CHAPITRE VIII
Il fauldroit avoir esté de son temps a Paris...
Clément Marot, 1533.
§ I. — La rive universitaire.
François Villon a beaucoup aimé Paris. Il a erré le jour et la nuit à travers la ville qu'il connaissait si bien ; il y a souffert et s'y est beaucoup amusé. Villon a trouvé dès son berceau l'accent et l'esprit parisiens. Il est le fils spirituel de la cité lyrique et frondeuse à qui rien n'en impose ; il est l'irrespectueux badaud :
Né de Paris... empres Pontoise '.
Et la ville, si petite alors, mais qui paraissait immense aux hommes de son temps, a nourri son œuvre ironique et éblouissante. Elle est toute locale. Le sens de près de la moitié des allusions des Lais et du Testament nous sera révélé par une connaissance plus parfaite des familles et de la topographie du Paris d'alors. C'est là que Villon fut immédiatement célèbre^; imprimerie répandra de nombreuses éditions des deux testaments du mauvais et glorieux enfant de Paris, Là même où il a beaucoup vagué : sur les ponts Saint-Michel et de Notre-Dame, rue de la Juiverie, devant le Palais, rue Saint- Jacques K
1. Poésies div., XIII, 2. — • « Je suis de Paris en Badaudois. » Proverbe recueilli par Sauvai (Bibl. Nat., ms. Baluze, 213).
2. Villon, Crétin ont Paris décoré (Marot, éd. Lenglet-Dufresnoy, II, p. 348).
3. Voir la notice bibliographique dans les Œuvres complètes publiées par Auguste Longnon en 1892.
N'en doutez pas : ce n'est pas un mince privilège que celui de naître à Paris'. Tout enfant parisien a le « droit » d'être échevin, comme tout enfant chrétien peut devenir pape. Ce droit-là, aussi illusoire que celui de la Porte-Baudoyer, Villon le revendique hautement. Il en parle en connaissance de cause puisqu'un certain nombre d'échevins figureront parmi ses légataires ou seront de leurs relations, comme Michel Culdoe, Nicaise de Bailly, Jean de Marie, Nicolas de Louviers, Charles de Canlers, Germain Braque, Denis Hesselin, qui deviendra prévôt des marchands, amsi que Germain de Marie \ Et c'est aussi un fait qu'en 1452, Hugues Foret et Jean le Riche étant désignés pour remplacer Nicaise de Bailly et Jean Chenart (on restait deux ans échevin), une information fut faite « pour ce que aulcuns vouloient maintenir que ledit Jehan le Riche n'estoit pas natif de Paris; fut depuis faicte informacion sur ce et trouvé que, combien que, au temps de sa nativité, ses père et mère demourassent au Bourg la Royne, neantmoins sa mère en estoit acouchée en ceste ville de Paris et avoit esté baptisé en l'église de Saint Pol à Paris » K En 1464, on cassera l'élection de Christophe Paillart, conseiller et maître des Comptes, qui avouera être né à Auxerre ''. N'est-ce pas un beau droit que celui d'être enfant de Paris?
Il vous confère encore le privilège de pouvoir vous moquer de cette manière de garde nationale, solennelle et bourgeoise, de ces archers et arbalétriers, « gens d'estat et mesnagiers qui se sont entremis du trait », s'équipent à leurs frais, ont des repas corporatifs, s'exercent dans leur jardin ou tirent contre les buttes de l'Ile Notre-Dame, se réunissent en confrérie sous l'invocation de Monseigneur saint Sébastien. Les plus habiles parmi eux forment la compagnie des cent vingt archers et des soixante arbalétriers ^ : ils sont exempts d'impositions et dési-
I. T., V. 1058-1059. — 2. Arch. Nat., KK. 1009. — 3. Ihid. — 4. Ihid., fol. 8 vo.
5. « Les archers, arbalestriers... sont aussi du corps de cet hostel de ville Parisien, et quand il se fait quelques solemnitez ou processions, esquelles Messieurs de la Cour des Comptes et de la ville se trouvent, ils sont tenus d'aller quérir et assister lesdits
gnent au prévôt des marchands celui d'entre eux qu'ils veulent pour capitaine; et celui-là les passe en revue, eux et leurs bâtons. C'était en ce temps Jean Riou \ marchand pelletier et fourreur. Ecoutez maintenant le gavroche Villon ^ :
Au cappitaine Jehan Riou,
Tant pour luy que pour ses archiers,
Je donne six hures de lou,
Qui n'est pas viande a porchiers,
Prins a gros mastins de bouchiers3,
Et cuites en vin de buflfet 4 ;
Pour mengier de ces morceaulx chiers >,
On en feroit bien ung malfait !
C'est vïande ung peu plus pesante.
Que duvet, ne plume, ne liège.
Elle est bonne a porter en tente ^, Ou pour user en quelque siège.
S'ilz estoient prins en un piège 7, Que ces mastins ne sceussent courre ^,' J'ordonne, moy qui suis son miege9, Que des peaulx, sur l'iver, se fourre.
sieurs avec leurs équipages et armes, à ce qu'ils ne soient pressez et ne se face aucun tumulte. » (Du Breul, op. cit., p. 1009. Cf. Ordonnances, IX, 522, 605 ; XIII, 240, 242 ; XV, 56, 57 ; la confirmation de leurs privilèges, du 14 février 1437 n. st., Arch. Nat., Y. 4, fol. 21). La confrérie des arbalétriers se tenait à Saint-Jacques de l'Hôpital ; il y avait chaque année un repas et les arbalétriers étaient tenus de tirer pendant trois jours dans leur jardin (Arch. Nat., Z'" 11, fol. 53 vo, 14 novembre 1452). On voit que, le 1$ novembre 1467, archers et arbalétriers plaidaient contre les fermiers du Ville denier sur le vin vendu au détail. Leur avocat, G. Lecocq, déclare qu'ils sont exempts de l'impôt sur la vente du vin de leur cru depuis 14 10 : « Dit qu'ilz ont eu led. privilleige à grant charge : car il fault qu'ils soient tousjours bien en poinct, à leurs despens à la deffense de la ville, et sont tenus d'aller aux armées ou ailleurs ou on les envoyé, ou plusieurs sont demeurés et autres navrez... «(Arch. Nat., Z'F 27, fol. 22 vo, 18 novembre 1467). Ils figurèrent à la journée des Harengs en 1429 {Journal d'un bourgeois de Paris, p. 231-232).
I. Sur ce personnage voir la cote à l'appendice. — 2. T., h. 102-103.
3. Les bouchers d'alors avaient de gros chiens pour garder leurs boutiques.