Lait caillé
éo FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS
De gros pain bis vivent, d'orge, d'avoine,
Et boivent eaue tout au long de l'anee.
Tous les oyseaulx d'ici en Babiloine
A tel escot une seule journée
Ne me tiendroient, non une matinée.
Or s'esbate, de par Dieu, Franc Gontier,
Helaine o luy, soubz le bel esglantier :
Se bien leur est, n'ay cause qu'il mepoise;
Mais, quoy que soit du laboureux niestier.
Il n'est trésor que de vivre a son aise.
Prince, jugiez, pour tous nous accorder. Quant est a moy, mais qu'a nul n'en desplaisc, Petit enfant, j'ay oy recorder :
Il n'est trésor que de vivre a son aise.
Il reste à se demander pourquoi M^ Andry Couraud devint l'héritier de cet admirable morceau.
On n'en peut douter : c'est bien une réponse à la pièce célèbre de Philippe de Vitry ; l'allusion au tyran, le mot même, ont été pris là, ou dans la très médiocre paraphrase du théologien Pierre d'Ailly '. Certes Andry Couraud a pu dire à Villon : Travaillez M*^ François, au besoin travaillez de vos bras ; menez une vie simple et honnête, soyez sage. Mais on ne comprendrait toujours pas comment ce procureur citadin devint légataire de la parodie d'une bergerie. Si l'on pense qu'Andry Couraud était procureur à Paris du roi René, en relations journalières avec le Conseil d'Anjou, on commence à deviner, à induire, ce qui a pu se passer entre eux. Et cette hypothèse donne alors toute sa valeur de grâce et d'ironie à la belle ballade de Villon.
Tandis qu'il partait pour Angers, Andry Couraud a pu adresser François Villon au cercle de sa clientèle ; il a dû le recommander au roi René ou à ses amis comme un homme d'esprit, un poète de ses connaissances. C'est ce que la bonhomie de cette époque autorise à penser. Mais, pour des rai-
I. « Je n'ai la teste nue devant thirant : court de thirant riche nialeurtc » (A. Piaget, dans Roinania, 1898, p. 64-65).
LE VOYAGE DE FRANÇOIS VILLON A ANGERS 6l
sons que nous ignorons, Villon n'aura pas eu le succès qu'il espérait auprès du roi René : peut-être n'a-t-il pas approché le roi, le « tirant » comme on disait alors dans la langue du théâtre et des Mystères. Et qui nous assure qu'il était facile d'accès, ce chevaleresque et maniaque roi René, quand nous voyons son beau pays d'Anjou si fort pressuré ' ? Les officiers de ce troubadour attardé étaient du moins fort exigeants, ses coffres souvent vides. Dépité, François écrira que le pauvre doit se résigner, qu'il n'a rien à demander « à cestuy là ». Mais Villon dans son voyage a appris ce qui était un émerveillement pour tous les gens d'alors. Le bon Chastellain nous rapporte ainsi ce prodige ^ :
J'ai un roi de Sicile Vu devenir berger, Et sa femme gentille Faire mesme niestier, Portant la pannetiere Et houlette et chapeau, Logeant sur la fougère Auprès de son troupeau.
Bien ironiquement alors Villon composa les « Contrcdiz Franc Gontier » ; il les adressera en remerciment au procureur du roi berger, celui-là qui venait de se réprésenter avec sa bergeronne mangeant sur l'herbe des oignons et du fromage. Fi d'une telle haleine, fi d'une telle vie !
Les sentiments du roi sont gracieux et honnêtes : ils lui inspirent une médiocre poésie. Ceux de Villon sont mauvais : ils lui dictent une ballade d'un incomparable éclat. On n'y peut rien. Cette belle pièce, Villon la reprendra plus tard pour l'insérer, comme quelques autres, dans son Testament.
1. En 1457, 1^ ^''11'^ d'Angers envove vers le roi de Sicile, à Lyon, pour lui faire connaître les « charges insupportables » qui pèsent sur le pays d'Anjou (Arch. Com., la ville d'Angers, CC. 4). Sur l'insurrection populaire des « pauvres gens de mestiers », les Tricoteurs, en 1461, voir Célestin Port, Diclioiinaire historique de Maine-et-Loire, I, p. 38.
