C'est-à-dire au nouveau roi
7. Formule courante de la conversation d'alors : « Mon très honoré seigneur, je prie nostre Seigneur qu'il vous doint bonne vie et longue et â la fin sa gloire de Paradis. Escript à Paris le xxe de may de la main de vostre très humble servante Gilleite Mannequin ». (Lettre à Bourré pour demander un office de clerc pour son cousin. Bibl. Nat., fr. 20429, fol. 15), Cf. le rondeau du Jardin de Plaisance :
Bonjour, bon an, bonne sepmaine — Honneur, santé, joye prochaine, — Persévérer de bien en mieulx — Et joyes d'amours vous doint Dieux — Ce jour présent en bonne estraine — Dame belle trop plus que Helcine. — Tousjours d'argent la bourse plaine — Vivre longtemps sans estre vieulx... — Apres cestc vie mondaine — Avoir la joye souveraine — de Paradis, lassus aux cieulx...
De la dure prison de Mehun,
Et que vie me recouvra,
Dont suis, tant que mon cucr vivra,
Tenu vers luy m'humilier,
Ce que feray tant qu'il mouvra :
Bienfait ne se doit oublier.
Après quelques formalités d'usage, au terme de cinq ans d'exil, Villon pouvait enfin rentrer à Paris.
François était bien changé, vraisemblablement. Le séjour en prison l'avait fait réfléchir. Et nous devons connaître cet état d'âme d'un prisonnier, si nous voulons comprendre les méditations qui s'imposèrent à son esprit : elle demeurent très visibles dans le Testament qu'il écrira bientôt.
Il faut se représenter une de ces rigoureuses prisons du xv^ siècle, par exemple celle des prisonniers d'Etat à Loches, où nous pouvons lire encore un certain nombre de graffites de ce temps, pour imaginer ce qu'a pu être l'affreuse situation de François Villon. Les Lamentations d'un « Prisonnier Desconforté », que l'ennui rendit rimeur, nous sont précieuses pour cela. Enfermé dans une demi-obscurité, enferré, mis au pain et à l'eau, dévoré par la vermine, les membres déformés par l'humidité des sous-sols et des murs énormes, les excès du froid et du chaud amenaient pour lui prématurément la vieillesse et la mort. Et ceux qui, exerçant l'œuvre de miséricorde, visitaient dans leurs liens les prisonniers, les voyaient roides de froid, enragés de faim, hennissant de soif, pourris de vermine, basanés, boufRs ou chétifs, n'ayant que le bec et les ongles '.
Les prisonniers qui pouvaient le faire obtenaient parfois de lire leurs Heures, d'entendre la messe, de se confesser. La lecture la plus répandue était celle des Psaumes dont les versets se rencontrent surtout dans les graffites des prisons :
I. Pierre Champion, Le Prisonnier Desconjorté du château de Loches, poème inédit du XV* siècle... Paris, 1909, introduction.
hi omnibus trihiiJationem patimiir , sed non angustiamtir . . . Dejicimur sed non perimtis (Il Cor. iv, 8-9) ; Dixit insipiens in corde suo : non est Deus (Ps. XIII, i) ; Initium sapientie timor Dei (Ps. CX, 10); Gamavi ad Domimim cum trihdarer (Ps. CXIX, i); Midtum incola fuit anima ///<'<7 (Ps. CXIX, 6). Le « Prisonnier Desconforté » citera saint Paul, Pierre, Jean et Mathieu ; il commentera de la sienne la désolation de David ; il se récitera les Prières des Morts.
De cette misère naquit une littérature, sinon un art, et l'on pourrait dire, presque sans exagération, qu'en ce temps la prison fit des poètes.
N'est-ce pas par excellence l'industrie secrète du prisonnier que cet enchâssement ingénieux des mots dans un nombre et une harmonie ? cette combinaison syllabique, l'art suprême de patience qui, calmant et exaltant tour à tour, fiiit paraître plus courtes des heures éternelles ? Le malheur inclinait des fronts trop fiers, affinait des corps toujours prompts à l'action, disciplinait les âmes révoltées, provoquait chez tous ce retour sur soi, source de la poésie. Dans une telle extrémité, la vie, si proche de la mort, apparaissait elle-même sous l'aspect d'un poème : car la lecture d'un livre d'Heures, la visite d'un confesseur, l'audition de la messe, formaient toute la récréation d'une existence monotone. Dans cette solitude le battement du cœur s'entend mieux et s'achève en rythme. Le soliloque, le dialogue d'une âme et d'un cœur, la prière et l'imprécation en étaient les formes les plus naturelles. Ici des mains durcies s'usèrent contre des murs à graver des sentences ; là, des rêves de délivrance, le vœu d'être meilleur, furent vécus. Un Charles d'Orléans doit peut-être à sa prison l'attendrissement de sa poésie, un Villon, la véhémence de la sienne, un Philippe de Commynes,sans doute, la gravité de son jugement.
