C. DE Mellun
Le procureur du roi chargea Marcel avec vigueur : il ne pouvait jouir du privilège de clerc, puisqu'il s'était adonné à tous négoces séculiers ; il a pratiqué usure et transport de billon ; il a vécu avec des jeunes filles à la vue de tout le monde ; par trois fois il a été fait prisonnier et fut toujours rendu à l'évêque. Il a laissé son habit de clerc et en a pris d'autres, dissolus: chapeau à cordons d'amour, robes à grands bords doublées de martres, collet de couleur, chausses rouges, comme il les porte à présent, ce qui ne convient pas à un clerc, etc. Il ne sera pas rendu : le roi est prévenu. L'affinage et le transport de billon requièrent confiscation de corps et de biens. On alléguait enfin l'ordonnance de Philippe le Bel (1274) qui porte que les clercs qui se immiscunt negociis turpibus non dcbent reddi.
Marcel fut toutefois délivré contre une caution de 10.000 livres. Mais il devait bientôt être repris par Jean de Bar, maître des Requêtes de l'Hôtel du roi, son créancier '. On le mena à la Bastille, cette fois.
:. Bihl. Nat., t"r. 20855, loi. 95.
2. Ce Charles de Melun, écuyer, bailli de Sens, grand maître de l'Hôtel du Roi, cumulait toutes les charges (Bibl. Nat., P. orig. 1917 ; fr. 2921, fol. 108 v°). C'était un intrigant qui se faisait donner des commissions sur tous les offices, faisait casser qui il voulait, et dénon>;ait les gens comme Bourguignons (Arch. Nat., X'' 8}ii, fol. 70;. Il disait qu'il avait « la couronne de France en sa main » (A. Sangan). Au physique, c'était un homme commun, « camus comme un rabot, et tout rond » (Bibl. Nat., fr. 12490, ballade du Recueil Robertet pour Dammartin).
5. Arch. Nat., X*' 32, 5 mars 1462. — D'après le procès de Charles de Melun, il fut condamné à 6.000 écus d'amende sur lesquels le roi donna 2.000 fr. à Melun (Bibl. Nat., fr. 2921, fol. 89.)
Charles de Melun s'était acharne après Marcel : il l'avait fait arrêter ', et c'est lui qui renseignait le roi sur cette affaire. Aussi, quand on fit à son tour son procès, en 1468, des questions furent posées à ce sujet par les commissaires au roi Louis XI. « Item se le roy commanda audit messire Charles de prendre la bague Jehan Marceau, que ledit Marceau avoit en gage de Monseigneur d'Alenson pour xiiijc livres. » Le notaire du roi répondit qu'il n'avait pas charge de les éclairer sur ce point.
Or le roi Louis XI, à Nogent-le-Roi, avait dit à Charles de Melun qu'il fallait qu'il trouvât moyen d'avoir ladite bague, « qu'il voulait avoir et voir ». Charles se rendit immédiatement à Paris, en compagnie de Jean Dauvet et de Mgr de Béziers, qui allaient au mariage de la dame de Montglat. Dans l'hôtel de Dauvet, un rendez-vous fut donné à Marcel qui apporta la bague. On la retint, en lui disant de ne pas s'en soucier. Charles de Melun l'apporta immédiatement à Nogent et la montra au roi, attachée à son chapeau. Louis demanda qu'on la lui gardât ; plus tard, il la donna au seigneur du Lau 2.
Marcel fut très malade. Et Louis XI se montra fort prévenu contre lui, déclarant connaître les grandes charges nouvelles « qui sont, comme on dit, crimina piihlica et capitalia. » C'est pourquoi il l'avait fait emprisonner à la Bastille : ce que de Bar a été chargé de faire. Sur quoi Marcel mourut, le 25 septembre 1468, et fut enterré aux Innocents 3. H laissait des neveux et des nièces, et certains enfants naturels : Laurens Marcel, frère de Catherine Marcel, veuve de feu Simon Clément, eut les héritages de Normandie, ainsi que son autre frère Etienne Marcel ; ses biens de France restèrent à ses enfants naturels 4.
Ce fut une curée. Le 4 janvier 1470, on voit encore Guillaume Courtois, son gendre, et Denise Marcel, sa fille, s'opposer à ce que 6.000 1., dues au défunt par Etienne Marcel, bourgeois de Rouen, fussent délivrées à personne, hors de leur présence î.
1. « Item quel prouffit il eut de faire mettre en prison feu Jehan Marceau et depuis de le faire mettre hors, et quelx biens il print en l'oustel dudit Merceau en faisant l'inventoire des biens d'icelluy; et de lui parler de la boite (bague en forme de hotte d'or). Chez Dammartin, il avoit fait transporter linge, livres, tapisserie et autres ; somme d'argent ou d'or chez les Sanguins pour la délivrance de leurs biens. Ce qu'il a eu de la confiscation d'Otto Castellani et qui le fit arrêter les procès. Ce qu'il a eu de Jehan Barbin ; pourquoi il a fait battre le cardinal. » (Bibl. Nat., fr. 2921, Procès de Charles de Melun).