CHAPITRE XIV
Bien qu'il y ait quelque audace, de l'impiété aussi, à traduire en prose la plus pathétique des poésies, il faut cependant le tenter si nous voulons jouir pleinement de la beauté du Testament, ou profiter des leçons que nous dispense l'art de Villon.
Il a trente ans ; il a bu toutes ses hontes, et vient de rentrer à Paris où il se cache encore. Sa santé n'est plus bonne : le poète a échappé plusieurs fois à la mort dont la méditation l'obsède sans répit. François est au lit, quelque part ; il se trouve dans un instant de très grande lucidité par rapport à son passé et il voit clairement dans sa conscience. Frémin l'étourdi, son clerc, l'écoute, assis près de lui ; il écrit rapidement sous sa dictée. Le cœur de François s'affaiblit et sa voix tombe '. C'est une heure grave et lyrique dans laquelle la vérité seulement a une valeur : il n'y a pas ici de mensonge, le poète n'a rien à farder :
Qui meurt a ses loix de tout dire ^.
Ses premiers mots sont vengeurs : Villon maudit de façon implacable l'évêque d'Orléans, Thibaud d'Auxigny, qui la si durement traité, et demande à Dieu sa mort\ Mais il souhaite vie, santé, bonheur au « feu dauphin », à Louis le bon roi de
France, dont le passage à Mcung l'a tiré de sa dure prison : François priera toute sa vie pour lui '. Or, comme il se sent faible, surtout de biens, Villon a résolu cette fois de faire son testament, qu'il date de l'année 146 1 \
Car il est le fils de la douleur et de l'expérience ; et le « travail », c'est-à-dire la peine, l'a plus instruit que tous les commentaires d'Averroès sur Aristote '. Sur quoi François donne un regret à cette bonne ville de Moulins, où le duc de Bourbon l'a secouru. Vagabond, il n'a pas su y demeurer '^ :
Je suys pécheur, je le sçay bien ; Pourtant ne veult pas Dieu ma mort 5, Mais convertisse et vive en bien, Mieulx tout autre qu'en pechié mort.
Combien qu'en pechié soye mort.
Dieu vit, et sa miséricorde.
Se conscience me remort, Par sa grâce pardon m'accorde.
Pour son excuse, Villon citera de mémoire le début du Testament de M*^ Jean de Meung qu'il tient pour le commencement du Roman de la Rose ^ :
Et, comme le noble Roinmant
De la Rose dit et confesse
En son premier commencement
Qu'on doit jeune cuer en jeunesse.
Quant on le voit viel en viellessc.
Excuser, helas ! il dit voir ;
Ceulx donc qui me font telle oppresse
En meurté ne me vouldroient veoir.
Si la chose publique devait y gagner, Villon s'estimerait bien digne de mourir comme un homme inique ; mais quelle
I. T., h. 7-9. Cf. ch. xni. — 2. T., h. 11. — 3. T., h. 12. Cf. ch. m. Icy commence Villon à entrer en matière pleine d'érudition et de bon sçavoir (Marot).