CHAPITRE XII
LI« COQ.U ILLARDS
Qjuand François Villon quitta Paris, il y avait sur les routes de France les plus mauvais garçons qu'on pût rencontrer'.
Le traité d'Arras de 1435, la trêve anglaise de 1444, l'organisation des Compagnies d'ordonnance, n'avaient pas fait l'affaire des hommes d'armes qui, cassés aux gages, devinrent aussitôt larrons. Décimés en Alsace, en Bourgogne, les écorcheurs, les bandes de mercenaires étrangers, Espagnols, Lombards et Ecossais, avaient laissé un peu partout des enfants perdus. Des gens d'armes, qui savaient ne pouvoir être admis dans les Compagnies régulières, se firent voleurs et épieurs de chemin. De mauvais ouvriers qui n'aimaient pas à travailler, des désespérés lièrent connaissance avec eux. Des paresseux qui vivaient dans des maisons de fillettes, passaient leur temps à jouer, à faire de la dépense, et se montraient dans de riches habits ; de faux pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle arborant à leurs larges chapeaux des coquilles pour attester leur voyage supposé ; de faux quêteurs qui promenaient à travers les campagnes et les villes des reliques tru-
I. Je n'ai guère ici qu'à renvoyer à mes Notes pour servir à l'histoire des classes dangereuses en France, appendice à L. Sainéan. — Je rappelle qu'on doit à feu Joseph Garnier, archiviste de la Côte d'Or, d'avoir signalé, dès 1842, le document qui est la source principale de ce que nous savons sur les Coquillards (Les compagnons de la Coquille, chronique dijonnaise du xv= siule. Dijon, 1842, in-80) ; mais en réalité, c'est Marcel Schwob qui en a dit l'importance linguistique et littéraire, et l'a partiellement publié et commenté (Mùnoires de la Société de Lini;uistique, VII ; François Villon, rédactions et notis, p. 65-86). On en trouvera le texte complet et un commentaire nouveau dans L. Sainéan, les Sources de l'ari^ot ancien, Paris, 191?.
é6 FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS
quées, parfois des indulgences, ces porteurs de « rogatons » ; des merciers qui allaient de foire en foire, vendant des denrées suspectes et des jeux de cartes usagées ; des clercs vagabonds en mal d'argent, tels furent les éléments douteux de la société de ce temps qui lièrent spontanément partie pour l'exploitation des simples.
Ces gens se prirent à répandre de la fausse monnaie, des chaînes dorées que des orfèvres, leurs associés, fabriquaient ; à décevoir les nigauds dans les foires en jouant avec des dés plombés ou en trichant aux cartes : mais surtout ces malfaiteurs crochetèrent les portes des maisons et des coffres en employant une tige de fer recourbée, un crochet qu'ils nommaient rossignol, et surtout tlaviet ou daviot. Ils s'attaquaient principalement aux églises où les particuliers déposaient parfois leur fortune dans des coffres ; ils y trouvaient aussi un butin très apprécié comme les calices qu'on pouvait fondre, les bréviaires qui se vendaient toujours un bon prix. Ces malfaiteurs n'agissaient jamais isolément. Il y avait parmi eux des indicateurs, des gens qui avaient la pratique des crochets, de nombreux receleurs. Paris venait d'éprouver l'audace de tels gens : des clercs dévoyés comme François Villon, Colin de Cayeux et Régnier de Montigny furent leurs adeptes. Et c'est pour préparer un mauvais coup de cette sorte que François Villon, après le vol du collège de Navarre, avait pris le chemin d'Angers.
Or régnaient en ce temps-là dans la Bourgogne, en Champagne, autour de Paris et d'Orléans, les membres d'une puissante bande de malfaiteurs qui se nommaient indifféremment CoquiUars ou Compaignons de la Coquille, et qui avaient pour chef un roy. Ils formaient une association pouvant comprendre de cinq cents à mille individus avec les indicateurs, les receleurs et les complices de tous genres. Car les uns étaient des crocheteurs de serrures et de coffres ; les autres répandaient de la fausse monnaie ; d'autres encore dérobaient les marchands, tandis qu'ils logeaient dans la môme chambre, et portaient
LES COQ.UILLARDS éy
plainte avec leur dupe ; d'autres enfin jouaient avec des dés avantagés ou trichaient aux cartes et aux marelles ; plusieurs n'étaient que des brigands de grand chemin. Mais tous menaient une vie dissolue, dépensant généreusement l'argent qui leur coûtait si peu. Ils apparaissaient dans une ville, dans une province, et s'éclipsaient presque aussitôt.
