‹ François Villon (volume 2)Chapitre 180 sur 402 · Bibl. Nat., Rés. Y= 1305 ; Pye · texte numérisé non relu

Bibl. Nat., Rés. Y= 1305 ; Pye

3. Voir Brunct, Manuel du Libraire ; Picot, Catalogue des livres composant h hihliothlque de feu M. le baron de Rothschild, I, p. 258-261. — Le texte se trouve à la suite des éditiofiS de P. Jaiinet, du bibliophile Jacob, etc.

Or on voyait d'abord un pauvre diable, qui arrivait à Paris sans (( croix ne pille », se rendre à l'auberge où il devait laisser en gage une épée d'acier et son fourreau (ce qui ressemble étrangement aux legs, mal compris d'ailleurs, des h. ii des Lais et 89 du Testament^ C'est pour de telles gens que sont faites les Repues franches. Puis, sans que cela ait quelque lien avec ce qui précède, l'acteur nous raconte comment il errait dans la Grand'salle du Palais, à Paris, où se pressaient en effet les oisifs de la ville, les procéduriers qui se ruinaient croyant détruire leurs voisins. Ils feront bien, ceux-là, de lire les Franches Repues !

Tout à coup parlent les compagnons de Maître François :

« Qui n'a or, ny argent, ny gaige, Comment peult il faire grant chère ?

Il fault qu'il vive d'avantaige:

La façon en est coustumiere.

Sçaurions nous trouver la manière De tromper quelqu'ung pour repaistre ?

Qui le fera sera bon maistre ! »

Ainsi parloyent les compaignons Du bon maistre Françoys Villon, Qui n'avoient vaillant deux ongnons.

Tentes, tapis, ne pavillon.

11 leur dit : « Ne nous soucion, Car, aujourd'huy, sans nul deffault.

Pain, vin, et viande à grant foison ' Aurez, avec du rost tout chault. »

François Villon demande ensuite à ses compagnons ce qu'ils désirent de mâcher : l'un souhaite un bon poisson, l'autre du rôti :

Maistre Françoys, ce bon archer.

Leur dist : « Ne vous en souciez ;

Il vous fault voz pourpointz lascher.

Car nous aurons viandes assez. »

I. Les deux vers imprimés eu italique sont des refaçons évidentes de vers de Villon.

Il se rend alors à la Poissonnerie du Châtelet, comme les étudiants de ce temps le faisaient, pour acheter les éléments d'un festin, et il laisse ses compagnons delà les ponts. François marchande un panier de poissons, déclare qu'il payera comptant au porteur qui le suit ; puis ils passent devant Notre- Dame où le pénitencier confessait. François s'avise de lui demander d'entendre celui qu'il nomme son neveu, le portepanier : il est tombé, assure-t-il, dans la folie, car il ne parle que d'argent. M*^ François prend alors le panier de poissons et dit au gagne-denier de s'approcher du pénitencier. Le pauvre diable ne l'entretient naturellement que du payement de son panier de marée, qui le préoccupe. Mais Villon a disparu pendant ce temps. Ainsi :

Maistre Françoys, par son blason.

Trouva la façon et manière D'avoir marée à grant foyson, Pour gaudir et faire grant chère.

Cestoit la mère nourricière.

De ceulx qui n'avoyent point d'argent ; A tromper, devant et derrière, Estoit ung homme diligent.

C'est dommage seulement que ce beau trait reproduise l'historiette que conta le vieux Cortebarbe dans son fabliau des Trois aviigles des Compiengne !

Désirez-vous de connaître comment il se procure des tripes ? Villon demande à un de ses compagnons de se laver soigneusement le derrière qu'il devra montrer à la vendeuse, comme on le faisait par raillerie, tandis que lui-même marchandera à l'ouvroir de la tripière. A ce vilain geste de railleur, François feint d'entrer en furie et de soutenir l'honneur de la dame : il frappe des tripes qu'il tient à la main le compagnon sans pudeui*. Or la marchande ne veut plus reprendre les tripes dans son baquet : elle préfère les abandonner. Ainsi François acquit des tripes à peu de frais.

Il manque encore du pain aux bons compagnons. Villon se

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rend chez un boulanger, à qui il se donne pour un écuyer ou quelque maître d'hôtel, très pressé d'obtenir cinq ou six douzaines de pains pour son seigneur. Quand la moitié du pain est chapelé, il demande qu'on l'apporte aussitôt. Le valet le suit, portant la hotte qu'on décharge près d'une grande et vieille porte. Alors François le renvoie, tout courant, chercher le reste de la commande : mais lui, il s'empresse de disparaître avec les pains. Le boulanger crédule ne retrouva jamais son maître d'hôtel affairé.

Et voici comment Villon procure du vin à ses compagnons. Il se rend à la taverne de la Pomme de Pin, portant deux brocs de bois dont l'un est rempli d'eau : là, tendant son broc, il demande si l'on a quelque bon vin :

Et qu'on luy emplist du plus fin.

Mais qu'il fust blanc et amoureux.