2. Rccollection des merveilles (Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, VII, p. 200).
Ayant quitté Paris pendant les derniers jours de l'année 1456, avec un si étrange dessein, Villon eut-il le temps de rentrer dans cette ville, avant son grand exil? C'est peu probable. Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'aurait pu y rester que fort peu de temps. Dans tous les cas on a expliqué comment François Villon n'était plus à Paris au mois de mai 1457, date à laquelle Pierre Marchand dénonça aux examinateurs du Châtelet les voleurs du collège de Navarre. Car l'écolier, fort connu par son esprit, ses frasques, ses belles relations, eût été immédiatement arrêté dans son domicile du cloître Saint-Benoît.
D'ailleurs François Villon, à ce qu'il nous semble, n'aurait pu séjourner à Paris en ce temps-là pour un autre motif.
On se rappelle l'attitude d'amoureux transi que le poète a choisie délibérément à la fin de ses Lais. Elle ne doit pas faire illusion ; c'est là un rôle que Villon aimera tenir le reste de sa vie. Mais on aurait tort de le croire faux entièrement, comme on l'a dit jusqu'à ce jour. Un si rigoureux jugement ne tendrait qu'à rendre incompréhensible une grande partie du Testament. Certes Villon faisait ici de la littérature; il ne faut pas le suivre à la lettre; on doit se mettre en garde contre les petits mensonges qui coloreront sa vie mauvaise. Mais il est difficile d'admettre qu'il nous trompait absolument. A une raison inavouable de son existence errante, il substituait une raison excusable, mais que nous devons, semble-t-il, tenir pour réelle, d'un bannissement :
Rigueur le transmit en exil,
Et luy frappa au cul la pelle.
Non obstant qu'il dit : « J'en appelle ! 5)
Qui n'est pas terme trop subtil '.
Or ces vers se lisent dans le Testament, au verset que doivent réciter les amants à son intention. Cette rigueur ambiguë, on pourrait donc la tenir pour la rigueur d'amour ; cet exil, pour
I. T., V. 1899-1902. Cf. l'Epitre à ses amis, Poés. div. X, v. 4. En cest exil auquel je suis transmis.
la conséquence d'avoir été chassé « de ses amours hayneusement' ». N'empêche que cette correction, le fait d'avoir été fessé de la pelle de bois, nous remémore immédiatement la punition légale que M^ Henry lui administra, et où il fut battu comme le linge au ruisseau, précisément avec un battoir de bois. On se rappelle l'histoire du page Jean le Fèvre condamné, pour des libelles diffamatoires, à être battu tout nu de verges, et qui fut menacé en outre d'être banni ^ Pourquoi Villon n'aurait-il pas été banni en réalité à la suite d'une affaire avec une femme, lui qui a été corrigé comme le page diffamateur? L'expression de style : «J'en appelle », nous montre assez que tout cela eut un caractère juridique. Rigueur peut désigner aussi raisonnablement la justice de M"^ Henry que la rigueur d'Amour.
Il semble donc que les amours de François Villon aient eu pour conclusion un exil légal. Mais du moins, le voyage qu'il entreprit à Angers n'avait pas pour unique raison des chagrins d'amour. Là est son mensonge. Et l'on sent que Villon se rattache à ce prétexte ; on a l'impression qu'il veut nous tromper sur ce point : mensonge touchant à sa façon, désaveu de la vie mauvaise qu'on lui connaît! Un pauvre petit écolier amoureux, cela fait une autre figure qu'un voleur, même sur les routes de France. Mais ce qui est certain, c'est que l'exil et l'appel dont il vient d'être question n'ont rien de commun avec l'appel et Texil que nous rencontrerons plus tard en 1463.
Quoi qu'il en soit de notre induction, et de la double raison qui retenait Villon loin de Paris, la dénonciation du vol du collège de Navarre fut pour lui la retraite coupée, un inconnu redoutable, une menace d'arrestation toujours suspendue sur sa tête, la misère. Les routes de France s'ouvraient devant Villon sans qu'il pût entrevoir la fin de son dur pèlerinage. Il lui faudra marcher sans cesse.