‹ François Villon (volume 2)Chapitre 49 sur 402 · Jargon, bail. IL · texte numérisé non relu

Jargon, bail. IL

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un clerc incorrigible, un pipeur, un larron, crocheteur, pillard et sacrilège, maintes fois déjà rendu à la justice de l'éveque par le Châtelet de Paris. On le tenait aussi pour un « goliard, » fréquentant tavernes et bourdeaux. Mais, malgré sa vie mauvaise, Colin n'avait eu garde de quitter son habit de clerc et de laisser disparaître sa précieuse tonsure. A Paris, outre le vol du collège de Navarre, il avait dérobé chez les Augustins cinq ou six cents écuset de la vaisselle d'argent. Dénoncé, comme le reste de sa bande, il dut se donner de l'air. Colin parcourut alors la Normandie ' (c'est Là peut-être la raison du voyage qu'entreprit Laurens Poutrel dans cette région) : il s'évada des prisons de l'évoque de Bayeux, crocheta celles de l'Officialité de Rouen. Colin travailla avec les Coquillards autour de Montpipeau en Orléanais, à Rueil, non loin de Paris. Il devait bientôt se faire arrêter par le prévôt de Senlis dans l'église de Saint-Leu d'Esserent, où il s'était réfugié. Or Colin de Cayeux le suivit volontiers, assuré qu'on le menait aux prisons de l'éveque de Senlis, une de ces geôles dont il avait la pratique, et d'où il espérait sortir facilement par quelque ruse connue de lui.

Mais on le conduisit de suite à Paris, à la Conciergerie, pour lui faire son procès, tandis que les évêques de Senlis et de Beauvais le réclamaient comme clerc arrêté dans leur diocèse. Malgré ce que cette procédure pouvait avoir d'irrégulier, l'affaire ne traîna pas : l'appel du clerc voleur ne fut pas admis. On dénia même le privilège de cléricature à Colin de Cayeux comme à un être incorrigible, tombé dans l'abîme du mal ■. Chargé de piperies et cTesteves (c'est-à-dire de vols dans le jargon des Coquillards), malgré la réclamation des deux

1. Dans une lettre de rémission accordée au mois de mai 1459 ^ Colin Martin, praticien en cour laïque de Saint-Père du Chemin, en Poitou, on voit qu'il avait reçu l'ordre de prendre Hector Rousseau et ses complices, Jean Raillon, Guillaume Palma, Guillaume Ortault, Paulet et « ung autre nommé l'Escalier, pour nombreux vols et pillages », remontant au mois d'avril 1458 (Arch. Nat., JJ, 188, p. 89. Cf. p. 90, 93, 94, 118, 119).

2. A. Longnon, Etude biographique, p. 171-175 (d'après Arch. Nat., X^" 28, 23 février 1460).

yé FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS

évêques, Colin fut condamné à être « pendu et étranglé », le 26 septembre 1460 '.

Ainsi vécurent et finirent deux compagnons de François Villon.

Il y a lieu de croire que l'existence de M*^ François ne différa guère de celle de ses tristes amis. C'est du moins cette dangereuse société que fréquenta le poète après le meurtre de Philippe Sermoise, qui semble bien avoir mis fin à sa vie régulière. Et si l'on songe que Villon a connu le supplice de Montigny (septembre 1457), qu'il a mentionné celui de Colin de Cayeux dont il savait le détail (septembre 1460), on voit que, pendant trois ans au moins, il fut en relations avec des membres de la Coquille : et Villon ne pouvait rentrer à Paris durant ce temps ' :

Coquillars, aruans a Ruel, Menys vous chante que gardez Que n'y laissez et corps et pel Com fist Colin L'Escailler.

Devant la roe a babiller, Il babigna pour son salut ; Pas ne sçavoit oingnons peller, Dont l'amboureux luy rompt le suc.

Mais il y a plus. Villon a usé de la langue secrète dont les associés de la Coquille se servaient entre eux\

Un fait des plus importants pour l'histoire de la linguistique, révélé par le procès des Coquillards, est l'existence d'un

1. « Dit a esté qu'il ne sera rendu et ne joyra du privilège de clerc. Ht-le lendemain lut par les presidens condempné à estre pendu et estranglé » (Bibl. Nat., Dupuy, 250, 25 septembre 1460). Le 22 novembre 1460, on voit que le roi mandait au bailli de Senlis de l'aire régler les frais de l'arrestation de Colin de Cayeux, qui avait été condamné à mort par le Parlement pour ses démérites (Arch. Nat., X^» 30, fol. 16).

2. Jargon, bail. II. — Coquillards, qui allez à Rueil, moi je vous avertis par mes chants que vous preniez garde de ne pas y laisser ^e corps et la peau, comme cela arriva à Colin de la Coquille. Devant la justice il parla pour son salut : il ne savait pas peler les oignons (tromper les juges par des pleurs simulés ?) : c'est pourquoi le bourreau lui a rompu le cou.

3. C'est ce qu'a mis parfaitement en évidence Marcel Schwob (François Villon, rédactions et notes, p. 65-86). Cf. L. Sainéan, Z.(?5 Sources de l'argot ancien, op. cit.

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jargon à l'usage de cette bande de malfaiteurs. Il demeure le premier en date que nous connaissions (1435) : et telle était l'habitude des Coquillards de parler ce jargon qu'un des accusés ne put s'empêcher de « jargonner » dans son interrogatoire. Cet argot n'était pas une langue ; il ne comprenait guère que quelques mots secrets répondant aux besoins journaliers du métier des voleurs. Quelques-uns de ces termes avaient été laissés par les routiers du Midi ; d'autres appartenaient à un jargon plus ancien ; d'autres encore provenaient de la langue générale mais étaient employés métaphoriquement; plusieurs, en usage dans le bas langage, se retrouvent, par exemple, dans la bouche des bourreaux des Mystères ; d'autres enfin semblent des archaïsmes.

Quand l'un des Coquillards parlait un peu plus qu'il ne fallait, là où des gens pouvaient l'entendre et le dénoncer, un compère crachait, à la façon d'un homme enrhumé qui ne peut avoir sa salive : les Compagnons de la Coquille se taisaient alors, ou usaient de leurs mots secrets. Mais tous n'étaient pas initiés. Villon l'était certainement ' :

Jecongnois quand pipeur jargonne...

Je congnois tout fors que moi mesme.

Or, sous le titre de Jargon et Johelin, l'éditeur parisien, Pierre Levet, a publié en 1489, parmi les poésies de Villon, six pièces qui constituèrent longtemps le monument le plus ancien et le plus impénétrable de l'argot français \ Dès 1533, Clément Marot n'y entendait goutte et écrivait : « Touchant le jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq ». Mais depuis que nous possédons l'enquête sur les Coquillards, nous ne sommes plus tenus aux mêmes réserves.

La langue mystérieuse des six petits poèmes imprimés

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