375, fol. 158: Fatras).
3. A. Franklin, Dictiouuaire historique des arts et métiers, p. 635. — On voit qu'en 1440, l'abbé de Saint-Maur, général des Aides, fait monter le cours du sel, une grande quantité de porcs ayant été introduite à Paris. Sans sel, on ne pouvait en effet conserver les porcs (Journal d'un bourgeois de Paris, p. 350).
4. Michel Menot, qui traduit si bien le sentiment populaire de ce temps, s'est élevé maintes fois contre l'usure et les usuriers. C'était pour lui le plus grand des péchés et il ne distinguait pas un usurier d'un diable (Sermoues, 1530, fol. 17. 18, etc.)
5. Ces pratiques étaient si répandues, parmi les marchands et même parmi les gens d'église, que Louis XI dut les dénoncer (Bibl. Nat., fr. 2494) dans une lettre donnée pour le bailliage de Mâcon. On y voit que ces usuriers « seufircnt et laissent encourir
FR.WÇOIS VILLON. — II. Ij
« De tous les péchés qui régnent par le monde, il n'en est pas qui conduiront plus vite les pécheurs à la damnation que les péchés d'usure, d'avarice, de fraude et dol. Les gendarmes, dans les villages, causent certes beaucoup de maux aux pauvres gens dont ils mangent les biens et les poules. Mais vous, usuriers, vous vous emparez de tous leurs biens et de leurs maisons. Car vous avez fait de ce monde votre Paradis. Vous attendez la cherté des vivres pour avoir payement de vos dettes et de vos cens. Et je ne dis rien là que je ne sache par moimême... Tu n'as pas de quoi payer: l'usurier te fera ajourner devant la justice, car il faut qu'il ait ta maison, ton champ, ton pré, tes terres, ton lit, tes chevaux, tout enfin. Et toi tu auras licence de garder ton épouse, tes petits enfants et d'aller mendier ton pain, avec un bâton blanc à la main. Voilà à quoi sont réduits les pauvres par ces très méchantes gens ! » Ainsi le dénoncera dans la chaire le cordelier Michel Menot \
On ne saurait cependant douter que la nouvelle organisation des finances n'ait amené de l'ordre en France, Et Charles VII, qui était au surplus un grand travailleur.
plusieurs années desdictes pensions affin que par cessation et retardacion de payement desd. pensions, promesses et autres obligations, ilz lacent obliger lesd. manans et habitans en plusieurs et diverses sommes et pensions ; et à la fin s'efforcent d'avoir, et de fait ont tous les jours et font vendre leurs dis biens et heritaiges pour moins de juste pris; et tellement que par telz deceptifs et frauduleux contratz, et usuraires, nosd. subgietz viennent à pouvreté ; et les autres les prennent à eulx pour moins de juste pris et de plus de la moite, et puvs doubtans en estre pugniz, ou que les contrahans les rachaptent, les mettent et transportent en autres mains et en ont argent tant content, à paie que autrement, qui vault troys foys autant que monte le principal ; et d'autres, qui ont charge de justice, par force de menasse se font vendre les heritaiges de no:^ pouvres subgietz, leurs justiciables, tant pour amendes qu'ilz leur font gaiger, leur faisant renoncer qu'ilz ne puissent appeller, provoquer, ne reclamer à nous ne à noz officiers que pour autres menues debtes. lesquelz ilz baillent après à pension à nosd. subgietz, et leur en ostent la propriété ou les vendent entièrement et en ostent et mettent entièrement la joyssance hors de leurs mains ; et par ce moyen nostre dit pays demeure inhabitable, et noz droiz et succèdes ne se peuvent payer ne exiger, à la grant fouUe et destruction totalle de nosd. subgietz, diminucion de nos droiz, interestz de nous, et de toute la chose publique... » I. Sennones, Paris, ISSO, fol- i8o r" ^^ ^"^
s'occupait lui-même de l'administration des deniers publics, signait de sa main les rôles des officiers généraux '.
Peut-être aussi qu'une extension plus grande du commerce, des rapports plus fréquents entre les provinces et les villes, avaient créé ces puissants marchands dont Jacques Cœur est demeuré le plus illustre représentant. Mais il n'est pas moins vrai qu'on avait beaucoup à se plaindre de ces gens de finance qui s'enrichissaient si vite. De ceux-là, d'autres encore, Michel Menot dira que ce sont des chats à qui l'on a confié la garde d'un fromage pour le soustraire aux dents des souris ^ « N'est-il pas évident que si le chat y porte une fois les dents, d'une seule morsure il causera plus de dommage que les souris qui y reviendraient à vingt reprises ? » Un homme, très riche luimême, comme Jean Jouvenel des Ursins, l'archevêque de Reims, l'avait déjà fait observer au roi : les finances qu'on lève pour la guerre n'y sont pas employées; les officiers du roi mènent trop grand train et sont trop nombreux ; il n'y a plus qu'eux en France qui puissent construire : « On voit evidamment que se ung compaignon est recepveur ou se mesle en aucune manière de finances, voire clerc des clercs d'un homme de finance, il acquestera et ediffiera. Hélas ! ce n'est pas à leurs despens — c'est de celluy du peuple ; et le voient et congnoissent evidamment : et est leur faire une grant injustice que vous devez congnoistre et bien ad viser... » L'archevêque de Reims signalait encore le trop grand nombre de secrétaires qui divisaient leur office en deux, les uns jouissant des gages, les autres des bourses, et qui n'étaient au surplus que des ignorants. Ils faisaient rédiger toutes leurs lettres par leurs clercs, par des procureurs en Parlement, ou des clercs du Palais. Jadis ils prenaient peu de chose pour ces écritures, ou simplement du vin
1 . « Continuellement pcnsoit aux affaires de son royaume et soulaigemeut de son peuple. » — L'office d'un élu valait de 3 à 400 écus. Voyez tout ce que nous dit Henri Baudc à ce sujet (Vallet de Viriville, Nouvelles recherches sur Henri Baude, p. 8, 9. ")■