Ordonnances, XIV, p
5. Bibl. Nat., Coll. Legrand, fr. 6968, p. 351, 353, 354 ; Arch. Nat., JJ. 198, p. 354; Legeay, Histoire de Louis XI, I, p. 271-272.
6. Célestiu Port, Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, I, p. 38.
Si l'on jette maintenant les yeux sur la situation des victimes \ du poète, on sera frappé de ce fait que le plus grand nombre a quelque chose à voir avec l'administration des finances. A ce milieu des clercs de finance appartiennent Ythier Marchand, Jean le Cornu, receveur des Aides de la guerre à Paris, Pierre de Saint-Amand, qui fut clerc du Trésor, Pierre Baubignon, clerc du clerc du Trésor, Jean de Bailly, greffier de cette justice et' procureur du collège des secrétaires du roi. Robinet Trascaille, clerc de Jean le Picart. Et, parmi d'autres gens de finance, nous trouvons encore Denis Hesselin, élu sur le fait des Aides, Guillaume Colombel, également élu, Guillaume Charruau, qui appartient à une autre famille de receveurs, Nicolas de Louviers et Pierre Merbeuf, élus de Paris, les Perdrier, qui sont fils d'un changeur, les Raguier, parents du trésorier des guerres. Jean de Marie était le plus riche banquier de Paris ; Chariot Taranne, fils de changeur; Michel Culdoe, Jean de la Garde et Guillaume du Ru faisaient le commerce en grand et trafiquaient comme des banquiers. Enfin, la satire la plus violente du Testament est dirigée contre trois personnages que Villon a déjà nommés dans les Lais, Jean Marcel, Colin Laurens et Girart Gossouyn, mais qu'il désigne maintenant comme ses trois pauvres orphelins. Or ces personnages sont des spécu- ' lateurs sur le sel, des usuriers, de puissants marchands '.
Ces constatations suffisent-elles pour établir que le Testament est un pamphlet dirigé contre les financiers'' ?
Cela paraît invraisemblable. Tout ce qu'on en peut raisonnablement déduire, c'est que Villon a passé sa jeunesse parmi de jeunes clercs de finance, qu'il a travaillé peut-être à leurs côtés, qu'il connaît parfaitement ce milieu. Il n'a pas traduit la plainte du peuple contre les élus, les receveurs de taille, les gabeleurs, les usuriers, même dans la mesure où un homme
1. Voir à l'appendice pour tous les détails biographiques qui les concernent.
2. Marcel Schwob, François Villon, rédactions et- notes, p. 125-129. — Je crois son interprétation trop rigoureuse ; mais Marcel Schwob a eu le très grand mérite d'avoir posé le premier cette question, de l'avoir résolue en partie.
du peuple, comme Deschamps, a pu le faire avant lui. Il était
\ beaucoup trop égoïste pour cela, et aussi trop poète. Mais aux
jours malheureux de sa difficile existence, François s'est retourné
vers ces gens riches qu'il a connus autrefois; il leur a demandé
i vraisemblablement des secours; les uns ont été généreux pour
1 lui, d'autres n'ont pas répondu à son appel. Il estime les uns
honorables, les autres malhonnêtes. C'est là toute sa morale,
apparemment.
Et si même il a été clerc, scribe copiant des manuscrits, Villon fut surtout poète. Jadis, un poète ne vivait qu'en entrant parmi la domesticité ou dans un office chez quelque seigneur. Ainsi arrivait-il à Blois, quand Charles d'Orléans rencontrait un rimeur dont l'esprit lui plaisait ; et même pendant ses voyages le duc récompensera ceux qui lui diront des ballades ' : quand le breton Meschinot récite ses compositions devant le connétable de Richemont, il en va de même^ Mais alors les bourgeois, les financiers tiennent à peu près partout ce grand état qu'avaient autrefois les seigneurs. Ces grands bourgeois, depuis le commencement du siècle, on les appellera des « roitelets » ' ; ils reçoivent, à Paris, dans leurs belles demeures, font copier des manuscrits par des scribes. Plus modestement Colin Galerne, que le poète a nommé son barbier, transcrira les Vigiles de Pierre de Nesson '^. Il est donc vraisemblable que Villon se sera efforcé par tous les moyens de pénétrer chez ces gens riches, qui pouvaient bien le récompenser : ainsi nous connaîtrions une autre raison de ses amours et de ses haines. Nous n'avons pas la preuve que les choses se soient passées de la sorte : on peut du moins le présumer. Roger de Collerye, quelques années après Villon, nous dira, à ce sujet, ses vœux et ses espérances ^ :
1. En 1449, ^ Chalou, Baudet Harenc reçoit 3 écus d'or pour « avoir lait » des ballades devant le duc (Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, p. 374).
2. Pour un rondeau, il recevait 5 écus (A. de la Borderie, Jean Meschinot, p. 12).
3. « Grant toison de riches bourgois avoit [à Paris], et d'officiers que on appeloit petitz royetaux de grandeurs. » Guillebcrt de Metz p. 200.
4. Bibl. Nat., fr. 1889, fol. 147 vo. — 5. Ed. Charles d'Héricault, p. 224.
S'il m'advenoit que pour rhetoriquer En rvme et prose, et le communiquer A gens qui sont de bien riche maison Et avoir d'eux argent, peu ou foison, Le plus du monde m'y vouldrois appliquer De composer, et ne rien pratiquer, Et de mes yeulx veoir l'or, l'argent cliquer, Sans en avoir, il n'y auroit raison...
Mais ce qu'il nous faut surtout retenir, c'est qu'en somme de nombreuses victimes de Villon furent des gens tarés. Car enfin il demeure incroyable que des satires aussi fortes aient pu être produites, alors que l'on poursuivait très rigoureusement devant les tribunaux les mauvaises paroles et les diffamations ' : Villon l'a bien éprouvé au sujet de Denise qui le mit en procès devant l'Officialité". On avait certainement des tolérances pour les clercs joueurs de farces, et ceux du Châtelet faisaient ouvertement la charge des gens du Parlement ^ ; mais parfois aussi ils allaient en prison : quelques années plus tard Henri Baude pourra y réfléchir sur l'opportunité de savoir retenir sa langue^. Les satiristes n'ont jamais poursuivi que des gens perdus dans l'opinion, à tort ou à raison : ce fut le cas de beaucoup de victimes de Villon. Enfin son oeuvre a pu jouir de l'immunité que l'on accorde aux choses amusantes : elle était joyeuse et nombre de traits plaisants ont pu faire passer bien des traits cruels.
Le Testament n'a donc pas une « portée sociale » ; il n'est qu'un miroir de son temps : Villon ne fut ni un altruiste ni un
1. Au mois de décembre 145 1, à la suite d'injures verbales, on voit un foulon être prive de l'exercice de son métier et condamné à faire amende honorable, une torche à la main (Bibl. Nat., Dupuy 250). Le ler juin 1457, PO"r avoir mal parlé de feu Amauld de Marie, président du Parlement, Antoine Lescuier est condamné à faire amende honorable au procureur, à sa veuve et héritiers, à garder la prison pendant 15 jours au pain et à l'eau (Bibl. Nat., Dupuy 250). Cf. ce qui a été dit à propos de Catherine de Vausselles ; la vie de Philippe Brunel à l'appendice.
3. Voyez la notice sur Martin de Bellefaye à l'appendice; Arch. Nat., X'« 1484, 3 juillet 1460.