CHAPITRE VI
Quelle que soit la fantaisie qu'un homme ait mise dans son existence, quelque désordre que nous puissions y remarquer, il lui a fallu trouver le pain de chaque jour, un abri pour reposer, une occupation plus ou moins régulière pour subvenir à ses besoins. Un poète, pas môme un Villon, n'a pu en ce temps tirer sa subsistance de ses rêves. En fait Villon n'a pas été un bohème chimérique ; il n'a même jamais quitté le cloître Saint-Benoît où dut l'amener sa mère. Il y conserva jusqu'aux derniers jours de sa chute, et vraisemblablement de sa vie, son logement d'écolier, peut-être une petite maison ; il y eut toujours son protecteur, témoin compatissant de ses infortunes, prêt à le tirer de « maints bouillons ». Villon appartint au cloître, comme le cloître appartenait à l'église et symbolisait la garde des prêtres qui veillaient autour d'elle.
Il a donc un logis, un pauvre logis d'écolier certes, où il ne fait pas chaud l'hiver ' ; il y possède quelques livres, de la chandelle, un encrier, une table, des tréteaux^ ; un lit, fait d'un cadre de bois et tendu de sangles, qu'on nommait alors « châssis » ; ses bardes ', de vieux souliers, des habits usagés^, un long manteau \ des « chausses semelées », une façon de caleçon dont le bas était fortifié d'une semelle de cuir : ainsi on demeurait
I. L., h. 25. 40. — 2. T., V. 1890. — 5. Ibid., V. 2013. — 4. L., h. 31. 5. T., V. 1294.
chez soi sans porter des galoches ou des bottes \ Tout cela c'est quelque chose : c'est peu aussi quand on n'a nulle « chevance », qu'en esprit on converse avec les héros de jadis ; quand on a vingt ans et qu'on est dominé par tous les désirs,' par toutes les jouissances du cœur et de la chair; quand on est faible, et prêt à bien des égarements. Pauvre logis de François Villon ouvrant sur le cloître paisible! Mais déjà M^ François a pris de fort mauvaises habitudes : il n'y couche plus très souvent, témoin le legs qu'il fera aux hôpitaux de ses
« Châssis tissus d'arignee. » ^
C'est au cloître toutefois que Villon a rencontré ses premières relations ; c'est autour du cloître qu'il a d'abord erré ; c'est dans ce milieu de la communauté de Saint-Benoît, dans cette assemblée de religieux loyalistes et juristes, qu'il a trouvé ses plus anciens sentiments, ses premières connaissances.
Et d'abord M^ Guillaume de Villon, tandis que grandissait le jeune François, est devenu un personnage assez considérable pour représenter la communauté comme procureur '. Le titulaire de la chapelle de saint Jean l'Evangéliste ne se contente pas de jouir des revenus attachés à son bénéfice et d'assister les chanoines au chœur dans la récitation de l'office divin ; déjà maître es arts, il tire parti de son titre de bachelier en décret et professe dans les écoles de droit de la rue du Clos-Bruneau où, entre 1437 et 1440, il explique aux étudiants les décrétais ^
Le décret avait toujours été considéré comme le côté pratique des études si spéculatives d'alors ^ : en fait, on rencontre
1. L. de Laborde, Glossaire français du Moyen Age à l'usage de l'archéologue, "p. 210.
?. En 1436, 1459, 1440-1442, 1444-1445 (Arch. Nat., LL. 4A4, fol. 394 ; S. 891A).
4. A. Longnon, Œuvres complètes de François Villon, 1892, p. x.