C'est dans la prison, à coup sûr, que les images et les idées du Psautier se sont imposées à l'esprit de Villon, comme à celui du Prisonnier Desconforté. Comme lui, il s'est érigé en
maître en théologie, il a eu l'idée d'une façon de colloque avec son cœur et Dieu. Comme lui, il se tournera vers Celui qui a pardonné à Marie-Madeleine, au bon larron, au clerc Théophile ; il s'en remettra à la miséricorde de Celui qui ne veut pas la mort du pécheur. L'excès de son malheur lui a fait retrouver Dieu et le chemin mystique de la grâce '.
C'est là le miracle ordinaire de Charité, peut-être le résultat d'un enseignement que les curés devaient répéter bien souvent à leurs simples ouailles, et qu'elles tenaient pour la vérité même. L'amour de Dieu se manifeste dans la personne qui « prent en gré et pacience tous maulx, adversités, paines, angoisses et tribulacions qui leur surviennent et que l'on lui fait... » : effusions de larmes, oraisons, tribulations et maladies, tels étaient alors les remèdes les plus propres à purger l'homme du péché ^ Une doctrine toute semblable se rencontrait déjà chez Christine de Pisan, qui écrivit cependant pour de riches amateurs. La bonne et douce veuve exhortait les pauvres à la patience, leur montrant la couronne qui leur est promise. Elle les réputait bien heureux, suivant la sentence de l'Evangile, ceux-là qui attendaient de posséder le ciel par le mérite d'une pauvreté doucement supportée. Elle leur disait : Vous avez reçu la promesse de joie qui n'a pas été faite aux rois, aux princes et aux riches, s'ils ne sont pas de votre rang en esprit, à savoir pauvres de volonté, très chers amis de Dieu ! Vous souffrez la faim, la soif, le froid, de mauvais abris, une affreuse vieillesse, la maladie sans réconfort, le mépris du monde, comme si vous étiez une autre espèce de gens, et non pas des chrétiens! Ne perdez pas du moins par impatience les trésors qui vous sont promis ! — Le pauvre nu était vêtu de la robe du Roi des Rois : accroupi sur un petit fumier, il attendait le logis béni du Paradis K
î. Le Prisonnier Descoiifortc, op. cit., p. iv, V.
2. Doctrinal des simples gens (Bibl. Nat., ms. fr. 17088, fol. 12 yo).
5. Le Li\'re des Trois Vertus (Bibl. Nat., ms. fr. 1177, fol. 205 V).
Ecoutons encore le pathétique début du « truand spirituel » parlant à son âme, dans ce beau Secret parlement contemplatij que l'on rencontre souvent sous le nom de Jean Gerson :
« Ma pauvre, ma malade, ma chartriere ', ma misérable ame, hors mise en hostage loing de son pays ! Tu, qui n'as riens, et par ton labeur ne pœulz et ne scez quelque chose acquérir, croiz mon conseil. Aprens le mestier de mendier et de truander, et que ton pourchas soit en lieu de rentes. Pourquoy morroyes tu de faim, de soif et de froidure ? A blâmer seroit une telle honte et paresse.
Rcsponse de Va me descoufortée.
Homme, mon hostellain, qui avec moy es jette hors de ton premier pays, et sommes ensemble en la chartre * obscure et douloureuse de ce présent exil, je congnois bien, hélas, que je suis povre, malade, emprisonnée, blecée et navrée, nue, sans vesture, et si n'ay riens... Puisque j'ay doncques mon droit mestier perdu, doresnavant que feray-je ? que laboureray-je ? à quoy gaigneray-je ? Mais tu me dis que je mendie et pourchasse ma vie : c'est bien dit. Mais ou vray, je qui suiz emprisonnée et enlassée dedens l'ospital de ton corps, en la grande prison de ce monde mortel ? Comme eschaper ou eslongier et eslever me porroie à demander ayde ? qui me orroit aussi ? qui me regarderoit ou secourroit ? Tu vois, partout ou nous sommes, nous sommes en indigence et povreté, et n'a celluy qui puist aider soy meismes. De quoy feroient ilz bien à autrui ou que donront ceulx qui n'ont riens ? Si ne me semble outre ma fortune, fors de soy désespérer et en désespérant finer...
[Vhomtm],
Désespérer ! Que dis tu ame de désespérer ? Non feras, voir ! Point ne te desespereraz, ains croiras mon conseil. Je te monstreray ung lieu plein de charité et de miséricorde, ou touz les povres sont secouruz qui la vont demander : car la sont les piteux et larges aumosniers de Dieu à très grant habondance. Ce lieu est l'église de Paradis : les aumosnes sont les saints et les saintes ; illec est la tresoriere de grâce, la royne de miséricorde, la mère des povres et des orphenins ; et, qui plus est, la est trouvé le rédempteur de l'humain lignage, nostre sauveur Jhesus Crist3... »
N'est-ce pas malgré tout un problème étonnant que, parmi tant d'aventures, dans une existence précaire et si