Ibid., fol
4. Bibl. de Stockholm, fr. LUI, fol. 7. Cf. Deschamps, I, p. 186; V, p. 38, 83, 364, 565 ; VI, p. 196 ; X, p. xvni, XIX.
On voit le monde bestourner ',
On voit aller tout au rebours,
On voit justice peu régner,
On voit les maulvais avoir cours,
[On voit en grief mains chiefs de cours]
On voit maulx croistre, somme toute,
On voit tout et ne voit on goûte.
Le meilleur représentant de ce monde qui disparaît, c'est le bon et noble Charles d'Orléans ; en poésie il n'a guère fait que suivre les traditions élégantes et amoureuses qui ont régné à la suite d'Alain Chartier. François Villon connaissait bien M^ Alain ^ ; et l'on a vu qu'il s'est moqué de son affectation dans le legs qu'il fit aux amants infirmes \ après avoir lui-même usé de son beau langage, fardé ses vrais sentiments comme le vieux maître courtois. Alain avait jadis composé une célèbre ballade en l'honneur de Noblesse et de Loyauté :
Il n'est dangier que de villain4, N'orgueil que de povre enrichy.
Ne si seur chemin que le plain, Ne secours que de vray amy...
Ne chiere que d'homme joyeulx.
Et M^ Alain avait continué sur ce ton moral, vantant tour à tour le service du roi, la fréquentation des bons, l'agrément d'une maison bien garnie, ce trésor qu'est « Prudhomie » :
Que voulez vous que je vous dye ?
Il n'est parler que gracieux.
Ne louer gens qu'après leur vie.
Ne chiere que d'homme joyeulx.
1. BibL de Stockholm, fr. LUI, fol. ii v°; pièce attribuablc à Deschamps, suivant G. Raynaud, X, p. xxvn-xxvni.
2. C'est là un point admirablement mis en lumière par M. W. G. G. By^anck (Essai sur le Petit Testament, p. 131 et s.).
'4. Cette pièce fut très répandue au xve siècle. On la rencontre entre autres dans le Jardin de Plaisance (Campaux, p. 357). Cf. G. Alecis, éd. Picot, I, p. 305. — Une parodie, autre que celle de Villon, mais dans le même esprit, a été publiée par Marcel Schwob, Le Parnasse satyrique, p. 177 : // n'est aise qu'avoir argent... Ne jeu que de cul et de pointe.
Il faut l'avouer, elles sont bien différentes les contre-vérités de François Villon ' :
Il n'est soing que quant on a fain, Ne service que d'ennemy, Ne maschier qu'ung botel de foing, Ne fort guet que d'homme endormy, Ne clémence que felonnie, N'asseurence que de peureux, Ne foy que d'homme qui regnie.
Ne bien conseillé qu'amoureux.
11 n'est engendrement qu'en baing ^, Ne bon bruit que d'homme bannyî.
Ne ris qu'après ung coup de poing, Ne lotz que debtes mettre en ny4.
Ne vraye amour qu'en flaterie >', N'encontre que de maleureux.
Ne vray rapport que menterie, Ne bien conseillé qu'amoureux.
Ne tel repos que vivre en soing, N'honneur porter que dire : « Fi ! » ^, Ne soy vanter que de faulx coing 7, Ne santé que d'homme bouffy, Ne hault vouloir que couardie.
Ne conseil que de furieux.
Ne doulceur qvi'en femme estourdie, Ne bien conseillé qu'amoureux.
Voulez vous que verte vous die ?
Il n'est jouer qu'en maladie, Lettre vraye que tragédie ^,
1. Poésies div., IV. — Cette pièce a été restituée à Villon par M. \V. G. C. Byvanck CEssai sur le Petit Testamant, p. 219-220). Source : Ms. de Stockholm, fr. LUI, fol. 3 \°.
2. Il faut se rappeler que les étuves étaient parfois des maisons de rendez-vous.
3. Villon ne doit pas faire allusion à son bannissement légal, mais à son exil volontaire.
4. Rien ne nous attire plus de louanges, meilleure renommée, que de nier nos dettes.
j. Cf. par contre le dit de Caton allégué à propos de l'éloge de Marie d'Orléans. 6. Fy de V enseigne, avait dit jadis Villon. Il y a, à la suite d'.\lain Chartier, un bon nombre de poésies sur ce thème de Fy. — 7. Que de fabriquer de la fausse monnaie. 8. Il n'est rien de si vrai que les affabulations de théâtre.