Le valet de taverne verse dans le broc un très bon vin blanc de Bagneux. Alors Villon pose les deux brocs l'un près de' l'autre et demande au valet : « Quel vin est-ce là? »

Il luy dist : » Vin blanc de Baigneux.

— Ostez cela, ostez cela,

Car, par ma foy, point je n'en vculx.

Qu'esse cy ? Estes vous bejaulne?

Vuidez moy mon broc vistement. Je demande du vin de Beauhie, Qui soit bon, et non aultrement. »

Et, en parlant, subtillement Le broc qui estoit d'eaue plain Contre l'aultre legierement Luy changea, à pur et à plain !

Pour avoir le rôti, les compagnons conviennent de se rencontrer devant l'étal d'un rôtisseur. Villon marchande. Un compère survient, lui flanque une gifle : furieux, François attrape une broche, avec le rôti qu'elle porte, et poursuit le donneur de soufllet:

SA LÉGENDIi 265

Ainsi, sans faire long procès, Ils rcpeurent, de cueur dcvot, Et eurent, par leur grant excès.

Pain, vin, chair et poisson, et rost.

Villon n'intervient plus dans les autres « repues ».

La seconde rapporte la finesse d'un galant dont fut victime un ambassadeur débarqué nouvellement à Paris, et trop porté vers le « bas mestier ». Un galant lui propose des femmes; il est retenu de suite par lui comme valet de cuisine. Notre ambassadeur amoureux désire de donner un grand repas et lance aussitôt ses invitations. En ce temps-là régnait à Paris une épidémie, une peste qui enlevait rapidement les gens. Les invités se pressent dans la maison de l'étranger quand, sur les midi, le valet de cuisine déclare se sentir subitement malade. On va chercher un prêtre : tout le monde se sauve. Dans la maison demeurée vide les compagnons ont alors loisir de dévorer les viandes, de s'enivrer pendant trois jours. La troisième « repue » rapporte la finesse de trois aigrefins du Limousin qui vécurent cinq mois à l'hôtel du PesteJ, rue de la Mortellerie, en se donnant pour des gentilshommes venus plaider un procès. Ils abusaient l'hôtelier par leurs manières nobles, leur gros sac, et aussi parce qu'ils offraient à tout instant de payer. Ils disparurent un beau matin, laissant seulement leur sac à procès qui ne contenait que des torcheculs. La quatrième raconte le beau trait du « souffreteux » qui paya son dîner d'une chanson : c( Fcnit payer ton hoste, ton hoste ! » La cinquième traite du pelletier qui, ayant épousé une belle femme, préférait de boire du vin au « coucher dedens ung beau lict » : un curé, amoureux de la femme, profitera de cette situation ; et le pelletier aussi. La sixième « repue » se passe au Plat d'Estain, près de Saint-Pierre-des-Arcis, en la Cité, où sont rassemblés les compagnons nommés les Gallans sans soucy. Quand arrive le moment de payer l'écot au clerc de la taverne, ils se disputent cet honneur: ne pouvant se mettre d'accord sur ce beau sujet, ils décident qu'on bandera les yeux du clerc de la taverne, comme

on le foit au jeu du Colin-Maillard : le premier saisi par le bandé payera l'écot. Ce fut le patron de la maison ! La septième et dernière « repue » a trait aux écoliers et se déroule non loin du gibet de Montfaucon. Deux écoliers, vêtus en diables, mettent en fuite deux galants et des filles venus là pour manger sur l'herbe leur pâté et boire du vin. On a reconnu le trait prêté à Villon par Rabelais, alors qu'il aurait organisé une représentation du mystère de la Passion à Saint-Maixent.

Que faut-il retenir de cette geste des aigrefins ? On a l'impression, à lire les Repues franches, que bien des détails de ces farces sont un peu postérieurs à Villon ; que leur rédaction ne remonte pas beaucoup plus haut que 1495-1500,

La première « repue », la seule où paraît Villon, est-elle plus ancienne ? Nous présente-t-elle quelque souvenir des exploits parisiens de la jeunesse turbulente de maître François ? Certains traits de sa vie peuvent bien prêter aux développements donnés par les Repues franches. Il est certain que lorsque Villon parle du vin pris « à ses périls » chez Turgis, le propriétaire de la Pomme de Pin, pour être offert au riche Denis Hesselin, il n'entend pas le régler '. Villon a des dettes chez ce personnage ; il ne tient pas à se montrer dans sa taverne, puisqu'il assure qu'il « payera son vin » si Turgis est assez malin pour découvrir l'endroit où M*^ François s'était caché à son retour à Paris \ Enfin, si le poète institue ses héritiers ' Robin Turgis le tavernier \ Moreau, qui ne peut être que Moreau le maître juré des rôtisseurs de Paris \ Provins, que nous id-entifierons avec Jean de Provins, pâtissier en la rue du Chaume dite du Grand-Chantier^; s'il dit que ces personnages ont reçu quelque chose de lui « jusqu'au lit où il git », il faut bien comprendre cela par antiphrase : Villon leur doit de l'argent

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