CHAPITRE IX
Avoir vingt-cinq ans ; être très pauvre ; éprouver qu'on a devant soi l'avenir que vous assurent la santé, la joie de vivre, de belles relations, un esprit vif, capable de désarmer l'homme le plus rigide, de faire réfléchir le plus sérieux, de surpasser en gaîté le plus joyeux; avoir le goût de la volupté décuplé par la pensée de la mort ; éprouver qu'il y a un plaisir dans chaque chose, dans une chanson, dans un beau rythme, dans une rime étincelante ; aimer l'aspect et le bruit du monde, le geste des hommes, comme on adore le tendre corps de la femme ; savoir traduire toutes ces impressions avec le sûr instinct de son oreille et de son cœur ; se trouver dans sa mauvaise fortune et dans ses amours semblable aux héros des livres qu'on vient de lire, à ceux de la Bible, de la Grèce et de Rome; rêver de posséder Didon, la reine de Carthage; rire du pédantisme et du fatras de l'Ecole ; être jeune enfin en ayant déjà beaucoup vécu, observé toutes sortes de conditions ; pouvoir haïr de toutes les forces de son âme ; se montrer bon ou mauvais, suivant l'heure ; se sentir à la fois d'église et séculier ; avoir jusqu'à ce jour éprouvé toutes les gâteries d'un brave homme de chapelain et la tendresse d'une pauvre femme de
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mcrc : tel pouvait être alors, vraisemblablement, au moral, l'état de M'^ François Villon.
Autant que nous pouvons le savoir c'était, au physique, un pauvre petit écolier, sec et noir, laid ; hardi en paroles, il se montrait peut-être assez timide avec les femmes puisqu'elles le rendirent très malheureux et qu'il s'accommoda trop bien des faciles caresses d'une grosse Margot.
Sans doute M'^ François avait déjà connu des filles, depuis longtemps, parmi celles dont l'amour est rapide, et qui en veulent surtout à notre bourse ' :
Je phiings le temps de ma jeunesse, Ouquel j'ay plus qu'autre galle ^...
Oui, il avait aimé ! Mais de quelles déceptions ses amours avaient été suivies. Une de ces femmes, qu'il avait adorée vainement, s'était donnée depuis à tous, comme tant d'autres, hélas ' !
Toutesfois ceste amour se part :
Car celle qui n'en amoit qu'un D'iceluy s'eslongne et despart.
Et aime mieulx amer chascun !
N'accusons ici que la nature féminine, dira le pauvre Villon, dépité. Mais de répéter un proverbe équivoque, qui assure que « six ouvriers font plus que trois », ce n'est pas une consolation. Toute foi est violée en amour. Et François maudissait cette Catherine de Vausselles pour laquelle il avait été battu tout nu en présence de Noël Jolis, le confident de ses aventures ^.
Ah ! si au début de leur liaison, elle lui avait fait connaître ses intentions, il aurait bien su échapper à ses filets ! Mais Catherine était une coquette toujours prête à écouter ce qu'on