I. Arch. dép. de la Côte-d'Or, B. 360, VI
LES COQ.U ILLARDS 69
le zélé Rabustel annota et compléta par la suite, au fur et à mesure des renseignements qu'il recueillit sur ces bandits. Grâce à ce document surtout nous sommes renseignés sur le jargon que ces malfaiteurs parlaient entre eux.
Car Perrenet le Fournier, barbier, connaissait bien les Coquillards qui venaient se faire raser et coiffer dans son ouvroir ; parfois il avait joué aux tables et aux dés avec eux. Le barbier était prévoyant ; il estimait bon de savoir le secret pour gagner aux dés et aux cartes, afin de n'être pas déçu là où la mauvaise semence était jetée. Et quand il eut remarqué, que l'un des tricheurs lui paraissait moins malicieux que les autres, il lui paya à boire, à manger, s'ouvrit à lui comme un initié : le Fournier avait su jadis quelques mots du jargon ancien. Alors deux des Coquillards lui apprirent les opérations de la bande.
Perrenet révéla à son tour à la justice que les Coquillards usaient entre eux d'un « langage exquis » et secret : chacune de leurs opérations avait un nom dans cette langue inconnue du profane. Et le barbier dévoila les vols que les Compagnons de la Coquille avaient perpétrés en Lorraine. Il déclara que Regnault Dambourg, tailleur de pierres du duc de Bourgogne, était le « père conduiseur » des Coquillards; il dénonça Christophe Turgis comme un redoutable faux-monnayeur. Il donna enfin au curieux Rabustel une liste de soixante-deux affiliés à la Coquille.
Elle ressemble à quelque montre de gens de guerre de ce temps, à en juger par les noms de ces malfaiteurs qui attestent une origine étrangère au pays où ils opéraient, et parfois même à notre nation ; parmi eux on rencontrait des ouvriers, des clercs dévoyés, des fils de bonne famille, un notable marchand, un orfèvre, un mercier, d'anciens hommes d'armes. Et Perrenet le Fournier révéla également les noms qu'ils se donnaient entre eux, quand ils se disputaient, et qui répondaient chacun à une spécialité des Compagnons de la Coquille : crocheleurs, veiidengeiirs, befjleurs, envoyeurs, desro-
cheurs, planteurs, fourbes, dessarqueurs, haiissetirs, deshochilJeurs, blancs coidons, baladeurs, pipeurs, gascatres, bretons, cstevcurs. Le barbier définit ces termes, en expliqua d'autres que le greffier de Dijon recueillit tout ébaubi. Quant à Dimanche le Loup, il éclaira surtout le juge sur ce qui était sa spécialité : les tromperies au jeu.
On arrêta plusieurs de ces malfaiteurs, et parmi eux le carrier Regnault Dambourg qui, le i6 janvier 1456 (n. st.), fut condamné à dix ans de bannissement hors de la ville de Dijon. Le 12 juillet 1457, Jacot de la Mer, tenancier de la maison publique, était arrêté à son tour comme leur complice. Le 20 du même mois, la municipalité faisait bouillir dans une chaudière, au Morimont, Jacot, André de Durax, dit le Gascon, et Guillemin Maillot, bourrelier à Dijon, comme faux-monnayeurs : après quoi on les pendit.
Cette exécution ne devait pas amener la fin des opérations des Coquillards. Il y eut pendant longtemps, en Bourgogne, des tricheurs, des voleurs d'églises, des crocheteurs. Au mois de juillet 1459, on dira seulement que la plupart des sacrilèges et des larrons se sont éloignés de la ville de Dijon : a et en y a eu des mis au darrenier supplice, et si en y a eu des bannis. »
Ils se répandirent à travers la France, surtout dans le centre, région que parcourut alors François Villon. Ils étaient fort nombreux dans le Languedoc, où on les appelait surtout riifians ; dans l'Orléanais ; dans l'Ile-de-France ; à Paris, où eurent lieu de nombreuses exécutions ; à Saumur, où l'on prit le grant Caym de la crocheterie. En 1464, une bande de crocheteurs organisée ayant un roi, usant d'un jargon, et pouvant comprendre quatre cents personnes, reparut encore dans le midi de la France '.
Tels étaient les compagnons qu'on pouvait, en ce temps-là, rencontrer sur les routes du royaume. François Villon a-t-il été l'un d'eux? Les a-t-il trouvés sur son chemin et fréquentés ?
I. On trouvera toutes ces références dans mes Notes sur les classes dangereuses, op. cit.
Sur la première de ces questions, il y a malheureusement contre Villon de graves présomptions. Son nom ne se rencontre pas cependant sur la liste que Perrenet le Fournier dicta au jiige de Dijon. Mais le vol du collège de Navarre est bien un crochetage, analogue aux opérations des Coquillards dans les églises, et Villon y joua, comme ils auraient dit entre eux, le rôle d'un dessarqueur {c'est cellui qui vient le premier ou Ten veult mettre, i. plant et enquiert s'il est nouvelles^ ou d'un maisire {c'est celluy qui contrefait l'homme de bien'). Le voyage à Angers pour préparer un coup contre un parent religieux (un de ceux qu'ils nommaient un lieff?'e ou un ras), est tout à fait dans la manière des Coquillards. En outre, sur la liste de Dijon, nous trouvons le nom de Régnier de Montigny, le vieil ami de François ; et il se peut aussi que le Christophe Turgis, dit tavernier parisien, bouilli comme faux-monnayeur, ait quelque chose à voir avec les Turgis propriétaires de la Pomme de Pin, que Villon connaissait bien. Quant à Colin de Cayeux, complice de Villon dans le vol du collège de Navarre, son surnom de « l'Escalier » permet de croire qu'il fut, lui aussi, affilié à la bande de la Coquille.
Nous avons rencontré déjà ce fils de bonne famille, Régnier de Montigny, un peu plus âgé que Villon qui partagea avec lui les distractions de sa turbulente et noble jeunesse. Nous l'avons vu rosser les sergents à l'huis de la Grosse Margot. C'est un fait qu'il fréquentait alors de mauvaises compagnies, qu'il se prit à jouer pour corriger l'injustice de la fortune à son égard '. A la fin de l'année 1455, Montigny était signalé à Dijon comme l'un des Coquillards'. Il se fit prendre à Paris vers le milieu de l'année 1457 : le 24 août, l'évêque de Paris le réclamait comme clerc, avec un nommé Jacquet Le Grand, orfèvre, tous deux prisonniers au Châtelet ^ Cette fois, il ne s'agissait plus d'une lourde frasque, mais bien du vol sacrilège d'un