Lasche homme que chevalereux,
Orriblc son que mélodie,
Ne bien conseillé qu'amoureux.
C'est là un jeu verbal, sans doute. Mais que Villon ait parodié M<= Alain, voilà qui prend quelque valeur quand l'on rapproche ces contre-vérités de la pensée qui inspira les Contredits du Franc Gontier. S'il nous fallait d'un mot résumer ; l'esprit du temps où vécut l'auteur du Testament, nous dirions qu'au lieu de chevalerie il n'y avait plus au monde qu'une puissance : l'argent :
Fy de bonté, fy de fiance ■,
Fy d'onneur, fy de leaulté,
Fy de force, fy de sapience,
Fy de cueur plain de charité,
Fy aussi de debonnaireté,
Fy de tout cousin et parent,
Fy de tous ceulx que j'ay nommé,
Fors que de ceulx qui ont argent !
Digne de toute révérence Sont ceulx qui ont or à planté, Et boys, et près, et fief et censé, Il ne m'en chault s'ilz ont emblé !
Telz doyvent bien en vérité Estre appelés en jugement :
Car on ne fait solempnité Fors que de ceulx qui ont argent !
Prince ne sçay se saulvé Seront à la fin pauvre gent.
Ou se Dieu n'aura ja pitié Fors que de ceulx qui ont argent ?
Dans cette mesure très générale, le Testament a certainement quelque portée sociale. Il suffira de rappeler les legs de chiens
I. British Muséum, nis. Lansdowne 380, fol. 254 (Après une imitation de Charles d'Orléans sur le thème de la Fortune et avant une Vie^ainte Katherhiè, faicte et composée en forme d'oroisoti). — Il y a déjà sur cette idée bon nombre de poésies d'Eustache Deschamps. Sur ce poiut-là, comme sur tant d'autres, Deschamps est un précurseur et il traduit le sentiment populaire (IV, p. 128; VIII, p. 76).
que fait Villon à ces pauvres diables de gentilshommes ruinés, les Montigny, les Brunel ; les dons ironiques d'oiseaux qu'il adresse à des marchands ; cette façon implacable de noter chez les parvenus la grossièreté des façons et des mœurs; la manière désinvolte qu'il a d'endosser l'armure du chevalier, de léguer son heaume, son épée, ses tentes, son pavillon, son diamant, semblable à celui que les dames passaient au doigt des hardis jouteurs. Enfin il n'est pas douteux que Villon ne parodiât maintenant le vieux poète Alain Chartier, qu'il avait admiré certainement (la Belle Dame sans Mercy, le traité de V Espérance, entre autres) '.
Parmi les gens qui furent le plus odieux au sentiment populaire, il faut compter les officiers de finance ^ chargés de recueillir les impôts, devenus permanents au temps de Charles VII : ce furent surtout des fils de marchands enrichis, sortis de leurs échoppes, qui se feront anoblir, et formeront la haute classe bourgeoise et la noblesse de finance qui apparurent vraiment avec le règne de Louis XI \
La victoire avait coûté très cher, puisqu'elle avait nécessité, pendant des années, les frais de la guerre et l'entretien d'une' armée que le roi venait même de rendre permanente. Quand ils étaient entrés à Paris, en 1436, les Français n'avaient pas manqué de dire aux grands bourgeois que le roi demeurait très pauvre, qu'il fallait faire un emprunt, lever une taille'*. Ces tailles que les Parisiens payaient jadis aux Anglais et aux Bourguignons, ils les acquittèrent désormais au roi. Pendant longtemps ce furent les seules nouvelles qu'ils eurent de lui :
1. W. G. C. Byvanck, Essai critique sur le Petit Testament, p. i}i et s.
2. On les voit déjà attaqués dans Deschamps (Contre les commis aux finances, I, p. 121 ; contre les financiers, I, p. 143 ; contre les impôts, III, p. 178 ; contre les généraux des finances, IV, p. 303 ; même sujet, V, p. 405 ; contre les contrôleurs des baillis, VI, p. 18).
5. Voir ce qui s'est passé par exemple à Blois autour de Charles d'Orléans (J. de Croy, Cartulaire de la ville Je Blois, p. xxviii); l'histoire de la famille Cadief ù Moulins.