On les avait vus, aux environs de 1453, se répandre à travers la Bourgogne, commettant de nombreux forfaits sur les routes, dans les foires et les bourgs où ils s'introduisaient déguisés en marchands. La ville de Dijon elle-même ne fut pas à l'abri des atteintes de ces bandits que le grand prévôt n'avait pas su détruire sur les chemins. Malgré la garde bourgeoise et la police municipale, ils venaient y opérer des vols audacieux ; et le soir, la cloche de Saint-Jean sonnée, nul n'osait plus s'aventurer dans les rues. C'est pourquoi le procureur syndic, Jean Rabustel, reçut l'ordre d'informer sur ces délits et d'en traduire les coupables devant son tribunal.
Ce procureur était un homme énergique et d'expérience; il pouvait adresser son rapport aux juges sur la situation, dès le mois de février 1455 (n. st.).
Bien que depuis un an, disait-il, la commune de Dijon eût enjoint aux compagnons de métier de travailler les jours ouvriers, sous peine de prison, plusieurs d'entre eux vivaient comme des rufians, jouant aux dés et hasardant de grosses sommes. Ils disparaissaient pendant une semaine ou deux et rapportaient de l'argent à foison pour jouer comme devant. Les uns distribuaient de faux écus, les autres répandaient des chaînes de cuivre qu'ils donnaient comme d'or. Parmi eux se signalait un certain Christophe Turgis, né à Paris, tavernier, qui ne faisait que jouer dans les tavernes, la nuit et le jour; un certain Johannes; Antoine de Bonneval, tavernier picard, qui semait comme Turgis de la fausse monnaie. Mais quand ils se sentirent épiés, les filous s'absentèrent : dans la chambre de Turgis on découvrit seulement tout un matériel de fauxmonnayeur.
Au mois de juin 1455, une information était faite au sujet d'un nommé Mayot qui avait battu Etienne Rolin, chaussetier, dans la maison des filles communes. On le tenait pour un rufian, ne quittant guère la maison publique, toujours en compagnie d'un nommé Bar-sur-Aube, lui môme crocheteur : c'est ce que déclara une fille, appelée Colette.
Il ne s'agissait plus pour Jean Rabustel que de cofi"rer les bandits, maintenant qu'il savait leur rendez-vous à la maison des fillettes, dont le tenancier, Jacot de la Mer, sergent de la Mairie, paraissait être leur associé. Rabustel ordonna, sous prétexte de bruits de guerre, de doubler le guet qui reçut l'avis davoir à se trouver, à une heure de la nuit, aux environs de la rue des Grands-Champs. Au moment fixé, la troupe s'avance, investit la maison. Rabustel frappe à la porte : tout s'éteint. Le tenancier, au bout d'un instant, vient ouvrir l'huis, pensant que c'était la visite du guet : le procureur l'arrête et ordonne une perquisition générale. Elle amène la découverte d'un butin considérable, enfoui dans une cachette ; on trouve aussi douze individus de fort mauvaise mine qui s'étaient réfugiés dans les arches (coffres) garnissant la chambre : on conduit tout ce beau monde à la prison de la ville, rue des Singes.
La Mairie, voulant faire un exemple capable d'intimider le reste de la bande, instruisit rapidement le procès des voleurs: mais la question et le cachot ne purent ébranler leur constance. Ils ne parlèrent pas. C'est pourquoi le tribunal décida de rendre à la liberté le plus jeune d'entre eux. Dimanche le Loup, s'il consentait à faire des révélations ; Perrenet le Fournier, barbier, les compléta.
Ce sont ces deux dépositions qui forment le fond du rapport que Jean Rabustel rédigea, entre le 3 octobre 1455 et le 2 décembre : document que l'on désigne parfois sous le titre d' (( Enquête sur les Coquillards ' ». Elles lui permirent de dresser une liste de malfaiteurs affiliés à la Coquille, liste que